II
posent la première série. Ainsi se sont formés le démon de Socrate et le génie familier du Tasse. — D'ordinaire, au bout d'un temps, l'hallucination sensorielle vient compléter l'hallucination psychique. Les voix intérieures et mentales deviennent des voix physiques et extérieures. « Au début, selon les malades, c'était quelque chose d'idéal, et comme un esprit qui parlait en eux ; maintenant, ils entendent réellement parler ; » les voix sont claires ou sourdes, graves ou aiguës, mélodieuses ou criardes. J'ai déjà raconté le cas de Théophile Gautier et comment, un jour qu'il passait devant le Vaudeville, une phrase imprimée sur l'affiche se cloua dans son souvenir; comment, malgré lui, il se la répétait incessamment ; comment, au bout de quelque temps, elle cessa d'être simplement mentale et sembla proférée par un gosier corporel, avec un timbre et un accent très-nets ; elle revenait ainsi par intervalles, à l'improviste; cela dura plusieurs semaines. Supposez un esprit prévenu et assiégé de craintes ; admettez que la voix prononce, non pas une phrase unique et monotone, mais une suite de discours menaçants et appropriés; c'est le cas de Luther à la Wartbourg, lorsqu'il discutait avec le diable. Les paroles mentales ont provoqué dans les centres sensitifs de l'encéphale les sensations de l'ouïe correspondantes, et désormais, détachées du moi à un double titre, elles sont imputées à un interlocuteur.
Ce ne sont là que des illusions partielles ; il y en a de totales, où, la série de nos événements étant remplacée par une série étrangère, Pierre se croit Paul et ngit conformément à sa croyance. Là aussi, le point du départ de l'erreur est dans un procédé d'esprit bien
connu, celui du romancier ou de l'auteur qui se met à la place de ses personnages, épouse leurs passions, éprouve leurs émotions. — Nulle part on ne voit si nettement l'opération que dans l'hypnotisme ; l'attention du patient, limitée et concentrée, ne porte alors que sur une suite d'idées; celle-ci se déroule seule; toutes les autres sont engourdies et, pour un temps, incapables de renaître; partant, les souvenirs ordinaires manquent et n'exercent plus de répression ; l'illusion qui, dans l'auteur et le romancier, se trouve défaite à chaque instant, n'est plus enrayée et poursuit son cours *. « A. B... fut prié de dire son nom ; il répondit raisonnablement, sans hésiter. Quand il fut hypnotisé et dans le coma vigil (il était alors capable de se tenir debout et en apparence bien éveillé, mais avec un air étrange et égaré comme dans le somnambulisme), il lui fut fortement suggéré qu'il s'appelait Richard Cobden. Au bout de quelques instants, on lui demanda son nom. Il répondit aussitôt et sans hésiter : Richard Cobden. — En êtes-vous bien sûr? — Oui , répliqua-t-il. — La même expérience de noms différents tentée à diverses autres reprises eut toujours les mêmes résultats. — Pendant l'état de veille normal, les sujets de l'expérimentation donnaient leur véritable nom aussitôt qu'on le leur demandait. Au contraire, si, durant la période convenable du sommeil hypnotique, on leur suggérait le nom d'un roi, non-seulement ils étaient poussés à dire que c'était le leur, mais ils sentaient et agissaient d'une manière qui témoignait de leur conviction qu'ils étaient rois. »
1. Annales médico-psychologiques, quatrième série, tome VI, 428. — De la Folie artificielle, par le docteur Hack Tuke,
Au lieu d'être passager, cet état peut être fixe ; il est fréquent dans les hospices, et on le rencontre souvent dans les époques d'exaltation religieuse. — Un quartier-maitre dans l'armée de Gromwell , James Naylor, se crut Dieu le Père, fut adoré par plusieurs femmes enthousiastes, jugé par le Parlement et mis au pilori. — Dans les asiles, on trouve des fous qui se croient Napoléon, ou la Vierge Marie, ou le Messie, ou tel autre personnage. L'un d'eux, nommé Dupré et traité par Leuret, se croyait et se disait à la fois Napoléon, Delavigne, Picard, Andrieux, Destouches et Bernardin de Saint-Pierre. — Une femme citée par Leuret, et qui s'appelait Catherine, n'est plus ellemême ; elle ne s'appelle plus Catherine ; il y a rupture entre son passé et son présent ; elle ne parle de soi qu'à la troisième personne, en disant : « la personne de moi-même. » — D'autres étaient transformés en animaux. « En 1541, à Padoue, dit Wier, un homme qui se croyait changé en loup courait la campagne, attaquant et mettant à mort ceux qu'il rencontrait. Après bien des difficultés, on parvint à s'emparer de lui. Il dit en confidence à ceux qui l'arrêtèrent : Je suis vraiment un loup, et si ma peau ne parait pas être celle d'un loup, c'est parce qu'elle est retournée et que les poils sont en dedans. — Pour s'assurer du fait, on coupa le malheureux aux différentes parties du corps, on lui emporta les bras et les jambes. » — Si, par hypnotisme ou maladie, le patient éprouve de fausses sensations, il peut arriver à se faire les idées les plus étranges de son corps et, partant, de sa personne. « Parmi plusieurs femmes hypnotisées, dit le docteur Elliotson, l'une s'imaginait qu'elle était de verre, et elle tremblait qu'on ne vînt à la briser ; une
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autre, qu'elle n'était pas plus grosse qu'un grain de blé ; une autre, qu'elle était morte. » Pareillement, certains fous sont persuadés que leur corps est en cire, en beurre, en bois, et agissent en conséquence. Leuret cite des hommes qui se croyaient changés en femmes et des femmes en hommes. — Un soldat dont la peau était insensible se croyait mort depuis la bataille d'Austerlitz, où il avait été blessé. « Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait : Vous voulez savoir comment va le père Lambert? Mais il n'y a plus de père Lambert, un boulet de canon l'a emporté à Austerlitz ; ce que vous voyez là n'est pas lui ; c'est une mauvaise machine qu'ils ont faite à sa ressemblance; vous devriez bien les prier d'en faire une autre. — En parlant de lui-même, il ne disait jamais moi, mais toujours cela ' .
Bref, la conception qu'à un moment donné j'ai de moi-même est un nom abréviatif et substitut, tantôt mon nom, tantôt le mot je ou moi, l'un et l'autre prononcés mentalement. Si j'insiste dessus à l'état normal, ce nom évoque en moi, par association, son équivalent, à savoir la série de mes événements actuels et antérieurs , jointe aux nombreuses séries d'événements possibles dont je suis effectivement capable. Mais cette association principale, étant acquise, peut être défaite ; il en est de même des associations secondaires qui soudent ensemble dans mon esprit les divers fragments de la série totale. Si alors un
1. Illusions analogues dans le rêve : M. Charma rêva une fois qu'il était l'aide de camp de Henri IV, une autre fois qu'il était Voltaire. — Le docteur Macnish rêva qu'il était un pilier de pierre et voyait tout ce qui se passait autour de lui. — De Quincey, le fumeur d'opium, rêva qu'il était l'idole d'un temple brahmanique, etc.
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fragment étranger ou une série étrangère vient s'intercaler dans la place vide, le patient se méprendra sur lui-même. — Nous venons de voir les conditions principales de cette transposition. Tantôt l'énergie des associations normales est moindre, comme dans le sommeil et l'hypnotisme ; l'attache qui joint mon nom au mot je est affaiblie ; partant, une suggestion insistante peut substituer à mon nom celui d'un autre; désormais celui-ci, avec toute la série des événements dont il est l'équivalent, est évoqué en moi sitôt que le motje revient mentalement, et désormais, à mes yeux, je suis cette autre personne, Richard Gobden ouïe prince Albert. — Tantôt l'énergie des associations normales est vaincue par une force plus grande. La conception pure qui, réprimée par la série des souvenirs, avait d'abord été enrayée dans son évolution, achève de se développer selon sa tendance hallucinatoire. Répétée incessamment, chaque jour plus vive, entretenue par une passion maîtresse, par la vanité, par l'amour, par le scrupule religieux, soutenue par de fausses sensations mal interprétées, confirmée par un groupe d'explications appropriées, elle prend l'ascendant définitif, annule les souvenirs contradictoires; n'étant plus niée, elle se trouve affirmative ; et le roman, qui d'abord avait été déclaré roman, semble une histoire vraie. — Ainsi notre idée de notre personne est un groupe d'éléments coordonnés dont les associations mutuelles, sans cesse attaquées, sans cesse triomphantes, se maintiennent pendant la veille et la raison, comme la composition d'un organe se maintient pendant la santé et la vie. Mais la folie est toujours à la porte de l'esprit, comme la maladie est toujours à la porte du corps i car la combinaison normale
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n'est qu'une réussite ; elle n'aboutit et ne se renouvelle que par la défaite continue des forces contraires. Or, celles-ci subsistent toujours ; un accident peut leur donner la prépondérance ; il s'en faut de peu qu'elles ne la prennent ; une légère altération dans la proportion des affinités élémentaires et dans la direction du travail formateur amènerait une dégénérescence. Morale ou physique, la forme que nous appelons régulière a beau être la plus fréquente, c'est à travers une infinité de déformations possibles qu'elle se produit. — On peut comparer la sourde élaboration dont l'effet ordinaire est la conscience à la marche de cet esclave qui, après les jeux du cirque, traversait toute l'arène un œuf à la main, parmi les lions lassés et les tigres repus ; s'il arrivait, il recevait la liberté. Ainsi s'avance l'esprit à travers le pêle-mêle des délires monstrueux et des folies hurlantes, presque toujours impunément, pour s'asseoir dans la conscience véridique et dans le souvenir exact ^
VII. Gomment se fait-il que l'esclave arrive si souvent au terme? D'où vient que nos souvenirs présents correspondent presque toujours à des sensations passées ; que presque toujours la place assignée à ces sensations soit celle qu'effectivement elles ont occupée ; que presque jamais la chaîne de nos événements n'aliène un de ses chaînons propres ou ne reçoive un chaînon étranger ; que presque toujours le groupe des événements passés, présents et possibles dont nous composons notre personne soit en effet le groupe des événements qui nous sont arrivés, qui se