‹ De l'intelligenceChapitre 4 sur 70 · Esquirol, Traité des maladies mentales, I · texte numérisé non relu

Esquirol, Traité des maladies mentales, I

ciïAP. I. DE l'illusion 27

il entend des voix qui l'accusent ; guéri de sa blessure, il entend les mêmes voix.... Ces voix lui répètent nuit et jour qu'il a trahi son devoir, qu'il est déshonoré, qu'il n'a rien de mieux à faire qu'à se tuer. Elles se servent tour à tour de toutes les langues de l'Europe qui sont familières au malade ; une seule de ces voix est entendue moins distinctement, parce qu'elle emprunte l'idiome russe, que M. N... parle moins facilement que les autres. Souvent M. N... se met à l'écart pour mieux écouter et pour mieux entendre ; il questionne, il répond ; il est convaincu que ses ennemis, à l'aide de moyens divers, peuvent deviner ses plus intimes pensées.... Du reste, il raisonne parfaitement juste, toutes ses facultés intellectuelles sont d'une intégrité parfaite, il suit la conversation sur divers sujets avec le même esprit, le même savoir, la même facilité qu'avant sa maladie.... Rentré dans son pays, M. N... passe l'été de 1812 dans un château, il y reçoit beaucoup de monde. Si la conversation l'intéresse, il n'entend plus les voix; si elle languit, il les entend imparfaitement, quitte la société et se met à l'écart pour mieux 'entendre ce que disent ces perfides voix; il revient inquiet et soucieux. » — Ces hallucinations persistèrent quelque temps après le retour de la raison. Mais elles n'étaient plus continues et ne se produisaient guère que le matin, aussitôt après le lever. « Mon convalescent, dit Esquirol, s'en distrait par le plus court entretien, par la plu? courte lecture ; mais alors il juge ces symptômes comme je les jugeais moi-même ; il les regarde comme un phénomène nerveux et exprime sa surprise d'en avoir été dupe si longtemps. » — « Rien de plus fréquent, ajoute M. Baillarger, que d'entendre les ma-

lades se plaindre que les interlocuteurs invisibles leur racontent une foule de choses qui les concernent... Gomment, pour me servir de l'expression d'une malade^ peut-on lire dans leur vie comme dans un livre 9 »

Non-seulement l'image du son articulé, c'est-à-dire des mots, mais toute image de son peut se développer jusqu'à devenir sensation interne *. « En 1831, pendant une émeute, la femme d'un ouvrier, enceinte de huit mois et cherchant à rentrer chez elle, voit tomber son mari mortellement atteint d'une balle ; elle accouche; dix jours après, le délire éclate; elle entend le bruit du canon, des feux de peloton, le sifflement defj balles et se sauve dans la campagne. Amenée à la Salpêtrière, elle guérit au bout d'un mois. » Depuis dix ans, six accès semblables ont eu lieu, et toujours les mêmes hallucinations se sont renouvelées dès le début du délire. « Constamment la malade s'est sauvée dans la campagne pour éviter le bruit du canon, des coups de fusil, des carreaux cassés par les balles. » — Dans une tête saine, l'image de sons entendus pendant l'émeute se serait reproduite avec exactitude, mais comme une sourdine. Elle aurait pu être chassée et rappelée à volonté. Par ces deux caractères, elle aurait été reconnue comme purement intérieure et aurait été distinguée de la sensation. Ici, elle se reproduisait avec une intensité égale à celle de la sensation, à l'improviste, sans appel de la volonté, contre toute résistance de la volonté; elle ne différait donc plus de la sensation telle que nous la connaissons par la conscience. C'est pourquoi elle avait les mêmes effets et les mêmes

Page 1