OBSERVATION PERSONNELLE
Vingt-sept ans. Santé excellente, jamais avant 1895 d'affection cutanée, ni intolérance de la peau pour les antiseptiques, y com pris l’iodoforme.
Nous nous souvenons parfaitement d’un pansement, fait par nous, sur un de nos amis; le sachet d’iodoforme tenu en main ne provoqua pas le plus léger érythème.
En août 1895, brûlure à l'acide azotique, de 3 millimètres carrés, près de l'oreille droite.
Application de poudre d’iodoforme, le tout recouvert d’un pansement phéniqué ouaté.
La région avoisinant la petite plaie, le pavillon de l'oreille sur-
MERE Rene
tout, sont, six heures après, le siège d'une sensation de chaleur, qui va sans cesse en augmentant. Tout le tégument impressionné par l’iodoforme est en effet d’un rouge vif et visiblement tuméfié.
Ces accidents ne peuvent être attribués à l’iode, élément constitutif de l’iodoforme; car des badigeonnages, faits sur nous-même avec de la teinture d’iode, demeurèrent stériles.
Croyant à une infection par un pansement malpropre, peut-être par de l’iodoforme ou de l’acide phénique impurs, nous nous procurons aussitôt ces antiseptiques et de l’ouate, à une source différente.
À peine en avons-nous fait l'application que la chaleur redouble et un prurit intense ne tarde pas à s’y ajouter. L’oreille particulièrement est dans un état qui commence à nous alarmer. Le gonfiement est tel qu’elle a triplé de volume; tout le pavillon est envahi de plaques framboisées qui se couvrent rapidement de vésicules, d'abord très petites, mais qui grossissent et atteignent vite le volume d'un grain de millet; les unes sont distinctes, d’autres confluentes, enfin d’autres groupes fusionnent entre eux en donnant lieu à de véritables bulles.
Leur contenu, un liquide très clair, est bientôt expulsé. Nous estimons au moins à 20, grammes la quantité qui s’en écoula daus les vingt-quatre heures que suivirent.
Travaillant à la lampe le soir, nous remarquâmes que la chaleur que nous ressentions de son voisinage exagéra fortement la cuisgon et le prurit.
Tout cela n’était pas de nature à nous encourager à renouveler le pansement déjà employé.
La suppression des antiseptiques, acide phénique et iodotorme fit brusquement circonscrire l'inflammation. Les accidents allèrent en s’amendant progressivement pendant une digaine de jours, au bout desquels, après desquamation furfuracée, les parties reprirent leur aspect normal.
En présence de faits si nouveaux pour nous et dont l’origine ne pouvait être rattachée à une infection quelconque, l’idée surgit à notre esprit que la cause pouvait bien s’en trouver dans une into-
lérance de notre épiderme pour l’une des substances employées dans le pansement.
Afin de nous assurer de la réalité de cette hypothèse, nous instituâmes l'expérience suivante : une main fut imprégnée d'acide phénique, l’autre saupoudrée d'iodoforme. Le résultat en fut appréciable au bout de six heures ; nul du côté de l’antiseptique liquide, il se manifesta à l’autre main, sur la face dorsale, les 2spaces interdigitaux, les parties latérales des doigts, en un mot à peu près exclusivement du côté de l'extension, par des symptômes d’irritation identiques à ceux offerts par l'oreille. Mais les démangeaisons furent bien plus vives, elles s’exaspérèrent la nuit par la
chaleur du lit, à tel point que, dans le but de les calmer, nous,
fimes l'essai de badigeonnages de cocaïne progressivement élevés jusqu’à 5 pour 100.
Nous n’en retirâmes aucun soulagement,
Aux démangeaisons et à la rougeur succédèrent du gonflement, des vésicules et des bulles, exactement dans le même ordre, et en tout semblables à ceux observés du côté de l'oreille.
Les suites, d’ailleurs, en furent identiques. Cependant, la desquamation, au lieu de présenter une exfoliation farineuse, furfuracée, se fit aux mains, par larges plaques, on eût dit une desquamation en doigt de gant de la scarlatine.
Depuis cette époque (août 1895), notre intolérance pour le contact de l’iodoforme s’est conservée assez sensible.
I1 nous suffit même d'entrer dans une salle d'opérations, au moment où on manie cette substance en poudre pour que, environ six heures après, nous ressentions les phénomènes décrits plus haut : chaleur, cuisson, démangeaisons, etc., toujours aux mêmes régions, pavillon de l’oreille, nez, partie inférieure des joues, région dorsale de la main et espaces interdigitaux.
C’est vainement que, peu de temps après le contact d’iodoforme nous avons toujours procédé à des lavages prolongés à l’eau très chaude, au savon, à la brosse.
L’éther, l'alcool, la benzine se sont montrés aussi inefficaces ; cette dernière nous a même paru causer le retour des accidents
près de disparaître.