Weber, ihid
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l'attache qui les reliait aux autres et à nous s'est dénouée, et elle s'est dénouée selon un mécanisme bien connu, par l'effacement de l'opération Imaginative qui situe la sensation à tel ou tel endroit.
En effet, cette opération n'est pour nous qu'un moyen ; nous n'y faisons pas attention ; c'est la couleur et l'objet désigné par la couleur qui seuls nous intéressent. Partant, nous oublions ou nous négligeons de remarquer les intermédiaires par lesquels nous situons notre sensation; ils sont pour nous comme s'ils n'existaient pas ; désormais nous croyons percevoir directement la couleur et l'objet coloré comme situés à telle distance. — Par suite, un contraste s'établit entre cette sensation et les autres. Les autres nous semblent situées dans un corps qui nous appartient et qui nous est lié tout particulièrement, que nous remuons à volonté, qui nous accompagne dans tous nos changements de lieu, qui répond à tous nos attouchements par une sensation de contact, dans lequel nous nous situons de façon à y répandre, y enclore et y circonscrire notre personne. Au contraire, nos sensations de couleur nous semblent situées au delà, à la surface de corps étrangers au nôtre, au delà du cercle délimité et constant où nous nous enfermons. Rien d'étonnant, si nous cessons de les considérer comme nôtres et si nous finissons par les considérer comme un quelque chose étranger à nous. Si elles sont fugitives comme un éclair, un cercle de fer décrit par un charbon tournant, un météore impalpable, elles nous semblent un simple événement situé et figuré. Si elles sont stables, comme la couleur d'une pierre, d'une fleur, d'un objet tangible, ce qui est le cas le plus fréquent, elles nous semblent une
qualité plus ou moins permanente et fixe de cet objet.
La raison en est claire. Si longtemps que nous maintenions notre regard sur le pan doré de cette glace, la longue tache jaune qu'il fait persiste toujours la même ; le renouvellement uniforme , incessant , prodigieusement rapide des vibrations éthérées entretient cette tache sans altération ni discontinuité ; elle ne disparaît que si, par un mouvement voulu et prévu dont j'ai la sensation et le souvenir, je détourne les yeux et la tête. — Bien plus, de quelque façon que je retrouve ce jaune, c'est toujours dans la même position relative, à droite du luisant vert et noirâtre que donne la glace, à gauche du gris rayé que donne le papier du mur. — Bien plus encore, les petites bandes claires ou obscures que font les reliefs et les creux de la cannelure gardent toujours entre elles les mêmes positions dans l'intérieur du jaune total. — Partant, ce jaune n'est pas quelque chose de transitoire et de momentané comme un éclair ; il ne cesse pas spontanément. Expérience faite, je suis sûr de le retrouver quand il me plaira; de sa présence constatée toutes les fois qu'à la lumière j'ai tourné les yeux vers lui, j'induis sa présence constante, toutes les circonstances demeurant les mêmes, en quelque moment du temps que j'aie tourné ou que je doive tourner les yeux sur lui, en un moment quelconque du passé et de l'avenir ; il les occupe donc tous. Son existence se prolonge ainsi indéfiniment en avant et en arrière, et la même en tous ces instants distincts. Il semble donc une qualité permanente dans ce groupe de possibilités permanentes que nous appelons le corps.
La vérité est pourtant que toutes les couleurs dont
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le monde environnant nous semble peint sont en nous et sont des sensations de nos centres optiques; il suffit pour s'en convaincre de considérer les sensations de la vue qu'on nomme subjectives. Elles nous détrompent et nous instruisent à l'endroit de la vue, comme les illusions des amputés à Tendroit du toucher. La couleur n'est point dans l'objet ni dans les rayons lumineux qui en jaillissent; car, en beaucoup de cas, nous la voyons lorsque l'objet est absent et lorsque les rayons lumineux manquent. La présence de l'objet et des rayons lumineux ne contribue qu'indirectement à la faire naître ; sa condition directe, nécessaire et suffisante est l'excitation de la rétine, mieux encore, des centres optiques de l'encéphale. Peu importe que cette excitation soit produite par un jet de rayons lumineux, ou autrement. Peu importe qu'elle soit ou non spontanée. Quelle que soit sa cause, sitôt qu'elle naît, la couleur naît et, en même temps, ce que nous appelons la figure visible. Partant, la couleur et la figure visible ne sont que des événements intérieurs , en apparence extérieurs Toute l'optique physiologique repose sur ce principe, et, pour en sentir la solidité, il n'y a qu'à parcourir, entre cent, quelques-uns des cas où la couleur et la figure apparente naissent d'elles-mêmes, sans qu'aucun objet extérieur ni aucun faisceau de rayons lumineux ébranle directement ni indirectement le nerf.
Lorsqu'on a regardé un objet lumineux ou fort éclairé, l'excitation de la rétine dure après qu'on a cessé de le regarder * , De là naissent les phénomènes
i. Helmholtz, Physiologische optik, 356. — Mueller, Manuel d: physiologie, II, 364.
singuliers nommés images consécutives. En fait, ce sont des sensations visuelles complètes qui survivent et se prolongent en l'absence de leur objet. Selon les circonstances, tantôt les parties plus claires de l'image consécutives correspondent aux parties plus claires, et ses parties plus obscures aux parties plus obscures de l'objet; tantôt c'est l'inverse. Dans ce second cas, les couleurs de l'image consécutive sont les complémentaires des couleurs de l'objet; en d'autres termes, là où l'objet est rouge, elle est d'un bleu vert ; là où l'objet est jaune, elle est bleue; là où l'objet est vert, elle est d'un rose rouge, et réciproquement. — Quantité de phénomènes analogues ont été constatés et expliqués par l'excitation persistante et l'excitabilité diminuée que présente la rétine après avoir subi l'action delà lumière. — Mais il y en a d'autres du même genre, qui se produisent sans que la lumière ait besoin d'intervenir. Il suffit pour cela que la rétine soit mise en action par une autre cause *. Quand on comprime l'œil avec le doigt , on aperçoit des figures lumineuses « tantôt annulaires , tantôt rayonnées , quelquefois divisées régulièrement en carrés. Si, dans un espace obscur, on promène ou on fait tourner devant ses yeux une bougie de six pouces, on aperçoit au bout de quelque temps une figure obscure et ramifiée dont les branches s'étendent dans le champ visuel entier et qui n'est autre chose que l'expansion des vaisseaux centraux de la rétine ou celle des parties de la membrane qui sont couvertes par ces vaisseaux. » Parfois, après une compression de l'œil, cette figure arborisée paraît lumineuse. « Des points lumineux mobiles apparaissent dans le champ de la vue,
1 HelmhoUz, iO., 418. Et Mueller, ib., 386.
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quand on regarde fixement une surface uniformément éclairée, par exemple le ciel ou un champ de neige, notamment pendant une marche active ou quelque autre mouvement du corps. » En cas de pléthore ou de congestion, « lorsque après s'être baissé on se redresse brusquement, on voit une foule de petits corps noirs et pourvus de queues qui sautent et courent dans toutes sortes de directions. » — Divers narcotiques, et notamment la digitale, provoquent des flamboiements dans les yeux. — Pareillement, quand une maladie de l'œil enflamme ou irrite la rétine, on aperçoit des éclairs et des étincelles, et, dans les opérations chirurgicales qui entraînent la section du nerf optique, le patient voit, au moment où l'instrument tranche le nerf, de grandes masses de lumière. — Mais la rétine et le nerf optique tout entier ne sont eux-mêmes que des conducteurs intermédiaires; ils servent à exciter les centres optiques de l'encéphale, voilà tout. Supposez ces centres excités et ces conducteurs inactifs ; la figure colorée naîtra et paraîtra intérieure. C'est le cas pour les hallucinations proprement dites de la vue, où un choc en retour propage les images des hémisphères jusqu'aux centres visuels de l'encéphale. C'est le cas dans ces apparitions qui suivent l'usage prolongé du microscope, lorsque les centres visuels de l'encéphale rentrent spontanément à plusieurs reprises dans l'état où l'action de la rétine les a mis trop souvent et trop longtemps. Dans tous ces cas, les choses se passent comme lorsqu'un ébranlement spontané du nerf acoustique nous fait entendre et placer à telle distance et dans telle direction un son que nulle vibration de l'air extérieur n'a produit.
Or évidemment la couleur, comme le son, est alors en nous et ne peut être qu'en nous; et cependant alors nous la projetons hors de nous, et nous la situons là où elle ne peut être. Nous avons beau savoir par le raisonnement que cet emplacement est illusoire; l'apparence est plus forte; nous apercevons le cercle lumineux bleuâtre que suscite une pression exercée sur le coin interne de l'œil, comme situé un peu audessus du coin externe, non pas dans la rétine, mais en dehors des paupières. Ainsi, étant donnée une sensation visuelle à laquelle ne correspond aucun objet extérieur, elle provoque le jeu d'un mécanisme interne qui la transporte hors de nous et qui, selon qu'elle est telle ou telle, munie de tels ou tels accompagnements, la situe ici ou là, toujours à l'endroit où dans les circonstances ordinaires sa cause ou condition ordinaire a coutume d'être : la loi est générale et explique toutes les illusions d'optique. — Par conséquent, même dans les circonstances ordinaires, lorsque la cause ou condition ordinaire, c'est-à-dire l'objet, est présent et occupe l'endroit désigné, lorsqu'un fauteuil rouge ou un arbre vert est réellement à six pieds de moi, le mécanisme interne fonctionne comme dans le cas exceptionnel où j'ai dans la rétine une impression consécutive, comme dans le cas exceptionnel où j'ai dans les centres cérébraux une hallucination proprement dite. Par conséquent encore, la couleur rouge dont le fauteuil est revêtu, la couleur verte qui me semble incorporée à l'arbre n'est rien que ma sensation de rouge ou de vert, détachée de moi et reportée en apparence à six pieds en avant de mes yeux.
Ainsi, toutes nos sensations sont situées à faux, et
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la couleur rouge n'est pas plus étendue sur ce fauteuil que la sensation de picotement n'est placée au bout de mes doigts. Toutes sont situées dans les centres sensitifs de l'encéphale; toutes paraissent situées ailleurs, et une loi commune assigne à chacune d'elles sa situation apparente. Cette loi pose qu'une sensation nous paraît située à l'endroit où nous avons coutume de rencontrer sa cause ou condition ordinaire, et cet endroit est celui où le toucher explorateur peut, en agissant, interrompre ou modifier la sensation commencée. Toutes les singularités, toutes les erreurs, toutes les diversités du jugement localisateur s'expliquent par cette loi.
En premier lieu, on voit que ce jugement doit être toujours faux ; car jamais le toucher ne peut aller dans les centres sensitifs interrompre ou modifier la sensation commencée; les centres sensitifs sont dans la boite du crâne en un point que nos mains n'atteignent pas. — En second lieu, on voit que le plus souvent le jugement localisateur doit situer la sensation à peu près à l'extrémité extérieure des nerfs ; car, si l'excitation de tout le cordon nerveux est l'antécédent normal de la sensation, notre toucher ne peut atteindre que les environs de son extrémité extérieure. C'est donc en ce point, et non dans un autre du cordon nerveux, que le jugement localisateur doit situer la sensation. Et cela est vrai de toutes les sensations, même des sensations de la vue, du moins au premier stade de leur localisation ; en effet, nous montrerons tout à l'heure que les aveugles-nés, au moment où une opération chirurgicale leur rend la vue, situent les couleurs vers l'extrémité de leur nerf optique; c'est plus tard, par un apprentissage ultérieur, qu'ils les repor-
tent au delà, jusqu'à l'endroit où sont les objets. — En troisième lieu, on voit que le jugement localisateur ne doit point situer la sensation à l'endroit exact où se trouve l'extrémité du nerf ébranlé, mais aux environs, .et, en général, un peu au delà ; car le toucher n'atteint pas à cet endroit exact. Le doigt ne va pas trouver la rétine au fond de l'œil, ni la membrane pituitaire au fond du nez, ni le nerf acoustique dans le labyrinthe, ni en général aucune extrémité nerveuse. Ce qu'il atteint, ce sont les enveloppes et les appendices, le globe de l'œil, le pavillon de l'oreille, la chambre antérieure du nez, la superficie de la peau. C'est là qu'il arrête et modifie la sensation commencée, ou y associe une sensation de contact. C'est donc là que nous devons situer la sensation, et tel est le cas pour les sensations de la vue comme pour les autres ; les aveugles-nés, qu'on vient d'opérer, situent leurs nouvelles sensations contre le globe de l'œil et non dans le fond de l'orbite. — En quatrième lieu, on voit qu'en plusieurs cas le jugement localisateur doit être vague ; car il y a des endroits où le toucher n'atteint pas, par exemple, l'intérieur des membres et du corpp ; partant, nous ne situons que par approximation et vaguement les sensations dont le point de départ est dans le ventre, la poitrine, l'estomac, non plus que les sensations partielles dont se compose une sensation totale musculaire. — Quantité de bizarreries s'expliquent de même. Si le toucher explorateur est arrêté par une cminence fixe comme les dents, la sensation paraîtra située à la superficie de l'éminence, quoique l'ébranlement nerveux soit beaucoup plus profond. — Si le toucher explorateur ne peut vérifier l'emplacement de deux ébranlements nerveux dont l'un est situé plus
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haut, l'autre plus bas, ce qui est le cas pour les impressions de la rétine, et si, en même temps, il trouve les deux conditions extérieures de ces deux impressions situées l'une par rapport à l'autre dans l'ordre inverse, ce qui est le cas pour les objets visibles, nous situerons dans l'ordre inverse les deux sensations qui en dérivent. En effet, sur la rétine, les images des objets sont renversées ; les pieds d'une figure sont en haut et la tête est en bas, et néanmoins nous situons la tête en haut et les pieds en bas. L'emplacement apparent de nos deux sensations se trouve ainsi l'inverse de l'emplacement réel des deux ébranlements.
Reste à montrer, d'après la même loi, pourquoi le jugement localisateur situe certaines espèces de sensations au delà de notre superficie nerveuse. C'est qu'il a deux stades, et que, selon l'espèce de nos sensations, il s'arrête au premier ou va jusqu'au second. — Deux sortes de sensations, les visuelles et les auditives, peuvent seules les parcourir tous les deux; seules elles sont projetées nettement hors de leur premier emplacement, jusqu'à tel ou tel point du dehors. C'est que seules elles fournissent matière à une localisation ultérieure. — Prenons, par exemple, deux sensations visuelles. Non-seulement elles ont une commune condition organique, la modification de l'œil ouvert, mais encore elles ont chacune une condition extérieure spéciale, la présence en tel point du dehors d'un corps éclairé, condition à laquelle correspond chez elles tel caractère précis et notable, selon que le corps est ici ou là. Après avoir constaté, parles tâtonnements de notre main ou la fermeture de nos paupières, leur commune condition organique, nous