‹ De l'invention dans les arts, dans les sciences et dans la pratique de la vertuChapitre 18 sur 25 · DE L INVENTION DANS LES SCIENCES PHYSIQUES · texte numérisé non relu

DE L INVENTION DANS LES SCIENCES PHYSIQUES

Le principe de toutes les sciences est la curiosité (i); mais, il importe de s'entendre sur le sens qu'U convient de donner à ce mot. On l'emploie, en effet, pour désigner deux dispositions d'esprit bien différentes. On appelle, généralement, curieux des hommes qui consacrent beaucoup de temps et de travail à connaître un nombre considérable d'êtres, de pays, d'événements, de coïncidences, et qui portent

Il n'y a de véritablement vivant, de vrai et de beau dans les choses que l'idée qu'elles représentent, et c'est cette idée que l'artiste doit chercher à exprimer, en saisissant dans les productions naturelles le moment fugitif où elles sont le plus conformes à l'idée. En idéalisant ainsi la nature, l'art ne fait que la saisir dans toute sa vérité, en l'affranchissant de toute l'imperfection qu'impose à l'idée son existence dans le temps,

Fréd. W. de Scuelling, Discours sur les rapports des arts du dessin à la nature, 1807.

(1) Platon, Théélèle, 155, d. Cf. Auistote, Métaphysique, liv. I, ch. II.

surtout leurs soins vers les objets qui ne sont pas connus et qui n'ont pas été remarqués des autres. Ce sont eux qui font des collections et dans leurs collections, ils estiment surtout, non pas les objets les plus beaux ou les plus instructifs, mais ceux que l'on ne voit que chez eux : La Bruyère en a tracé le portrait de main de maître. On donne le nom de curiosités à ces objets, qui se font remarquer uniquement par leur étrangeté et leur rareté, de même qu'aux petites particularités historiques et à ces œuvres httéraires qui, indignes d'attirer l'attention par leur mérite propre, empruntent un certain intérêt à quelque circonstance extérieure. Rassembler de pareils objets, meubler sa mémoire de telles connaissances, c'est faire preuve d'un esprit curieux. Cette disposition est déjà la marque d'une certaine activité intellectuelle et peut, quelquefois, rendre des services en mettant, par exemple, en lumière un fait ignoré, mais elle ne contribue que très indirectement au progrès des sciences.

L'autre curiosité poursuit une fin plus élevée. Bien des hommes, en effet, ne cherchent pas seulement à savoir, mais à comprendre. Ce n'est pas assez pour eux de connaître le fait : leur esprit s'inquiète, se tourmente, travaille: leur raison n'est satisfaite que lorsqu'ils sont arrives à trouver le pourquoi et la cause. C'est ce besoin de comprendre et de se rendre compte que désigne le mot curiosité. Expliquer un fait, c'est le ramener à une loi, dire en vertu do quelle nécessite il se produit, de même qu'expliquer une loi c'est la

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ramener à une loi plus générale, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on parvienne à l'un de ces principes universels qui sont le fond même de notre raison. L'objet des sciences est de donner une satisfaction aussi complète que possible à cette curiosité, en poussant de plus en plus loin l'explication des phénomènes, c'est-à-dire la détermination des lois qui les régissent.

On dit quelquefois que les lois expriment des faits généraux; ce sont là des expressions impropres. Les phénomènes sont toujours et essentiellement particuliers, bien que le retour en puisse être plus ou moins fréquent. Il est beaucoup plus exact de dire que les lois nous font connaître l'ordre immuable selon lequel les phénomènes se succèdent, ou, comme dit M. Stuart Miïl, l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour amener la production de tel phénomène.

Ces liaisons des phénomènes en séries immuables, ces lois constantes, c'est par l'emploi de l'induction que les savants sont parvenus à les découvrir. Il serait inutile de développer ici et d'exphqiier longuement les règles de cette méthode : nous n'aurions qu'à répéter ce qu'ont dit Bacon (1), J. Stuart Mill (2), et ce qu'on peut hre dans l'intéressant ouvrage de M. Claude Bernard, V Introduction à l'Etude de la Médecine expérimentale.

(1) [jACOn, de Dign. et Aiigm. Se. en parliculier, V, ii, § 6 sq.

(2) J. Stuart Mill, Traité de Logique induclius el déduclive, liv. III, ch. VIII.

Le point de départ de nos recherches en physique doit, nécessairement, être l'observation et la première condition pour y réussir c'est d'être bon observateur, c'est-à-dire attentif, patient et clairvoyant : en effet, le but que nous nous proposons étant de rendre compte des phénomènes que nous présente la nature, il nous faut, avant tout, avoir une connaissance exacte de ces phénomènes. Mais l'observation ne suffit pas à nous donner la science : elle ne fournit que l'expérience. Aristote, au chapitre I de la Métaphysiqice (1) a fort bien marqué la différence qui existe entre l'homme d'expérience qui a beaucoup observé et dirige ses prévisions d'après ses souvenirs, et le savant qui connaît la raison des choses. Nous devons donc attribuer la découverte des lois à un procédé autre que l'observation : ce procédé, c'est l'hypothèse.

Lorsqu'un fait se produit pour la première fois devant nous ou que nous remarquons pour la première fois un fait qui s'était souvent produit sans attirer notre attention, notre curiosité est éveillée : nous voulons savoir comment il se fait que les choses se passent ainsi, en vertu de quelle loi l'événement s'est accompli.

Mais notre esprit ne reste pas longtemps en proie à cette inquiétude ; à peine s'est-il posé une question qu'il y fournit une réponse; il a besoin d'une explication, il en trouve une aussitôt : c'est à cette conjec-

(i) Aristote, iîétaphysique, liv. 1. ch. i. Cf. Ethiq. Mcom. liv. VI, ch. m.

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ture que Ton donne le nom d'hypothèse. Il n'est guère d'esprits si faibles ou si paresseux, qu'ils ne s'expHquent immédiatement, par une hypothèse, les phénomènes qu'ils ont occasion de remarquer.

Ce qui est surtout curieux, c'est la confiance avec laquelle nous accueillons ces hypothèses, la foi instinctive que nous avons dans la puissance et la véracité de nos facultés. Notre expKcation se présente d'abord à nous sous l'une de ces deux formes : « C'est pour telle raison )> ou « ce doit être pour telle raison que le phénomène s'est produit; » l'expérience seule de nos erreurs peut nous rendre défiants et nous amener à dire simplement : « C'est peut-être pour teUe raison. »

Beaucoup d'hommes s'en tiennent là. Ils ont sur une foule de questions des opinions très arrêtées, dont il leur est impossible de rendre compte, car elles n'ont aucune raison d'être, si ce n'est qu'une idée leur a, un jour, passé par l'esprit ou leur a été inspirée par un témoignage dont ils n'ont jamais songé, soit impuissance, soit paresse, à contrôler l'autorité. Mais les hommes habitués à l'attention et à la réflexion ne tardent pas à remarquer que souvent les croyances auxquelles ils étaient le plus attachés ont été convaincues d'erreur, et que les opinions des différents hommes sur la même question, étant contraires, ne peuvent être toutes vraies. Ils reconnaissent alors la nécessité d'agir avec prudence et d'attendre un certain temps, non pas avant de faire une hypothèse, mais avant de s'en déclarer satisfaits. Les esprits véritable-

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nient scientifiques ne cherchent pas à pouvoir parler sur tout, à exposer des théories brillantes : ils veulent connaître la vérité, et, lorsqu'il s'agit d'expliquer des phénomènes, découvrir une interprétation qui rende compte de tous et ne soit contredite par aucun. Pour cela, ils la soumettent au contrôle d'une observation prolongée, attentive, et surtout de l'expérimentation. Les avantages que l'expérimentation présente sur l'observation ont été souvent indiqués, nous n'avons donc pas à les rappeler. Il faut avoir soin de varier les conditions de l'expérience, ou bien, ce qui conduit beaucoup plus vite à un résultat tout aussi certain, d'instituer une expérience teUement nette et décisive qu'il n'y ait pas moj^en d'élever de contestation sur les renseignements qu'elle fournit.

Observation, hypothèse, vérification expérimentale, tels sont les procédés dont l'ensemble constitue la méthode inductive. Il importe, en effet, de le remarquer : si nous faisons tant d'expériences et si nous nous donnons tant de peine pour les varier, c'est toujours afin de vérifier une conjecture que nous avons faite. L'observation peut être accidentelle : l'expérimentation a toujours un but; si nous faisons subir un interrogatoire à la nature, comme dit Bacon, c'est toujours pour lui faire avouer quelque chose dont nous l'accusons (1). Nous ne sommes jamais complètement

(1) La dc^couvcrte glt dans Vidée. Les faits sans l'idée ne sont rien, car ils ne valent qu'en tant qu'ils expriment, nianilestent, rivalisent l'idée. L'idée ne vient donc pas à la suite des faits et à titre do sini-

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désintéressés dans l'expérimentation; nous avons notre opinion faite, à laquelle nous tenons plus ou moins, et dont nous cherchons la confirmation ; si le résultat est contraire à notre attente, nous sommes désappointés. Les faits qui excitent vivement notre intérêt sont ceux sur lesquels nous avons fait une hypothèse, un système que nous sommes en train de contrôler. Deux sortes de faits nous laissent froids et indifférents, ceux que nous ne comprenons aucunement et ceux dont nous connaissons ou croyons connaître parfaitement la loi.

Ces idées sont généralement admises par les plus grands savants de notre temps, mais nul ne les a exposées d'une manière plus claire et plus complète que M. Cl. Bernard. L'éminent physiologiste revient à plusieurs reprises sur cette affirmation : « Que toute expérimentation scientifique a pour objet la vérification d'une idée préconçue... Que l'expérience est une observation provoquée ou invoquée dans un but de

pie corollaire; loin de la, les faits ne sont des faits que par la signification que leur donne l'idée. Il est pourtant d'usage, parmi nos savants, de dire que la théorie doit suivre les faits, et non les faits suivre la théorie. Cette formule est très contestable en principe; et en fait, l'exemple des théories dont iVsprit humain fait le plus volontiers parade [le système copernicien, la gravitation newtonienne, la circulation du sang, etc.) lui donnerait tort. Ce qui trompe en ceci, c'est qu'on confond la démonstration de l'idée avec sa conception. 11 faut sans doute des faits pour démontrer l'idée, ou, en d'autres termes, il faut, pour que l'idée soit vraie, qu'elle soit vériliable. Mais vérifier, n'est pas découvrir. La découverte est la conception du principe idéal, régulateur des faits. C'est là l'œuvre créatrice et architectonique de l'esprit. L. Peissf., la Médecine el les Médecins, 1, 2.

contrôle (1)... Il faut expérimenter sans parti pris; mais on n'est ame'né à expérimenter, que parce qu'on a quelque chose à vérifier. » A l'appui de cette théorie, il apporte l'histoire de ses propres travaux ; il montre comment ses découvertes sur le rôle glycogénique du foie n'ont d'abord été que des hypothèses, suggérées dans son esprit par des observations; il raconte par quelle série de contrôles expérimentaux il est parvenu à les mettre hors de doute. Telle est aussi Topinion développée par M. Marcellin Berthelot, dans l'introduction de sa Chimie organique; c'est l'emploi de cette méthode qui l'a conduit à faire ses admirables découvertes ; le même savant attribue la rapidité des progrès accomphs par la chimie à ce fait, que cette science fournit mieux que toute autre à l'imagination le moyen de réaliser ses hypothèses et, par conséquent, de les soumettre au contrôle de l'expérience.

Le savant ne saurait apporter trop de soin à la vérification expérimentale de ses idées; car c'est de l'exactitude avec laquelle il aura procédé à ce travail, que dépendra la solidité de ses conclusions. « Il faut, dit M. Claude Bernard (2), admettre l'expérience comparative comme une véritable consigne, devant être exécutée, même quand elle est inutile, afin de ne pas y manquer quand elle est nécessaire. »

Lorsque les résiûtats de l'expérimeniation donnent un démenti à l'hypothèse examinée, qu'arrive-t-il?

(() 1''' partie, cli. i, 5.

(2) Cl. DERNAcn, 3« pailio, cli. ii, 3,

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Les esprits fortement prévenus et systématiques n'abandonnent pas pour si peu leur théorie, mais ils entreprennent des prodiges de subtilité logique pour donner, du fait contradictoire, une explication conforme à leurs principes. Beaucoup d'esprits paresseux, bornés ou entêtés y prêtent peu d'attention et croient se tirer d'affaire en répétant ce proverbe inepte : l'exception confirme la règle. Les uns et les autres ne font aucun progrès. Mais dans ce cas, nous renonçons la plupart du temps à notre supposition.

Il semble même qu'après ce démenti nous devrions nous défier de notre esprit et ne plus nous risquer à faire des conjectures ; il n'en est rien : sitôt qu'une hypothèse a été renversée, une autre se dresse en sa place ; si la seconde se trouve fausse, nous en substituons une troisième, et c'est en opérant de la sorte, que nous parvenons à la connaissance de la vérité.

C'est ce que n'ont point reconnu un certain nombre de savants qui proscrivent absolument de la science toute hypothèse et s'attachent à montrer que pour eux ils n'en font jamais. On connaît les expressions si catégoriques de Newton : « Hypothèses non fingo ; quidquid ex ])henomenis non deducitur, hypothesis vocanda est. Et hypotliesis seu metaphysica, seu physica, seu nieclianica in pliilosophia experimentali locum non îiabet (1). » Newton se fait illusion à luimême, à moins qu'il ne faille donner à cette phrase

(I) Newton, Principia philosophandi. SchoH' générale, à la fin,

un sens que nous indiquerons plus loin. Ne demandez pas à riutelligence humaine de ne pas faire d'hypothèses pour s'exphquer les phénomènes qu'elle ne comprend pas : cela lui est impossible. Quelques logiciens s'efforcent, du moins, de ralentir l'impétuosité de l'esprit et d'en refroidir l'ardeur; ils nous recommandent de ne pas trop nous hâter de hasarder une explication d'un fait, d'attendre, pour faire une hypothèse que nous ayons longtemps ou bien des fois observé le phénomène ; cela même, nous ne pouvons pas le leur accorder : ils oubhent que ce n'est pas nous qui faisons l'hypothèse, qu'elle se fait d'ellemême dans notre esprit. Dès que nous réfléchissons pour la première fois sur un phénomène, notre esprit en invente une explication. — Nous ne parlons pas, bien entendu, des intelligences débiles et incomplètes ; nous ne nous occupons que des esprits capables de se livrer avec fruit à l'étude des sciences.

M. E. NaviUe, dans l'article que nous avons eu déjà l'occasion de citer, a indiqué les caractères que doit présenter une hypothèse pour être considérée comme sérieuse. Mais il reste encore un point à examiner : d'où vient que ces conjectures se présentent à notre esprit? A quelle faculté les devons-nous attribuer?

Nous en sommes redevables à l'association des idées : si, à l'occasion d'une perception, telle idée se présente à notre esprit, ce n'est point par hasard, mais en vertu d'un rapport qui existe entre l'une et l'autre ; c'est à cause de la diversité infinie que pré-

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sentent, selon les individus, les habitudes intellectuelles, que nous remarquons tant de différences dans les manières de voir, de raisonner, de former des hypothèses pour expliquer les phénomènes.

Il semble tout d'abord que la première hypothèse que nous devrions être naturellement amenés à faire pour exphquer un phénomène, consisterait à en attribuer la production au phénomène immédiatement antérieur, et à faire le jugement connu en logique, sous le nom de « post hoc, ergo propter hoc » . Les choses ne se passent point ainsi. Ne perdons pas de vue, en effet, la complexité constante des phénomènes. Au moment qui a précédé immédiatement celui qui nous occupe, il s'est produit simultanément un nombre considérable de phénomènes. Lequel regarderons-nous comme la cause que nous cherchons? Quelle est dans la foule ce hoc auquel nous attribuerons ce rôle? Gomment se détermine notre choix?

Ici se manifeste une tendance de notre esprit dont on a fait souvent remarquer la puissance et par laquelle nous sommes portés à rechercher toujours la simplicité, à tout ramener à l'unité. Ce qui nous frappe, tout d'abord, dans le phénomène nouveau dont nous sommes témoins, ce sont les caractères par lesquels il ressemble à des phénomènes que nous connaissons et que nous avons déjà exphqués ; et, l'hypothèse que nous faisons pour en rendre compte consiste à lui attribuer la cause à laquelle ceux-ci ont été ramenés. C'est donc un raisonnement par analogie que nous faisons spontanément : attribuer telle cause à tel fait,

c'est généralement étendre à ce fait une explication que nous avons déjà admise pour des faits présentant quelque analogie avec le fait nouveau.

Tout fait, tout objet réel présente un nombre considérable de caractères différents ; par un côté, il ressemble à tel objet, à tel autre, par un autre côté. L'assimilation que nous faisons de l'objet de notre étude actuelle à tel ou tel des objets que nous connaissons déjà dépend donc des caractères dont nous sommes surtout frappés dans le premier; et, si certains caractères attirent et frappent surtout notre attention, cela tient, soit à la tournure propre et naturelle, soit aux habitudes de notre esprit. Un grand nombre d'influences, dont nous avons indiqué les principales, contribuent à déterminer et à modifier ces habitudes. Souvent aussi, l'explication que nous donnons d'un phénomène est suggérée par la direction particulière que nous avons imprimée à nos études, par les remarques dont notre esprit est sans cesse préoccupé, par les systèmes que nous avons inventés ou en faveur desquels nous sommes fortement prévenus. C'est ainsi qu'un physiologiste, occupé exclusivement de l'étude des modifications que comporte la composition chimique du sang et des effets de ces modifications, sera conduit à assigner cette cause à toutes les maladies; c'est ainsi que Descartes a voulu expliquer tous les phénomènes mécaniques, astronomiques et physiologiques, les marées, les aimants, la circulation du sang, par sa théorie des tourbillons.

Les premières hypothèses que nous concevons sont

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donc fournies par la mémoire, ce sont des réminiscences évoquées par la remarque d'une certaine ressemblance entre ce que nous voyons et ce que nous avons vu. Tout objet, tout phénomène est extrêmement complexe ; mais les éléments qui le constituent et les analogies qu'il présente par suite avec divers autres objets sont loin d'avoir une égale importance. D'ordinaire nous sommes d'abord frappés par un caractère très apparent et nous lui attribuons une importance prédominante. Bien des gens, quand ils ont été désabusés sur la valeur de leur conjecture, remarquent d'autres caractères aussi superficiels que les premiers : nouvelle hypothèse aussitôt détruite et remplacée par une troisième aussi peu solide que les précédentes, car leur esprit étroit est incapable de juger la valeur relative des éléments d'un objet ou d'un phénomène.

Le plus souvent, la reconnaissance de notre erreur nous amène à examiner la chose plus attentivement, à nous en faire une idée plus exacte, à y découvrir des caractères plus profonds et plus considérables, à faire pour l'expHquer une hypothèse moins absurde ; ce n'est pas encore la bonne, mais la série d'expériences grâce à laquelle nous sommes conduits à en reconnaître la fausseté permet d'en concevoir une encore meilleure. Cahotés ainsi d'erreurs en erreurs, nous approchons peu à peu de la vérité et nous finirons peut-être par y parvenir. Il en est de la vie de l'humanité comme de celle de l'individu. L'histoire des sciences est l'histoire des erreurs grâce auxquelles

108 iSuXIEMOsHfTE^^ÏH&ITRE II.

les hommes se sont achemines vers la vérité. Il semble même, comme le dit Fontenelle (1), qu'il soit impossible de s'élever tout d'un coup à la conception de la vérité et que certaines erreurs soient indispensables : jamais Newton n'aurait découvert la gravitation universelle, sans la chimère des tourbillons de Descartes. Ainsi le plus souvent nous ne voyons pas la vérité du premier coup ; nous n'y parvenons qu'après toute une série d'efforts infructueux. Si vous placez en présence d'un phénomène ou d'un objet nouveau un savant et un ignorant, tous deux feront pour l'expliquer des hypothèses de valeur très inégale. C'est que le premier a été déjà désabusé par son expérience propre ou par celle de ses prédécesseurs sur l'hypothèse à laquelle s'arrête encore le second; il a reconnu le peu d'importance des éléments qui attirent surtout l'attention de celui-ci. Selon l'ordre suivant lequel les différents caractères sont plus ou moins apparents, il est naturel que telle supposition se présente d'abord à l'esprit, puis telle autre et ainsi de suite : ces tâtonnements se font plus ou moins vite selon les individus. Certains esprits habitués à voir vite et bien, font de rapides progrès : ils ne tardent pas à se rendre un compte exact de la valeur relative

(I) Les hommes n'arrivent à se faire une opinion raisonnable sur un sujel qu'aprùs avoir l'puisé toutes les idées absurdes qu'on s'en

peut faire Que de folies ne dirions nous pas aujoiud'luii, si les

anciens philosophes ne nous avaient pas devancés à l'éj^ard d'un si grand nombre. roNTENELLt:.

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des caractères de chaque objet : tout devient pour eux occasion d'expérience, tout leur fournit quelque enseignement, et plus est grand le nombre des faits dont ils ont une connaissance exacte, plus il y a de chances pour que le phénomène nouveau présente avec l'un d'eux une analogie sérieuse et que l'hypothèse par laquelle on étend à l'un l'explication de l'autre soit confirmée par l'expérience et constitue un progrès de la science (1).

Cependant, si nombreux que soient les services que nous rend le raisonnement par analogie, il ne faudrait pas nous exagérer la portée de ce procédé : il ne peut jamais nous faire concevoir que des vérités particulières et de peu de conséquence ; ce n'est point à lui que nous sommes redevables de ces grandes découvertes qui donnent à la science une physionomie nouvelle et lui impriment une puissante impulsion. D'un autre côté, ce mode de raisonnement ne peut qu'étendre des connaissances déjà acquises; il prend toujours pour point de départ une vérité antérieurement connue. Cette première vérité ce n'est évidemment pas à l'analogie que nous en devons l'invention, mais à l'imagination créatrice, c'est-à-dire au génie.

L'homme de génie est celui qui fait faire un grand

(1) Le succès de beaucoup de recherches physiques dépend du choix judicieux des éléments qu'il faut observer et de ceux qu'il faut négliger; car certains d'entre eux, quelque attrayants qu'ils paraissent, nepeuvent être étudiés avec profit dans l'état actuel de la science, J. Clebk Maxwlll, Revue scientifique, 2 septembre 1871.

pas à la science. Ce que tous cherchaient infructueusement depuis longtemps, il le trouve, franchissant une foule d'intermédiaires où les autres s'attardaient ; ce que tous apercevaient vaguement, il le voit clairement et le fait voir à tous. C'est que, assez fort pour triompher de toutes les associations d'idées fondées sur l'habitude, son esprit passe de la perception du fait à la conception de ce qui en est la condition nécessaire et suffisante ou la conséquence logique.

L'hypothèse vraie et féconde est donc celle qui est fournie non plus par la mémoire, mais par l'imagination, et la condition de la découverte scientifique, c'est l'inspiration. Le savant étudie depuis longtemps une question qui l'intéresse ; il ne s'est encore présenté à son esprit que des hypothèses inadmissibles ou qui ne lui donnent pas une satisfaction complète : tout à coup une vive lumière se fait, une idée se présente à son esprit, très claire, très nette, et qui exphque tout : elle s'empare de lui et il ne peut plus se soustraire à son empire ; on l'a souvent comparée à un coup de foudre et désignée sous le nom d'éclair de génie. Ce phénomène quelquefois est aussi imprévu que rapide : ce n'est pas à cette conception que semblait devoir conduire la série des réflexions auxquelles le savant se livrait. L'inspiration entraîne avec elle une conviction puissante, une sorte de ravissement.

En même temps, l'homme de génie conçoit le moyen de contrôler son hypothèse et d'en faire reconnaître la vérité aux autres. Il institue une de ces expériences que Bacon appelle Experimentacnicis,^3LVCG quelles

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suffisent à nous faire distinguer la vérité de l'erreur, de même qu'une croix au coin d'un carrefour fait reconnaître le bon chemin au voyageur égaré. Ces expériences cruciales, les savants de nos jours insistent de plus en plus sur leur nécessité, persuadés qu'une démonstration complètement satisfaisante ne peut être fournie par plusieurs expériences dont chacune laisse à désirer. C'est l'imagination qui, avec la proposition, leur suggère la preuve et entre toutes les expériences possibles leur fait concevoir celle qui est le plus propre à prévenir toutes les objections.

Il y a là quelque chose qui ne se peut acquérir par l'étude. On peut donner des règles pour diriger les recherches scientifiques, pour exécuter et varier les expériences : mais la conception de l'hypothèse vraie, de l'idée féconde est le propre du génie (i). C'est aussi la condition nécessaire du progrès des sciences, car, comme le remarque M. E. Naville : « L'action de

(1) Il n'y a pas de règles à fixer pour faire naître à propos d'une observation donnée une idée juste et féconde: cette idée une fois émise, on peut la soumettre à des préceptes et à des règles, mais son apparition a été toute spontanée et sa nature est toute individuelle. C'est un sentiment particulier, un quid proprium, qui constitue l'originalité, l'invention ou le génie de chacun. Il est des faits qui ne disent rien à l'esprit du plus grand nombre, tandis qu'ils sont lumineux pour d'autres. Il arrive même qu'un fait ou une observation reste longtemps devant les yeux d'un savant sans lui rien inspirer; puis tout à coup vient un trait de lumière. L'idée neuve apparaît avec la rapidité de l'éclair, comme une révélation subite. La méthode expérimentale ne donnera donc pas des idées fécondes à ceux qui n'en ont pas; elle servira seulement à diriger les idées chez ceux qui en ont. Cl. Bern.\»d, Introd. à Med. cxp., I'<' partie, ch. ii, 2.

riiypotlièse sur l'observation est si grande qu'en l'absence d'une supposition vraie ou sous l'influence d'une supposition fausse, on peut tenir un fait sous la main et le méconnaître (1) » .

Ainsi toutes les vérités scientifiques ont d'abord été des hypothèses et des hypothèses paradoxales, car elles choquaient toutes les opinions reçues antérieurement; toutes ont été longtemps traitées de fohes : on sait quelle opposition eurent à vaincre les partisans du mouvement de la terre autour du soleil et de la circulation du sang. Ce qui distingue l'explication vraie de l'hypothèse fausse, c'est queUe est fondée non sur une analogie plus ou moins superficielle, mais sur un enchaînement logique. Newton a peut-être raison de dire que sa théorie de la gravitation universelle n'est pas une hypothèse, mais elle a certainement commencé par en être une. Observant les phénomènes, il a d'abord conjecturé qu'on en pourrait peut-être rendre compte de cette manière et il a reconnu ensuite qu'on le pouvait. Stuart Mill cite (2) comme exemple de l'emploi de la méthode expérimentale la théorie du docteur Well sur la production de la rosée. Mais cette théorie avant d'être confirmée par l'expérience a d'abord été une hypothèse. C'est l'imagination qui a fourni à M. Well, et cette conjecture ingénieuse et en même temps l'idée des moyens à employer pour

(1) E. Naville, illypothèse dans ks sciences. Revue philosophique. l'^aoùt 187G.

(-2) Stuart Mill, Logique, liv. 111, cli. ix.

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en obtenir la vérification expérimentale. De plus, si l'on étudie l'histoire de cette partie de la physique, on voit que c'est par une suite d'hypothèses supérieures les unes aux autres que l'on est arrivé graduellement à la connaissance de la vérité.

Le mot hypothèse désigne non-seulement une conception de l'esprit qu'il est impossible de vérifier par l'expérience, mais aussi une conception qui n'a pas encore été soumise à une vérification complète. Une loi est une hypothèse qui a subi avec succès le contrôle de l'expérimentation , c'est-à-dire qui rend compte de tous les cas où tel phénomène se produit, de tous les cas où il ne se produit pas et de toutes les variations que comporte la manifestation de ce phénomène (1).

C'est donc à l'imagination que nous devons tous nos progrès dans les sciences physiques ; l'imagination, comme le soutenait Liebig, n'est pas moins indispensable au physicien qu'à l'artiste et les quahtés de l'imagination scientifique sont les mêmes que celles de l'imagination artistique.

(i) Un système est une hypothèse à laquelle on a ramené logiquement les faits à l'aide du raisonnement, mais sans une vérification critique expérimentale. La théorie est Thypoliièse vérifiée, soumise au contrôle du raisonnement et de la critique expérimentale. Une doctrine est une théorie que l'on regarde comme immuable et que l'on prend pour point de départ de déductions ultérieures, que l'on se croit dispensé de soumettre désormais à la vérification expérimentale. Cl. Bernard, Inlrod. à la Mêdcc. exp, 3' partie, ch. m, § 5.

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