INTRODUCTION HISTORIQUE
Jusqu'à une époque relativement rapprochée de nous, Vintoxication saturnine est restée mal connue. Il est pourtant extrêmement probable, pour ne pas dire certain, que ce mode d'empoisonnement a dû déterminer, chez la plupart des peuples de l'antiquité, des accidents fréquents et divers, identiques avec ceux qu'on observe aujourd'hui, mais que les médecins ne savaient pas alors rapporter à leur véritable cause. On n'ignore pas, en effet, qu'une classe nombreuse d'artisans, les potiers de terre, voiiée pour ainsi dire à l'intoxication plombique, exerçait depuis les temps les plus reculés, dans un quartier d'Athènes (le K l'art chanté par Homère dans son poëme du Fourneau. La fabrication dans un centre commun de ces poteries à émail plombifère, dont l'antiquité nous a transmis de nombreux spécimens, n'était vraisemblablement pas sans déterminer des accidents d'intoxication plombique, et ce que nous observons si fréquemment chez nos potiers devait se passer certainement aussi chez les potiers grecs.
Quoi qu'il en soit, c'est à Nicandre qu'est due la première indication des accidents qui accompagnent l'introduction des préparations de plomb (litharge et céruse) dans les voies digestives. Vinrent ensuite Celse et Dioscoride, qui ajoutèrent peu de chose à cette première description, qui était d'ailleurs et surtout celle de l'empoisonnement aigu par le plomb ; mais l'intoxication satur-
nine, dans sa forme chronique, a été bien plus lard connue, et les accidents qu'elle détermine ont donné lieu à des méprises singulières et prolongées de la part des médecins.
Je ne chercherai pas à refaire en détail l'historique de ma question, en suivant pas à pas les progrès des connaissances dans chacun des auteurs anciens. Ce travail a été fait d'ailleurs d'une façon, remarquable par Tanquerel des Planches. Mais il ne paraît pas inutile de chercher à donner au lecteur, avant d'entrer dans le cœur môme du sujet, une idée sommaire de l'évolution des idées médicales au sujet de l'intoxication saturnine, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.
Je viens de dire qu'on connaissait grossièrement alors les phénomènes principaux, de l'empoisonnement par le plomb. Mais Galien, Arétée, dans des chapitres tout à fait distincts de ceux consacrés au plomb, décrivaient une maladie singulière, qui parfois s'étendait comme une peste sur toute l'Italie. C'était une colique épidéraique qui, chez plusieurs sujets, se terminait par la paralysie des extrémités ou l'épilepsie, dont beaucoup mouraient, et dont on ignorait la cause.
Or, quand on lit attentivement la description que donnent de cette colique les auteurs précités et leursjimitateurs arabes, Haly- Abbas et Avicenne, on est frappé de retrouver les traits caractéristiques de l'affection aujourd'hui connue sous le nom de coHque de plomb. Jusqu'ici cependant, les médecins, exclusivement préoccupés de sa forme symptomatique, n'ont essayé de la rattacher à aucune donnée étiologique autre que l'épidémicité.
Ce n'est qu'infiniment plus tard, au commencement du xvn® siècle, avec la diatribe fameuse de Citois sur la colique du Poitou, que l'idée étiologique fait son apparition pour la première fois ; elle est erronée, et va donner lieu à des discussions sans nombre qui se prolongeront jusqu'à nos jours. Le médecin de Poitiers, décrivant une affection identique avec la colique sèche d' Arétée et d' Avicenne, accompagnée de paralysie, de douleurs des membres, de convulsions, d'épilepsie, de délire et d'amanrose, l'attribue à l'usage de vins acerbes, durs ou aigres, et en fait une maladie particuhère à laquelle il donne le nom de colique
végétale, colica pictaviensis , qu'elle conserve dans la description de Cahagnasius.
Cependant, vers la même époque, on avait commencé à s'apercevoir que le plomb, pris lentement et à petites doses, donnait des coliques, et que ces coliques étaient symptomatiquement identiques avec les coliques épidémiques de cause inconnue. Stochhusen les décrivait dans un pays rempli de mines de plomb. J.-J. Wepfere, allant plus loin, indiquait, comme cause importante de la colique de plomb, l'usage des vins falsifiés avec de la litharge.
Ainsi deux affections identiques dans leur forme étaient attribuées, par les uns, à l'usage des vins et des cidres de mauvaise qualité, par les autres, à ces mêmes liquides frelatés avec de la litharge ; d'autres auteurs enfin, et parmi eux surtout, Stockliusen et Henkel, décrivaient chez les ouvriers des mines de plomb des accidents tout à fait analogues. Les deux ordres de coliques, la colique végétale et la colique métallique n'étaient-elles au fond que le résultat d'un seul et même empoisonnement?
Cette idée naquit naturellement, et fut rapidement corroborée à l'aide de résultats précis fournis par l'analyse chimique. Huxham, en effet, observait en 174S, dans le Devonshire, une colique épidémique absolument semblable à la colique du Poitou, absolument semblable aussi à la colique de plomb, et Baker démontrait que la maladie était produite par l'usage du cidre adouci par la litharge ou contenu dans des vases en plomb.
C'était en effet une pratique ancienne que cette sorte de médication des vins par la litharge ou le sucre de saturne. En vue de prévenir la fermentation acide, les Romains mêlaient à leurs vins une sorte de sirop fait avec le moût du raisin épaissi à chaud dans des vases de plomb. Le fermier mettait aussi d'habitude un plat de plomb dans son amphore pour empêcher le vin de tourner à l'aigre. Il est même facile de deviner la théorie de cette action du plomb.
Un certain nombre de bons esprits ne tardèrent pas à se convaincre de l'identité des coliques végétales avec les coliques de plomb, et malgré les objections théoriques d'Astruc, de Bordeu, de Tronchin, cette identité est à peu près universellement recon-
nue au moment où Combalusier écrit ses Observations ou réflexions sur la colique de Poitou ou des peintres.
L'histoire de la colique de plomb avait donc fait un grand pas à la fin du xvni" siècle. Admirablement décrite par de Haën et par Stoll, au point de vue des symptômes, pourvue d'une étiologie qui devenait de plus en plus claire, elle constituait un syndrome auquel on rattachait secondairement des phénomènes singuliers, des paralysies, des convulsions, l'épilepsie, etc., à peu près de la même façon qu'on rattache des complications à une maladie générale quelconque, de telle sorte que tout, dans l'empoisonnement saturnin, était un attribut de la colique.
Les travaux des médecins contemporains dans la première moitié de ce siècle, notamment ceux de Grisolle et de Tanquerel des Planches, firent faire à la question qui nous occupe un pas important. On avait décrit une colique de plomb avec des manifestations diverses, toujours satellites du phénomène abdominal. On envisagea désormais la question d'une manière plus large, et l'on créa une classe de maladies saturnines comprenant à la fois \^ colique de plomb ^ \qs paralysies, Vencéphalopathie, Varthralgie saturnine, etc., toutes affections que Tanquerel décrit à part, comme Dieterich décrivait à part, à la même époque, chacune des maladies mercurielles.
Depuis lors, de nombreux articles insérés dans les livres classiques de nos maîtres ou disséminés dans les recueils, ont encore élargi la question. Les premiers, les auteurs du Compendium, proposèrent de réunir en un iaisceaa les diverses maladies saturnines, et décrivirent l'intoxication plombique comme une grande unité pathologique ayant sa forme aiguë, sa forme chronique, aboutissant enfin à une cachexie spéciale. Bien plus, on en vint à discuter des rapports de cette cachexie plombique avec les grandes diathèses, la tuberculose, la goutte, le rhumatisme.
D'un autre côté sous l'influence du perfectionnement des méthi»de3 d'observation, d'expérimentation et d'analyse, le tableau syraptomatique de l'intoxication saturnine tracé par Stoll et De Haën, se modifiait profondément. C'est ainsi (pour citer parmi de nombreux exemples) que M. Duchenne, de Boulogne, faisait une
minutieuse étude des paralysies saturnines, que M. Aug. Ollivier décrivait l'albuminurie due à l'élimination du plomb, que tout dernièrement enfin les lésions anatomiques, plus minutieusement étudiées au sein d'une école éminemment française éclairaient d'un jour nouveau la pathologie du saturnisme. Je ne m'étendrai pas du reste ici sur cette portion pour ainsi dire contemporaine de l'historique, qui viendra d'ailleurs en son lieu à propos de chaque question particulière.
Il est du reste facile de voir que l'idée qui domine maintenant la pathologie saturnine est bien éloignée de l'idée primitive et antique. On avait vu des accidents isolés, on avait reconnu des groupes de maladies dus à l'action du plomb, on les avait réunis en faisceau sous le nom d'intoxication saturnine chronique, mais actuellement une dernière question se présente. Comment s'enchaînent tous ces accidents saturnins si bien décrits? — Comment se produisent-ils, successivement ou isolément? — Comment et sous quelles influences s'établit la cachexie dans l'organisme intoxiqué? — Quel est le rôle du plomb dans l'organisme qu'il traverse et modifie si profondément? — Quel est en un mot le processus morbide de l'intoxication saturnine? Tel me paraît devoir être aujourd'hui le sens principal de la question qui m'est proposée, car décrire Vintoxication satimiine chronique^ c'est étudier la longue série de modifications et d'accidents corrélatifs à l'entrée, au séjour du plomb dans l'organisme, à son élimination, aux traces qu'il y imprime profondément et qu'il y laisse, et je pense que cette notion, malgré la difficulté qu'il peut y avoir à la traiter, doit être substituée à la notion ancienne d'accidents isolés, n'ayant entre eux d'autre lien que leur commune étiologie.