‹ De l'invention dans les arts, dans les sciences et dans la pratique de la vertuChapitre 15 sur 25 · DE L INVENTION DANS LES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

DE L INVENTION DANS LES BEAUX-ARTS

grotesque et le gigantesque : le génie seul crée le sublime.

Un des caractères les plus remarquables de l'œuvre de fantaisie, de caprice ou d'humour, c'est l'absence de sentiment, ou du moins de sentiment profond et vrai. De plus,, cette œuvre est purement individuelle : l'œuvre d'art est, en grande partie, impersonnelle. L'une ne plaît qu'un temps, lorsque dure la même disposition d'esprit, la même manière de voir, le même goût : elle revient à la mode, lorsque le même goût renaît. L'autre est éternellement reconnue belle par tous les hommes déUcats (i). L'une est d'un pays; l'autre est de tous. L'une est l'expression naturelle de la raison, l'autre en est le contraire. « L'humour, dit Hegel, fait la caricature de l'imagination. »

Cependant, un certain nombre de critiques allemands, tels que A. G. Sclilegel, Tieck, Novahs, Solger, voient dans l'ironie humoristique la forme suprême et définitive de l'art. « Tout objet, disent-ils, tout phénomène naturel est propre à exciter en nous une certaine idée, ill'exprime jusqu'à un certain point, mais ill'exprime toujours d'une manière incomplète, à cause de l'imperfection et de la grossièreté de la matière. Le plaisir que nous causent les objets beaux tient surtout à ce qu'ils nous font voir clairement la supériorité que nous avons sur eux : ils suggèrent une idée à notre esprit, mais ils sont loin d'être ce qu'ils

(1) Ce qui brille est né pour le moment; le vrai beau ii'esi jamais perdu pour la postérité. Goetur, Faust, prologue sur le Théâtre.

devraient être pour la manifester : ils font donc naître en nous le dédain et la pitié, et c'est le sentiment de notre excellence qui est le principe de notre joie. Nous pensons, nous sentons plus qu'ils ne nous disent, c'est-à-dire que nous pensons, que nous sentons, grâce à l'activité de notre âme qui nous élève infiniment au dessus des choses.

« De même, l'artiste de génie se sert de signes \J matériels pour faire connaître aux autres sa pensée, mais il ne se fait pas illusion sur leur valeur ; il sait bien qu'aucun d'entre eux, ni tous ensemble, ne sauraient exprimer dignement une idée ; il les emploie, mais sans confiance trompeuse ; il se garde bien de paraître dupe de son œuvre : tout en nous présentant ces images, il sourit de pitié, et plus cette supériorité de l'artiste sur son œuvre est manifeste, plus l'art est consommé. Le dernier mot de l'art est l'ironie : elle consiste à ne rien prendre au sérieux, parce que rien n'est sérieux dans l'univers. Celui-là seul est artiste, qui se joue dans son œuvre sans s'y abandonner jamais. » Il n'en est rien : une œuvre n'est belle que si elle produit sur nous un effet puissant, c'est-à-dire un effet simple. Du moment qu'à côté de l'œuvre nous voyons la personnalité de l'artiste, surtout s'il nous avertit luimême de nous tenir en garde contre l'action que nous subissons, l'effet disparaît. « Pour qu'il y ait œuvre d'art, dit Hegel, il faut que l'artiste prenne au sérieux ses idées et leur représentation (1). » Du reste, il

(t) Hegel, Eslkelq. 2* partie, 3*^ section, ci», ni, 3.

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n'est pas possible à l'artiste de s'élever ainsi au-dessus de ses conceptions et de les dominer : c'est lui, au contraire, qui en est dominé et possédé : la condition de la création de l'œuvre belle, c'est en eiFet l'inspiration.

Un sentiment s'empare du cœur de l'artiste, y règne absolument, l'arrache à ses goûts, à ses passions, à ses habitudes; se développe, se transforme, donne naissance à de nouveaux sentiments qui sont les conséquences naturelles du premier, s'exprime par des paroles et par des actes. Une idée se présente à son esprit, parfaitement claire et précise, puis une seconde qui est la conséquence logique ou l'explication suffisante de la première, puis une troisième, et pendant quelque temps se poursuit la série des conceptions toujours rigoureusement enchaînées, toujours claires et -amenant avec elles des formes nettement arrêtées qui les expriment de la façon la plus naturelle. L'artiste inspiré voit et entend, en même temps qu'il sent et pense : il copie un modèle qu'il perçoit aussi nettement que s'ill'avait devant lui(l). L'inspiration a toute

(1) Un jour que Prudlion dînait à la table de M. Frocliot, préfet de la Seine, ce magistrat exprima le désir que Prudhon peignît un tableau qu'on voulait suspendre dans la salle où se tenaient les assises de la Cour criminelle ; et, en parlant de Teffct à produire sur les accusés, il laissa tomber ces vers d'Horace :

Raro antecedentem scelestum Deseruit pede pœna claudo.

Aussitôt, Prudhon se lève et demande la permission d'aller tracer à la plume le tableau désiré, dont toute l'ordonnance s'est présentée

la netteté de rhallucination (1). L'homme de génie demeure quelque temps sous l'empire d'un sentiment impersonnel aussi vif que si sa personne était en jeu (2).

Cette possession, quelquefois, n'est pas complète. Les habitudes du poète, ses goûts, ses préoccupations s'efforcent de conserver sur lui leur empire ordinaire et résistent à cette tendance qui porte l'imagination à poursuivre sa course indépendante. Une lutte alors

à son imagination. Avec les yeux de la pensée, il a vu le criminel en fuite et la justice lui est apparue, non pas claudicante, mais fendant les airs d'un vol rapide et accompagnée d'une autre figure ailée, la vengeance divine. Prudhon n'avait pas inventé le motif, mais il avait inventé l'ordonnance,.. Sur-le-champ, il avait indiqué les grandes lignes, jeté les ligures et leurs draperies, prévu leur pantomime, balancé les massés, arrêté le cadre. Cu. BlalNC, Grammaire, 111, vu.

(1) Cf. Cn. Lévêque, la Science du Beau, l""* partie, cli. v.

(2) Je ne sais si Juvénal possédait ou non les vertus qu'il célébrait, mais ses Satires les possédaient! Que dis-je? 11 les possédait luimême dans le moment où il composait ces Satires! Le poule pense tout ce que lui dicte son génie tant que le génie parle. Son imagination fait partie de sa conscience; ses vers font partie de ses vertus; c'est dans ses vers qu'il vit le plus pleinement; c'est dans ses vers qu'il se survit; c'est dans ses vers qu'il faut le juger !

E. Legouvé, Discours à l'Académie française, 21 déc. 1876.

L'esprit, c'est le cœur; le penseur Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme. Le poète a saigné le sang qui sort du drame; Tous ces êtres qu'il fait l'étreignent de leur.-, nœuds : 11 trendile en eux, il vit en eux, il meurt en eux. Dans sa création le poète tressaille ; 11 est elle, elle est lui...

Ce qui fait qu'il est Dieu, c'est plus d'humanité : Il est génie, étant, plus que les autres, homme.

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