V. IluciO, Contemplalions, I, ix; cf. id., III, xx
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s'engage en lui : parfois, le génie triomphe et l'artiste est emporté, comme malgré lui, vers l'idéal ; souvent, au contraire, les sentiments individuels prennent le dessus et rendent impossible la conception de la beauté. Notre esprit, à certains moments, semble se jouer de nous et nous fait souffrir un supplice analogue à celui de Tantale : à chaque instant, il semble que nous aUons concevoir l'expression, la forme qu'il nous faut, nous avons comme un pressentiment de la beauté, mais nous ne pouvons parvenir à la contempler : c'est là que s'arrêtent les esprits impuissants, trop faibles pour s'affranchir des entraves de leur propre personne.
En l'absence de l'inspiration, l'homme de génie lui-même cherche et ne trouve pas. Il tâtonne, il essaie ceci et cela; mais ses efforts restent vains. Toutes ses suppositions lui sont suggérées par ses goûts, ses souvenirs, ses habitudes, sa manière de voir individuelle. Il tient à faire entrer dans son oeuvre tel élément qu'il croit bon, qui ne l'est pas et qui l'empêche de découvrir ce que réclame la nature même du sujet.
Admettrons-nous donc cette théorie tant de fois répétée, que l'oeuvre d'art est impersonnelle, qu'il n'est pas juste d'en attribuer le mérite à l'artiste qui nous la présente, qu'il ne l'a pas créée, qu'elle s'est faite par ses mains, mais sans son concours et presque malgré lui? Non certes : l'admiration que nous accordons aux hommes de génie est bien méritée.
Ce qui constitue l'imagination, c'est une tendance à passer d'une idée à une autre idée, d'une émotion à
ime autre émotion, parce que la seconde est la conséquence naturelle et logique de la première : la satisfaction de cette inclination est pour nous une source de plaisir. Chez l'homme de génie, cette tendance est plus forte et ce plaisir plus vif que chez les autres. Mais il est soUicité, lui aussi, par un grand nombre d'autres inclinations qui toutes, lorsqu'elles sont satisfaites, lui apportent quelque plaisir. Elles tendent toutes, à mesure que nous nous y laissons aller, à devenir plus fortes et plus exclusives : l'une d'entre elles ne peut se développer que si nous ne laissons pas les autres prendre sur nous un trop grand empire. L'homme de génie a donc au moins le mérite d'avoir reconnu combien les plaisirs que nous procure la conception et la création du beau sont plus nobles et plus délicats que les plaisirs des sens ; il a été assez maître de lui pour s'interdire la recherche de ces derniers ; il a lutté victorieusement contre un grand nombre d'autres tendances qui régnent en maîtresses dans le cœur de la plupart des hommes : c'est bien à lui qu'il doit ses inspirations, non pas qu'il les produise par une influence directe, mais parce qu'il a pu supprimer toutes les causes qui en auraient empêché la manifestation.
A mesure que l'homme de génie sent et pense, des formes se présentent à son esprit, qui expriment ses pensées et ses sentiments. Ces formes, il no les crée point; eUcs lui sont suggérées parla mémoire, mais elles ne peuvent l'être que si elles ont été précédemment perçues. Pour être h même de concevoir
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l'expression propre d'une idée ou d'une passion, il est donc indispensable d'avoir beaucoup vu et beaucoup retenu. Voilà pourquoi tous les artistes se condamnent à de si longues études, entreprennent, tant de voyages, font tant de croquis et de lectures. L'imagination est une faculté constructrice; elle assemble, elle combine les matériaux d'une manière neuve et originale : mais encore faut-il qu'on les lui ait fournis et préparés. Celui-là seul pourra faire une œuvre complètement belle qui, par un effort volontaire aura accumulé dans sa mémoire un nombre assez considérable d'images précises pour y trouver l'expression propre de tout ce qu'il éprouve.
Ce n'est pas tout : l'imagination, nous l'avons dit, lui présente un modèle : l'homme de génie voit un tableau se dérouler devant lui, il entend des accords qui retentissent à son oreille, une voix qui lui parle ; encore faut-il qu'il soit capable de copier ce qu'il perçoit, de répéter ce qu'il entend. Or, si aucun homme .ne sait naturellement marcher, Ure et écrire, aucun ne connaît en naissant le dessin, la musique et la prosodie. L'apprentissage est plus ou moins long, selon les aptitudes naturelles de chacun ; mais il faut toujours étudier, et pour cela vouloir, vouloir avec énergie et avec suite.
Au talent, c'est-à-dire à la promptitude et à la sûreté de l'exécution, il faut encore ajouter la science. L'expérience des divers procédés dont l'homme peut faire usage pour exprimer ses idées et ses sentiments a permis de déterminer un certain nombre de règles.
On est arrivé ainsi à connaître quels moyens il faut employer pour arriver à exciter tel ou tel sentiment, quelle est l'impression produite par chaque espèce de trait ou d'accord et d'où vient cette impression. Avoir la science, c'est donc employer en connaissance de cause le mode de représentation le plus propre à manifester une pensée ou une émotion ; ce n'est plus marcher à tâtons , c'est aller droit au but avec la certitude de l'atteindre. Le talent n'est qu'une habileté manuelle, la science est une connaissance et possède une valeur intellectuelle. La science est indispensable à l'artiste ; sans elle, il court risque de commettre de ces grossières erreurs qui gâtent une œuvre, et souvent font naître le désespoir ou le découragement; ou bien, il consacrera beaucoup de temps à découvrir par son expérience et ses tentatives personnelles, ce dont la connaissance préalable aurait permis une manifestation plus rapide et plus complète de son génie. Mais le talent et la science ne se rapportent qu'aux moyens d'exécution : si vous n'avez pas le génie, c'est-à-dire la faculté de concevoir et de créer un modèle original, vous n'êtes . bon qu'à copier l'œuvre ou à réaliser les conceptions d' autrui.
Le talent et la science doivent donc être les serviteurs de l'imagination et tout leur eifort se borne à faire ressortir la puissance et la grandeur de celle-ci. Le véritable artiste se garde bien de les faire paraître et de se donner ce qu'on appelle souvent une manière propre, de façon qu'à la vue de son œuvre, on s'écrie
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aussitôt : « C'est de lui! » « La véritable originalité, dit Hegel, c'est de n'en avoir point. » Les hommes d'un génie supérieur sont ceux où l'on en peut le moins remarquer tout d'abord, et dont la personnalité se manifeste le moins (1). La Chimêne que nous connaissons tous, n'est pas la Chimène de Corneille, c'est Chimène; on en peut dire autant d'Othello, d'Agrippine, d'Alceste. Lorsque nous étudions un personnage que nous présente un grand artiste, nous ne voyons absolument que ce personnage : nous ne songeons pas à l'auteur. Si nous arrivons à reconnaître le génie propre de Corneille ou de Shakspeare, c'est que nous pouvons étudier plusieurs héros de chaque poète, et reconnaître entre eux comme un air de parenté; ou bien nous considérons le même sujet traité par plusieurs artistes et nous voyons par quels caractères leurs oeuvres diffèrent. Si, au contraire, la manière de l'artiste nous frappe â première vue, son ouvrage est condamné ; autant l'habileté de l'homme attire notre
(1) Le propre des chefs-d'œuvre est d'exclure toute idée de travail, quoique l'artiste y ait brûlé son sang et sa chair, comme une victime expiatoire... Il semble que cela se soit fait tout seul, que personne n'y ait mis la main ; notre imagination se refuse à concevoir le tableau ou la statue autrement que l'œil ne les voit. Cette pose du corps, ce mouvement des bras, cet air de tôte, cet arrangement sobre et discret de la draperie dont les plis ont trouvé, comme par hasard, la disposition la plus heureuse, la suavité des demi-teintes qui colorent ce plâtre grossier comme une toile d'Andréa del Sarto ou de Prudhon, tout cela nous transporte a mille lieues du métier, comme Virgile et Racine ont le don de nous faire oublier les misères de la prosodie. E. About, Salon de 1876 (xix" Siècle, 4 mai 1876).
attention, autant elle la détourne de l'oeuvre même et diminue l'effet qu'elle devait produire sur nous.
Tout l'effort de l'homme de génie tend, d'une part, à dominer les forces qui pourraient entraver le développement normal de son intelligence et de son cœur; d'autre part, à se mettre en état de concevoir et d'exécuter l'expression propre de chavpe idée, de chaque sentiment. Ce sont là les conditions nécessaires et suffisantes de la production de l'œuvre d'art ; ce résultat obtenu, il n'a plus qu'à donner hbre carrière à l'inspiration. « Je laisse les objets agir paisiblement sur moi, dit Goethe; ensuite, j'observe cette action et m'empresse de la rendre avec fidélité. Voilà tout le secret de ce que les hommes sont convenus d'appeler le don du génie. »
L'imagination de l'homme de génie semble s'exercer et se développer d'une manière complètement indépendante, et sans être soumise à aucune loi; il n'en est rien : si nous analysons son œuvre, nous voyons qu'il a suivi, sans s'en écarter jamais, les règles de la logique. C'est ce qu'exprime, dans un de ses discours, le célèbre peintre anglais, Josuah Reynolds (1) :
« Ce que nous appelons génie ne commence pas où finissent les règles envisagées d'une manière abstraite, mais là où les règles connues, vulgaires, rebattues ne sont plus appUcables. Il faut bien, do toute néces-
{i) i. Reynolds, Discours c'Mô par Dugald Stewart, Philosophie c/tj l'Esprit hu7nain, t. 1, cli. v, section iv, 4.
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site, que les ouvrages de génie, comme tout autre effet, aient une cause et soient assujettis à des règles; mais, les règles qui président au travail de ces hommes d'un talent extraordinaire sont telles, que ces hommes les découvrent seuls, à l'aide de leur observation personnelle, ou bien, elles sont d'une texture si délicate qu'il n'est pas aisé de les manier et de les exprimer par des mots. Quelle que soit la délicatesse de ces règles, quelque difficulté qu'on éprouve à les mettre par écrit, elles n'en sont pas moins aperçues et senties par le génie de l'artiste, et il travaille d'après ces règles, avec autant de sûreté que si elles avaient été revêtues d'un corps et fixées sur le papier. »
La même idée a été exprimée aussi de notre temps, par un des plus grands physiciens de l'Allemagne, Helmholtz, que ses études sur les perceptions de la vue et de l'ouïe ont naturellement amené à s'occuper du beau (1) :
« Le beau est soumis à des lois et à des règles qui tiennent à la nature de la raison humaine... Mais ces règles ne sont pas le résultat d'un acte conscient de l'intelligence et ne s'imposent, ne se manifestent, ni à l'artiste composant son œuvre, ni au spectateur ou à l'auditeur qui en jouissent. L'art poursuit un but, et cependant son oeuvre doit présenter l'apparence d'un