‹ De l'invention dans les arts, dans les sciences et dans la pratique de la vertuChapitre 19 sur 25 · DE L INVENTION DANS LES SCIENCES NATURELLES · texte numérisé non relu

DE L INVENTION DANS LES SCIENCES NATURELLES

Le groupe auquel on donne généralement le nom de sciences naturelles n'est ni bien formé, ni nettement délimité : il renferme, en effet, deux sortes de sciences très différentes : les unes, nommées plus spécialement sciences physiologiques ou mieux encore biologiques (physiologie végétale, animale, humaine) ont pour objet de découvrir les lois en vertu desquelles se produisent les phénomènes de la vie, les autres, telles que la botanique et la zoologie s'occupent de la description et de la classification des êtres vivants.

Les traits de ressemblance entre les sciences physiques et biologiques sont très nombreux et très manifestes, au point qu'il est impossible de tracer la limite qui les sépare. De part et d'autre, il s'agit d'étudier des faits sensibles et de déterminer la loi qui les régit. Il n'est guère de phénomènes physiologiques qui n'aient été ramenés à des phénomènes

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mécaniques, physiques ou chimiques, à des mouvements, à des combinaisons ou à des décompositions. Enfin les travaux de M. Berthelot ont montré que la distinction si généralement admise entre les composés organiques et les composés inorganiques ne répond à rien de réel : il est arrivé à reconstituer un grand nombre de substances organiques, telles que les carbures d'hydrogène, les alcools, les aldéhydes, les principes sucrés et les corps gras neutres par la synthèse d'éléments, pris tous dans le monde inorganique. Il n'y a donc pas lieu de considérer la physiologie et la physique comme deux sciences distinctes ; ce sont deux branches d'une même science, et les phénomènes dont elles s'occupent diffèrent au même titre que les phénomènes qui sont l'objet de l'optique, de l'hydrostatique et de l'électro- dynamique. La méthode à employer est donc toujours la même, c'està-cUre l'induction et les trois procédés qui la constituent, observation, hypothèse et vérification expérimentale.

Mais, ainsi que chacun le peut aisément remarquer, les phénomènes physiologiques sont infiniment plus complexes que les phénomènes physiques. Ils se produisent à la fois en si grand nombre et dans un tel enchevêtrement qu'il nous est souvent presque impossible d'y discerner un ordre quelconque; de là vient que certaines personnes s'imaginent qu'il n'en existe réellement pas ou que les lois de la vie sont moins rigoureuses que les lois de la chute des corps ou de la propagation de la chaleur : erreur profonde, car il ne

se produit pas de pliënomènes qui ue soient soumis à des lois, et il n'est pas de lois moins rigoureuses que d'autres : toutes expriment une nécessite absolue. « Pas plus en médecine que dans les autres sciences, il n'y a de lois élastiques et indéterminées (1). » De cette complexité, il résulte que les sciences biologiques sont plus difficiles à étudier et que les progrès en sont plus lents, bien que leur influence sur la conservation et le rétablissement de la santé de l'homme ait de tout temps attiré l'attention de leur côté.

Cette lenteur des progrès de la physiologie tient particuhèrement à ce que l'on a cru longtemps que la vérification expérimentale était impossible dans ce genre de recherches et qu'il fallait attendre de l'observation proprement dite la confirmation ou la réfutation des hypothèses. C'est l'opinion que développe Fréd. Cuvier (2) : elle est rejetée par tous les savants de nos jours. C'est pour la réfuter que M. Cl. Bernard a composé son Introditction à f Etude de la Médecine expèrimentcde . Rien de plus clair et de plus concluant que ce livre : l'expérimentation physiologique est difficile, mais toujours possible ; le tout est de découvrir les moyens propres à l'instituer. L'expérience peut se faire avec autant de rigueur et donner des résultats aussi assurés que pour les phénomènes phy-

(1) Cl. Beknaud, Iniroduclion à la Médecine cxpériincnlale, S"" parlie, ch. II, § 9.

(2) FuÉD. CuviEn, le llt'ijne animal distribué d'aprùa son organisalion, 1817. Iniroduclion.

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signes ; car, grâce à certakies substances, comme le curare et la strychnine, grâce aux sections, aux ablations et aux excitations électriques, nous pouvons supprimer ou surexciter un grand nombre de fonctions. Les règles de l'expérimentation sont d'ailleurs les mêmes dans ces diverses sciences (1).

Observation, hypothèse, puis expérimentation, tels sont donc les procédés que l'on emploie dans les sciences biologiques. Il en est de même dans les sciences pratiques dérivées de la physiologie, telles que la pathologie et la thérapeutique (2). Un médecin est appelé au lit d'un malade : il observe certains phénomènes, il interroge le malade sur ce qu'il souffre, sur ce qu'il a déjà souffert, sur ce qu'il a fait auparavant, etc. ; aussitôt, une hypothèse se présente à son esprit, qui explique ces faits, et, pour employer le terme consacré, il diagnostique telle maladie. Mais avant de se prononcer, il vériiîe expérimentalement sa conjecture : si le mal dont le patient est atteint est, par exemple, la pierre, il devra présenter tels et tels symptômes , éprouver telle ou telle douleur. Le médecin examine, interroge de nouveau son client, ou même, se contentant d'un régime anodin, il attend quelques jours afin de voir la maladie suivre son cours normal. Si l'expérience confirme sa supposition, il la

(1) Cl. Bernard, 2'= partie, ch. ii, 8, 9.

(2) En pathologie et en thérapeutique la môthode d'investigation est la même qu'en physiologie : observation exacte, idée, vérification expérimentale, expérience comparative. Cl. Bernard, 3« partie, ch. m, § 1.

considère comme vraie et traite le malade en conséquence ; sinon, il abandonne son opinion et en conçoit aussitôt une autre qu'il vérifie de la même manière, et ainsi de suite : quelques-uns même n'arrivent jamais à reconnaître la vérité (1). Ce qu'on appelle le tact médical, ou, plus familièrement le flair, est la faculté de concevoir rapidement une hypothèse vraie, c'està-dire de démêler au miheu de la foule des symptômes ceux qui ont une importance capitale et de les rapporter à leur principe. Cette disposition naturelle doit être développée et fortifiée par de fortes études préparatoires, par l'habitude de l'observation, de l'attention concentrée sur un certain point et habilement dirigée. Le savant qui a beaucoup d'expérience, qui connaît les lois de la nature, qui a remarqué de nombreuses analogies entre les objets de ses études, qui a pris soin de mettre un ordre logique dans les choses qu'il sait, franchit d'un seul coup une foule de suppositions auxquelles les autres s'arrêtent ou dont ils n'arrivent que lentement à se débarrasser; telles conjectures sont démenties par des faits certains ou des lois reconnues vraies ; elles ne se présentent même plus à son esprit ou il ne s'arrête pas a les discuter, car il en aperçoit immédiatement l'absurdité. Le médecin de génie est celui qui découvre, après un examen

(1) Entre l'examen du malade cl la prescription du docteur intorvient toujours le diagnostic, c'osl-i\-dire une supposition vraie ou fausse sur la cause des syniplùnios observés E. Nayilliî, Bévue philosophique, 1"'' août 1870.

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relativement court, le mal dont est atteint le client, tandis que tous les autres n'y peuvent parvenir, et invente pour le guérir un traitement dont personne ne s'était encore avisé et qui procure une guérison complète.

La thérapeutique, en effet, est étroitement liée à la pathologie et la marche qu'elle suit dans son développement est la même. Tantôt en observant tel. cas de guérison, on l'attribue par hypothèse à l'absorption de tel corps; tantôt en étudiant les propriétés de telle substance ou de telle plante, on suppose qu'elle doit réparer tel ou tel désordre de l'économie humaine : dans ces deux cas on fait appel à l'expérimentation qui confirme ou renverse la conjecture. Nous entendons souvent dire que c'est à l'observation seule que l'on doit la découverte de tous les remèdes ; cela n'est point exact : l'hypothèse intervient toujours. Le malade, entre le moment où il est attaqué et l'époque de sa guérison, accomplit un certain nombre d'actions ou se trouve placé dans des conditions diverses; si nous rattachons le fait de sa guérison à l'un ou l'autre de ces phénomènes, à telle série ou à l'ensemble, c'est toujours par une conjecture de notre imagination. Par suite, nous n'apportons plus dans l'examen des autres cas la même indifférence, la même impartialité : nous y cherchons la confirmation de notre hypothèse : il y a là réellement une vérification expérimentale.

Toutes les vérités que l'on est parvenu à découvrir dans les sciences biologiques, comme les mouvements

|::?0 DEUXIÈME l'AUTIE. — CHAPITRE III.

dos valvules du cœur, les sécrétions des diverses glandes qui garnissent le tube digestif, le rôle du pancréas dans la digestion des corps gras, etc., ont donc été d'abord des hypothèses que plus tard on a reconnues vraies. Parmi ces découvertes, quelquesunes ont une admirable fécondité; telle est la connaissance des lois de la circulation du sang et des fonctions du grand sympathique : il est facile d'en tirer déductivement une série de conséquences et une seule conception d'un homme de génie permet d'ajouter à la science un grand nombre de vérités importantes. C'est donc l'invention de pareilles lois qui fait faire les plus rapides progrès à nos connaissances, et c'est à cause de leur grandeur qu'elles font époque dans l'histoire de l'esprit. humain. Elles sont dues, comme les lois physiques, à la puissance du génie, c'est-à-dire de l'imagination créatrice (1).

Les caractères que présente l'imagination créatrice sont toujours les mêmes : c'est la faculté de passer de la conception d'une idée à la conception d'une autre idée qui est le principe ou la conséquence logique de la première et de tendre constamment vers l'explication suprême et unique de toutes choses en remarquant les rapports réels qui les unissent.

(1) Les sciences n'avancent que par les idées nouvelles cl par !a puissance créatrice ou originale tic la pensée... L'invention scienlilique réside dans la création d'une hypolliôse heureuse et féconde ; elle est donnée par le sentiment ou le génie môme du savant qui l'a créée. Cl. DERNAor», 3" partie, cli. m, 5,

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Considérons maintenant les sciences auxquelles on donne plus spécialement le nom de naturelles ; elles ont pour objet, comme nous l'avons déjà dit, la description et la classification des êtres vivants. Il semble que l'imagination n'ait rien à voir dans l'anatomie végétale ou animale, que ces sciences exigent seulement une observation attentive, patiente et impartiale : il est, au contraire, aisé de montrer que si nous avançons rapidement vers une connaissance précise du corps humain, de la structure des plantes et des animaux, c'est à l'imagination surtout que nous le devons.

« Si l'on ouvre, dit M. E. Naville (1), les récits des voyages des explorateurs modernes, par exemple de Livingstone en Afrique, d'Agassiz au Brésil, et que l'on cherche à faire la part des faits géographiques qui ont été observés directement, sans aucune idée préconçue et de ceux qui ont été observés pour justifier ou détruire une conjecture, on verra que cette seconde partie est de beaucoup la plus considérable. Les navigateurs de l'Océan Pacifique ont rencontré plus d'une fois des îles qu'ils ne cherchaient pas ; mais Colomb a découvert l'Amérique en s'embarquant sur la foi d'une idée. »

On peut aisément comparer l'anatomie à la géographie, et ce que M, Naville dit de celle-ci est parfaite-

(i) E. Naville, de l" Hypothèse dans la science, Revue pbilosoplu'que, l"^' aoûl 1876.

ment vrai de celle-là. Le corps humain est toujours le même depuis l'origine de notre espèce. D'où vient donc que tant de détails importants de sa constitution sont restés si longtemps inconnus et que tant d'autres le sont encore? De ce qu'ils n'ont point été explorés. Or ce qui provoque une exploration, c'est-à-dire une observation très attentive là où il n'y a pas lieu de procéder à l'expérimentation, c'est toujours une hypothèse conçue par notre imagination : si nous fouillons, c'est pour trouver quelque chose. Telle est, en eifet, l'activité de l'imagination qu'elle marche plus vite que l'observation même ; dès que nous percevons un objet, un autre idée se présente aussitôt à notre pensée ; si nous sommes fortement occupés de notre recherche scientifique, cette idée est la prévision que nous allons^ maintenant voir tel ou tel objet ; nous voulons nous assurer si nous avons deviné juste ; nous sommes intéressés directement dans la question et, que notre hypothèse ait été vraie ou fausse, c'est à elle que nous devons la découverte de ce que nous observons. C'est pour cela que les grandes découvertes en anatomie comme dans toutes les sciences ne sont faites que par les hommes de génie. S'il suffisait de considérer attentivement pour arriver à connaître la structure des corps, les observateurs patients, incapables de concevoir d'autres idées que celles des objets qui frappent leurs sens, parviendraient à de bien plus brillants résultats que les esprits hardis, que les imaginations vives et puissantes : au Heu que nous voyons les uns avancer lentement et ne faire

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que des remarques secondaires, tandis que les autres font des découvertes fécondes qui exercent une influence décisive sur l'avenir de la science. Ces découvertes, comme toutes les découvertes scientiques, sont dues à une sorte d'inspiration. Un naturaliste étudie un organe, une glande par exemple ; tout à coup il se dit : « Il doit y avoir ici un riche réseau vasculaire ! » Il prend son scalpel et son microscope et voit que son hypothèse était vraie. Ici encore le génie est la faculté grâce à laquelle, quand on perçoit un objet, on devine que l'on en va percevoir un autre qui est uni au premier par une liaison logique. Cette inspiration qui fait trouver la vérité est accompagnée d'un plaisir si vif et si délicieux qu'il donne au savant le courage de braver les fatigues et les dangers de l'étude.

Le but que poursuivent la plupart des sciences dont nous nous occupons en ce moment est la classification naturelle de teUe ou telle espèce d'êtres. Si la classification a pour effet de faciliter l'acquisition et la conservation de nos connaissances scientifiques, c'est par suite de la simplification et de l'ordre logique qu'elle introduit parmi les objets de notre étude. Une classification bien faite ramène, en effet, tous les individus sans exception à un certain nombre de groupes appelés espèces; les espèces à leur tour forment par leur réunion des groupes plus vastes et moins nombreux nommés genres ; les genres sont eux-mêmes les divisions d'un petit nombre de familles, enfin dans les familles on reconnaît les diverses modifications

cruii seul type primitif. L'unité du plan de la nature se trouve ainsi manifestée à nos yeux et les rapports des êtres entre eux mis en pleine lumière.

Pour faire une bonne classification il faut savoir dans les êtres reconnaître les caractères dominateurs et la subordination des caractères les uns aux autres. Tous les caractères, en effet, la couleur de la robe, la longueur des membres, la forme des oreilles, celle des mâchoires, la structure du cœur, de l'appareil respiratoire, du squelette, sont loin d'avoir la même importance. Un caractère peut être appelé dominateur, dont la présence, l'absence ou les modifications entraînent la présence, l'absence ou la modification d'un grand nombre d'autres. Tous les autres caractères que l'être présente sont la conséquence de la forme sous laquelle le premier se manifeste ou concourent à lui donner cette forme. Tous les individus qui le possèdent appartiennent à la même famille : ils ont entre eux des ressemblances plus nombreuses et plus profondes qu'avec un être, quel qu'il soit, ne possédant pas le caractère essentiel.

Mais tous ne l'oifrent pas au même degré ; il en résulte que tous ne manifestent pas, outre celui-là, les mêmes caractères. Il nous faut donc reconnaître quel est le second caractère au point de vue de l'importance, celui qui nous permet d'établir les groupes du second ordre ; de même pour le troisième et ainsi de suite (1). Une classification tracée dans ces con-

(I) Voir L. LiARo, des Défniiiions Géomélriques et des Dëfinilions Empiriques, cli. vu, p. 187.

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ditions satisfait pleinement notre raison, car la place de chaque individu dans le système et les rapports des uns avec les autres sont justifiés par la présence de telle ou telle qualité ; en même temps que le fait, nous voyons l'explication et cette explication est un rapport de moyen à fin, de principe à conséquence, c'est-àdire un rapport logique.

Ce qui importe avant tout, c'est donc de distinguer dans les êtres les caractères dominateurs et leur importance réciproque. Certains auteurs prétendent que nous pouvons pour faire des classifications employer deux méthodes opposées, l'une analytique, l'autre synthétique : ils soutiennent que nous devons préférer la' deuxième, qui seule, à leur avis, nous donnerait des classifications naturelles, à la première qui ne pourrait nous fournir que des classifications artificielles. Cette théorie n'est pas exacte : car tout d'abord ces dénominations de classifications naturelles et classifications artificielles sont purement relatives : tout ce que nous pouvons dire, c'est que telle classification est plus naturelle que telle autre. Une classification n'a jamais que provisoirement le titre de naturelle (1); en botanique, la classification de Linné l'a longtemps porté ; on le donne aujourd'hui à celle de Jussieu qui sans doute ne le gardera pas longtemps, car tous les savants trouvent bien des critiques à lui adresser. Pour faire

(i) Afjussi-: dans L. Liard. op. dit.., cli. vu, p. 19-2,

une classification naturelle, il faudrait connaître tous les êtres sans aucune exception et avoir de chacun d'eux une connaissance entière. Nous sommes encore bien loin de là, nous ne parviendrons évidemment jamais à ce point, mais nous nous en approchons de plus en plus. Puisqu'il n'y a qu'une sorte de classification, il ne doit y avoir qu'une méthode pour y parvenir. Examiner patiemment les individus l'un après l'autre, constater les ressemblances qu'ils présentent, les réunir en petits groupes, puis d'après les rapports remarqués entre les espèces en former des genres et poursuivre de la sorte, c'est se condamner à un travail interminable et à un progrès très lent. Quelques hommes de peu d'imagination se livrent à cet étude, mais ce ne sont pas eux qui font avancer la science. L'intelligence, en effet, surtout chez les hommes supérieurs, ne se résigne point à une pareille lenteur. Le point de départ de toute classification est la considération exclusive d'un caractère, choisi en apparence arbitrairement, et que nous croyons dominateur. Lorsque nous considérons un objet, quel qu'il soit, nous n'en remarquons pas également toutes les parties, tous les éléments ; il en est toujours quelqu'un qui nous frappe davantage, auquel s'attache surtout notre attention ; il en résulte que nous sommes portés à lui attribuer une importance prédominante, à voir en lui le principe et l'explication de tous les autres. Nous distinguons aisément les êtres qui possèdent ce même caractère, nous en observons les ressemblances et nous les réunissons en un seul

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groupe ; puis, pour expliquer les différences que présentent les manifestations du premier caractère, nous les rattachons à la présence ou à l'absence de certaines qualités que nous considérons comme les secondes pour l'importance ; et nous continuons ainsi, formant tout d'abord des genres extrêmement compréhensifs et les subdivisant à mesure que l'expérience nous en fait sentir la nécessité. Si nous avons l'esprit scientifique, nous nous hâtons de vérifier nos conjectures en faisant ces dénombrements entiers et ces revues générales que conseille Descartes, afin de nous assurer que nous n'avons rien omis. Notre hypothèse sur le caractère essentiel des êtres et sur le principe de l'unité de l'espèce doit être abandonnée comme fausse, si la classification fondée sur elle ne peut embrasser tous les êtres ou si pour les y faire rentrer il faut avoir recours à des exphcations comphquées. Généralement ce travail de contrôle nous fait remarquer un caractère plus important, nous suggère une hypothèse meilleure et nous fait faire un pas vers la vérité : toute classification systématique a toujours pour point de départ une simple hypothèse.

En réahté, le choix du caractère que nous prenons pour dominateur n'est jamais arbitraire ; si tel élément acquiert à nos yeux une importance prédominante, cela tient toujours à des circonstances plus ou moins considérables, à la situation de l'objet par rapport à nous, à la déhcatesse supérieure de tel on tel de nos sens, à nos goûts, à nos intérêts, au travail auquel nous nous Hvrons, à nos préjugés, à notre

système. De là vient la diversité des classifications qui ont été proposées pour le règne animal : chaque savant est conduit à attribuer un rôle plus sérieux à une certaine fonction, à une certaine propriété. L'homme de génie est celui qui dégage le caractère véritablement dominateur ; il reconnaît que les autres ne sont qu'accessoires, qu'ils ne sauraient rendre compte de la physionomie propre de l'être; mais en les considérant attentivement, il remarque ce que leur présence rend naturel et nécessaire, ce dont ils sont les conséquences logiques ; il passe de la perception d'une quahté à la conception de ce qui en est le principe ; l'observation confirme son hypothèse et la puissance de son imagination lui fait découvrir tant dans l'ensemble de l'espèce qu'au sein de chaque individu une véritable unité.

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