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sion des sensations proprement dites, rien de plus ; cette perversion n'atteint pas le jugement, la raison, le souvenir et les autres opérations qui dépassent la sensation brute ; toutes ces opérations demeurent intactes ; le malade n'est pas fou ; il rectifie les croyances fausses que lui suggère l'étrangeté de ses impressions ; il résiste à ces croyances, il les déclare illusoires; il n'est point dupe; ainsi le jeu des hémisphères est normal ; il n'y a de trouble que dans la protubérance et autres centres sensitifs.
Mais, comme presque toujours la maladie arrive brusquement, l'effet est immense ; on ne peut mieux comparer l'état du patient qu'à celui d'une chenille qui, gardant toutes ses idées et tous ses souvenirs de chenille, deviendrait tout d'un coup papillon avec les sens et les sensations d'un papillon. Entre l'état ancien et l'état nouveau, entre le premier moi, celui de la chenille, et le second moi, celui du papillon, il y a scission profonde, rupture complète. Les sensations nouvelles ne trouvent plus de série antérieure où elles puissent s'emboîter ; le malade ne peut plus les interpréter, s'en servir; il ne les reconnaît plus, elles sont pour lui des inconnues. De là deux conclusions étranges^ la première, qui consiste à dire : Je ne suis pas; la seconde, un peu ultérieure, qui consiste à dire : Je suis un autre. Tâchons de nous représenter cet état extraordinaire, et nous verrons naître peu à peu, mais très -logiquement, ces conclusions plus extraordinaires encore.
Toutes les sensations, ou presque toutes les sensations sont altérées. Un malade dit ' que, « lorsqu'il parlait, sa propre voix lui semblait étrange; il ne la
i. Observation u° 2.
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reconnaissait pas, il ne la croyait pas sienne. Lorsqu'on lui parlait, il se sentait étourdi comme si plusieurs personnes lui parlaient à la fois... Il ne reconnaissait ni le goîit ni l'odeur des mets, et ne distinguait pas les objets au toucher, les yeux fermés. En outre, ses sensations musculaires étaient troublées ; il ne sentait pas le sol en marchant, ce qui rendait ses pas incertains et lui donnait la crainte de tomber ; ses jambes étaient mues comme par un ressort étranger à sa volonté ; il lui semblait constamment qu'elles ne lui appartenaient pas... Lorsqu'il causait avec quelqu'un, il lui voijait deux têtes incomplètement emboîtées l'une dans l'autre. » En outre, « les objets avaient perdu leur aspect naturel ; tout ce qu'il voyait avait changé de manière d'être. » — « L'étrangeté de ce que je voyais, dit- il, était celle que je me croyais transporté sur une autre planète. » — « Il était constamment étonné, il lui semblait qu'il se trouvait en ce monde pour la première fois. Il n'y avait dans son esprit aucun rapport, aucune relation entre ce qui l'entourait et son passé. » Ce trouble était plus fort que jamais lorsqu'il entrait dans une maison étrangère. « Je ne pouvais plus, dit-il, m'orienter en la quittant, ou du moins il me fallait faire un long et pénible effort pour me retrouver. — Souvent il lui est arrivé de se trouver à une courte distance de sa demeure et de ne pouvoir reconnaître son chemin qu'après de longs efforts de réflexion ; deux ou trois fois, il s'assit sur la route, désespérant de retrouver sa maison, et se mit à pleurer à chaudes larmes. » Un autre malade * écrit : « J'avais horreur d'aller h
1. Observation 38, complétée d'après des notes du D' Krisbaber.
Divonne, pays nouveau pour moi. Il fallut qu'un de mes amis s'offrît pour m'accompagner ; sans cela, je ne serais pas parti, et pourtant, à cause de mon hyperesthésie de l'ouïe, je prévoyais l'état affreux où me mettrait le bruit du siège à Paris. Un peu plus tard, à Genève, je m'accrochais avec terreur au bras de mon ami, me sentant perdu s'il me lâchait un instant. C'est que, lorsque je me trouvais seul dans un endroit nouveau, j'étais comme un enfant nouveau-né, comme Gaspard Hauser au sortir de sa cave, ne reconnaissant plus rien, incapable de tirer de mes sensations perverties aucune indication pour me conduire. » Puis, revenant sur l'histoire de sa maladie, il ajoute: « La première sensation que j'aie éprouvée était une bouffée qui me montait à la tête. C'était le 25 novembre 4869. Dans la quinzaine précédente, j'avais des troubles visuels peu accusés. Je me souviens parfaitement d'avoir dit à un ami que les objets me paraissaient changés d'aspect; il y avait aussi de l'hyperesthésie de la vue, et je portais depuis quelque temps des lunettes légèrement colorées... Le 25 novembre, aussitôt après avoir eu la sensation de cette bouffée chaude, je fus pris de bourdonnements d'oreille, et j'eus de l'obnubilation intellectuelle. Comme je tenais un journal à la main, je pus immédiatement constater que je n'en comprenais pas le sens. En me mettant !iebout, j'étais titubant, les objets tournaient autour de moi, et j'eus des lueurs dans les yeux. Je me regardai dans une glace, et je pus constater que je n'avais pas de déviation de la face. D'ailleurs l'idée d'une hémorrhagie cérébrale ne me préoccupait pas beaucoup; je me crus plutôt empoisonné ; je le crus même si bien, que je traçai à la hâte quelques mots sur une
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feuille de papier, indiquant ce que j'éprouvais et craignant de ne plus pouvoir donner des renseignements quelques instants après. Mais il me répugnait d'appeler quelqu'un. Je ne sonnai même pas ma domestique, persuadé qu'il n'y avait rien à faire; je me couchai sur un canapé, et j'attendis. — Il me semblait que quelque chose tendait à m'isoler du monde extérieur ; en même temps, il se faisait comme une atmosphère obscure autour de ma personne ; je voyais cependant très-bien qu'il faisait grand jour. Le mot obscure ne rend pas exactement ma pensée ; il faudrait dire dumjyf en allemand, qui signifie aussi bien lourd, épais, Tbrne, éteint. Cette sensation était non-seulement visuelle, mais cutanée. L'atmosphère dumpf m'enveloppait; je la voyais, je la sentais; c'était comme une couche, un quelque chose mauvais conducteur qui m'isolait du monde extérieur K Je ne saurais vous dire combien cette sensation était profonde ; il me semblait être transporté extrêmement loin de ce monde, et machinalement je prononçais à haute voix les paroles : Je suis bien, bien loin. Je savais cependant très-bien que je n'étais pas éloigné ; je me souvenais très-distinctement de tout ce qui m'éLait arrivé ; mais, entre le moment qui avait précédé et celui qui avait suivi mon attaque, il y avait un intervalle immense en durée, une distance comme celle de la terre au soleil.
« A partir du premier ou du second jour, il me fut impossible pendant quelques semaines de m'observer et de m'analyser. La souffrance (angine de poitrine) m'accablait ; ce fut seulement vers les