Môme impression dHsolemmt chez le aialade t
premiers jours du mois de janvier que je pus me rendre compte de ce que j'éprouvais. Les symptômes étaient continus avec des accès souvent répétés et qui duraient quelques heures. Voici le premier de ceux dont j'ai gardé un souvenir net. J'étais seul, lorsque, atteint déjà de troubles visuels permanents, je fus pris subitement d'un trouble de la vue infiniment plus accusé. Les objets paraissaient se rapetisser et s'éloigner à l'infini : hommes et choses étaient à des distances incommensurables. Moi-même j'étais très-loin. Je regardais autour de moi avec terreur et étonnement ; le monde m'échappait. Je sortis et pris une voiture. Je dus faire des efforts surhumains pour me rappeler que j'étais bien dans ma rue, que c'était bien moi qui marchais, qui parlais au cocher ; j'étais extrêmement étonné d'être compris par lui, car je remarquais en même temps que ma voix était extrêmement éloignée de moi, que du reste elle ne ressemblait pas à ma propre voix. Je frappai du pied le sol, et je me rendis compte de sa résistance; mais cette résistance me semblait illusoire ; il ne me semblait pas que le sol fût mou, mais que le poids de mon corps fût réduit à presque rien. Je ne me sentais pas précisément léger, car j'étais très-fatigué, anéanti ; mais j'avais le sentiment de n'avoir pas de poids. — Ce qu'il y avait de plus remarquable, c'était le trouble visuel. En regardant dans un verre trèsconcave, n° 2 ou 3 par exemple (j'ai la vue à peu près normale), je ressens quelque chose d'analogue, à cela près que les objets me semblaient moins petits en ce moment-là. Il en est de même en regardant dans une lorgnette par le gros bout ; cette comparaison est même plus juste ; mais il faut la corriger ; aussi je
ET LA FORMATION DE l'IDÉE DU MOI 471
veux dire que les objets me semblaient moins petits, mais beaucoup plus éloignés. Voici une autre particularité, au point de vue de la forme. Les objets me paraissaient pZafs ; quand je causais avec quelqu'un, je le voyais comme une image découpée ; son relief m'échappait ; cette dernière sensation a duré extrêmement longtemps, pendant plusieurs mois d'une façon continue, pendant deux ans d'une manière intermittente. Les troubles de l'ouïe étaient absolument constants; il me semblait que m^s oreilles étaient bouchées ; j'étais étonné d'entendre ; mais j'entendais en effet très-distinctement et même beaucoup trop ; car c'est l'hyperesthésie auditive qui constituait un de mes plus grands tourments. Le tact était peu troublé, à part ce que j'ai signalé tout à l'heure; le goût, moins encore ; il y avait une hyperesthésie da l'odorat qui a persisté , mais qui n'a jamais été excessive comme celle de l'ouïe et de la vue. Les lunettes les plus foncées ne me suffisaient plus ; je les mis doubles, et finalement j'eus l'idée de noircir mes lunettes avec du noir de charbon... Constamment il m'a semblé que mes jambes n'étaient plus à moi ; il en était à peu près de même de mes bras ; quant à ma tête, elle me semblait ne pas exister... Il me semblait que j'agissais par une impulsion étrangère à moi-même, automatiquement. Parfois, je me demandais ce que j'allais faire. J'assistais en spectateur désintéressé à mes mouvements, à mes paroles, à tous mes actes. Il y avair en moi un être nouveau et une autre partie de moi-même, l'être ancien, qui ne prenait aucun intérêt à celui-ci. Je me souviens très-nettement de m'être dit quelquefois que les souffrances de ce nouvel être m'étaient indif-
férentes. Jamais , du reste , je n'ai été réellement dupe de ces illusions; mais mon esprit était souvent las de corriger incessamment les impressions nouvelles, et je me laissais aller à vivre de la vie malheureuse de ce nouvel être. J'avais un ardent désir de revoir mon ancien monde, de redevenir l'ancien moi. C'est ce désir qui m'a empêché de me tuer... J'étais un autre, et je haïssais, je méprisais cet autre ; il m'était absolument odieux ; il est certain que c'était un autre qui avait revêtu ma forme et pris mes fonctions. »
Ici, il faut distinguer. « Dans les premiers temps, et aussitôt après mon attaque, dit l'excellent observateur % il m'a semblé que je n'étais plus de ce monde, que je n'existais plus, que je n'existais pas. Je n'avais pas le sentiment d'être un autre ; non, il me semblait que je n'existais plus du tout. Je tâtais ma tête, mes membres; je les sentais. Néanmoins il m'a fallu une grande contention d'esprit et de volonté pour croire à la réalité de ce que je touchais. Le colonel anglais ^ parfois a cru pour de bon qu'il n'existait plus ; il m'a dit qu'alors il restait des heures entières immobile, comme en extase, sans rien comprendre du monde extérieur. Il faut distinguer cette première et profonde impression de toutes les autres qui vont suivre. » — En effet, dans ce premier stade, les sensations nouvelles étaient trop nouvelles ; elles n'avaient pas été répétées un assez grand nombre de fois pour faire dans la mémoire un groupe distinct, une série cohérente , un second moi ; telle est la chenille dont nous avons parlé , dans le premier
1. Observation 38. Notes autobiographiques cîM'jîscrltos, écrites après la guérison complète.
2 Observation 2.