II
En cet instant, « courbez sa tête en avant, fléchissez doucement son tronc et ses membres, et la plus profonde humilité succède à l'orgueil. » Écartez l'un de l'autre les coins de la bouche, il devient gai aussitôt; tirez les sourcils l'un vers l'autre et vers le bas, aussitôt il devient grognon et triste; et parfois, au réveil, il peut témoigner des émotions insurmontables dans lesquelles l'ascendant de l'attitude l'a jeté et enchaîné. « Non -seulement de simples émotions, dit Carpenter, mais encore des idées précises peuvent être ainsi provoquées. Ainsi, levez la main du patient au-dessus de sa tête et fléchissez ses doigts sur la paume, l'idée de grimper, de se balancer, de tirer une corde est provoquée. Si au contraire vous lui fléchissez les doigts tout en laissant pendre son bras le long de son côté, Tidée qui s'éveille en lui est celle de soulever un poids ; et, si les doigts sont fléchis, pendant que le bras est porté en avant dans la position de donner un coup, c'est Tidée de boxer qui surgit. » Et aussitôt l'hypnotisé complète l'action, je veux dire qu'il se met à boxer, à soulever péniblement son bras, à remuer ses membres pour grimper, pour se balancer ou pour tirer.
Le second moyen de suggestion consiste dans la parole, et ce procédé réussit parfois dans le somnambulisme simple. « Nous avons connu, dit Carpenter, une jeune fille, qui, dans le temps qu'elle allait à l'école, se mettait souvent à parler une heure ou deux après s'être endormie. Ses idées roulaient presque toujours sur les événements de la journée ; si on l'encourageait par des questions qui la guidassent, elle en rendait un compte très-distinct et très-cohérent, révélant souvent ses peccadilles et celles de ses compagnes, et
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exprimant un grand repentir pour les siennes, tout en paraissant hésiter à faire connaître celles des autres. Mais, pour tous les sons ordinaires, elle semblait parfaitement insensible.... et, si l'interlocuteur lui adressait des questions ou observations qui n'entraient pas dans le cours de ses idé-^-s, elles ne faisaient aucune impression.... Le cas bien connu de l'officier dont parle le docteur James Gregory appartient à cette classe intermédiaire, plus voisine, croyons-nous, du somnambulisme que du rêve ordinaire. Cet officier, qui servait dans l'expédition de Louisburgh en 1758, avait l'habitude déjouer (to act) ses rêves, et l'on pouvait en diriger le cours en murmurant à son oreille, surtout si cela venait d'une voix qui lui fût familière. Aussi ses compagnons dans le voyage s'amusaient perpétuellement à ses dépens. — Une fois, ils le conduisirent à travers toute une scène de querelle qui finissait par un duel, et, quand les parties furent supposées au rendez-vous, un pistolet fut mis dans sa main ; il lâcha la détente, et le bruit le réveilla. — Une autre fois, le trouvant endormi sur un coffre dans la cabine, ils lui firent croire qu'il était tombé par-dessus le bord et l'exhortèrent à se sauver en nageant ; aussitôt il imita les mouvements de natation. Alors ils lui dirent qu'un requin le poursuivait, et le supplièrent de plonger pour échapper au péril. Il le fit à l'instant avec une telle force qu'il se lança du haut du coffre sur le plancher, ce qui lui causa des contusions et naturellement le réveilla. — Après le débarquement de l'armée à Louisburgh, ses amis le trouvèrent un jour endormi dans sa tente et manifestement très-ennuyé par la canonnade. Ils lui firent croire qu'il était au feu, sur quoi il exprima une grande crainte et une
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disposition évidente à s'enfuir. Là-dessus, ils lui firent des remontrances, mais en même temps ils accrurent ses craintes en imitant les gémissements des blessés et des mourants, et quand il demandait, ce qu'il faisait souvent, qui était tombé, ils lui nommaient ses amis particuliers. Enfin ils lui dirent que l'homme qui, en ligne, était le plus près de lui, venait de tomber ; aussitôt il sauta hors de son lit, s'élança hors de la tente, et fut tiré du péril et du rêve en trébuchant sur les cordes des piquets. — Après ces expériences, il n'avait point de souvenir distinct de ses rêves, mais seulement un sentiment confus d'oppression et de fatigue, et, d'ordinaire, il disait à ses amis qu'il était sûr qu'ils lui avaient joué quelque tour. »
Le somnambulisme artificiel met l'esprit '\'ms un état semblable. « On annonce à un somnambule ^ qu'on est un lion, on en prend quelque peu l'allure en marchant à quatre pattes et en simulant son rugissement. Le magnétisé manifeste alors une violente terreur qui se peint sur tous ses traits, et il donne tous les signes d'une conviction positive. » Quand une personne est hypnotisée, dit le docteur Tucke ^, souvent « on lui fait croire par suggestion qu'elle voit un individu absent.... De même on peut arriver à lui faire imaginer qu'elle entend jouer sur un instrument de musique un air déterminé, alors qu'il ne se produit aucun son. » La parole évoque dans le patient les images de cer-
1. Maury, 333. J'ai assisté moi-même à des expérience analogues chez le docteur Puel. On annonçait à la somnambule qu'elle était dans un parterre de fleurs ; elle faisait le geste de les cueillir et de les respirer avec délices.
2. Annales mêdico-psychologigues, quatrième série, tome VI, p. 427, et tome VII, p. 261.
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taines sensations visuelles ou auditives, et le travail mental qui suit est exactement le même que si les sensations elles-mêmes eussent été éveillées par l'intermédiaire des nerfs.
Le même travail suit, quelle que soit l'espèce des images. « C. D..., lorsqu'il fut hypnotisé, fut prié de sentir les doigts de l'opérateur, il répondit qu'il ne sentait rien. Celui-ci, appliquant alors sous le nez du sujet ses doigts fermés contre le pouce, lui dit d'aspirer pour prendre une prise de tabac. La suggestion eut aussitôt son effet. Le patient aspira un moment et présenta ensuite tous les phénomènes qu'éprouverait une personne qui viendrait de prendre une poudre sternutatoire. » — Pareillement, « dites à une personne convenablement disposée par l'hypnotisme qu'elle mange de la rhubarbe, qu'elle mâche du tabac ou quelque autre substance désagréable au goût... et l'effet suivra vos paroles. C'est ainsi qu'un certain G. H.... étant hypnotisé, on plaça devant lui un verre d'eau pnre qu'on l'amena à prendre pour du brandy. Il le loua comme excellent — cette eau avait bien pour lui le goût du brandy — et il en demanda d'autre tout en buvant avec avidité. — Dans un second cas, J. K..., étant dans le même état anormal, fut invité à boire un peu d'eau fraîche, et tandis qu'il obéissait, l'opérateur en but un peu lui-même qu'il cracha aussitôt en employant une expression de dégoût et d'horreur. Immédiatement cet acte suggéra fortement au sujet que l'eau était mauvaise ou môme empoisonnée, si bien que dans cette persuasion il la rejeta avec horreur. ...» — Même illusion quand l'image suggérée est celle d'une sensation de tact. « G. D..., étant hypnotisé, fut amené à croire qu'il était couvert d'abeilles. Tout aus-
sitôt il ajouta foi à cette suggestion et agit exactement comme ferait une personne piquée. Il donna tous les signes de la douleur, secoua ses cheveux, se frotta le visage avec les mains d'une manière frénétique et se dépouilla ensuite de sa veste pour se débarrasser de ses ennemies imaginaires. Il souffrait évidemment d'une hallucination de la sensibilité générale. — On peut encore dire la même chose d'une personne, E. F..., qui, dans les mêmes conditions de somnambulisme, fut amenée par suggestion à croire qu'elle avait une violente odontalgie, l'opérateur augmentant l'effet de ses paroles en appliquant son doigt sur la joue du sujet. Celui-ci, se pressant le visage dans les mains et s'agitant de droite à gauche, se tordait dans la douleur. »
Dans tous ces exemples, les conditions physiques et morales qui, d'ordinaire, répriment le travail hallucinatoire, sont absentes. En effet, les nerfs et les centres sensitifs sont engourdis ; toute cette portion du système nerveux par laquelle nous communiquons avec le dehors devient inactive ou moins active. Dès lors, en fait, nous n'avons plus de sensations proprement dites, ou du moins celles que nous avons sont singulièrement émoussées, et en tout cas elles sont nulles pour nous. Elles cessent toutes pour le dormeur ordinaire ; pour le rêveur, celles-là seules subsistent qui concordent avec son rêve ; le somnambule et l'hypnotisé n'en gardent non plus qu'une série, celles qu'on nomme musculaires ou celles des sons proférés par l'opérateur. De cette façon, les sensations perdent tout à fait ou en partie le contrôle qu'elles exercent à l'état normal. — En langage physiologique, l'équilibre qui règne pendant la veille, entre les nerfs
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et les centres seiisitifs d'un côté et les hémisphères: de l'autre, est rompu au profit des hémisphères; ils fonctionnent seuls et d'une façon prépondérante. En langage psychologique, le balancement qui règne pendant la veille entre les sensations et les images est rompu au profit des images ; elles acquièrent tout leur développement et toutes leurs suites ; elles deviennent intenses, précises, aboutissent à des jugements affirmatifs, provoquent le même travail mental que les sensations, et donnent lieu à des hallucinations.
V. De là suit une conséquence importante. Nous avons vu que dans toute représentation, conception, ou idée, il y a une image ou un groupe d'images. — Quand je pense à un objet particulier, le Louvre par exemple, il y a en moi quelque image de la sensation visuelle que j'aurais en sa présence. — Quand je pense à un objet général, l'arbre ou l'animal, il y a en moi quelque débris plus ou moins vague d'une image analogue, et, en tout cas, l'image de son nom, c'est-à-dire des sensations visuelles, auditives, musculaires, que ce nom exciterait en moi, si je le lisais, si je le prononçais, ou si je l'entendais. — Partant, dans toutes les opérations supérieures que nous faisons au moyen de noms abstraits, jugements, raisonnements, abstractions, généralisations, combinaisons d'idées, il y a des images plus ou moins effacées ou plus ou moins nettes. — D'autre part, il est évident que tout souvenir et toute prévision contiennent des images. Quand je me souviens que le soleil s'est levé hier à tel point de l'horizon, et quand je prévois que demain il se lèvera à tel autre endroit du ciel, j'ai intérieurement l'image distincte ou vague de la sensation visuelle que j'ai
eue hier et de la sensation visuelle que j'aurai demain, — Pareillement, toutes les perceptions associées que le souvenir et la prévision ajoutent à la sensation brute pour constituer la perception externe ordinaire, tous les jugements, croyances et conjectures qu'une sensation simple provoque sur la distance, la forme, l'espèce et les propriétés d'un objet, contiennent aussi des images. Ce fauteuil qui est à trois pas de moi ne donne à mes yeux que la sensation d'une tache verte diversement ombrée selon ses diverses parties ; et cependant, sur cette simple indication visuelle, je juge qu'il est solide, moelleux, qu'il a telle grandeur et telle forme, qu'on peut s'asseoir dessus ; en d'autres termes, j'imagine comme certaine une série de sensations musculaires et tactiles que mes mains et mon corps auront, si j'en fais l'expérience à son endroit. — Enfin, dans la conscience de nos sensations présentes, il y a des images : car, lorsque nous avons conscience d'une douleur, d'une saveur, d'un effort musculaire, d'une sensation de froid ou de chaud, nous la situons en tel ou tel endroit de nos organes ou de nos membres ; en d'autres termes, ma sensation éveille l'image des sensations tactiles, visuelles et musculaires que j'emploierais pour reconnaître l'endroit où se produit l'ébranlement nerveux. Il suit de là que, dans toutes ces opérations, une hallucination se trouve incluse, au moins à l'état naissant. L'image, répétition spontanée de la sensation, tend comme elle à provoquer une hallucination. Sans doute elle ne la provoque pas complètement ; le travail mental commencé est enrayé par les ré[)ressions circonvoisines ; il faudrait que l'image fût seule et livrée à elle-même, comme dans le sommeil et l'hypno-
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tisme, pour qu'elle pût atteindre sa plénitude et avoir tout son effet ; elle ne l'a qu'à demi ; quand elle l'a tout à fait, l'homme est fou. — Mais, que le travail hallucinatoire soit ébauché ou achevé, peu importe, et l'on peut définir notre état d'esprit pendant la veille et la santé comme une série d'hallucinations qui n'aboutissent pas.
Considérons en effet nos représentations ordinaires et la population habituelle de notre cerveau . nous nous figurons telle maison, telle rue, tel cabinet de travail, tel salon, telles figures humaines , tels sons, odeurs, saveurs, attouchements, efforts musculaires, et surtout tels et tels mots ; ces derniers lus, entendus, ou prononcés mentalement, sont les habitants les plus nombreux d'une tête pensante. Tous sont des fantômes d'objets extérieurs, des simulacres d'action, des semblants de sensation, reconnus à l'instant comme simples apparences, et, de plus, fugitifs, effacés, incomplets, mais, en somme, les mêmes en nature que le fantôme de maison ou de tête de mort engendré chez l'halluciné, que le semblant de piqûres cutanées o'i de picotement nasal engendré chez l'hypnotisé et le somnambule. De l'idée à l'hallucination, il n'y a d'autre différence que celle du germe au végétal ou à l'animal complet.
Nous n'avons qu'à regarder les maladies mentales pour voir le germe se développer et prendre la croissance qui, dans l'état normal, lui est interdite. Examinons tour à tour les mots et les images qui composent nos pensées ordinaires. — A l'état normal, nous pensons tout bas par des mots mentalement entendus ou lus ou prononcés, et ce qui est en nous, c'est l'image de tels sons, de telles lettres ou de telles sensations
musculaires et tactiles du gosier, de la langue et des lèvres. — Or il suffit que ces images, surtout les premières, viennent à s'exagérer, pour que le malade ait des hallucinations de l'ouïe et croie entendre des voix. — « Au milieu de ma fièvre, dit Mme C... ', j'aperçus une araignée, qui, au moyen de son fil, s'élançait du plafond sur mon lit. Une voix mystérieuse me dit de prendre cette araignée. Gomme cet insecte m'inspirait de la frayeur, je l'ai prise avec le coin de mon drap. Après bien des efforts, je me suis levée, et j'ai reçu l'ordre de brûler l'araignée et le drap pour me délivrer du sortilège; je mis donc le feu au drap. Ma chambre se remplit alors d'une fumée épaisse. Une voix mystérieuse me dit alors de quitter ma chambre au plus vite.... Après avoir couru les rues pendant trois ou quatre heures, /entendis la voix mystérieuse, au moment où je passais devant un pâtissier, me dire d'acheter un gâteau : ce que je fis. Plus loin, me trouvant près d'une fontaine, on m'ordonne de boire. J'achète un verre et je bois. » Quelques heures après, elle se trouve rue Vendôme, près de l'établissement des bains ; la voix mystérieuse l'engage alors à se baigner ; mais cette même voix sort avec tant de force du fond de la baignoire, que Mme G..., effrayée, se retire sans avoir osé prendre son bain. — « M. N... ^ était préfet en 1812 d'une grande ville d'Allemagne qui s'insurgea contre l'arrière-garde de l'armée française en retraite. » Son esprit en fut bouleversé ; il se croit accusé de haute trahison, déshonoré ; bref, il se coupe la gorge avec un rasoir. « Dès qu'il a repris ses sens,