De l'oeil
Il existe toujours dans le vaste domaine que gouverne le médecin praticien général quelque département plus ou moins négligé, suivant l'homme et sa position particulière. Mais de tous ces départements dans lesquels se subdivise l'ensemble des connaissances exigées du médecin, aucun n'a des limites aussi nettement tranchées, une ligne de démarcation plus accusée que le district de l'ophthalmologie.
Cet état de choses est également funeste au public d'abord, au médecin général en second lieu, enfin au spécialiste lui-même. L'oculistique a tout à gagner à ce que ses arrêts puissent être compris du grand nombre, et partant soient discutables. La science perd à n'avoir pour interprètes que des oracles.
Cette pensée nous a conduit à descendre un
vi AVANT-PROPOS.
degré encore dans l'œuvre de vulgarisation sérieuse que nous poursuivons depuis plusieurs années. Dans nos publications précédentes, nous avions eu pour objet de mettre les principes de l'ophthalmologie scientifique moderne à la portée du public de nos écoles. Nous nous proposons aujourd'hui de rendre le même office au praticien général auquel manquent, et les connaissances géométriques indispensables au maniement journalier de ces problèmes, et le temps requis pour les acquérir.
Il est nécessaire que le médecin des familles soit initié à ces questions de tous les jours. Le développement rapide des sociétés modernes assigne chaque jour un rôle plus important à l'instrument premier de nos relations avec le monde extérieur, à l'appareil de la vue; or, le premier organe du travail du civilisé, c'est l'œil appliqué aux objets rapprochés.
Une circonstance actuelle nous a porté à ne pas retarder plus longtemps une publication prête déjà depuis plus d'une année. C'est l'invitation adressée par M. le ministre de l'instruction publique aux hommes de bonne volonté, de préparer les élé-
AVANT-PROPOS. vu
ments d'une science pratique et familière de l'hygiène dans l'intérêt des classes auxquelles manque le savoir, mais non le désir d'apprendre.
Pour répondre à un objet semblable , Gh. Bell publia jadis en Angleterre un court, mais bien remarquable exposé de physiologie sous le titre simple et peu ambitieux {De la main ; the Hand) .
Notre cadre, à nous, occupera moins de surface encore ; mais c'est une surface , on le sait , qui suffirait à nourrir bien des volumes. Nous n'en tirerons que cent pages, à peine un chapitre de l'ouvrage général réclamé par l'honorable M. Duruy. Que chacun cependant en fasse autant dans sa ligne, et les vues du digne chef de l'enseignement public en France se trouveront promptement accomplies.
NOTIONS GENERALES^SXR L VPUXSU) L <TOl*LfrÉ L'ORGANE
L'œil est une chambre noire. — Du centre optique. — Des lignes de direction visuelle ; du centre de projection sensorielle. — De la nature du sens de la vue ; principe de l'extériorité. — Manifestation de cette propriété par les phosphènes. — Définition du mot : voir. — Comment on voit les objets droits, quoique les images rétiniennes soient renversées. — Du champ superficiel de la vision. — Siège de l'attention visuelle ; de l'axe optique. — De la faculté d'orientation. — Où est le foyer de l'œil lors du repos de l'organe. — Nécessité d'une modification dans l'œil pour la vision des objets rapprochés. . — De l'accommodation, ou adaptation de l'œil aux distances. — Siège et mécanisme de l'accommodation. — Du punctum proximum; étendue de l'accommodation. — De l'acuité de la vue ; du minimum vis .bile. — De la portée de la vue. — Des aberrations de courbure et de chromatisme.
§ 1. L'œil est une chambre noire. — On sait, depuis Kepler, que l'œil n'est, comme instrument
d'optique, que la chambre obscure de nos cabinets de physique.
Fig. 1.
L'art de la photographie a de nos jours tellement vulgarisé cet instrument, qu'il servira, mieux que toute exposition, à donner à chacun une idée nette du mécanisme de la vision.
Imaginez : 1° que dans la chambre noire des photographes, l'écran dépoli sur lequel se dessine l'image (et qui est généralement carré et plan) soit de forme hémisphérique et doué d'une sensibilité d'un ordre particulier (rétine) ; 2° que la lentille objective soit formée, comme celle des microscopes, de l'association de deux lentilles juxtaposées (doublets) (cor née associée au cristallin), et vous aurez une représentation exacte de l'œil au repos, c'est-à-dire de l'œil recevant sur sa rétine l'image nette des objets éloignés.
Représentation d'ailleurs tout à l'avantage de l'or-
gane vivant : la qualité de la lentille, la forme appropriée (hémisphérique) del'écran, font que, dans Pœil, tous les points de cet écran sont au foyer même de la lentille; sa surface entière est une surface focale. Aussi n'y observe-t-on point ces déformations si choquantes des images à leur périphérie dont aucune chambre obscure inorganique n'a encore été délivrée.
§ 2. Du centre optique. — De cette parfaite similitude des images avec les objets qui les dessinent, les géomètres ont conclu que, pour Pœil, comme pour toute chambre obscure, et mieux même que pour celle-ci, toutes les lignes droites que l'on pourrait mener, par la pensée, d'un point quelconque extérieur à son correspondant dans Pimage, se croiseraient en un même point.
Ce point a reçu le nom de centre optique.
§ 3. Des lignes de direction visuelle; du centre de projection sensorielle. — D'autre part, quand nous regardons un ensemble d'objets placés devant nous et que nous voulons atteindre Pun d'eux, soit immédiatement par le toucher, soit médiatement au moyen d'un projectile, notre conscience géométrique n'hésite pas; le but est exactement atteint,
Or, comme il n'y a entre ces objets et nous d'autre intermédiaire que la réaction de l'écran sensible (rétine) contre l'ébranlement local apporté par le pinceau de lumière, nous devons conclure que cette réaction sensorielle crée en nous l'idée de l'extériorité de l'objet excitant, et en même temps fait naître la notion de la ligne droite qui le joint au point correspondant de la rétine.
Une seconde conclusion de la même observation, c'est que toutes ces lignes droites de projection sensorielle ou de direction visuelle se croisent également en un même point, et que ce point n'est autre que le centre optique.
De la nature du sens de la vue.
§ h. Principe de l'extériorité. — 11 suit de là que la sensation spéciale, attribut de la rétine, n'est pas une sensation de tact, de toucher : c'est une sensation particulière, sui generïs, qui crée, dépose dans le sensorium Vidée, la notion de la situation extérieure de l'objet auquel elle est due [outness, Porterfield ; extériorité, Serres d'Alais), et de la direction déterminée de cet objet dans l'espace.
§ 5. Manifestation de la propriété d'extériorité par les phosphènes. — Pour nous représenter
ce genre d'activité spéciale, provoquons, en frottant légèrement avec le doigt un point de la région postérieure du globe oculaire, la manifestation du phénomène qui a reçu le nom de «phosp/iène » ; nous y reconnaîtrons deux éléments distincts : 1° la sensa-
Fh
La surface hémisphérique mbcan est anatomiquement constituée par une réunion de petits éléments cylindriques de 3 millièmes de millimètre d'épaisseur environ, formés de substance nerveuse, et dont la direction est celle môme de la perpendiculaire ou normale à leur surface commune. Telle est la couche la plus externe (membrane de Jacob) de la rétine; c'est celle qui reçoit l'image. Quand un bâtonnet, le point b, par exemple, est sollicité d'une manière quelconque (lumière ou contactphosphénien), il ne sent pas en 6, mais en B, quelque part sur la direction ob prolongée hors de l'œil, et exclusivement sur cette direction.
o est le centre optique et aussi (§§ 1 et 2) le point où se croisent toutes les lignes de direction visuelle. L'enveloppe blanche extérieure représen!e la sclérotique faisant suite à la cornée transparente. Le périmètre noirci, la choroïde et l'iris (uvée). Couche interne, la rétine, réduite (dans la figure) à la couche des bâtonnets.
tion commune du contact de notre doigt avec les enveloppes de l'œil ; 2° la sensation spéciale éprouvée par la rétine, à savoir : l'apparition d'un petit anneau lumineux, hors de l'œil et sur la direction prolongée de celui des diamètres de l'organe qui passe par le point excité (ligne de direction visuelle).
§ 6. Définition du mot voir. —Voir n'est donc autre chose que sentir les objets extérieurs là où ils sont.
La vue est une sorte de toucher médiat impliquant l'idée d'extériorité et de distance.
§ 7. Comment on voit les objets droits, quoique les images rétiniennes soient renversées. —
Puisque toutes les directions visuelles se croisent en un même point dans l'œil, que d'autre part, toutes ces directions correspondent à la situation exacte des objets ou de leurs différents points, il est clair qu'à une sensation exacte ou droite de la situation de ces objets doit correspondre un dessin renversé, une image rétinienne inverse.
Ce n'est donc point l'habitude, ni l'éducation, ni les enseignements du toucher immédiat, qui nous font, comme on l'a dit trop longtemps, voir droit au moyen d'images renversées. La faculté de voir droit est
une faculté innée ; son siège ou son organe est dans l'élément rétinien cylindrique et normal à la surface sensible qui a reçu le nom de bâtonnet, et dont le mode de sentir consiste à reporter ses sensations en dehors de nous et sur sa direction diamétrale. Quant au dessin qui est renversé, c'est la géométrie qui le renverse : mais ce n'est pas lui que le sensorium sent, c'est l'objet même; voir n'étant autre chose que sentir en dehors de soi, à distance.
L'observation des premiers actes de la vie de relation chez les jeunes animaux, l'observation du développement du sens visuel chez les aveugles-nés, après l'opération qui leur donne la vue, concourent également à établir de façon irrécusable:
Que la notion de la direction dans l'espace est un attribut primitif ou inné de la rétine ; que sans le secours de la vue, le toucher ne fournit que les plus imparfaites notions sur la forme des corps, leur position dans l'espace et leur distance relative.
§ 8. Vision en surface. — De même que tout l'ensemble de l'espace hémisphérique ouvert devant nous est dessiné sur la rétine d'un seul jet, et comme un tableau entier, de même la rétine sent ou voit ce tableau d'un seul coup. Ce tableau a reçu le nom de champ superficiel de la vision.
§ 9. Siège de l'attention visuelle; de l'axe optique. — Une région cependant, dans toute cette étendue, est seule très-nettement vue : c'est celle sur laquelle se porte l'attention; et elle correspond au pôle même de l'œil, point anatomiquement remarquable, connu sous le nom de macula lutea ou tache jaune, et particulièrement riche en cônes et autres éléments nerveux.
Toutes les fois que nous voulons avoir une perception parfaite d'un objet, nous devons donc tourner notre œil vers cet objet, c'est-à-dire le mettre en rapport par sa direction polaire avec cet objet. Cette direction polaire est désignée aussi sous le nom d'axe optique.
§10. De la faculté d'orientation. — Mais pour que ce mouvement puisse avoir lieu sans hésitation, sans tâtonnement, il faut que le sensorium puisse se guider, se diriger dans ce tableau et passer d'un objet à l'autre par le plus court chemin ou dans telle ou telle direction déterminée. Or il ne le peut qu'en" vertu de celte faculté dont jouit Fœil de voir tout ce tableau dans son entier, d'un seul coup, et sans laquelle il ne pourrait saisir les rapports de situation relative des objets. La faculté de s'orienter dérive donc précisément de la propriété qu'a la rétine de
saisir instantanément et simultanément toute l'étendue de l'espace (1).
§ 11. Où est le foyer de l'œil lors de l'état de repos de l'organe. — L'homme et un grand nombre d'animaux supérieurs ont la faculté de voir nettement à l'horizon. Dans cette condition, la vue exacte a lieu sans efforts et par l'effet de la seule puissance de réfraction, qui correspond à la structure même des milieux transparents de l'organe (réfraction statique ou passive).
Les rayons qui viennent frapper la cornée sont alors dans le parallélisme, et l'œil représente exactement la chambre noire au moment où l'écran se trouve au foyer même de l'objectif. C'est ce qu'on nomme l'œil emmétrope.
(1) Un œil réduit à la vision centrale est dans la plus grande perplexité pour se diriger ; il est dans le cas d'un astronome dont le télescope serait dépourvu de la lunette additionnelle nommée « le chercheur ». Pour découvrir un astre dans l'étendue de la sphère céleste, il faut pouvoir embrasser d'un seul coup toute la région du ciel où l'on sait qu'il se trouve, chose presque impossible au moyen du télescope dont le champ superficiel est extrêmement limité. On y arrive, au contraire aisément au moyen du chercheur qui possède un champ de vision beaucoup plus étendu, et dont l'axe est parallèle à celui du télescope auquel il est attaché.
§ 12. Nécessité d'une modification dans l'organe pour la vision des objets rapprochés.
— On sait que si un objet plus ou moins rapproché est mis en présence de l'objectif de la chambre noire, l'image de cet objet sur l'écran se montre confuse. Pour lui rendre la netteté, il faut éloigner l'écran proportionnellement au rapprochement de l'objet, ou bien, si on le préfère, remplacer le premier objectif par une seconde lentille plus forte, en laissant l'écran à sa place.
§ 13. De l'accommodation ou adaptation de
l'œil aux distances.— Quand l'homme voit nettement un objet rapproché, que s'est-il passé chez lui, la rétine s'est-elle éloignée de la lentille, comme l'écran du photographe, ou celle-ci a-t-elle éprouvé un changement qui en ait augmenté la force? L'observation et Fexpérience ont appris que c'était ce dernier parti qu'avait adopté la nature. Pour satisfaire aux nécessités de la vision rapprochée, la force réfringente de l'appareil lenticulaire de l'œil augmente proportionnellement au rapprochement de l'objet; l'écran (rétine) reste à sa place.
§ \h> Siège et mécanisme de l'accommodation. — Cette augmentation de réfringence porte
uniquement sur le cristallin dont les courbures (l'antérieure surtout) se voient accrues, lors de la vision rapprochée, par l'action d'un petit appareil musculaire situé dans l'intérieur de l'organe et formant une zone annulaire au-dessus et en dehors du cristallin.
Cet appareil porte le nom de muscle ciliaire, et la quantité de réfraction qu'il ajoute à Fétat statique de réfraction de l'organe, celui à? accommodation ou de réfraction dynamique.
§ 15. Du punctum proximum. Etendue de l'accommodation. — Le maximum de cette réfraction dynamique, ou accommodation, correspond au point le plus rapproché de la vision distincte {punctum proximum). Ce point, limite inférieure de la vision nette, est à peu près à la même distance pour tout œil régulier du même âge. Ce que l'on exprime en disant que l'étendue de l'accommodation ou la quantité de réfraction dynamique disponible est à peu près la même chez tous les sujets bien constitués de même âge.