Physiologische optik, p
456 LIV. rV. CONNAISSANCE DES CHOSES GÉNÉRALES
nous avons fait voir qu'ils ont un fondement dans les choses; qu'ils sont valables non-seulement pour nous, mais en soi ; que leur empire est absolu non-seulement sur notre intelligence, mais encore sur la nature; que, si les deux idées par lesquelles nous les pensons sont forcément liées, c'est que les deux données qui les constituent sont aussi forcément liées, et que, si la contrainte éprouvée par notre esprit en leur présence a pour cause première notre structure mentale, elle a pour cause dernière l'ajustement de notre structure mentale à la structure des choses. Il est donc probable que ce grand axiome a la même nature que les autres, et que, comme les autres, l'analyse va suffire à le démontrer.
Soit un caractère transitoire ou permanent quelconque d'un objet quelconque, telle propriété d'un minéral, d'une plante ou d'un animal, telle réaction d'un corps chimique simple ou composé, telle pensée d'un individu pensant. Nous supposons par cela même que le caractère est donné avec d'autres qui sont ses précédents ou ses accompagnements, en d'autres termes ses conditions. A présent, imaginons en un autre point de la durée et de l'étendue un groupe exactement semblable de conditions exactement semblables. Cette différence de situation n'introduit dans le groupe aucune condition influente, et, par conséquent, peut être considérée comme nulle. Car, par définition, l'espace pris en lui-même, du moins l'espace tel que nous la concevons, est absolument uniforme, et la durée prise en elle-même, du moins la durée telle que nous la concevons, est absolument uniforme. En d'autres termes, chaque élément de l'espace est rigoureusement substituable aux autres, et chaque élément delà durée est
ngoureusement substituable aux autres ; en sorte que, pour le groupe de conditions dont il s'agit, dans l'espace pur comme dans la durée pure, toute situation est substituable à toute situation *. Mais,, par définition, le second groupe lui-même est rigoureusement substituable au premier, comme tel triangle à tel autre triangle égal et semblable. Par conséquent, le caractère transitoire ou permanent qui se rencontre dans le premier se rencontrera aussi dans le second. Même raisonnement pour tout autre point de la durée et de l'espace. Ainsi, partout et toujours, dès que le groupe est donné, le caractère est présent ; non-seulement il est présent, mais encore il ne peut pas être absent : car la loi posée est absolue et sans exception; une fois qu'on l'a énoncée, on ne peut plus, sans la contredire, supposer un cas où le groupe existe sans le caractère qu'on lui a constaté, de même qu'on ne peut, sans se contredire, supposer un cas où le triangle serait donné sans les propriétés qu'on lui a découvertes.
Voilà donc une liaison perpétuelle, universelle, infaillible, entre le groupe et le caractère; et, pour
l. Au premier aspect, il semble qu'en certains cas le moment et l'emplacement aient de l'influence; par exemple, à la seconde minute, un corps pesant tombe plus vite qu'à la première; le même pendule oscille autrement au fond d'une mine et au sommet de la montagne adjacente. Cette difficulté disparaît si Von remarque que, dans les deux cas, il ne s'agit ni de la durée pure ni de l'espace pur, mais de la durée peuplée et de l'espace rempli. Le corps pesant tombe plus vite pendant la seconde minute, en vertu de la vitesse acquise, c'est-à-dire en vertu de l'influence exercée par sa chute antérieure sur sa thute ultérieure; cette chute antérieure est une condition Mpplémen taire qui lui manquait dans la première minute. Pareillement, le pendule oscille autrement, selon qu'il est plus ou moias près du centre du globe terrestre.
qu'elle soit telle, il suffit qu'une seule fois on l'ait constatée en fait. Par cela seul que le groupe est donné, toujours, partout, infailliblement le caractère est donné aussi; en d'autres termes, la présence du groupe entraîne la présence du caractère. A ce titre, le groupe est efficace, efficace à l'endroit du caractère. Qui possède cette efficacité? Est-ce le groupe total ou seulement un de ses fragments? Nous ne le saurons qu'après avoir induit. Il se peut qu'elle appartienne, non au groupe total, mais à quelques-uns ou même à un seul de ses fragments, auquel cas les autres, quels qu'ils soient, précédents ou accompagnements, n'auront aucune efficacité à l'endroit du caractère et, par rapport à lui, seront aussi nuls que les différences de temps et de lieu. Mais, que le groupe efficace soit très vaste ou très restreint, peu importe ; par lui-même, il influe, il opère, il amène le caractère. — Ordinairement, le groupe ou fragment efficace est un composé, c'est-à-dire un ensemble d'éléments successifs ou simultanés, ceux-ci de même, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'enfin, d'éléments en éléments, on arrive aux plus simples qui sont les éléments premiers. En ce cas, le composé n'étant que l'ensemble de ces éléments arrangés dans un certain ordre, nous savons d'avance que l'efficacité appartient à ces éléments ou à leur ordre. Que ce dernier fond de la chose nous soit accessible ou non, peu importe ; c'est par lui que le caractère s'attache au groupe de ses conditions; en lui réside l'influence inconnue, la raison intime, première et dernière qui explique la liaison de fait constatée entre le caractère et le groupe. — Ainsi se justifie le jugement demi-scientifique, demidivinatoire par lequel nous affirmons que tout phéno-
mène, changement, état, propriété, manière d'être, tout caractère transitoire ou permanent d'un objet quelconque, a sa raison d'être, et que cette raison se trouve incluse dans le groupe de ses conditions. Trèsprobablement, l'ordre des idées claires par lesquelles on vient de démontrer le principe est aussi l'ordre des idées obscures grâce auxquelles nous l'admettons avant qu'il soit démontré. Ayant constaté dans tel cas tel caractère, nous ébauchons sans le vouloir une construction mentale ; nous imaginons vaguement un lutre cas absolument semblable et tel que les différences par lesquelles il se distingue du premier, nO' tamment celles de moment et de lieu, soient sans influence sur la production du caractère et, par suite, puissent être considérées comme nulles à cet égard; alors le second cas se confond avec le premier, et nous apercevons la liaison du caractère et de ses conditions, non plus comme un fait fortuit et isolé, mais comme une loi absolue et universelle. Par un travail latent, les identités et les contradictions incluses dans notre construction mentale ont fait leur effet. — D'autre part, à mesure que l'induction opère, le groupe des conditions se resserre. Il était d'abord indéterminé et vague; peu à peu, il devient limité et piécis; à la fin, il ne comprend plus qu'un fragment défini de conditions expresses. Gela fait, si nous remarquons que le fragment est un composé, que par ce nom de composé nous désignons des éléments plus simples assemblés dans un certain ordre, nous concluons aisément que, dans son état de réduction extrême et de définition finale, le groupe ne contiendra plus d'autres termes que des éléments premiers assemblés dans un certain ordre, et nous an-
ticipons sur nos découvertes futures en affirmant d'avance la présence d'un intermédiaire explicatif encore inconnu, qui, situé dans les profondeurs du groupe, relie le caractère à ses conditions
L'axiome ainsi démontré et entendu, il est aisé de voir qu'il se borne à énoncer les conséquences d'une construction mentale. De même que les autres axiomes, il développe une pure supposition; il la développe en démêlant du même entre les deux données qu'il lie, et il se ramène aux principes d'identité et de contradiction. Pareillement encore, il ne pose aucune donnée comme réelle ; il n'établit qu'un cadre auquel pourront s'adapter les données réelles. Il n'affirme point qu'en fait il y ait des caractères permanents ou transitoires, ni que ces caractères soient donnés avec un groupe de précédents ou d'accompagnements. Sur cela l'expérience seule peut nous instruire. Mais quand elle nous a instruits et que, considérant toutes les propositions de nos sciences expérimentales, nous découvrons partout dans la nature des caractères avec des précédents et des accompagnements, alors l'axiome s'applique; démontré comme un axiome de géométrie, il a la même portée, et, comme un axiome de géométrie, il étend son empire, non-seulement sur le fragment de durée et d'étendue accessible à notre observation, mais encore au delà et à l'infini, sur tous les points de la durée et de l'étenclue où un caractère quelconque sera donné avec un groupe de précédents et d'accompagnements. En tout point de l'étendue et de la durée, ce caractère est le second terme d'un couple ; le premier terme est un groupe plus ou moins nombreux de précédents et d'accompagnements, et il suffit de la présence du premier pour entraîner la présence du second.
ClIAP. III. LA RAISON EXPLICATIVE 461
De là des conséquences très-vastes, et d'abord la preuve du principe sur lequel repose l'induction. Nous n'avions fait que le supposer vrai, provisoirement et par analogie ; nous avions admis que^ parmi les accompagnements et précédents d'un caractère, il y en a qui, par leur présence, entraînent sa présence, que, dès qu'ils sont donnés, il est donné, qu'à son endroit ils sont influents et eîficaces. Or on vient de voir que tout caractère, transitoire ou permanent, peut être considéré comme le second terme d'un couple dans lequel le premier terme est le groupe de ses accompagnements et précédents, que, le premier terme étant donné, le second ne peut manquer d'être donné aussi, que la présence du premier entraîne la présence du second, que la loi est universelle et absolue; elle serait telle, même si le caractère constaté était unique dans la nature; car elle vaut, non-seulement pour tous les cas réels, mais encore pour tous les cas possibles. Ainsi, dès qu'un caractère est donné, nous somme?' sûrs que ses précédents et accompagnements, en d'autres termes ses conditions, ou toutes, ou quelquesunes, ou une seule, influent sur lui et à son endroit sont efficaces. — Or, ainsi qu'on l'a vu, c'est sur la supposition de cette efficacité ou influence que se fondent tous les procédés éliminatifs, toutes les méthodes de concordance, de difTérence, de variation concomitante, qui composent l'induction.
D'autre part, puisque la présence des conditions suTfit pour entraîner la présence du caractère, tant que les conditions persisteront, le caractère persistera. Par suite, si à un moment donné le caractère cesse d'exister, c'est qu'une ou plusieurs de ses conditions auront cessé d'être. Par conséquent, toute
suppression, altération, variation, en d'autres termes tout changement du caractère, présuppose une suppression, altération, variation, en d'autres termes un changement dans les conditions ; ce qu'on exprime en disant que tout changement a une cause, et que cette cause est un autre changement. Voilà Vaxiome de causalité; considéré par rapport à l'axiome de raison explicative, il n'en est qu'une suite et une application.
Celui-ci en a bien d'autres encore : Leibnitz, qui l'avait nommé principe de raison suffisante, construisait d'après lui toute son idée de l'univers. Et, de fait, c'est par lui qu'on s'élève à la plus haute conception d'ensemble, à l'idée d'un tout nécessaire, à la persuasion que Vexistence elle-même est explicable. Car, puisque l'existence est un caractère, on doit conclure de notre axiome que, comme tout caractère, elle a sa condition, et aussi sa raison explicative, sa nécessité interne. Les mathématiciens admettent aujourd'hui que la quantité réelle est un cas de la quantité imaginaire, cas particulier et singulier, où les éléments de la quantité imaginaire présentent certaines conditions qui manquent dans les autres cas. Ne pourrait-on pas admettre de même que l'existence réelle n'est qu'un cas de l'existence possible, cas particulier et singulier, où les éléments de l'existence possible présentent certaines conditions qui manquent dans les autres cas? Cela posé, ne pourrait-on pas chercher ces éléments et ces conditions'? — Ici, nous sommes au seuil de la métaphysique. Nous n'y entrons pas; nous n'avions à étudier que la connaissance; nous avons voulu seulement indiquer du doigt, là-haut, bien au-dessus de nos têtes et au delà de nos prises actuelles, le point
probable où se trouve la clef de voûte de l'édifice. Le lecteur vient de voir comment il se construit en nous, et par quelle adaptation notre connaissance correspond aux choses. — Elle se compose de jugements généraux qui sont des couples d'idées générales. Les idées générales elles-mêmes sont des signes présents dans l'esprit, en d'autres termes, des images mentales ayant la propriété de n'être évoquées que par une certaine classe d'expériences et de n'évoquer qu'une certaine classe de souvenirs. Une image mentale est une sensation spontanément renaissante. Une sensation est un composé de sensations élémentaires plus petites, celles-ci de même, et ainsi de suite, tant qu'enfin, au terme de l'analyse, on est autorisé à admettre des sensations infinitésimales , toute* semblables , lesquelles, par leurs divers arrangements, produisent les diversités de la sensation totale. — Ceci est le point de vue de la conscience, qui est interne et direct ; il en est un autre, celui des sens, qui est indirect, externe, et d'après lequel les événements précédents consistent en mouvements moléculaires des cellules cérébrales. — Par ces décompositions successives, on arrive aux derniers éléments de la connaissance, et dès lors il est aisé de voir comment ils s'assemblent. Constituées par des groupes de sensations élémentaires, les sensations totales des centres sensitifs se répètent dans les lobes cérébraux par leurs images. Ces images, ayant la propriété de ressusciter spontanément, s'associent et s'évoquent entre elles, selon leur tendance plus ou moins grande à renaître, et forment ainsi des groupes. Ces groupes plus ou moins complexes, accolés aux sensations et les uns aux autres, constituent, selon l'espèce et le degré de leuraffi-
nité ou de leur antagonisme, des perceptions extérieures, des souvenirs, des prévisions, des conceptions simples, des actes de conscience proprement dits. Enfin les signes qui les résument et les remplacent forment des idées générales et, par suite, des jugements généraux. — Tels sont les matériaux de notre esprit, et telle est la façon dont ils s'ajustent ensemble. De même, dans une cathédrale, les derniers éléments sont des grains de sable ou de silex agglutinés en pierres de diverses formes; attachées deux à deux ou plusieurs à plusieurs, ces pierres font des masses dont les poussées s'équilibrent; et toutes ces associations, toutes ces pressions s'ordonnent en une vaste harmonie.
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