ET LA FORMATION DE L'IDÉE DU MOI
quart d'heure qui suit sa métamorphose en papillon ; son nouveau moi n'est pas encore formé, il est en train de se former ; l'ancien, qui n'éprouve que des sensations inconnues, est conduit à dire : Je ne suis plus, je ne suis pas. — « Plus tard et dans une seconde période, dit notre observateur, lorsque par un long usage j'eus appris à me servir de mes sensations nouvelles, j'avais moins d'effroi d'être seul et dans un pays que je ne connaissais pas ; je pouvais, quoique avec difficulté, me conduire ; j'avais reformé un moi ; je me sentais exister, quoique autre. »I1 faut du temps pour que la chenille s'habitue à être papillon ; et, si la chenille garde, comme c'était le cas, tous ses souvenirs de chenille, il y a désormais un conflit perpétuel et horriblement pénible entre les deux groupes de notions ou impressions contradictoires, entre l'ancien moi qui est celui de la chenille, et le nouveau moi qui est celui du papillon. — Dans le second stade, au lieu de dire : Je ne suis plus, le malade dit : Je suis un autre. Sur ce point, presque tous emploient le même langage : ce Je me sentais si complètement changé, qu'il me semblait être devenu un autre * ; cette pensée s'imposait constamment à moi sans que cependant j'aie oublié une seule fois qu'elle était illusoire. » — « Quelquefois il me semble n'être pas moimême, ou bien je me crois plongée dans un rêve continuel. » — « Il m'a littéralement semblé que je n'étais plus moi-même. » — « Je doutais de ma propre existence, et même par instants je cessais d'y croire. » — « Souvent il me semble que je ne suis pas de ce rionde; ma voix me parait étrangère, et, quand je
i. Observations 38, L7.
474 NOTE SUR LA FORMATION DE l'IDÉE DU MOI
vois mes camarades d'hôpital, je me dis à moi-même : « Ce sont les figures d'un rêve. » — Il semble au malade « qu'il est un automate » ; « il sent qu'il est en dehors de lui-même. » — Il ne « se reconnaît plus ; il lui semble qu'il est devenu une autre personne. » M. Krishaber et le malade guéri de l'observation 38 vont même plus loin : ils pensent que le malade ne se trompe pas en croyant qu'il est un autre. « Nonseulement, dit ce dernier, il m'a semblé que j'étais un autre ; mais j'étais effectivement un autre ; » un moi différent s'était substitué au premier. En effet, les sensations constituantes du moi étaient autres, et par suite les goûts, désirs, facultés, affections morales étaient différents. Ainsi le moi, la personne morale, est un produit dont les sensations sont les premiers facteurs ; et ce produit considéré à différents moments n'est le même et ne s'apparaît comme le même que parce que ses sensations constituantes demeurent toujours les mêmes. Lorsque subitement ces sensations deviennent autres, il devient autre et s'apparaît comme un autre; il faut qu'elles redeviennent les mêmes pour qu'il redevienne le même et s'apparaisse de nouveau comme le même. Ici, l'expérience confirme la théorie. En effet, selon le docteur Krishaber, « la perturbation particulière en vertu de laquelle le malade perd jusqu'à un certain point le sentiment de sa propre personne ne disparaît que lorsque les troubles sensoriels auxquels elle est liée ont disparu *. » — A mon sens, ceci est décisif, et je trouve le petit récit qu'on vient de lire plus instructif qu'un volume métaphysique sur la substance du moi.