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Deuxième partie, liv. IV, ch. m

vers les élongations, les soudures, les appauvrissements, les changements de rôle et même les pertes d'emploi, que, déformé, transformé, atrophié, il a subis. Le même groupe d'articles anatomiques fournit le bras et la main chez l'homme, l'aile chez la chauve-souris, la patte chez le chat, la jambe chez le cheval, la nageoire chez le phoque; la vessie natatoire du poisson est le poumon respiratoire du mammifère. Au bord de l'aile, on trouve souvent chez les oiseaux un petit os inutile, muni d'un ongle chez quelques jeunes, sans emploi, sauf celui de représenter un doigt dégradé ; le boa qui rampe a des vestiges de membres, et l'on rencontre dans l'orvet une petite épaule, un sternum et un bassin rudimentaire; ce même orvet, dans le jeune âge, possède deux petits tubercules saillants, reliquats survivants et temporaires des membres postérieurs rabougris. Une pièce a donc la propriété de provoquer par sa présence la présence de tout un système de pièces ordonnées suivant un plan fixe, ce qui donne la grosse charpente de l'animal entier, et, en outre, elle a la propriété de déterminer par sa structure et sa fonction la structure et la fonction des autres pièces, ce qui donne la structure totale et l'ensemble des fonctions de l'animal complet. De cette façon, deux propriétés communes aux éléments de l'ensemble expliquent presque tous les caractères de l'ensemble, et l'anatomie philosophique fournit la raison des lois que l'anatomie descriptive avait constatées. >

Pareillement, dans ces sociétés humaines dont les caractères fixes ou changeants sont l'objet de l'histoire, les éléments, aisément saisis, nous font comprendre

l'ensemble. Car ces éléments sont les individus humains dont une société à une époque donnée n'est que la collection, et nous n'avons point de peine à démêler leurs traits communs. Grâce aux documents conservés et par des procédés exacts de reconstruction méthodique, nous pouvons aujourd'hui supprimer la distance du temps, nous représenter en spécimens plus ou moins nombreux le Français ou l'Anglais du dix-septième siècle ou du moyen âge, l'ancien Romain, et même l'Indou de l'époque bouddhique, nous figurer sa vie privée, publique, industrielle, agricole, politique, religieuse, philosophique, littéraire, bref, faire la psychologie descriptive de son état moral et mental et l'analyse circonstanciée de son milieu physique et social, puis de ces éléments passer à des éléments plus simples encore, démêler les aptitudes et les tendances qui se retrouvent efficaces et prépondérantes dans toutes les démarches de son esprit et de son cœur, noter les conceptions d'ensemble qui déterminent tout le détail de ses idées, marquer les inclinations générales qui déterminent le sens de toutes ses actions, bref, distinguer les forces primordiales qui, présentes et agissantes à chaque moment de la vie de chaque individu, impriment au groupe total, c'est-àdire à la société et au siècle, les caractères que l'observation lui a reconnus ^ Partout où l'on peut ainsi isoler et observer les éléments d'un composé, on peut, par les propriétés des éléments, expliquer les propriétés du composé, et, de quelques lois générales, déduire

i. J'ai tâché d'appliquer cette méthode dans plusieurs écrits historiques; je l'ai exposée dans la préface des Essais de antique et d'histoire et dans la préface de VHistoire de la littérature anglaise.

une foule de lois particulières. C'est ce que nous avons fait ici même; nous sommes d'abord descendus par degrés jusqu'aux derniers éléments de la connaissance, pour remonter ensuite d'étage en étage jusqu'aux connaissances les plus simples, et de là, encore par degrés, jusqu'aux plus complexes; dans cette échelle, chaque échelon s'est relié ses caractères par l'entremise des caractères qui s'étaient manifestés dans les échelons inférieurs.

C'est pourquoi, lorsque, dans cette décomposition progressive, nous arrivons à des composés dont notre ■conscience, nos sens et nos instruments ne peuvent démêler les éléments plus simples, l'explication s'arrête et se réduit à des conjectures. Il s'est rencontré sur notre chemin des sensations, celles du toucher, de l'odorat et du goût, dans lesquelles nous n'avons pu distinguer les sensations élémentaires, et tout ce que nous a permis l'analogie, c'est de penser qu'il y en avait. Une limite semblable est posée par une difficulté semblable dans les autres sciences expérimentales. — Au moyen de leur microscope, le physiologiste et l'embryogéniste résolvent les tissus vivants en éléments anatomiques, petits corps qui sont le plus souvent des cellules de diverses formes et diversement groupées; mais ils ne saisissent pas les éléments de la cellule, ils ignorent leurs propriétés, du moins ils les ignorent aujourd'hui; dans la pulpe liquide et sans forme qui s'organise en une logette garnie d'un noyau, ils ne peuvent distinguer les particules ni à plus forte raison leurs propriétés. Tout au plus, ils conjecturent qu'elles sont des molécules chimiques extrêmement compliquées et que leurs réactions mutuelles les grou- Dent en une certaine forme visible. — Pareillement,

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au moyen de leurs expériences, le chimiste et le physicien établissent que les dernières parcelles d'un corps homogène sont des molécules ou petites masses toutes semblables ; que, si le corps est simple comme l'oxygène, chaque molécule est simple et consiste tout entière en oxygène; que, si le corps est composé comme l'eau, chaque molécule est composée de deux ou plusieurs petites masses élémentaires, l'une qui est de l'oxygène, l'autre qui est de l'hydrogène. Mais ces molécules, personne ne les a vues ni ne peut les voir; on ignore leur forme, leur poids, leur distance, leur situation mutuelle, la grandeur des forces attractives et répulsives qui les maintiennent en équilibre, l'amplitude et la vitessse des vibrations qu'on leur suppose autour d'un centre d'oscillation supposé. Tout au plus, et d'après des indices, on conclut que, de ces propriétés inconnues, dérivent les propriétés connues du corps total, l'affinité plus ou moins grande qu'il a pour tel autre, la réaction qu'il y provoque ou qu'il en subit, la propriété qu'il a de se combiner avec tel autre en proportions définies et toujours les mêmes, l'équivalence de tel poids du premier et de tel autre poids du second pour se combiner avec un même poids d'un troisième, etc.

Ainsi, vis-à-vis des sensations élémentaires, des cellules vivantes, des molécules chimiques, des atomes éthérés, le savant est comme un myope devant des fourmilières d'espèces diflerentes; son regard obtus n'atteint que les effets de masse, les changements d'ensemble, la forme totale de l'édifice; les petites ouvrières lui échappent ; il ne les voit pas travailler. Il peut prendre le quart ou la moitié d'une bâtisse, la verser sur l'autre avec ses habitants, observer d'abord

une agitation, un pêle-mêle, puis un apaisement, un arrangement et un développement nouveau; rien de plus. Gomme il manie très-bien l'expérience et l'induction, il a fmi par reconnaître qu'il y a dans chaque monceau des habitants invisibles, et dans chaque monceau différent des habitants différents, que certains mélanges réussissent mieux que d'autres, qu'il y faut toujours garder certaines proportions, qu'après le mélange l'édifice nouveau présente des caractères qui ne se montraient dans aucun des deux tas mélangés. Mais il lui faudrait des yeux bien plus perçants pour découvrir l'économie des deux bâtisses primitives, les instincts de leurs fourmis, les transactions établies entre les deux peuplades associées, et l'économie finale dé l'édifice ultérieur qu'elles construisent ensemble. Posez que, dans ces sociétés de molécules qu'on nomme corps, les habitants et les matériaux sont une seule et même chose; la comcaraison s'appliquera très-exactement.

Voilà pourquoi, à une certaine limite, notre explication s'arrête, et, quoique, de siècle en siècle, nous la poussions plus avant, il est possible qu'elle vienne toujours s'arrêter devant une limite. Si jamais nous connaissons exactement la forme , la distance , la grosseur, le poids des molécules de l'oxygène ou du sodium, ainsi que l'amplitude et la vitesse de leurs oscillations, nous serons peut-être en face d'un système analogue à notre système solaire, sorte de tourbillon dont les éléments grossièrement semblables réclameront une décomposition ultérieure, et ne laisseront expliquer leurs propriétés que par les propriétés toutes différentes de leurs éléments, ceux-ci de même, et ainsi de suite, par un recul à l'infini. Car la gran-

deur est toujours relative; rien n'empêche que nos molécules aient pour éléments des molécules différentes, aussi petites par rapport à elles qu'elles le sont elles-mêmes par rapport à une planète, et ainsi de suite, sans trêve ni fin. En ce cas, les couches successives des facteurs de plus en plus simples seraient différentes comme les chiffres successifs d'une fraction non périodique. — Peut-être, au contraire, à un certain point de décomposition, toute différence cesse entre le composé et les facteurs, et les propriétés du composé ne sont que la somme de celles de ses facteurs, de même que la pesanteur totale d'un corps n'est que la somme des pesanteurs de ses molécules ; auquel cas la limite serait atteinte, puisque, connaissant les propriétés du composé, nous connaîtrions par cela même celles de ses derniers éléments. En ce cas, les couches successives des facteurs de plus en plus simples seraient semblables au delà d'une certaine limite, comme le sont au delà d'une certaine limite les chiffres successifs d'une fraction périodique mixte. — Mais, que les propriétés du composé et de ses facteurs soient semblables ou différentes, il n'importe; c'est toujours sur les propriétés des facteurs que nous portons nos observations ou nos conjectures. La structure des choses est donc la même dans les sciences d'expérience que dans les sciences de construction, et, dans les unes comme dans les autres, l'intermédiaire explicatif et démonstratif qui sert de lien entre une propriété quelconque et un composé quelconque est un caractère ou une somme de caractères, différents ou seniblables, inclus dans les éléments du composé.

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IV. Reste un surcroît d'exigence qui est particulier aux sciences expérimentales. Quand nous fabriquons par la pensée tel nombre, tel polygone ou tel cylindre, nous n'avons pas à expliquer son origine; il n'existe pas en fait dans la nature; il n'est que possible et non réel. Peut-être même, avec une nature arrangée comme celle que nous observons, n'est-il pas possible; mais cela est indifférent. Nous supposons ses éléments assemblés suivant la façon requise, et nous expliquons par leurs propriétés les propriétés de la construction ainsi faite, sans nous embarrasser de savoir par quelles forces ils ont eux-mêmes été assemblés. Il nous suffit que le composé soit donné; nous ne cherchons pas pourquoi il est donné. — Les choses ne se passent pas ainsi quand il s'agit d'un composé réel. Nous sommes tenus d'expliquer ses propriétés par les propriétés de ses éléments, et, en outre, d'expliquer la rencontre de ses éléments. Alors se posent les questions d'origine, les plus curieuses, mais l:;s plus difficiles de toutes. Car, comme le plus souvent cette rencontre est très-ancienne et n'a pu avoir des témoins, on ne peut l'observer directement ni la connaître par tradition, et on en est réduit à la conjecturer d'après des rencontres présentes, lesquelles ne sont qu'à peu près semblables et parfois manquent tout à fait. Toutes les sciences expérimentales ont ainsi leur chapitre historique, plus ou moins conjectural, selon que des indices plus ou moins précis, des analogies plus ou moins justes, des documents plus ou moins complets, permettent à la reconstruction mentale de remplacer plus ou moins exactement le témoignage absent de notre conscience ou de nos sens.

Par exemple, il s'agit pour l'astronome de chercher

comment se sont formées les diverses planètes, pour le géologue de montrer comment se sont formées les couches étagées de l'écorce terrestre, pour le minélalogiste de découvrir comment se sont formées les différentes roches, pour le naturaliste de savoir comment se sont formées nos espèces végétales et animales, pour l'historien de démêler comment se sont formées les époques successives d'une même société humaine et les différents traits d'un caractère national. Tous partent d'un état antérieur dénoté par des indices convergents ou attesté par des documents transmis, et, de cet état probable ou certain, ils déduisent, d'après les lois actuelles, l'état suivant, puis encore le suivant, et ainsi de suite jusqu'à l'état actuel.

Ainsi Laplace admet que notre système était d'abord une immense nébuleuse épandue autour d'un noyau central * ; que cette vaste atmosphère, condensée par le refroidissement, s'est divisée en zones de vapeur concentriques semblables aux anneaux de Saturne ; que^ par une condensation et un refroidissement ultérieurs, ces zones se sont ramassées en planètes gazeuses, puis liquides, puis solides; et, de cette condensation graduelle jointe à la loi de la gravitation, il déduit, par un ajustement merveilleux, les principaux caractères et même les particularités singulières que notre système présente aujourd'hui. — Reprenant la supposition au point où Laplace la laisse, les géologues suivent avec vraisemblance l'épaississement de la croûte terrestre, et, d'époque en époque, avec des lacunes de moins en moins grandes, ils

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