‹ De l'invention dans les arts, dans les sciences et dans la pratique de la vertuChapitre 25 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Faire le bien, dit-on souvent, c'est agir conformément à la raison. Le bien présente en elfet les mêmes caractères de simplicité et de rigueur logique que le vrai et le beau : toute bonne action est naturellement beUe.

Nous n'éprouvons aucune difficulté à comprendre les grandes actions que nous retrace l'histoire. Il nous semble qu'il était tout naturel d'agir ainsi; cela ne nous étonne pas ; ce n'est qu'à la réflexion que nous remarquons le mérite de l'auteur.

La conduite d'un homme vicieux est beaucoup plus complexe et il faut bien plus longtemps pour en expliquer les motifs : il a en effet un nombre plus ou moins grand d'inclinations qui toutes influent plus ou moins sur ses déterminations. Tout cela se mêle, s'enchevêtre et nous ménage de continuelles surprises, sans cesse une foule de considérations occupent son esprit; il a un grand nombre de ménagements à prendre.

L'homme de bien va droit devant lui : il ne songe qu'à une chose, faire bien.

Plusieurs hommes vicieux, placés dans des circonstances semblables, tiendront une conduite très-différente, parce qu'ils auront des défauts divers : tous les hommes de bien agissent de même. C'est pour cela que la morale est éternelle et universelle ; ce qui est bien l'est partout et toujours, quoiqu'il ne soit pas partout et toujours connu. On sait comment Kant formule la loi morale : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ta conduite puisse être prise pour règle universelle (1).» De plus la conduite de l'homme de bien est simple et d'accord avec elle-même d'un bout à l'autre de son existence, car elle est toujours inspirée par les mêmes principes : cette unité, ce ténor vitœ, ne se remarque chez aucun autre homme.

Cette simplicité de l'action bonne tient elle-même au caractère logique qu'elle présente. Les lois, en morale, aussi bien que dans toutes les autres sciences, expriment les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, et la définition proposée par Montesquieu est partout également vraie. Considérez par exemple ce qu'on appelle les devoirs de l'homme envers lui-même , envers les autres hommes , envers Dieu : d'où vient que dès qu'on nous les expose et que nous y réfléchissons, nous en admettons sans peine l'autorité? précisément de leur rigueur logique.

(1) Cf. CicÊRON, de Rep., III, xxii.

Ils sont la conséquence naturelle et nécessaire de notre nature et de notre condition, du milieu où nous vivons, de nos rapports avec le monde extérieur, avec nos semblables et avec notre Créateur. Si vous analysez une action bonne, vous voyez qu'elle est la conséquence logique delà situation de l'agent. Etant données la nature de l'homme en général, l'éducation reçue par tel individu, les relations qu'il avait avec telle ou telle personne, les circonstances au milieu desquelles il se trouvait , il devait naturellement agir de la sorte.

Une action bonne est celle que logiquement l'homme doit faire dans des conditions données (1); une conduite bonne est constituée par une série d'actions dont la première est bonne et dont les autres sont les conséquences logiques de la première.

Une action sublime, comme le dévouement de d'Assas , est une action qui ne présente rien que de logique et où les causes diverses , qui d'ordinaire exercent sur la volonté des hommes un empire si absolu, n'ont eu aucune influence (2). La faiblesjse de l'homme ne lui permet pas de faire une longue suite

(1) Qu'est-ce que le bien pour un être quelconque? Taccomplissemcnt de sa fin. Qu'est-ce que la lin d'un ôlre? le simple développement de sa nature. E. Vachkrot. Essais de pplue critique, p. 318. — C'est aussi la théorie de Jouffroy : « Nous aurions reconnu la fin absolue de l'homme telle qu'elle résulte de sa nature, si nous avions fait le compte psychologique de toutes les tendances de notre constitution. » Voir aussi F. Bouim.ier, la Règle des Mœurs.

(2) CicÉRON. de Le-ijibus, II, iv.

d'actions sublimes : le sublime dans la vertu comme dans l'art est exceptionnel.

L'on dit souvent que la langue la plus parfaite est celle dont la grammaire est le moins longue ; on répète qu'un Etat est d'autant plus sagement constitué qu'il a moins de lois : de même la morale parfaite serait celle qui s'exprimerait en une seule règle dont toutes les autres se déduiraient logiquement. Les progrès de la morale présentent donc les mêmes caractères que ceux des autres sciences : elle devient de plus en plus simple, de plus en plus satisfaisante pour la raison (1). Une action bonne est celle qui résulte logiquement de la nature et de la situation de l'homme. C'est pour cela que, comme le soutient Leibnitz, on ne peut admettre avec Descartes, que la loi morale est l'expression de la volonté arbitraire de Dieu. Etre ingrat est mal, la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits : ce sont deux vérités également nécessaires et Dieu n'a pas plus de prise sur l'une que sur l'autre : « Cet ordre immuable a force de loi à l'égard de Dieu même (2). »

(1) La méthode morale tend à l'unité, comme la méthode de la science et celle de l'art. A. Fouillée, Lib. et, Dél. , 2"'= partie, livre III, ch. V, 1.

(2) Malebranche, Recherche de la Vérité. X^ éclaircissement.

De toutes ces observations que nous avons exposées rapidement, nous pouvons tirer plusieurs conclusions importantes.

Nous avons étudié l'imagination : 1° dans sa nature, dans son principe et dans la lutte qu'elle soutient contre les obstacles opposés à son développement; 2° dans son fonctionnement ; 3° dans ses produits. La première partie de ce travail était psychologique et mèr taphysique , les deux dernières ont été logiques et critiques.

Tous nos progrès, toutes nos inventions dans les sciences, dans les arts, dans la vertu sont dues à la puissance et à la fécondité de l'imagination créatrice : tous consistent dans la découverte ou l'accomplissement de quelque chose de plus simple et de plus logique que ce qui avait été connu ou exécuté antérieurement.

L'esprit humain est essentiellement inventif et pro-

508 r.ONCLusiON.

gressif ; il se porte naturellement en avant. En vertu de sa nature propre, de la loi fondamentale de son exercice, il passe spontanément d'une manifestation de son activité, sentiment, pensée, action, à une autre manifestation qui est la conséquence logique de la première ; ce développement se poursuit aussi longtemps qu'il n'est arrêté par aucune force antagoniste. Nous sommes bien loin, comme on le voit, d'adopter l'opinion des sensualistes et des positivistes sur l'origine de nos idées. « Toutes nos connaissances, disent-ils, viennent des sens. » Nous en devons la meilleure partie, disons-nous, à l'imagination. Ils répètent cette phrase de Bacon : « Homo, naturœ minister et inter'pres, tantum facit et inteUigit quantum de naturœ ordine re vel mente observaverit (1). » Ils soutiennent que toutes nos découvertes sont dues à l'observation et à l'expérimentation; ils recommandent aux savants de consacrer tous leurs eiforts à étudier les faits, à s'y renfermer, à se défier de la tendance qui les porte à faire des hypothèses. Ils ont grand tort, à notre avis. Ceux qui remarquent de nouveaux faits ou donnent une description plus exacte d'un objet imparfaitement connu contribuent sans doute aux progrès de la science ; ils rendent possible une découverte qui ne l'était pas précédemment, mais ils sont incapables de la faire. L'observation et l'expérimentation sont indispensables, mais non suffisantes :

(I) Bacon, Nov. Org. LApli. 1,

le rôle de la première est d'éveiller notre curiosité , d'appeler notre attention, de stimuler notre imagination; le rôle de la seconde, de contrôler l'hypothèse explicative que nous avons conçue : mais la découverte est due à l'énergie, à la spontanéité de notre intelligence, qui devine comment les choses doivent être avant que nous ayons pu constater comment elles sont réellement ; notre esprit ne peut avancer et découvrir la vérité que s'il parvient à s'affranchir, pour un temps plus ou moins long, de l'influence des objets extérieurs et de l'action qu'ils exercent sur nos sens.

Leibnitz a donc raison de dire : nos connaissances ne doivent pas être attribuées uniquement aux sens , mais aussi à l'activité spontanée de notre esprit : Niliil est i)i intellectu quod non fuerit prius in sensu, 7iisi ipse intellectus. C'est cette énergie propre de notre inteUigence qui fait notre grandeur, et la loi de son développement nous est manifestée par les caractères de ses produits.

Il résiûte de là que c'est un devoir impérieux pour nous de cultiver et de fortifier notre imagination; pour cela il faut d'abord apporter tous nos soins à nous affranchir des influences que nous avons énumérées et qui nous empêchent de découvrir le vrai , le beau et le bien. Sans doute la force d'âme qui rend l'homme capable de lutter victorieusement contre les forces extérieures et de suivre le progrès logique de sa propre pensée est très inégalement répartie : très développée chez quelques-uns, que nous appelons les hommes de génie , elle se manifeste à peine chez la

plus grand nombre. Cependant, comme cette activité est le fond et l'essence même de notre intelligence, il est peu vraisemblable qu'aucun homme en soit complètement dénué. La différence entre les individus tient peut-être moins à une inégalité originelle qu'aux circonstances dans lesquelles ils se sont trouvés et au soin plus ou moins grand qu'ils ont pris d'exercer leur imagination.

Travaillons donc à triompher de la paresse , de la vanité et de l'égoïsme ; si nous y parvenons, et dans ce cas seulement , nous pouvons espérer qu'un jour viendra où nous nous écrierons à notre tour : <( Et moi aussi, je suis peintre! » Notre imagination, délivrée de toute entrave, prendra librement son essor et, s'exerçant d'après ses propres lois, nous fera faire des progrès dans l'art, dans la science ou dans la vertu.

Favoriser le développement de l'imagination, tel doit être notre but dans l'éducation des enfants. Rien de plus funeste que le système trop fréquemment apphqué qui consiste à leur faire prendre ce que nous appelons de bonnes habitudes, c'est-à-dire les nôtres, à leur enseigner le plus de choses possible , à en faire, autant que cela dépend de nous, des Pic de la Mirandole. C'est ce qu'ont reconnu tous ceux qui ont réfléchi sur le véritable objet de l'éducation, Platon dans l'antiquité, Rabelais, Montaigne, Nicole, RoUin, Rousseau dans les temps modernes, sans parler dos écrivains de notre siècle. Nous devons faire des hommes, c'est-à-dire des esprits originaux et des caractères indépendants. « Que faut-il, dit Rousseau, pour

» faire un homme? Beaucoup sans doute, c'est d'em- » pêcher que rien ne soit fait. » « La première édu- » cation, dit Williams, ne consiste pas à enseigner la » vérité et la vertu, mais à préserver le cœur du vice » et l'esprit de l'erreur. » Gela sans doute est indispensable, mais est loin de suffire. Il faut nous attacher tout d'abord à dégager les facultés naturelles, à dompter tout ce qui en empêche la manifestation, mais il faut aussi les éveiller elles-mêmes, en stimuler l'activité et les rendre capables d'un effort puissant et soutenu (1).

M. de Bonald a défini l'homme une inteUigence servie par des organes. Cette définition célèbre ne nous paraît pas satisfaisante : elle ne nous donne en effet une idée exacte ni de notre nature ni de notre condition. L'homme en effet est inteUigent parce qu'il est libre et le degré d'activité qu'il possède est la mesure de son intelligence. D'autre part les organes ne sont pas toujours les instruments dociles de l'âme: ils se retournent souvent contre elle et la réduisent à l'impuissance. Nous définirions donc l'homme : une activité consciente, spontanée et libre, mais bornée ; cette activité se manifeste par trois sortes de phénomènes, les sentiments, les pensées et les déterminations ; elle est unie à un corps situé au miheu d'autres corps, c'est-à-dire qu'elle est en rapport avec un

(1) Il faut enseigner aux enfants le moins possible et leur faire découvrir par eux-mêmes le plus possible. H. Spencer , de l'Educa- Mon.

grand nombre d'autres forces ; une lutte s'engage : notre activité spirituelle peut être réduite en servitude par ses adversaires, mais elle peut leur tenir tête, les dompter et les plier à son usage : dès qu'elle parvient à s'en affranchir, elle continue de s'exercer en vertu de ses propres lois, c'est-à-dire en suivant un ordre logique , en passant d'une émotion , d'une pensée , d'une action à celle qui en est la conséquence naturelle et immédiate : c'est ainsi qu'elle se porte d'ellemême et par son énergie propre, si aucun obstacle ne l'arrête, à la conception et à la réalisation du beau, à la découverte du vrai et à l'accomplissement du bien.

vu ET LU

En Sorbonne, le 5 mars 1878, Par Je Doyen de la Facullé des Lettres de Paris. H. ^WALLON.

VU

El permis d'imprimer.

Le Vice-Recteur de CAcadémie de Paris, A. MOURIER.

Page 1