DEUXIÈME CATÉGORIE
Sujets ayant la vue plus ou moins nette à distance, mais incapables de maintenir l'attention à courte distance.
Cas où la difficulté du maintien de la vision à courte distance dépend de chaque œil considéré isolément. Symptomatologie de l'asthénopie accommodative. — Signification de ces symptômes. Hyperopie. — Fréquence de l'hyperopie. Le médecin général doit être attentif à sa symptomatologie. — Chez les sujets âgés, l'hyperopie se manifeste par la presbyopie prématurée. — Physionomie de l'hyperope. — Hyperopie, complications. — Hyperopie, traitement et hygiène. — Cas où la vision à courte distance se maintient sans difficulté dès qu'on exclut un œil.
kl. Le sujet y voit suffisamment ou très-bien de loin, mais il ne peut maintenir qu'un temps limité sa vision nette à courte distance. — La
simple position de la question montre d'emblée que l'œil du sujetjouit, dans des circonstances données, d'un état de réfraction compatible avec la vision et de loin et de près ; faculté constante dans le premier cas, temporaire seulement dans le second.
Or, que veut dire ceci, que cette faculté de voir de près ne soit que temporaire ? Cela signifie évidemment que les puissances qui procurent la vision rapprochée ne peuvent se maintenir long-
temps en exercice. Or, quelles sont ces puissances ? L'accommodation d'abord, la faculté de converger en second lieu.
L'impuissance signalée dépendra donc de chaque œil considéré isolément, ou bien du système qui préside à leur convergence mutuelle.
Si le cas qui se présente appartient à ce second ordre de forces, il est clair qu'en excluant l'un des yeux de la vision (par un bandage ou un écran approprié), on soulagera le malade, qui deviendra apte aux occupations rapprochées; il arrivera même assez souvent que cette remarque ne lui aura point échappé, et il vous dira spontanément qu'il se sent moins fatigué, et peut continuer plus longtemps ses occupations en se bouchant un œil.
§ k3. Cas où la difficulté de maintenir la vision à courte distance dépend de chaque œil considéré isolément (a), Symptomatologie de l'asthénopie accommodative. — Le trouble fonctionnel dont nous nous occupons ici, l'impossibilité de soutenir les occupations rapprochées, pèse le plus souvent sur chaque œil séparément, et se présente d'une façon presque constante sous les formes que voici :
a L'œil a une apparence parfaitement normale,
ses mouvements sont réguliers, la convergence des axes optiques ne présente point de difficultés et l'acuité de la vision est très-satisfaisante. Néanmoins, dans toute occupation rapprochée comme lecture, écriture, couture, etc., et spécialement à la lumière artificielle ou dans un endroif mal éclairé, lesobjets* après peu de temps d'application, deviennent indistincts, troubles; une sensation de fatigue et de tension survient, siégeant surtout au-dessus des yeux et nécessitant une suspension du travail. La personne ainsi affectée ferme alors involontairement les yeux, ou se frotte le front et les paupières. Après un moment de repos, elle recouvre la faculté de voir distinctement, mais bientôt les mêmes phénomènes se reproduisent, et après un moindre intervalle que précédemment. Plus a duré le repos suspensif, plus longtemps peut durer la reprise du travail. Ainsi, après le repos du dimanche, le sujet commence la semaine nouvelle avec une nouvelle ardeur et une vigueur nouvelle suivies bientôt d'un nouveau désappointement. Si l'occupation ne porte que sur des objets distants, la faculté visuelle paraît normale et toute sensation pénible est éloignée. Si, au contraire, persistant dans son travail, on s'efforce de dominer le sentiment de gêne, les symptômes augmentent
Ixh DE L'OEIL.
graduellement. La tension, au-dessus des yeux, fait place aune douleur véritable, quelquefois une légère rougeur se montre, un flot de larmes s'écoule et tout devient brouillé ; le malade n'y voit plus devant lui, même à distance. Après un exercice trop soutenu, le malade finit par être obligé d'abandonner toute occupation assidue. Il est à remarquer que la douleur dans les yeux eux-mêmes, quelle que soit la durée de l'application, est de rare occurrence.» (Donders.)
§ kh. Signification de ces symptômes. — Or,
un état semblable, tout cet ensemble de symptômes, toutes les conséquences secondaires qui les suivent après un certain temps (et dont il sera question ciaprès), l'expérience de tous les jours nous apprend qu'ils disparaissent comme par enchantement devant l'emploi du verre convexe approprié, dans les occupations rapprochées.
D'autre part, si, au moyen d'une goutte d'atropine, on paralyse l'accommodation chez le sujet qui présente ces symptômes, on reconnaît alors qu'il ne jouit plus de la vision nette à distance et que, pour la lui rendre, il est indispensable de placer devant ses yeux un verre convexe plus ou moins fort,
Cet état, désigné autrefois sous le nom cYhyperpresbyopie, porte dans la science moderne celui à'Ayperopie ou à' hypermétropie (1).
(1) L'œil type (emmétrope) (fig. h) est, avons-nous dit (§ 11),
Fig. k. — Œil emmétrope.
celui qui, lors de l'absence de tout travail accommodatif, a sa rétine au foyer exact des rayons parallèles. Or, si la majorité des yeux
Fig. 5. — Œil hyperope.
répond à cette condition, on en rencontre toutefois un bien grand nombre dont la rétine se trouve, par la construction même de l'organe, placée en avant de ce foyer (hyperopes, fig. 5), ou, au
Si l'œil hyperope, paralysé dans son accommodation, ne peut plus y voir à distance que par le secours d'un verre convexe, on doit donc conclure que dans son état habituel, il emploie, pour y voir net au loin, tout ou partie de son accommodation. A raison de cette circonstance, tant qu'il est jeune, qu'il a de l'accommodation à son service, son infirmité ne se décèle généralement point dans la vision à distance.
contraire, en arrière de lui {myopes, fig. 6) ; et toujours, cela est bien entendu, pendant le repos de l'accommodation.
Fig. 6. — Œil myope.
Les premiers sont trop courts pour la longueur focale de l'appareil ; les seconds trop longs. On peut dire encore que ceux dont la rétine est en avant du foyer ont trop peu de pouvoir réfringent pour leur longueur, et que les autres en ont trop.
Anatomiquement, il a été reconnu que chez les hypermétropes ou hyperopes, l'œil était effectivement trop court, l'appareil lenticulaire (cornée et cristallin) étant régulier. Inversement, chez les myopes, l'œil est trop long d'une manière absolue, la force réfringente étant normale.
Mais pour peu qu'elle soit marquée ou que le sujet soit astreint à un travail appliqué, l'anomalie se révèle plus ou moins tôt lors des applications rapprochées. L'étendue du pouvoir accommodatif est sensiblement le même chez tous les sujets du même âge en santé; si donc l'hyperope est obligé d'emprunter, pour la vision distante, une partie de cette faculté, la quantité empruntée lui manquera dans la vision de près. Aussi, après un certain temps de tension, cette force, anormalement employée, se trouve-t-elle surmenée, et l'effet produit par le verre convexe dans les occupations de près, est-il aussi immédiat que frappant. Apportant une réfraction toute faite, il soulage instantanément l'accommodation épuisée.
§ 45. Fréquence de Fhyperopie.— Le médecin général doit être attentif à sa symptomatologie. — Le tableau symptomatologique de l'astliénopie accommodatrice doit être présent à l'esprit du praticien général; cette affection est une des plus fréquentes que fournisse l'étude des maladies oculaires; dans les statistiques des cliniques spéciales, elle figure, au plus loin, au cinquième ou sixième rang dans la liste numérique générale.
Le médecin doit être mis en garde contre une apparence décevante; il arrive parfois, soit par
l'effet du spasme de cette accommodation constamment tendue, soit par le fait d'une véritable amblyopie consécutive, que l'hyperope se présente avec les apparences de l'état opposé, sous l'aspect de la myopie, apparences dues à deux ordres de causes. Dans une hyperopie élevée, les longs efforts accommodatifs, en congestionnant les membranes profondes, amènent souvent un certain degré d'amblyopie. Or l'amblyope ne cherche plus les images nettes; ce qu'il demande, ce sont de grandes images; et les grandes images ne s'obtiennent que par un grand rapprochement des objets, pendant lequel les dessins rétiniens grandissent bien plus rapidement que les cercles de diffusion.
D'autre part, une convergence forcée des axes optiques (généralement plus facile dans l'hyperopie que dans tout autre état de réfraction), vient en aide à l'accommodation, et tend, en outre, à rétrécir la pupille. Il n'est donc pas très-rare de voir des hypermétropes se rapprocher des petits objets à la manière des myopes. Comme, d'ailleurs, l'amblyopie dont est atteinte cette classe de malades porte aussi bien sur la vision à distance, il se comprend aisément que l'on ait si longtemps confondu l'hyperopie avec l'état opposé d'anomalie.
Cette manifestation cependant est exceptionnelle;
et c'est sous la forme de Tasthénopie accommodalive que s'offre communément à l'observateur l'hypermétropie élevée ou moyenne. C'est à peu près la règle chez les sujets jeunes adonnés aux travaux délicats, comme on le voit dans les collèges et dans tant de professions industrielles des villes : compositeurs, dessinateurs, graveurs, tailleurs, couturières, piqueuses de bottines, etc.
§ 46. Chez les sujets âgés, l'hyperopie se manifeste par la presbyopie prématurée. —
A un âge plus avancé, vers trente à trente-cinq ans, et s'il n'y a pas eu grand excès de travail, la manifestation de l'hyperopie prend un autre caractère; ce caractère est celui de la presbytie prématurée (§ 40). Le malade accuse, de trente à quarante ans, les troubles visuels que l'œil normal ne présente physiologiquement qu'entre quarante et cinquante ans.
§ 47. Physionomie de Phyperope. — L'œil hyperope se reconnaît souvent à simple vue au caractère de brièveté du globe ; la cornée fait saillie sur la sclérotique dont l'équateur élargi est séparé d'elle par une sorte de sillon : on peut dire que, comme le globe terrestre, un œil fortement hyperope est aplati vers ses pôles et renflé dans son équateur (voyez la fig. 5, page 43).
L'hyperopie est, à un haut degré, un état héréditaire; quoiqu'il puisse, il est bien entendu, être tout à fait individuel.
Cet état de l'œil se complique très-fréquemment de strabisme convergent, confirmé ou intermittent ; dans une même famille riche en hyperopes, le strabisme convergent n'est pas moins fréquent.
§ h8. Hyperopie, complications.— L'asthénopie
accommodative, si elle n'est pas opportunément secourue par les verres appropriés, ne tarde pas à se compliquer de nombre de petites perturbations secondaires. La première en date est généralement une congestion habituelle des membranes profondes que suit tôt ou tard une altération de nutrition des milieux transparents. De ces membranes c'est la rétine qui paraît la plus atteinte, et souvent sa sensibilité en souffre i présentant, soit de l'hyperesthésie, soit une atténuation dans son mode de réagir. Une certaine diminution de l'acuité est la conséquence ordinaire de la prolongation de cet état anormal.
Joignons à ce tableau la congestion habituelle des annexes de l'œil, amenant à sa suite des blépharites, des conjonctivites fréquentes, du larmoiement, quelquefois des ena»eg^QBt^du sac lacrymal, et nous
aurons une idée des conséquences inévitables d'une asthénopie par déficit de la réfraction.
§ 49. Hyperopie; traitement et hygiène. — A cet
état d'origine géométrique peut-il être adressé plus puissant remède que celui qui le neutralise dans sa cause, à savoir : la compensation optique du déficit de la réfraction, et que, par un réel bonheur pour l'humanité, procure la lunette convexe!
Maintenant, qu'en regard de ce simple moyen on veuille bien placer le tableau des méthodes vagues, sans indication ni précise, ni surtout fondée, interminables dans leur administration, inutiles de plus et en outre cruelles, que la chirurgie ancienne opposait sans discernement à l'asthénopie. Elle est près de nous l'époque où l'on n'avait, contre les troubles que nous venons de passer en revue, d'autres essais à tenter (et avec quel succès!) que les sangsues, les purgatifs répétés, les ventouses sèches et scarifiées, les vésicatoires, lesmoxas, enfin, dernière ressource, le séton à la nuque! Cette échelle parcourue, le malade était définitivement classé parmi les amblyopies incurables !
Mais arrêtons-nous; l'expérience n'est plus à faire, et les miliers d'asthénopes soulagés, guéris chaque année par la seule indication du verre cor-
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recteur de leur hyperopie, ne laissent plus désormais place à la moindre objection. Qu'on tente donc de faire abandonner leurs lunettes aux malheureux ouvriers qu'elles ont arrachés au désespoir et rendus à leur profession, c'est-à-dire à la vie !
Le préjugé régnant à l'endroit des lunettes se rencontre parfois sous une forme assez curieuse. « Mais en prenant ainsi dès aujourd'hui un verre d'un numéro aussi élevé (il s'agit par exemple du n° 12 pour un homme de cinquante-cinq ans), ne dois-je pas craindre, docteur, nous dit-on souvent, d'arriver plus ou moins vite, par les progrès de l'âge, à n'en plus trouver d'assez forts?
La réponse à cette appréhension est facile. Une hypermétropie totale de 1/4, c'est-à-dire, réclamant, après paralysie de l'accommodation, une lentille de quatre pouces pour la vision nette à l'horizon, est assurément une hypermétropie élevée. Elle correspond, à soixante-quinze ans, à un œil opéré de cataracte. Eh bien, un tel œil n'aura besoin pour l'horizon, de ce verre de quatre pouces, qu'à l'âge de soixante-dix ou soixante-quinze ans. Or si à cet âge on voulait lire à quatre pouces de distance, comme le ferait, à la rigueur, un œil de vingt-deux ans, il suffirait d'ajouter au premier verre une seconde lentille de quatre pouces, ce qui reviendrait à un verre
de deux pouces, verre qui se trouve dans toutes les boîtes. Mais cette addition serait-elle même nécessaire? Un homme de cet âge, et même de tout âge, ne doit pas fixer longtemps son attention audessous de huit pouces, et pour cette distance il suffirait d'ajouter une lentille de huit pouces à la première, ce qui donnerait en définitive 2" 2/3 et, en l'éloignant d'un demi-pouce de l'œil, un verre de 3" seulement.
§ 50. Cas où la vision à courte distance se maintient sans difficulté dès qu'on exclut un
œil (b). — Cette circonstance, bien établie, fait connaître que la difficulté dont se plaint le sujet de ne pouvoir s'occuper un certain temps de près tient à la résistance que rencontre la convergence des deux axes optiques sur un point rapproché. Cette résistance provient de la prépondérance d'action des muscles abducteurs sur les adducteurs et a reçu le nom & insuffisance des droits internes. Ce défaut d'harmonie peut se rencontrer chez l'emmétrope et même encore, quoique bien plus rarement, chez l'hyperope. Cependant, comme elle est l'apanage très-fréquent de la myopie, nous l'étudierons parmi les suites ou les complications de cette dernière maladie (57),