II
— Nous prévoyons que le soleil se lèvera demain, qu'il décrira telle courbe dans le ciel, qu'il se couchera à tel endroit, à telle heure, et même, avec l'aide des sciences, que dans tant d'années, à telle minute, il subira une éclipse de telle grandeur. Ici, comme dans le souvenir, une image semble projetée hors du présent ; seulement, au lieu d'être projetée en arrière sur la ligne du temps, elle est projetée en avant. Quand, aujourd'hui soir, je prévois que le soleil se lèvera demain, ce que j'ai actuellement dans l'esprit, c'est la représentation plus ou moins expresse du soleil à son lever, d'un cercle d'or surgissant au bord oriental du ©iel, de rayons presque horizontaux qui éclairent d'abord la tête des collines, tout cela résumé dans un mot, dans un lambeau ressuscitant de sensation visuelle, en d'autres termes, dans une image présente. Celle-ci apparaît comme sensation future et s'emboîte par son bout antérieur avec le bout postérieur de la sensation d'obscurité que j'ai maintenant, ce qui la situe en un point déterminé de la ligne de l'avenir. Voilà le fait brut ; pour se l'expliquer, il suffit de se reporter aux opérations de la mémoire. — Il y a deux sensations qui n'ont jamais manqué de se succéder en nous : d'un côté, celle d'une obscurité de plusieurs heures ; de l'autre côté, celle d'un globe lumineux surgissant au bord oriental du ciel. Si loin que nous remontions dans notre passé, la première ne s'est jamais présentée sans être suivie de la seconde, ni la seconde sans être précédée de la première. En quelque point de notre passe que nous les considérions, nous lestrouvons toujours soudées l'une à l'autre dans le même orare. La répétition constante a créé l'habitude tenace qui a i)roduit la tendance énergique,
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et désormais, quand nous nous représentons le couple, le premier terme nous apparaît forcément comme antérieur au second et le second comme postérieur au premier. — Or, en ce moment, le premier est une sensation présente ; donc le second doit nous apparaître comme postérieur à la sensation présente, c'està dire comme futur. De cette façon, notre prévision est la fille de notre mémoire. Étant donné un couple de souvenirs dans lequel le second terme apparaît comme postérieur au premier, si le premier se trouve répété par la sensation actuelle, le second ne peut manquer d'apparaître comme postérieur à la sensation actuelle, et de se situer d'autant plus avant et plus loin par rapport à elle, qu'il y a plus d'intervalle entre les deux termes du couple primitif.
Toutes nos prévisions et, par suite, toutes nos conjectures sont construites de la sorte. Je veux mouvoir mon bras, et je prévois qu'il se mouvra ; je secoue une sonnette, et je prévois qu'elle rendra un son clair; j'allume du feu sous la chaudière d'une locomotive, et je prévois que la vapeur dégagée poussera le piston ; je lis et relis avec attention un morceau de poésie, et je prévois que tout à l'heure je pourrai le répéter par cœur ; j'adresse une question à mon voisin, et je prévois qu'il me répondra. Dans tous ces cas, deux anneaux successifs du passé, tout en gardant leur situation réciproque, sont transportés hors de leur emplacement primitif, pour se poser, le premier sur le présent, et le second sur un point de l'avenir, parce que nous constatons ou croyons constater une ressemblance parfaite entre le premier et notre état présent.
Or, en fait, la majorité de ces prévisions concorde avec les événements prévus, et, dans la vie courante,
244 LIVRE III. CONNAISSANCE DE l'eSPRIT
notre attente n'est presque jamais déçue. Nous ne faisons pas une action sans compter au préalable sur un effet, et cet effet ne manque presque jamais de se produire. J'ai prévu, avant de les faire, tous les mouvements du corps et des membres que je fais, et, cent mille fois contre une, ils se font tels que je les ai prévus. J'ai prévu, avant de les avoir, les sensations de résistance, de forme, d'emplacement, de température que me donneront les objets un peu familiers et point trop lointains que je perçois par la vue, et, cent mille fois contre une, ils me la donnent telle que je l'ai prévue. Je prévois, avant de les constater, les changements que telle modification de tel corps ordinaire provoquera dans tel autre corps ordinaire, et, cent mille fois contre une, ces changements naissent tels que je les ai prévus. Boire, manger, dormir, marcher, lire, écrire, parler, chanter, manier les corps, exercer un art, une profession, un métier, aucune de nos actions usuelles ne s'accomplit sans l'intervention d'une multitude innombrable d'attentes forcément justes. Animal ou homme, l'être intelligent ne pourvoit à ses besoins, ne conserve sa vie, n'améliore sa condition que par l'accord exact de sa prévision présente et de l'avenir prochain ou même lointain, — Si parfois cette harmonie manque, c'est quand il s'agit d'objets ou de circonstances sur lesquels l'observation antérieure n'a pas fourni assez d'indices. Mais, pour les objets usuels, le désaccord est rare, et, si l'expérience préalable a été suffisante, il disparaît entièrement. — Il y a donc une quantité prodigieuse de cas où l'événement justifie la prévision, et, dans tous ces cas, le couple que forment nos pensées est la contre-épreuve exacte du couple que forment les faits.
Par conséquent, la loi mentale qui lie nos deux pensées est générale comme la loi physique ou morale qui lie les deux faits.
Mais ce n'est pas dès l'abord que nous la savons générale ; primitivement, elle agit en nous, sans que nous démêlions son caractère ou que nous sondions sa portée. L'enfant et l'animal prévoient que cette eau les désaltérera, que ce feu les brûlera ; il suffit pour cela que l'expérience et l'habitude aient accouplé dans leur esprit telle sensation et telle représentation ; à présent, chez eux, la vue de l'eau éveille toujours l'image de la soif éteinte, et la vue du feu éveille toujours l'image de la brûlure. Rien de plus ; ce qui occupe en ce moment tout leur esprit, c'est telle perception visuelle jointe à l'image de telle sensation future. Il en est de même pour la plupart de nos prévisions ordinaires ; l'homme adulte et réfléchi est enfant et animal dans toutes ses actions habituelles et machinales, et cela lui suffit pour la conduite et la pratique. — Mais il peut dépasser cet état, et en effet, petit à petit, il le dépasse. Non-seulement la loi mentale est en lui, mais il remarque qu'elle est en lui. Nonseulement il la subit dans le cas présent, mais il constate qu'elle vaut pour tous les cas présents, passés et futurs. Au moyen de signes, il extrait, note et lie les deux termes abstraits d'eau et de soif éteinte, les deux termes abstraits de feu et de brûlure. Gela fait, aidé d'une formule, il considère leur couple en soi, exclusion faite de tous les cas particuliers où ils se rencontrent. Soumis à cette opération, les couples qui composent notre pensée animale prennent un nouvel aspect, et, sous le flot des événements passagers et compliqués, nous apercevons le monde dos lois simples et fixes.
LIYRE QUATRIEME