Brière de Boismout, Traité des hallucinations, p
VOUS ne comprendriez pas le langage des esprits. — Il dit que ce que vous appelez meurtre et carnage n'est rien; que , en égorgeant quinze ou vingt mille hommes, on ne leur fait aucun mal, que la partie immortelle de leur être non-seulement se conserve, mais passe dans un meilleur monde, que l'homme assassiné qui adresserait des reproches à son assassin se rendrait coupable d'ingratitude, puisque ce dernier n'a fait que lui procurer un logement plus commode et une existence plus parfaite. Laissez-moi; il pose très-bien maintenant, et, si vous dites un mot, il s'en ira. » Il est clair que Blake imputait à Richard III ses théories et ses rêves ; son personnage était un écho qui lui renvoyait sa propre pensée. — Une folle jouait incessamment à pair impair avec un personnage absent qu'elle croyait le préfet de police; avant de jouer, elle regardait toujours les pièces de monnaie qu'elle mettait dans sa main et savait ainsi leur nombre ; partant, le préfet devinait toujours mal et ne manquait jamais de perdre ; plus tard, elle négligea son examen préable ; alors le préfet tantôt perdait et tantôt gagnait. — Il est clair que, dans la première période, elle fabriquait elle-même, sans s'en douter, l'erreur qu'elle prêtait au préfet.
Le point de départ de ces illusions n'est pas difficile à démêler ; on le trouve dans le procédé d'esprit de l'écrivain dramatique, du conteur, de toute imagination vive ; au milieu d'un monologue mental, une apostrophe, une réponse jaillit ; une sorte de personnage intérieur surgit et nous parle à la deuxième personne : « Rentre en toi-même. Octave, et cesse de te plaindre. » — Maintenant, supposez que ces apostronhes, ces réponses, tout en demeurant mentales,
soient tout à fait imprévues et involontaires ; cela arrive souvent. Supposez qu'elles renferment des idées étranges, parfois terribles, que le malade ne puisse les provoquer à son choix, qu'il les subisse, qu'il en soit obsédé ^ Supposez enfin que ces discours soient bien liés, indiquent une intention, poussent le malade dans un sens ou dans un autre, vers la dévotion ou vers le vice. Il sera tenté de les attribuer à un interlocuteur invisible, surtout si la religion environnante et sa croyance propre l'autorisent à s'en forger un. La série totale qui constitue le moi se scinde alors en deux, parce que les deux séries partielles qui la composent présentent des caractères distincts ou même opposés. Parfois, lorsque la seconde n'a rien d'extraordinaire, le malade se l'attribue encore et se croit double. « Je suis porté à croire, écrivait un halluciné, qu'il y a toujours eu en moi une double pensée, dont l'une contrôlait les actions de l'autre. » « Il y a, dit un second malade, comme un autre moimême qui inspecte toutes mes actions, toutes mes paroles, comme un écho qui redit tout. » Un troisième , convalescent après une fièvre , « se croyait formé de deux individus, dont l'un était au lit, tandis que l'autre se promenait; quoiqu'il n'eût pas d'appétit, il mangeait beaucoup, ayant, disait-il, deux corps à nourrir ^ » — D'autres fois, la seconde série est rapportée à un autre, surtout lorsque les idées qu'elle contient sont hors de proportion avec celles qui com-
1. Voir toute l'autobiographie de Bunyan, l'auteur du Pilgrim's Progress. — De même les conversations éloquentes et sublimes du Tasse avec son génie familier, rapportée^ par Manso. — De même encore les avertissements que donnait h Socrate une voix intérieure.
2. Griesinger, 93, et Baillarger, Des Hallucinations', passim.