‹ De l'intelligenceChapitre 8 sur 70 · Première partie, livre II, ch. i, pages 99 et suivantes · texte numérisé non relu

Première partie, livre II, ch. i, pages 99 et suivantes

la théorie déjà exposée des réducteurs antagonistes. — Lorsque seul, dans le silence, demi-couché dans un fauteuil, je me laisse aller à la rêverie, et que, par l'effacement des sensations ordinaires, la fantasmagorie interne devient intense, si le sommeil approche, mes images précises finissent par provoquer des hallucinations véritables. A ce moment, qu'un léger attouchement m'éveille, les images se défont ; les sons imaginaires perdent leur timbre et leur netteté ; les couleurs pâlissent, les contours deviennent vagues, et le travail hallucinatoire est enrayé en proportion ; les paysages, les maisons, les figures que Ton rêvait ne sont plus qu'entrevus et à travers un brouillard ; ils semblent perdre leur solidité et leur consistance. — Jusqu'ici, rien d'étrange. Nous savions que les deux grands départements du système nerveux, celui en qui s'opèrent les sensations et celui qui produit les images, sont antagonistes; en d'autres termes, que les sensations faiblissent à mesure que les images se fortifient, et réciproquement ; d'où il suit que la fin de la veille rend l'ascendant aux images en l'ôtant aux sensations, et que la fin du sommeil ôte l'ascendant aux images en le rendant aux sensations. — Mais ici se présente un phénomène nouveau : non-seulement le fantôme pâlit, mais il cesse de paraître objet réel. Il était déclaré extérieur, il est déclaré intérieur. Tant que nous demeurons à l'état de santé, nous le reconnaissons pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un simple fantôme, un pur simulacre, une représentation, une idée. Et cette reconnaissance se fait même lorsqu'il demeure précis, coloré, doué de relief, fondé sur des images intactes. En effet, les peintres qui ont l'imagination la plus lucide, ceux qui font de mémoire un

portrait entier, Horace Vernet ', qui peignait de tête des uniformes compliqués, n'ont pas d'hallucinations ; ils ne confondent pas leurs représentations mentales avec les objets extérieurs; sauf exception, tous déclarent que, pour eux, elles restent toujours mentales. — C'est qu'ici joue un mécanisrne dont l'emploi est universel dans notre intelligence. Une loi générale gouverne toutes nos représentations, les plus abstraites comme les plus sensibles. Nous ne pouvons concevoir une figure comme ayant trois côtés et en même temps comme ayant quatre côtés. Nous ne pouvons imaginer une surface comme bleue et en même temps comme rouge. Nous ne pouvons apercevoir notre main droite comme chaude et en même temps comme froide. Deux représentations contradictoires arrivant au contact, la première est altérée par la seconde, et cette altération constitue ce qu'en langage ordinaire nous appelons une négation partielle. Les deux ensemble forment alors une représentation complexe, à deux temps : dans ce composé, la seconde nie la première, sur un point ou sur un autre ; et l'altération ainsi produite varie en grandeur et diffère en nature, suivant l'espèce des deux représentations qui sont unies et en conflit.

Remarquez la simplicité du mécanisme. Il consiste uniquement dans l'accolement d'une représentation contradictoire. Par cet accolement, la première se trouve affectée d'une négation, en d'autres termes niée à tel ou tel titre, tantôt comme objet extérieur et réel, tantôt comme objet actuel ou présent, et cette opération la fait apparaître tantôt comme objet in -

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