CONCLUSIONS
La conclusion qui parait se dégager le plus nettement des faits consignés dans cette étude, est la difficulté presque insurmontable que rencontre l'intervention des pouvoirs publics, à mettre efficacement en pratique des tendances restrictives de l’émigration ou favorables à l'immigration ; lorsque la nature des choses, la situation politique ou économique des pays dans lesquels ces tendances se manifestent rend, d’une part, l’'émigration nécessaire, voire même désirable pour une partie des habitants, d'autre part l'immigration trop aléatoire ou trop dangereuse pour les étrangers qui viendraient y chercher un nouveau foyer.
L'émigration ne peut être matériellement rendue impossible que par des règlements de police tellement excessifs qu'ils ne sont tolérés que dans les pays ou le gouvernement est basé sur le pouvoir absolu. Par exemple, l'interdiction de circuler à l’intérieur sans un passeport administratif pratiquée en Russie ou encore la confiscation des biens appartenant à des individus qui refusent de rentrer, sont des mesures efficaces; mais elles constituent des moyens extrêmes dont le pouvoir ne dispose fort heureusement que dans un petit nombre d'Etats.
Encore faut-il ajouter que la crainte de confiscation ne saurait dans le plus grand nombre de cas, arrêter les émigrants, puisqu'en général, ils sont pauvres, ne possèdent rien du sol de la patrie et emportent avec eux les modiques
ressources péniblement rassemblées pour former le viatique de leur expatriation et de la première installation dans le pays d'adoption.
L'obligation du passeport à l’intérieur n’est, elle-même, un obstacle que pour les émigrants partant d’un point trop éloigné des frontières de terre et de mer pour qu'ils puissent échapper à la surveillance de la police.
Les restrictions mises à l’'émigration dans l’Empire ottoman n’empêchent pas, par exemple, malgré le pouvoir discrétionnaire laissé aux autorités une émigration clandestine considérable des côtes de l’Asie-Mineure et de la Tripolitaine ; car les émigrants trouvent assez facilement le moyen de sortir, dussent-ils partir sur des barques de pêche, d’où ils montent en pleine mer sur les navires qui doivent les emmener soit à leur destination, soit dans un port de transit.
Si donc, l’on excepte les nations européennes gouvernées par le pouvoir absolu; les autres Etats, et c’est la presque généralité en Europe, seraient hors d’état d'empêcher, d’une manière efficace, l’émigration des nationaux résolus à partir.
L'Italie, par exemple, ne pourrait pas, le voulüt-elle, enrayer une émigration provoquée par la crise agricole, qui désole les provinces méridionales; aussi n’a-t-elle pas tenté de recourir à des mesures vexatoires. |
J.-B. Say a dit avec beaucoup de raison « que l’'émigra- « tion oblige le gouvernement à se bien conduire » et que « la meilleure manière de retenir les hommes c’est d’être « Juste et bon avec eux (1). »
De même en ce qui concerne l'immigration, les pouvoirs publics feraient vainement appel aux étrangers et dépenseraient en pure perte des sommes même considérables pour les attirer ; s’ils ne peuvent, d'autre part, assurer à ces im-
(1) J.-B. Say, Traité d'Économie politique. Edit. Guillaumin,' p. 139.
migrants les conditions d'existence de travail, voire même
de prospérité, seules capables de retenir les étrangers, qui, trompés par les mensonges des agents recruteurs, auraient répondu à leur appel. En effet, ou bien l'existence misérable, à laquelle sont soumis ces immigrants, les empêche de faire
œuvre utile; ou bien ils s'empressent de partir, si leurs ressources ne sont pas entièrement épuisées; ou se fontrapa-
trier par des représentants de leur pays d'origine.
Telest, évidemment, le motif, pour lequel les sacrifices d'argent faits par les gouvernements de l'Amérique centrale, du Pérou et de certains états du Brésil, ont été le plus souvent inutiles.
Par contre, il se dégage des faits que l'intervention des pouvoirs publics peut plus facilement diriger l’émigration.
Les résultats obtenus par l'Angleterre dans le peuplement de ses colonies, par la Russie dans la colonisation de ses territoires asiatiques en fournissent une démonstration éclatante.
La France entre à peine dans cette voie féconde, eile a le droit d'espérer que, malgré la répugnance de ses nationaux à abandonner le sol natal, les efforts entrepris pour tirer un meilleur parti de son magnifique domaine colonial ne seront pas inutiles.
Si l'anglais Adam Smith était actuellement le témoin de la prospérité des colonies anglaises, il effacerait certainement de son Traité sur la richesse des nations, cette affirmation que les avantages de la colonisation sont illusoires et plus que balancés par les inconvénients (1).
Nous admettons cependant avec lui que les charges impo: sées par les colonies sont exclusives à chaque nation et les bénéfices qui en proviennent communs à toutes; mais ce n’est pas là un motif pour méconnaître les avantages certains de la colonisation et la nécessité qui s'impose aux gouver-
(1) Richesse des Nations. Chap. VII, sect. 3.
nants de la faciliter, lorsque l'Etat qu'ils dirigent possède un domaine colonial.
En ce qui concerne les restrictions mises à l'immigration, les faits démontrent que les pouvoirs publics disposent de moyens efficaces pour faire assurer l'exécution de leur volonté, fut-elle arbitraire et injuste.
L'exemple des Etats-Unis, notamment, ne laisse aucun doute à cet égard ; mais il faut reconnaître que, le plus souvent, ces entraves ne sont pas inspirées par des considérations de saine justice et n’ont d’autre mobile que le désir des politiciens de donner satisfaction aux appétits des électeurs qui les ont nommés.
L'américain Henry George à, il est vrai, démontré dans ses écrits et ses conférences que les progrès de la richesse aux Etats-Unis avaient comme conséquence un développement parallèle de la pauvreté et que le paupérisme et le prolétariat se formaient là comme en Europe; cette situation ne saurait justifier les mesures arbitraires opposées à l'entrée des étrangers.
Ne peut-on pas voir dans ces procédés un premier symptôme de la catastrophe qui, suivant la prophétie de Macaulay, éclatera aux Etats-Unis quand il n’y aura plus de terres vacantes, la vaste étendue deterritoire inoccupé étant encore l’exutoire aux passions politiques, qui, à un moment donné, désorganiseront vraisemblablement les institutions américaines (1).
Espérons que les tendances hostiles contre les travailleurs étrangers, qui commencent à se faire jour en France, ne prévaudront pas contre le bon sens, qui est une des meilleures facultés de notre race; alors surtout que la diminution de la natalité française nous impose le devoir d'accueillir tous les éléments honnêtes recherchant notre hospitalité.
(1) V. Compte rendu du Congrès de 1889, p. 58.
Enfin, nous dégageons de notre étude cette autre conclusion que les pouvoirs publics ont le droit et le devoir d’intervenir pour protéger l’'émigrant.
La Suisse, qui a reconnu les avantages que l’émigration procure à ses citoyens a pris, dans cet ordre d'idées, des mesures, qui peuvent être citées comme modèle. Il en est de même de la Hollande, de la Belgique, de l'Allemagne, de l'Angleterre et de l'Italie.
La législation française est également inspirée par une tendance analogue et atteint bien le but visé, alors surtout que ses devoirs sont moindres, en raison de la faiblesse de lémigration française.
Nous adhérons donc aux deux principes acceptés par le Congrès de l'intervention des pouvoirs publics dans l’émigration et l'immigration, tenu à Paris pendant l’exposition universelle de 1889 et qui sont les suivants :
« L'émigration et l'immigration, considérées en elles- « mêmes et dégagées de toutes conditions anormales, pré- « sentent des avantages pour l’État comme pour l'indi- « vidu.
« L'État ne doit pas intervenir directement, dans le mou- « vement d'émigration ; mais seulement renseigner et « protéger l’émigrant. »
Nous faisons toutefois cette réserve que l'État a également le droit de diriger et de faciliter l’'émigration dans son domaine colonial.
Enfin, comme nous ne nous dissimulons pas les inconvénients d'une trop grande ingérence de l'État et son peu d’aptitude à s'occuper, dans les détails, des intérêts des citoyens ; nous considérons comme excellent le vœu formulé par le même congrès d'émigration :
« Est désirable et doit être encouragée, la création de socié- « tés d'utilité publique servant gratuitement de trait d'union « entre le pays d’émigration, dans lequel elles feraient un « choix d’émigrants, et le pays d'immigration (colonies fran-
çaises ou étrangères), auquel elles enverraient ces émi- “grañts, sur la demande de correspondants dûment accrédités et agissant gratuitement comme elles, dans le seul « but de protection et d'humanité. »
En Angleterre, plusieurs sociétés de ce genre act ls meilleurs résultats. On cite comme exemple la Self Help Emigration Society, qui, fondée en 1884, disposait déjà en 1888 d’un budget de 5,040 livres (126,000 francs). Sur cette somme, 1,042 livres représentaient les cotisations de donataires ou de sociétaires, 729 livres, les subventions des comités auxiliaires de province et 2,509 livres, les contributions versées par les émigrants eux-mêmes. En effet, conformément à sa devise : « Aide-toi, le ciel t'aidera », la Société ne donne jamais la totalité du prix du passage, les émigranis doivent en payer une partie (1).
Nous sommes heureux de constater qu’en France linitiative privée se manifeste déjà activement. La Société d'encouragement pour le commerce français d'exportation s'est: donné pour but de faciliter la vocation des jeunes gens qui: désirent aller à l’étranger pour exercer un commerce ow une industrie. Dans une conférence organisée à Paris, au Cirque d’Été, le 15 janvier 1898, M: Etienne, député, a développé devant un auditoire considérable le programme de cette Société, et, en matière de colonisation, l’a résumé comme suit :
« Nos colonies sont riches, ne craignez pas d'y aller. »
Nous rendons également hommage aux efforts considérables de l’Union coloniale française qui met en pratique à la Nouvelle-Calédonie, un système de colonisation dont on doit attendre les meilleurs résultats. Nous ne sommes pas de ceux, qui sourient de l’idée, qu’elle a mise à exécution, de faciliter l’émigration des femmes dans les colonies ; alors que le but de donner aux colons des compagnes honorables, est si élevé et si digne d’éloges. Plusieurs sociétés analogues existent en Angleterre et les résultats qu’elles ont obtenus
(1) Compte rendu du Congrès de 1889, p. 129.