‹ De l'intelligenceChapitre 34 sur 70 · Voir la note à la fin du volume · texte numérisé non relu

Voir la note à la fin du volume

232 LIVRE m. CONNAISSANCE DE L'eSPRIT

passent en nous et qui peuvent nous advenir? Par quel ajustement s'établit la concordance presque constante de notre pensée et de notre être? — Bien entendu, nous n'entreprenons point ici de démontrer la véracité de la mémoire ; la chose est impossible. En effet, la preuve serait un cercle vicieux ; car, si la mémoire est véridique, c'est en vertu de certaines lois qui accommodent le souvenir à son objet ; or ces lois ne peuvent être extraites par nous que des faits que nous observons et dont nous nous souvenons pour les comparer ; en sorte que, pour prouver l'exactitude du souvenir, il faudrait d'abord admettre l'exactitude du souvenir. Nous l'admettons et sans grand scrupule, sinon sur une démonstration directe, du moins d'après un cortège de confirmations innombrables et comme une hypothèse que justifie tout l'ensemble de l'expérience, des vérifications et des prévisions humaines. — Cela posé, il nous suffit de l'expliquer, et nous n'avons qu'à regarder le mécanisme décrit pour comprendre la justesse presque infaillible de son jeu.

En premier lieu, ce qui constitue le souvenir, c'est une image présente qui parait sensation passée et qui, par la contradiction répressive des sensations actuelles, se trouve contrainte à un recul apparent. Or, on a vu que la sensation, après qu'elle a cessé, a la propriété de renaître par son image ; en règle générale, presque toute image nette et circonstanciée suppose une sensation antécédente; de sorte que, si notre jugement est toujours faux en soi, il est presque toujours vrai par contre-coup. Nous nous trompons toujours en prenant l'image actuelle pour une sensation distante ; mais, d'ordinaire, la sensation distante s'est produite. Si l'image par sa présence provoque d'un

côté une illusion constante, qui est le souvenir, d'un autre côté elle compense cette illusion par son origine, qui est presque toujours une sensation antérieure ; si j'ose ainsi parler, elle rectifie, d'une main, l'erreur où, de l'autre main, elle nous induit.

En second lieu, ce qui situe avant telle sensation l'image refoulée, c'est la présence de cette sensation ou le rappel de cette sensation par son image. Or, ainsi qu'on l'a vu en constatant les lois qui régissent la renaissance des images, ma sensation présente tend à évoquer l'image de la précédente qui lui est contiguë ; et, en général, les images des sensations qui ont été contiguës tendent à s'évoquer ; d'où il suit que l'image d'une sensation passée tend à évoquer les images des sensations antérieures et postérieures qui lui ont été contiguës. Par suite, l'image abréviative d'une longue série de sensations, opérations et actions, c'est-à-dire d'un fragment notable de ma vie, tend à évoquer les images abréviatives du fragment antérieur et du fragment postérieur. — Mais nous avons montré que la sensation postérieure, soit par ellemême, soit par son image, exerce sur l'image de la sensation précédente une contradiction qui cesse lorsque son commencement rencontre la fin de son antagoniste, d'où il arrive que l'image refoulée semble soudée par sa fin au commencement de l'image ou sensation refoulante. Partant, lorsque l'image d'une sensation passée évoque l'image de la sensation postérieure et l'image de la sensation antérieure, elle est refoulée par la première, elle refoule la seconde, elle se soude par sa fin au commencement de la première, par son commencement à la fin de la seconde, et s'emboite ainsi entre les deux II suffit que les trois images

28 i LIVRE m. CONNAISSANCE DE L'ESPRIT

viennent chevaucher l'une sur l'autre, pour que les deux refoulements s'opèrent dans le sens indiqué ; le mécanisme qui les situe joue pour les aligner aussitôt que la loi d'évocation mutuelle les éveille ensemble. Elles contractent ainsi, l'une par rapport à l'autre, un ordre apparent qui correspond à l'ordre réel des sensations dont elles sont le reliquat. Contiguïté de deux sensations, l'une précédente, l'autre suivante, éveil réciproque de l'image de l'une par l'image de l'autre, soudure apparente des deux images et soudure telle que, toutes deux apparaissant comme sensations, la première paraisse antérieure à la seconde : voilà tous les pas de l'opération ; d'où l'on voit que la date réelle d'une sensation détermine la date apparente de son image. Ici encore, la concordance s'établit par un contre-coup.

Règle générale, non-seulement toute image précise et détaillée suppose une sensation antécédente, mais toute image précise et détaillée, qui, en apparence, en soude une autre derrière elle, suppose que la sensation d'où elle dérive était soudée de la même façon, mais cette fois réellement, à la sensation que l'autre répète. Donc, si par son accolement elle provoque toujours une illusion en forçant l'autre à lui paraître antérieure, presque toujours elle répare cette erreur par son origine, qui est la sensation postérieure à la sensation dont l'autre est l'écho.

Ainsi se forme dans notre mémoire la file de nos événements ; à chaque minute, nous en revoyons un morceau ; il ne se passe pas de journée où nous ne remontions plusieurs fois assez avant, et même fort avant, dans la chaîne, parfois, grâce aux procédés abréviatifs, jusqu'à des événements séparés du mo-

CHAP. I. CONNAISSANCE DE l'eSPRIT 235

ment présent par plusieurs mois et par plusieurs années. Les associations ainsi répétées deviennent toujours plus tenaces ; notre ^assé est une ligne que nous ne nous lassons pas de repasser à l'encre et de rafraîchir. — Parmi ces événements, des classes s'établissent; ils se groupent spontanément selon leurs ressemblances et leurs différences; les plus usités, marcher, saisir avec la main, soulever un poids, sentir, toucher, flairer, goûter, voir, entendre, se souvenir, prévoir, vouloir, s'assemblent chacun sous un nom ; nous les concevons comme possibles pour nous, et ces possibilités, incessamment vérifiées et limitées par l'expérience, constituent nos pouvoirs ou facultés. Il n'en est pas une dont la présence, la portée et les bornes ne nous soient manifestées à chaque heure, de sorte que son idée est associée à l'idée du moi par des anneaux à chaque heure reforgés et fortifiés. — Ajoutez au souvenir de mes événements et à l'idée de mes pouvoirs une dernière idée également renouvelée et affermie à chaque instant par l'expérience, celle de ce corps que j'appelle mien et qui se distingue par des caractères tranchés de tous les autres, étant le seul qui réponde à mon attouchement par une sensation de contact, le seul dont les changements puissent sans intermédiaire provoquer en moi des sensations, le seul en qui ma volonté puisse sans intermédiaire provoquer des changements, le seul en qui les sensations que je m'attribue me semblent situées. Tout ce groupe d'idées vraies et de souvenirs exacts forme un réseau singulièrement solide. Il faut donc une grande a':cumulation de forces pour lui arracher à tort quelan e fragment qui lui appartient ou pour insérer en lui quelque pièce qui lui est étrangère. — En effet,

ces transpositions sont rares; on les rencontre surtout lorsqu'un changement organique , comme le bommei] ou l'hypnotisme, relâche les mailles du réseau ; lorsqu'une passion invétérée, dominatrice, fortifiée par des hallucinations psychiques ou sensorielles, finit par user un fil du tissu, lui substituer un autre fil, et, gagnant de proche en proche, mettre une toile factice à la place de la toile naturelle. Mais, telle qu'elle s'ourdit dans les conditions ordinaires, la toile est bonne, et ses fils, par leur présence, par leurs diversités, par leurs dates apparentes, par leurs attaches, correspondent à la présence, aux diversités, aux dates réelles, aux attaches des faits réels ; c'est que les faits réels eux-mêmes les ont tissés. L'esprit ressemble à un métier; chaque événement est une secousse qui le met en branle, et l'étoffe qui finit par en sortir transcrit, par sa structure, l'ordre et l'espèce des chocs que la machine a reçus.

VIII. Lorsque, par les expériences du toucher, de la vue instruite et des autres sens, nous avons acquis une idée assez précise et assez complète de notre corps, et qu'à cette idée s'est associée celle d'un dedans ou sujet, capable de sensations, souvenirs, perceptions, volitions et le reste, nous faisons un pas de plus. Parmi les innombrables corps qui nous entourent, il y en a plusieurs qui, de près ou de loin, ressemblent au nôtre. En d'autres termes, si nous les explorons, ils provoquent en nous des sensations de contact, de résistance, de température, de couleur, de forme et do grandeur tactile et visuelle, à peu près analogues à celles que nous éprouvons lorsque par l'œil et la main nous prenons connaissance de notre

CHAP. I, CONNAISSANCE DE l'ESPRIT 237

propre corps. Ainsi le groupe d'images par lequel nous nous figurons ces corps est fort semblable au groupe d'images par lequel nous nous représentons le nôtre. — Par conséquent, selon la loi d'association des images , lorsque le premier groupe surgit en nous, il doit, comme l'autre, évoquer l'idée d'un sujet ou dedans, capable de sensations, perceptions, volitions et autres opérations semblables. Telle est la suggestion ou induction spontanée ; elle se confirme et se précise peu à peu par des vérifications nombreuses. — En premier lieu, nous remarquons que ce corps se meut, non pas toujours de la même façon, par le contre-coup d'un choc mécanique, mais diversement, sans impulsion extérieure, vers un terme qui semble un but, comme se meut et se dirige le nôtre, ce qui nous porte à conjecturer en lui des intentions, des préférences , des idées motrices , une volonté comme en nous*. — En second lieu, surtout si c'est un animal d'espèce supérieure, nous lui voyons faire quantité d'actions dont nous trouvons en nous les analogues, crier, marcher, courir, se coucher, boire, manger, ce qui nous conduit à lui imputer des perceptions, idées, souvenirs, émotions, désirs semblables à ceux dont ces actions sont les effets chez nous. — En dernier lieu, nous soumettons notre conjecture à des épreuves. Ayant démêlé en nous les précédents et les suites de la peur, de la douleur, de la joie et,

i . L'enfant s'irrite contre un ballon ou un duvet qui vole capricieusement et ne se laisse pas saisir. — Aux époques primitives, l'homme considéra le soleil, les fleuves, comme des êtres animés. — Le sauvage prend une montre qui fait tic-tac et dont l'aiguille marche, pour une petite tortue ronde. — Le mouvement, en apparence spontané, surtout s'il semble avoir un but, suggère toujours l'idée d'une volonté.

en général, de tel ou tel état interne, nous reproduisons pour lui ces précédents ou nous constatons chez lui ces suites, et nous concluons que l'état interne et intermédiaire, qui, visible chez nous, est invisible chez lui, a dû se produire chez lui comme chez nous. Nous savons qu'un coup de bâton est pour nous le précédent d'une douleur, et qu'un cri en est la suite. Nous frappons un chien, et aussitôt nous l'entendons crier ; entre cette condition de douleur et ce signe de douleur perçus tous deux avec certitude, nous insérons, par conjecture, une douleur semblable à celle que nous aurions ressentie en pareil cas. — Grâce à ces suggestions et à ces vérifications continues, l'univers extérieur, qui n'était encore peuplé que de corps, se peuple aussi d'âmes, et le moi solitaire conçoit et affirme autour de lui une multitude d'êtres plus ou moins pareils à lui.

IX. Toutes ces connaissances sont composées des mêmes éléments soudés ensemble selon la même loi. Qu'il s'agisse d'un corps, de nous-mêmes, d'un autre être animé, que l'opération s'appelle perception extérieure, acte de conscience, souvenir, induction, conception pure, toujours notre opération est un bloc dont les molécules sont des sensations et des images jointes à des images, celles-ci agglutinées en groupes partiels qui s'évoquent mutuellement. — Un couple s'est formé par l'agrégation de deux molécules ; à celui-là s'est attaché un autre couple, à leur tout un autre tout, et ainsi de suite, tant qu'enfin ce vaste composé que nous appelons l'idée d'un individu, l'idée de cet arbre, de moi-même, de ce chien, de Pierre ou de Paul, s'est établi. — Soit une bille d'ivoire à deux

CHAP. I. CONNAISSANCE DE l'ESPRIT 239

pieds de nous. Il se produit en nous une certaine sensation brute de la rétine et des muscles de /œil, laquelle évoque l'image des sensations musculaires de locomotion qui conduiraient notre main à deux pieds de là, selon tel contour ; le composé est une tache de couleur figurée et située en apparence à deux pieds de nous. — Nous avançons la main, et nous palpons la bille ; il se produit en nous une certaine sensation brute de froid, de contact uni, de résistance, laquelle évoque l'image des sensations tactiles et visuelles que nous aurions, si nous regardions ou nous touchions notre main droite ; le composé est une sensation de contact uni, de résistance et de froid en apparence située dans notre main droite. — Or, toutes les fois que nous avons répété l'expérience, chacun de ces deux composés a toujours accompagné l'autre. Par conséquent, dans un intervalle de temps, si long et si divisé qu'il soit, nous ne pouvons imaginer un moment où, l'un des deux composés étant donné, l'autre ne puisse et ne doive être aussi donné, en sorte que la possibilité et la nécessité de l'un et de l'autre durent sans discontinuité, pendant tous les moments de l'intervalle; ce que nous exprimons en disant qu'il y a là un quelque chose stable, qui d'une manière permanente est tangible, résistant et revêtu de couleur. — A ce composé ainsi accru s'ajoute l'image des sensations visuelles distinctes que, selon les différences de l'éclairage et de la distance, la bille provoquerait en nous ; de toutes ces apparences liées se forme le simulacre interne qui aujourd'hui jaillit en nous en présence de la bille. — Joignez-y deux autres composés, l'image des sensations par lesquelles nous constatons les changements qu'à certaines conditions elle

240 LIVRE III. CONNAISSANCE DE l'eSPRIT

subit elle-même, et l'image des sensations par lesquelles nous constatons les changements qu'à certaines conditions elle provoque dans tel autre corps. — Tel est le vaste ensemble d'atomes intellectuels soudés un à un et groupe à groupe, dont tous les groupes surgissent ou sont prêts à surgir en nous, lorsque la sensation visuelle brute de la forme blanche ou la sensation tactile brute du contact lisse, du froid et de la résistance se produit en nous.

A présent, supposez que la sensation cesse, qu'il n'en subsiste que l'image avec les appendices, c'est-àdire une représentation de la bille, et admettez qu'une sensation différente naisse en même temps avec son cortège propre. Par cet accolement d'une sensation contradictoire , la représentation de la bille paraît chose interne, événement passé ; et, à ce titre, elle éveille d'autres représentations analogues, parmi lesquelles elle s'emboîte pour constituer avec elles une file d'événements Internes; cette file s'oppose aux autres groupes, parce que tous ses éléments présentent un caractère constant qui, étant toujours répété, semble persistant, à savoir la particularité d'être un dedans par opposition au dehors : ce qui fournira plus tard à la réflexion et au langage la tentation de l'isoler sous le nom de sujet et de moi. — Dans cette chaîne immense, chaque classe d'événements internes, sensations, perceptions, émotions, chaque espèce de perceptions, de sensations et d'émotions a son image associée avec celle de ses conditions et de ses effets internes et externes ; et cela forme une infinité de couples nouveaux, dont les deux anneaux se tirent l'un l'autre à la lumière; en sorte que nous ne pouvons pas imaginer telle douleur, sans en imaginer la

CHAP. I. CÔKNr Aies ANGE DE L'ESPRIT 241

condition qui est telle lésion nerveuse, et sans en imaginer l'effet qui est telle contraction ou telle plainte. — Maintenant, par une suggestion forcée, lorsqu'un corps extérieur nous présente les conditions et les effets du nôtre, le groupe de sensations qui le représente évoque en nous un groupe d'images analogues à celles par lesquelles nous nous représentons nos propres événements ; ce qui fait un dernier composé, le plus vaste de tous, puisqu'il comprend un corps et une âme, avec toutes leurs attaches mutuelles et toutes les attaches qui soudent leurs événements aux événements d'autrui. — Ainsi, dans notre esprit, tout composé est couple : couple d'une sensation et d'une image; couple d'une sensation et d'un groupe ou de plusieurs groupes d'images ; couples plus compliqués dans lesquels une sensation, jointe à son cortège d'images, contredit une représentation ou groupe d'images; couples encore plus vastes dans lesquels une sensation, présente avec son cortège d'images, refoule dans le passé les images abréviatives d'un grand fragment de notre vie ; couples les plus compréhensifs de tous, où, par des abréviations encore plus sommaires, la sensation et les images qui nous représentent toutes les propriétés d'un corps évoquent le groupe d'images qui nous représentent toutes les propriétés d'une âme. Chaque couple, s'il est bien fait dans notre esprit, correspond à un couple dans les événements, et chaque couple mental, quand son premier terme est répété exactement par la sensation présente, a pour second terme une prëvisio7i.

Quel est le mécanisme de cette opération finale, la plus voisine de la pratique, et la plus importante de toutes, puisque c'est par elle que nous pouvons agir ?

Page 1