Voir à ce sujet Lyell, Principles of Geolorjy, 4 vol
2. On a trouvé à Plombières, dans le béton sur lequel les Romains avaient bâti, des aiguilles de granit que depuis dixhuit cents ans l'infdtratiou des eaux y avaient formées. — M. Daubrée et M. de Sénarmont ont reproduit dans le labora^ toire un grand nombre de composés naturels.
l'espèce, le perfectionnement graduel des organes, et la lente adaptation de l'individu à son milieu définitif. — Muni de cette loi actuelle, il explique, par sa présence ancienne, l'assemblage des organes dont Geoffroy Saint-Hilaire et Guvier avaient constaté les propriétés. — Par l'une de ces propriétés, l'organe est une pièce dans un plan et dans un type : c'est qu'il est un legs d'un ancêtre commun. Tous les mammifères descendent d'un mammifère ^ « dont les membres étaient construits sur le plan général que nous retrouvons aujourd'hui dans toutes les familles de la classe ». Tous les insectes descendent d'un insecte « qui avait une lèvre supérieure, des mandibules, et deux paires de mâchoires probablement fort simples. » Si le type se retrouve le même à travers tant d'espèces différentes, c'est que toutes ces espèces, en vertu de l'hérédité, répètent les traits de leur progéniteur commun. — Par l'autre de ces propriétés, l'organe est un instrument utile qui accorde sa structure et sa fonction avec celles des autres, de manière que les espèces différentes puissent subsister dans leurs différents milieux : c'est que, grâce à une sélection continue, le plan commun légué par le progéniteur commun s'est modifié ici dans un sens, là-bas dans un autre, pour accommoder ses détails aux différences et aux changements du milieu. Les mêmes pièces du même membre se sont effilées et allongées dans la chauve-souris, raccourcies et soudées dans la baleine afin de pourvoir lâ-bas
1. De l'Origine des espèces, traduction de Clémence Royer, p. 529. Voir, sur l'ensemble de la théorie de l'évolution, le livre très-hardi, très-précis, très-suggestif de Herbert Spencer, Principles of biology.
au vol, ici à la natation. Si le type varie d'espèce à espèce, c'est que les circonstances ont varié de groupe A groupe, et que la variété des circonstances a provoqué la variété des acquisitions. — Gela posé, à travers les immenses durées des périodes géologiques, nous pouvons suivre mentalement, depuis le protococcus et l'amibe jusqu'à l'homme, la formation, l'addition et l'assemblage des pièces qui constituent aujouM'hui un corps organisé. C'est un édifice vivant dans lequel, d'espèce à espèce, et sur un type commun transmis par hérédité, la sélection a superposé les différences utiles. De même, dans une maison, des charpentiers et des maçons construisent d'abord les murs et posent la charpente ; après quoi des menuisiers, des peintres et des tapissiers viennent arranger les appartements. On voit que la seconde escouade a succédé à la première, pour reprendre et compléter en sous-œuvre l'ordonnance commencée. Pareillement, plusieurs lignées d'ancêtres ont travaillé tour à tour pour fabriquer chacune de nos espèces. L'une de ces lignées, la plus ancienne de toutes, primitive, a établi le type le plus général, commun à tous les animaux de tout l'embranchement, l'articulé ou le vertébré. La seconde, postérieure, issue de ce dernier, y a superposé les différences qui constituent la classe, c'està-dire l'oiseau, le poisson ou le mammifère. Ensuite est venue la troisième, qui, née du mammifère, a élaboré l'œuvre transmise et fait les familles, à savoir le cétacé, le cheiroptère, le ruminant, le carnassier, le primate. Puis enfin les descendants du primate ont, par leurs développements distincts et leurs divergences croissantes, constitué les genres, le gorille, l'orang-outang, et l'homme, celui-ci distingué entre
tous par une conformation spéciale des membres et une structure plus délicate du cerveau.
Ici arrive l'historien : il prend un peuple à un moment donné. Par l'influence combinée de l'état antérieur et des aptitudes et facultés héréditaires, il explique son état social, intellectuel et moral au moment donné; par l'influence combinée de cet état nouveau et des mêmes aptitudes et tendances héréditaires, il explique son état social, intellectuel et moral au moment postérieur, et ainsi de suite, soit en remontant le cours des temps depuis l'époque contemporaine jusqu'aux plus anciennes origines historiques, soit en descendant le cours des temps depuis les plus anciennes origines historiques jusqu'à l'époque contemporaine. — On conçoit que dans cette prodigieuse évolution, qui s'étend depuis la formation du système solaire jusqu'à celle de l'homme moderne, les lacunes soient grandes et nombreuses ; elles le sont en efl'et, et souvent nous n'avons pour les combler que des conjectures. Une telle histoire est un livre déchiré, effacé, où quelques chapitres, surtout les derniers, sont à peu près entiers, où, des chapitres précédents, il subsiste çà et là deux ou trois pages éparses, où nous ne retrouvons rien des premiers , sauf les titres. — Mais tous les jours une découverte nouvelle restitue une page, et la sagacité des savants démêle quelque portion de la pensée générale. C'est ainsi que depuis quinze ans l'on a retrouvé les traces et marqué les progrès successifs de la race humaine qui a précédé notre époque géologique ; et une loi toute récente, celle de la conservation de la force, dérive par transformation toutes les forces actuelles des forces primitives que la nébu-
leuse de Laplace enfermait à son plus ancien état •. De tous ces grands fragments d'explication rigoureuse ou approximative , une vérité universelle se dégage : c'est que la question des origines n'est pas plus mystérieuse que celle des caractères. Étant donné un composé, ses caractères s'expliquent par les propriétés de ses éléments réunis. Étant donnée cette réunion, elle s'explique par les propriétés de ces mêmes éléments et par les circonstances antécédentes. Elle n'est qu'un effet comme tant d'autres, et, comme tous les autres, elle a pour raison la présence combinée d'un groupe de conditions fixes et d'un groupe de conditions changeantes. — Pour former la planète, il y avait une condition fixe, la gravitation des molécules gazeuses emportées autour du noyau central, et une condition changeante, le refroidissement progressif, par suite la condensation graduelle de ces mêmes molécules. — Pour former l'espèce, il y avait une condition fixe, la transmission d'un type général plus ancien, et des conditions changeantes, les circonstances nouvelles qui , choisissant les ancêtres ultérieurs, ajoutaient au type les caractères de l'espèce. — Pour former telle époque historique, il y avait une condition fixe, le maintien du caractère national, et une condition changeante, l'état nouveau dans lequel, au sortir de l'époque précédente, la nation se trouvait placée, — Il suit de là que, dans les questions d'origine, il y a un intermédiaire explicatif et démonstratif comme dans les autres ; que la réunion des éléments a sa raison d'être, comme les caractères du composé ont leur raison d'être ; qu'elle
1. Voir à ce sujet Helmholtz, Mémorre fur la conservation de la force, traduit par Pérard, p. 31, 34 et suivantes.
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est un produit comme eux, et que toute la différence entre les deux produits consiste en ce que, le premier étant historique et le second n'étant pas historique, le premier enferme un facteur de plus que le second^ à savoir l'influence du moment historique, c'est-à-dire des circonstances préalables et de l'état antécédent.
§ III. — Si tout fait ou loi a sa raison explicative.
I. A présent, que le lecteur rassemble et embrasse d'un coup d'œil toutes les conclusions auxquelles nous, venons d'aboutir; il les trouvera convergentes et sera conduit par leur convergence vers une loi universelle et d'ordre supérieur, qui régit toute loi. Soit un couple quelconque de données quelconques; sitôt qu'elles sont effectivement liées, il y a une raison, un parce que, un intermédiaire qui explique, démontre et nécessite leur liaison. — Cela est vrai pour les cas ou couples de données particulières, comme pour les lois proprement dites ou couples de données générales; il y a une raison pour la chute de cette feuille qui vient de tomber tout à l'heure et pour la gravitation de toutes les planètes vers le soleil, pour la rosée de cette nuit et pour la liquéfaction de toute vapeur, pour le battement de pouls que je constate sur mon poignet en ce moment même et pour la présence d'une fonction ou d'un appareil quelconque dans un être vivant quelconque, — Cela est vrai pour les lois dans lesquelles la première donnée est un composé plus complexe, comme pour les lois dans lesquelles la première donnée est un composé plus simple ; il y
a une raison pour les actions totales d'une société humaine et pour les actions individuelles de ses membres, pour les propriétés d'un composé chimique et pour les propriétés de ses substances constituantes, pour les effets d'une machine et pour les effets de ses rouages. — Cela est aussi vrai pour les lois qui concernent les composés mentaux que pour les lois qui concernent les composés réels ; il y a une raison pour les propriétés de l'ellipse ou du cylindre comme pour les propriétés de l'eau ou du granit. • — Gela est aussi vrai pour les lois qui régissent la formation d'un composé que pour celles qui lui rattachent ses caractères; il y a une raison pour la formation comme pour les propriétés d'une planète ou d'une espèce. — Mais le point le plus remarquable, c'est que cela est aussi vrai pour les lois dont l'explication nous manque que pour celles dont nous avons aujourd'hui l'explication. Il y a une raison pour l'attraction que toutes les masses exercent les unes sur les autres, pour les propriétés de l'oxygène, pour la formation d'une cellule vivante, pour la naissance de notre nébuleuse. Du moins nous le croyons. Nous ne pouvons montrer cette raison, mais nous sommes persuadés qu'elle existe ; nous anticipons par une affirmation hardie sur nos découvertes futures, et même sur des découvertes que peut-être nous ne ferons jamais.
Bien mieux, nous indiquons d'avance l'emplacement et les traits principaux de l'intermédiaire qui nous échappe encore. — Nous admettons que, si deux masses s'attirent, c'est en vertu d'un caractère plus simple et plus général, inclus dans le groupe des caractères qui constituent ces masses, tel que serait une impulsion incessamment répétée, laquelle à chaque
instant "surajouterait un effet à l'effet précédent, ce qu'on exprime en disant que l'attraction est une force dont l'action n'est pas instantanée mais continue, ce qui permet de concevoir la vitesse de la masse tombante comme la somme de toutes les vitesses acquises depuis le premier instant de sa chute, ce qui a conduit quelques physiciens à expliquer l'attraction de deux masses par la poussée continue d'un éther environnant. — Nous admettons que, si l'oxygène présente tels ou tels caractères, c'est en vertu de caractères plus généraux et plus simples qui appartiennent à ses éléments, et qui sont les masses, les distances, les mouvements intestins de ses atomes composants. — Nous admettons que, si un liquide sans forme s'organise en une cellule, c'est grâce aux réactions mutuelles et à l'état antérieur des particules très-compliquées dont il est l'ensemble, et que, si autrefois notre nébuleuse est née, c'est grâce aux forces de ses molécules et à l'influence d'un état antérieur que, même par conjecture, nous ne pouvons nous représenter. — A nos yeux, dans tous ces couples, non-seulement l'intermédiaire explicatif et démonstratif existe, quoiqu'il se dérobe à nos prises ; mais encore il est un caractère plus général et plus simple que la première donnée du couple, il est inclus en elle, il appartient à ses éléments, et les propriétés de cette première donnée, aussi bien que sa naissance, ont pour dernière raison d'être les caractères et l'état antérieur de ses derniers éléments.
Sur ces indices, notre pensée s'emporte jusqu'à étendre cette structure des choses au delà de notre monde et de notre histoire, à travers les ^deux abîmes du temps et de l'espace, par delà tous les lointains
que l'imagination peut atteindre, par delà tous les confins que les nombres ou les quantités, vainement enflées et entassées les unes sur les autres, peuvent désigner à l'esprit pur. Sommes-nous en droit d'agir ainsi ? Et quels motifs pouvons-nous alléguer pour autoriser une supposition qui anticipe non-seulement sur toute expérience future, mais sur toute expérience possible, et enveloppe dans l'immensité de sa prophétie l'immensité de l'univers?
IL Deux séries de cas sont en présence, l'une considérable, composée de tous les faits et lois dont nous savons la raison, l'autre prodigieusement disproportionnée, infiniment plus grande, puisqu'elle est infinie et composée de tous les faits et lois dont nous ne savons pas la raison. Ce sont là deux indices, l'un positif, l'autre négatif, l'un qui est favorable à notre supposition, l'autre qui semble lui être défavorable. — Mais cette défaveur n'est qu'apparente. Car, si, de ce que nous connaissons la raison d'un fait ou d'une loi, nous pouvons conclure son existence, nous ne pouvons pas, de ce que nous l'ignorons, conclure son absence. Cette raison peut exister, quoique ignorée, et, de fait, si nous regardons le passé de nos sciences, nous trouvons qu'en mainte occasion, quoique ignorée, elle existait. Tous les jours, à mesure que la science se précise et s'augmente, nous voyons la première série croître aux dépens de la seconde, et l'analogie nous porte à croire que les cas encore compris dans la seconde sont pareils à ceux qui ont cessé d'y être compris. Plus notre expérience étendue recule notre horizon dans le temps et dans l'espace, plus nous ajoutons à notre trésor de raisons explicatives. Il nous
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suffît d'examiner l'histoire et ]a nature de la science expérimentale pour reconnaître que, si dans ce trésor il y a eu ou il y a encore des vides, ce n'est jamais parce que la raison explicative a manqué ou manque dans les choses, c'est toujours parce qu'elle a manqué ou manque dans notre esprit. Elle existait dans la nature ; mais les savants trop peu instruits ne l'y avaient pas encore découverte. Elle existe aujourd'hui dans la nature ; mais nous ne pouvons pas et nous ne pourrons peut-être jamais l'y démêler. La lacune ne vient pas de son absence, mais de notre ignorance ou de notre impuissance, et la faute n'est pas aux choses, mais à nous. — Si, au temps de Kepler, on ne savait pas expliquer le mouvement des planètes, c'est que la gravitation était alors inconnue. Si, aujourd'hui, iious ne pouvons dire pourquoi le carbone pur, selon ses états différents, fournit avec les mêmes molécules des composés aussi différents que le diamant et le graphite, c'est que, ne connaissant pas les vitesses et les masses de ses molécules, nous ne pouvons définir leurs divers états d'équilibre. Pour démêler la raison explicative, telle que nous l'avons définie, certaines conditions sont requises, et, si ces conditions ne sont pas remplies, elle aura beau être présente, nous ne pourrons pas la dégager. Pour démêler la raison qui explique les caractères d'un composé, comme le graphite, il faut que nous connaissions les propriétés de ses éléments, les molécules du carbone. Pour démêler la raison qui explique la naissance du premier composé organique, il faut que nous connaissions, outre les propriétés de ses éléments, les circonstances primordiales dans lesquelles ils se sont assemblés. C'est pourquoi, tant que ces préalables nous manqueront,
nous ne pourrons savoir la raison explicative. Aussi longtemps que nous les atteindrons par simple conjecture, nous l'atteindrons par simple conjecture, et nous serons d'autant plus loin ou plus près d'elle que nous serons plus loin ou plus près d'eux, — Il suit de là que jamais notre ignorance n'est un indice de son absence; d'où il suit que jamais, même pour les événements qui ont précédé la naissance de notre nébuleuse, et nulle part, même par delà les plus lointains des firmaments visibles, nous n'avons le droit de supposer son absence. Que notre science expérimentale ait des lacunes, cela est inconstestable ; mais sa structure suffît pour en rendre compte, et il est contre toutes les règles de l'hypothèse d'ajouter arbitrairement et inutilement, pour en rendre compte, une cause non constatée à la cause constatée qui suffît.
Exclues d'un côté, les présomptions sont forcées de se tourner de l'autre. Gomme il n'y a pas de choix entre la présence et l'absence de la raison explicative, dès que les chances ne sont plus pour l'absence, elles sont pour la présence, et la balance penche vers le second plateau. — Elle pencherait vers lui bien davantage encore, si l'on pouvait montrer des sciences qui, s'afîranchissant des conditions imposées à la science expérimentale, trouvent par cela même à toutes leurs lois une raison explicative. Car un pareil contraste donnerait à croire que les lacunes de la science expérimentale ont non-seulement pour cause suffisante, mais encore pour cause unique les conditions auxquelles elle est assujettie ; d'où il suivrait que, délivrée de ces conditions, elle comblerait par cela même toutes ces lacunes, et que la raison explicative, étant partout découverte, existerait partout.
— Or tel est justement le contraste que présentent les sciences de construction comparées aux sciences d'expérience. Chez elles, tous les intermédiaires explicatifs et démonstratifs qui relient une propriété quelconque à un composé quelconque, depuis le premier jusqu'au dernier, sont connus et partant existent; il n'y a pas une de leurs lois qui n'ait manifesté et, partant, qui ne possède son parce que et sa raison.
— Il est donc à présumer que, si nous pouvions employer dans nos sciences expérimentales les procédés que nous employons dans nos sciences de construction, nous arriverions aux mêmes découvertes, et que, de même que toute loi a sa raison d'être dans celles-ci, toute loi a sa raison d'être dans celles-là.
Cette probabilité devient encore plus forte, si nous remarquons que, les lois des secondes pouvant être découvertes comme les lois des premières par voie inductive. quand on suit cette voie dans les secondes comme dans les premières, la raison de la loi demeuro alors ignorée, quoique présente. Par conséquent, ici le procédé inductif est l'unique cause de notre ignorance, d'où il suit avec toute vraisemblance que hors d'ici, c'est-à-dire dans les sciences expérimentales, il est encore la seule cause de notre ignorance, et que, hors d'ici comme ici, la raison explicative est toujours présente, quoique toujours elle doive se dérober à lui. — En effet, supposez, ainsi que nous avons déjà fait ', un esprit très-exact, très-patient, très-habile à induire, mais capable seulement d'induire; prions-le de chercher à combien d'angles droits équivaut la somme des angles d'un quadrilatère quelconque. Admettons cette