‹ De l'intoxication saturnine chroniqueChapitre 2 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ I". — Définition. — Division du sujet. — De l'action lente des poisons métalliques en général et du plomb en particulier sur l'organisme.

L'intoxication saturnine chronique est un empoisonnement à longue évolution, bien différent de celui qui succède à l'introduction rapide ou à doses massives des préparations plombiques dans l'économie. Il existe, en effet, deux modes distincts d'intoxication par les substances lixes^ dont le type est fourni surtout par les poisons métalliques, sur l'action desquels il est nécessaire, ce me semble, d'attirer un instant l'attention.

Les poisons métalliques introduits dans l'économie par n'importe quelle voie, ne sont le plus souvent que légèrement modifiés dans leur composition, par les sucs digestifs, et par les liquides interstitiels, puisqu'ils conservent toute leur efficacité en arrivant dans les vaisseaux sanguins. Une fois parvenus dans le sang, ordinairement à l'état de combinaisons salines, ils deviennent seulement alors capables de produire des désordres en agissant sur les grands appareils qui constituent le trépied vital de Bichat. L'action des poisons métalliques, dans cette forme aiguë, porte souvent d'un côté sur les muscles, et secondairement sur le cœur; d'un autre côté, sur le système nerveux central, et secondairement sur le jeu de l'appareil respiratoire. Voilà donc trois causes de mort rapide. Si l'on analyse bien, c'est surtout sur les tissus musculaire et nerveux qu'agissent les poisons dans cette intoxication primitive, et cela, toujours par l'intermédiaire du sang et au niveau des capillaires.

Mais en même temps qu'il agit ainsi sur les tissus et les systèmes, le poison contenu dans le sang artériel tend à s'éliminer, comme le ferait d'ailleurs toute portion de la masse du sang qui

aurait cessé d'en faire partie intégrante. C'est généralement par les émonctoires principaux, par les reins, les diverses glandes et la peau, que cette élimination a lieu.

L'évolution du poison est d'ailleurs rapide, son étude relève de la toxicologie ; l'empoisonnement aigu par les substances métalliques possède une symptomatologie à part, dont je n'ai pas à m'occuper, et qui est bien différente de celle qui caractérise l'intoxication lente.

Ce qui donne à cette dernière son cachet distinctif, c'est que le poison métallique, le plomb, par exemple, est introduit par n'importe quelle voie, mais d'une manière lente et répétée, et à doses assez faibles pour que d'abord l'attention du malade et du médecin soit mise en défaut. Deux ordres de phénomènes se passent alors dans l'organisme : 1° le composé métallique mêlé au sang est en partie éliminé par des émonctoires quelconques ; 2° une certaine portion du métal se fixe dans l'intimité des tissus et va y constituer une réserve oîi s'emmagasine le poison.

Cette fixation du métal (nous discuterons bientôt sous quelle forme elle s'effectue) paraît d'abord en contradiction avec ce fait physiologique général, cette tendance de la chimie vivante en vertu de laquelle les substances étrangères à la constitution chimique de l'organisme en sont continuellement expulsées. Or, c'est précisément cette dérogation apparente qui doit nous conduire, suivant la judicieuse remarque de M. Cl. Bernard, à la localisation des actions toxiques, c'est-à-dire à l'une des parties les plus importantes de la question pathogénique qui nous est proposée.

Lorsqu'en effet on ingère à petites doses, longtemps continuées, de rarsenic, du mercure, du plomb, ces corps ne sont pas immédiatement et complètement expulsés, mais restent souvent plus ou moins longtemps fixés dans l'organisme à l'état de combinaison mal connue. Dès lors ils ne produisent plus d'effets toxiques appréciables. Très-probablement, le composé métallique circulant avec le sang, et tendant à s'éliminer par n'importe quelle voie, se localise dans les organes dont les éléments satisfont à ses affinités chimiques. C'est ainsi que l'arsenic et le mercure s'accumulent dans les os, le plomb dans le foie. Dans tous

— iules cas, le principe toxique est en partie chassé du sang dont il ne peut devenir partie intégrante. Le système vasculaire tend sans cesse à s'en décharger sur les tissus.

On connait mal, il faut le dire, la forme chimique sous laquelle les composés métalliques en général, et plombiques en particulier, se déposent dans les tissus et les organes (1). Pour Buckheim et Clarus les sels de plomb décomposés par les matières albuminoïdes du sang, donneraient naissance à une album inate plombique, qui circulerait à l'état liquide avec le sang tant que sa solubilité serait maintenue par la présence de l'acide du sel de plomb mis en liberté, et se fixerait par une sorte de précipitation quand se serait produite l'élimination de l'acide. Malheureusement cette théorie ne soutient pas même l'examen (2). Quant à Lewald il indique seulement que le plomb est fixé à l'état d'albuminate. 11 paraît donc à peu près certain qu'il n'y a jamais de plomb métallique ou en combinaison saline minérale dans les tissus. De même qu'on l'observe pour le phosphore, le plomb paraît s'être combiné à l'albumine dans l'intoxication chronique, et sous cette forme son action nuisible ne pourra s'exercer que de deux manières : 1° ou en produisant des lésions locales dans les organes et les tissus ; 2° ou en se dégageant de sa combinaison avec l'albumine, en redevenant soluble en repassant dans le sang. Dans ce dernier cas en effet, des accidents aigus souvent terribles reparaissent rapidement, ainsi que le fait remarquer M. Claude Bernard.

Il résulte de tout ceci que l'intoxication saturnine chronique se produit quand le plomb étant apporté incessamment dans l'organisme, ne peut être éhminé complètement au fur et à mesure de son introduction, et se fixe en partie dans les tissus à l'état de combinaison avec les substances albuminoïdes de ces derniers. La saturation lente de l'organisme par le métal, est ce qui rend l'individu saturnin, elle prépare en quelque sorte chez lui un terrain nouveau qui va devenir le théâtre d'accidents pathologiques

( 1 ) Hitzig pense que le plomb est assimilé en combinaison avec une sorte de peplone quand il est introduit par le tube digestif. (2) A cause de l'alcalinité du sang.

particuliers et qui renferme une réserve de plomb qui^, sous l'influence de causes accidentelles souvent difficiles à déterminer, pourra repasser en quantité notable dans le sang ; on verra se produire consécutivement à ce nouveau passage des manifestations toxiques soit analogues à celles de l'empoisonnement aigu, soit présentant des types particuliers que nous essayerons plus tard de décrire.

Dans un organisme oii l'intoxication saturnine clironique va se produire, quatre ordres de phénomènes pourront en conséquence être observés.

1° Ceux qui accompagnent l'entrée du plomb dans l'économie, et sa fixation. Ce sont pour ainsi dire les accidents primitifs du saturnisme chronique.

2° Ceux qui sont corrélatifs à la présence du plomb dans les organes et les tissus, et consistant surtout en modifications nutritives ayant chacune leurs aboutissants morbides, résultats des lésions multiples et diverses des organes imprégnés par le métal.

3** Ceux qui accompagnent les efforts que fait constamment l'organisme pour se débarrasser des substances étrangères qu'il contient. Ce sont les accidents corrélatifs à l'élimination du plomb.

4° Enfin ceux qui résulteront des modifications plus ou moins profondes amenées dans l'économie par l'entrée, le séjour, l'élimination, en un mot par le passage du plomb à travers l'organisme. Cette dernière étude nous conduira à la connaissance de la cachexie plombique proprement dite, et à l'appréciation de ses effets généraux.

L'étude du premier point, c'est-à-dire des accidents causés par l'entrée du plomb dans l'économie nous occupera d'abord. C'est aussi à ce sujet que nous serons le plus bref, car cette question n'appartient que par certains côtés à l'histoire de l'intoxication saturnine chronique, et plusieurs lui sont communs avec celle des empoisonnements aigus par le plomb, dont nous n'avons pas à parler ici.

§ 2. — Des principales voies par lesquelles le plomb s'introduit lentement dans l'organisme. — Premiers accidents de l'intoxication saturnine chronique.

Je me propose d'étudier dans ce paragraphe les principales voies par lesquelles le plomb s'introduit dans l'organisme, d'une manière lente, et de façon à déterminer l'empoisonnement chronique. J'étudierai ensuite les premiers effets de la substance toxique, et j'essayerai d'en discuter la pathogénie, afin de savoir si, oui ou non, les accidents sont dans ce cas corrélatifs à l'introduction même du plomb, ou s'ils sont déjà des manifestations de l'imprégnation de l'organisme par ce métal.

La facilité avec laquelle les préparations de plomb s'introduisent dans l'économie est éminemment variable. Elle est à la fois fonction de la qualité même des préparations plombiques (1), de la durée et du mode particulier dans lesquels se produit le contact répété de l'individu avec le métal; enfin, de la résistance de cet

(i) Voici, d'après Tanquerel Desplanches, la liste des préparations de plomb pouvant donner naissance à l'intoxication saturnine : Plomb métallique (saturne).

Oxydes de plomb. — • Sous-oxyde (oxyde de Berzelius), protoxyde pulvérulent (massicot), protoxyde fondu (litharge), protoxyde et bioxyde (mi • nium).

Sels. — Borate de plomb.

Sous-carbonate de plomb (céruse^ blanc de céruse, blanc de plomb, blanc d'argent, blanc de Krems, mine de plomb blanche, blanc de Venise, blanc de Hambourg, blanc de Hollande). — Carbonate neutre de plomb.

Phosphate de plomb.

Chromate de plomb (jaune minéral, jaune de Paris, jaune de Vérone, jaune de Furner, jaune de Kassler, jaune de chrôme, plomb rouge de Sibérie).

Azotate de plomb (nitrate de plomb).

Acétate de plomb (acétate neutre de plomb, sel de Saturne, sucre de Saturne, sucre de plomb).

Sous-acétate de plomb (extrait de Saturne étendu d'eau, eau blanche, végéto-minérale, de Goulard.

Hydro-cyanate de plomb (cyanure de plomb).

Silicate de plomb.

Sulfure de plomb (plomb noir, mine de plomb sulfureuse, alquifoux).

Chlorure de plomb (plomb corné, hydrochlorate de plomb).

Alliages de plomb et d'étain (soudure des plombiers, potée d'étain), de plomb et d'antimoine, de plomb et de cuivre, de plomb et d'argent (mine de plomb argenlifrre), de plomb et d'or.

Les autres composés saturnins étant des ])roduits artificiellement obtenus et sans usage aucun, n'ont jamais donné lieu ;\ l'intoxication saturnine.

On trouvera aux Pièces justificatives de la fin du volume de nombreux détails sur la manière dont ces difTérents corps entrent en contact avec 'économie.

individu lui-même à l'introduction de la substance délétère (1). On sait, en effet, que certaines espèces animales sont en quelque sorte le réactif de certains poisons, tandis que d'autres n'agissent que peu ou pas sur elles. Il en est de même, jusqu'à un certain point, des individus. Tel, comme le médecin cité par Tanquerel des Planches, \erra son organisme saturé par le plomb, après avoir dormi quelques jours dans une chambre nouvellement peinte, et mourra d'encéphalopathie. Tel autre, comme le peintre cité par M. Manouvriez, n'aura, au bout d'une année d'immersion dans un atelier chargé de poussière plombique, que des accidents locaux encore insignifiants.

L'étiologie générale du. saturnisme chronique est mieux connue. On a fini par découvrir une à une la majorité des causes d'intoxication lente qui étaient demeurées cachées aux anciens. On découvre même tous les jours de nouvelles causes d'empoisonnement, de telle sorte que le détail de ces modes particuliers d'introduction est devenu très-compliqué. J'ai donc pensé qu'il était beaucoup plus utile d'en donner une idée générale par des tableaux synoptiques que par une énumération toujours longue, peut-être fastidieuse.

(1) La résistance de l'individu à l'intoxication saturnine dépend de son âge et de son sexe, d'une part, des conditions cliinatériques d'autre part. Sur 1,217 malades atteints de coliques, Tanquerel en a observé :

De 5 à 10 ans 8 De 40 à 50 ans 277

De 10 à -20 » 80 De 30 à 60 » 118

De 20 à 30 » 244 De 60 à 70 » 39

De 30 à 40 » 455 De 70 à 80 » 6

On voit donc que c'est dans l'âge adulte que l'intoxication est la plus fréquente.

La femme y est beaucoup moins sujette que l'homme; sur ces 1,217 malades, il n'y a que 57 femmes. Ce fait tient à ce qu'elles sont moins souvent en contact avec le métal; qu'elles font en général plus régulièrement usage des moyens préservatifs, et peut-être aussi, ce que Tanquerel semble admettre, à une prédisposition spéciale de leur organisme.

Les enfants sont très-facilement atteints de la colique saturnine. Le petit nombre qui flgure sur la statistique rapportée ci-dessus tient à ce qu'on les emploie peu dans les industries où l'on manie le plomb ou ses composés.

Les vieillards sont rarement atteints de coliques saturnines, ce qui doit certainement être considéré comme un phénomène d'adaptation.

Quant à l'influence exercée par la saison, Tanquerel prétend que les mois les plus chauds de l'année sont très-favorables au développement de l'intoxication.

TABLEAU N° 1. — Intoxications accidentelles.

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