OBSERVATION X VI
Ablation d'un lipome de l'épaule gauche, suture des bords de la plaie avec drainage, pansement à la gaze iodoformée. — Exanthème aigu avec larges phlyctènes de l'épaule et du bras correspondant.
M. T..., conseiller à la Cour d’appel de L..., âgé de quarantedeux ans, est opéré, le 21 septembre 1895, par M. le professeur Poncet, d’un lipome de l'épaule. La plaie et son pourtour sont lavés à l’eau bouillie. Comme pansement, application de gaze iodoformée sur la plaie, puis coton stérilisé. Environ vingt-quatre heures après, le malade se plaignit d’une sensation de cuisson au pourtour de la plaie. Dans la nuit suivante, il ne dormit pas, la température rectale atteignit 39 degrés.
M. Poncet changea le pansement, il ne constata aucun signe de rétention; la plaie était restée aseptique.
Les malaises locaux, la fièvre, étaient le fait d'un exanthème de caractère érysipélateux. Il s'agissait bien d’une éruption de cause externe, produite par la gaze iodoformée ; quelques jours après, en effet, elle avait complètement disparu sous l'influence d’un pansement avec la poudre d'amidon.
Dès le surlendemain, du reste, la température devenait normale.
Nous avons appris que M. le D' Mondan, chef du laboratoire de M. le professeur Ollier, présentait de l’intolérance cutanée pour l’iodoforme. Voici son observation telle qu’il a bien voulu la rédiger à notre intention.
OBsERYATION X VII
J'ai actuellement quarante-trois ans, je me porte bien, et jusqu’en 1885, je n’ai jamais eu d'affection cutanée, ni aucune sus-
ceptibilité spéciale de la peau. en face des agents antiseptiques. J'ai passé mes premières années d'étude en entier dans l’amphithéâtre ; c'était à Lyon, du moins, et dans l’ancienne école, le seul endroit où, en dehors de l’hôpital, on travaillât; trois ans environ j'y ai vécu tous les jours de 11 heures à 5 heures; ensuite dans les fonctions d’aide d'anatomie, puis de prosecteur, j'y ai passé de bien longues heures et, jamais, sauf en 1874, je n’ai eu d'accidents d’amphithéâtre. À cette époque, entrant inopinément dans ce qui servait de salle d’autopsie à l'hôpital de la Groix-Rousse, un beau matin de juillet, j'effarouchai un essaim de mouches dont une me piqua sur le dos de la main gauche. Sans réaction générale, j'eus un assez joli phlegmon de la main, qui fut ouvert par M. Daniel Mollière, et traité par des cataplasmes de farine de lin, et qui guérit tout seul.
J'ai assisté à la naissance de l’antisepsie dans les services huspitaliers; manié larga manu l'acide phénique qui, en solutions trop concentrées, me causait un peu de brûlure superficielle, traduite au bout de quelques heures par des picotements, et quelques jours après par de la desquamation, sans grande douleur, sans réaction générale, uniquement limitée aux points touchés. J'ai manié l’acide salicylique qui me faisait éternuer, le sublimé, et enfin l’iodoforme, Je me rappelle la facon dont il était employé, comme si c'était hier, et je pourrais citer dans le service de M. Ollier, tel adulte, il s’appelait Ranc d’après l'observation, qui, réséqué de la hanche par le procédé dit de la tabatière, reçut dans son énorme plaie une quantité d’iodoforme vraiment colossale ; l'observation porte 250 grammes : supprimez-en la moitié pour faire la part de l’exagération du croque-notes, il en reste toujours une énorme quantité, bien différente de ce qu’on emploie aujourd’hui. J'ajoute qu’il arrivait souvent à cette époque où les minutieuses précautions actuelles n'étaient pas prises, qu’on usait tout simplement de ses doigts, qu’on prenait une bonne pincée de la poudre, dont on saupoudrait la plaie, les pièces de pansement,ete., en un mot, qu'on redoutait peu l’agent pour ses doigts, et les doigts pour la plaie,
Enfin j'ai, comme tous mes collègues à cette époque, manié sans
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précaution l’iodoforme à pleines mains. Jamais, entendez bien, jamais je n’en ai éprouvé le plus petit'inconvénient. Enfin, chose plus concluante encore, en 1882 M. Ollier a bien voulu me débarrasser d’un tubercule anatomique, plus large qu’une pièce de 1 franc, qui s’était implanté à la face dorsale de la main gauche. Il résulta de cette opération, faite sous la cloche de Paul Bert de M. le D' Martin, une plaie presque large comme une pièce de 2 francs, qui fut antiseptiquement traitée et pansée à l’iodoforme, De cet agent, je n’éprouvai que les bons effets antiseptiques et anesthésiants.
Voilà donc, ce me semble, bien établi, ce fait que je ne présentai pas jusque-là, une susceptibilité spéciale à l’égard des antiseptiques, de l’iodoforme, des liquides cadavériques ou autres.
En 1885, j'eus à autopsier un malade, du service de M. Ollier, nommé Paccard, viell ostéomyélitique, qui était rentré cinq ou six jours avant avec des foyers de suppurations dans un genou.
Ii fut amputé de la cuisse, et mourut deux jours après, avec tous les signes d’une pyohémie caractérisée. Je fis l’autopsie et trouvais une péritonite purulente généralisée. Pendant cette opération, je me blessai sans doute à quelque pointe osseuse, et toujours à cette malheureuse main gauche, sur la face dorsale. Je ne m'en aperçus pas, ne pris aucune précaution spéciale, et c’est deux jours après qu'une démangeaison et de la rougeur me firent remarquer une petite tumeur qui devint très douloureuse, et prit l’aspect d’un anthrax, large comme une pièce de 2 francs.
On était trop à l’antisepsie, pour ne pas la traiter suivant les règles ; aussi je ne négligeai ni sublimé, ni iodoforme, Tout alla bien d’abord, je bourrai la plaie d’iodoforme; mais bientôt à la douleur cuisante de l’anthrax, s’ajoutèrent dans les espaces interdigitaux, de la démangeaison, de la rougeur, de petites bulles ; je grattai et continuai de plus belle à user du bienfaisant iodoforme, dont je n’avais aucune raison de me méfier.
Ce n’est qu’au bout de quatre ou cinq jours que des doutes me vinrent, et surtout quand je constatai que le mal s'étendait, gagnait la totalité des doigts, la moitié inférieure de l’avant-bras, et que lemembre droit, à un moindre degré toutefois, se prenait. Ce n’était
pas seulement de l’érythème, mais une éruption vésiculeuse, qui devint vite pustuleuse. Ces vésicules, bulles, arrivaient à se confondre, et j'ai eu de ces grands soulèvements épidermiques, occupant la moitié ou la totalité d’un ou de plusieurs doigts.
J'ai connu les nuits sans sommeil et, dans cette première poussée furieuse, j'ai eu de la fièvre assez intense. J'employai les bains tièdes, les poudres, les pommades adoucissantes ou légèrement astringentes, rien n’y fit. Toute la main gauche y passa, cependant que l’anthrax guérissait normalement. J'essayai la balnéation, j'essayai l’abstention de l'eau, je suivis les conseils empiriques de chacun. De toute cette thérapeutique je n’ai gardé qu’un souvenir très légèrement reconnaissant aux bains prolongés dans l’eau amidonnée. .
Toujours est-il que, pendant deux mois environ, je ne pus me servir d'aucune de mes mains.
Ma susceptibilité à l’égard de l’iodoforme était acquise et constituée. Je l’ai gardée depuis, et comme, au début, j'avais cru à une maladie accidentelle, je me remis à manier les objets de pansements, et fus repris d'accidents nouveaux. Je me rappelle qu’une nuit je m’éveillai vers 3 heures, en proie à un prurit tel qu’à force de me gratter je pris une syncope.
Un grand bain de deux heures eut seul raison de cette atroce douleur.
Je suis allé deux ans de suite à Uriage, mais sans résultat, A l'heure actuelle, je considère l’iodoforme comme cause unique de ces accidents,
Les nécessités professionnelles m'obligent à m'en servir, mais c’est toujours avec une extrême réserve et à l’aide d'instruments.
Quelles que soient les précautions prises, que j'en manie peu ou beaucoup, je ne manque pas de ressentir, cinq ou six heures après,
la démangeaison, et de voir apparaître ces affreuses petites bulles, qui toujours débutent par les espaces interdigitaux.
Je manie sans inconvénient le sublimé, l'acide phénique, borique, l’aristol, je peux faire des autopsies, tripoter des pièces anatomiques, je n’en souffre pas; c’est un résultat déjà. Mais que l’on ait pulvérisé de l'iodoforme, secoué un sachet de gaze rempli de
cette poudre, dans une pièce, si je n’ai pas la précaution de mettre mes mains dans mes poches, immanquablement jesuis repris.
Ma répugnanceest telle qu'en 1893, ayant subi une opération dans une région de désinfection très difficile, et ayant eu déjà deux frissons qui sentaient pas mal l'infection purulente, j'ai absolument résisté aux pressantes sollicitations de M. le D" Sabatier, mon chirurgien et ami, et de mon maître, M. le professeur Ollier qui, tous deux, voyaient dans l'iodoforme le moyen d’enrayer une infection menaçante.
C'est cette répulsion, bien justifiée, qui m'a empêché de provoquer une éruption, pour faire l'essai des moyens qui ont réussi entre vos mains, mais qu'à première occasion, malheureusement trop probable, je tenterai avec confiance.
Cette minutieuse observation de M. le D' Mondan nous est très précieuse. Il s’agit chez lui d’une susceptibilité exquise, mais acquise, vis-à-vis de l’iodoforme, et qui s’est toujours manifestée par des accidents exclusivement limités aux parties exposées au contact de cet agent chirurgical. |