DES SUJETS QUI NE VOIENT NETTEMENT QU'A COURTE DISTANCE
De la myopie. Ce que c'est. — Caractéristique de la myopie. — Caractères de la vision rapprochée chez le myope. — Physionomie de l'œil myope. — Myopie progressive. Symptomatologie. — Son mécanisme. — Asthénopie musculaire ou par insuffisance des forces de la convergence. — Mécanisme du strabisme divergent. Symptomatologie de la myopie. — Hygiène du myope, — Le myope a-t-il besoin de verres différents pour la vision à distance et la vision rapprochée. — Influence du progrès de l'âge sur la myopie. — La myopie est un produit de la civilisation. — Influence que doivent avoir ces considérations sur l'éducation de la jeunesse. — Complications secondaires de la myopie. — Myopie apparente due aux spasmes de l'accommodation.
§ 51. Myopie. Ce que c'est que la myopie.— On
a vu (§ Uh en note) ce qu'il fallait entendre par œil myope : un œil trop long pour son système réfringent, un œil dont le foyer principal tombe en avant de la rétine, dans le corps vitré.
Cet état de l'œil qui correspond à un excès de la réfraction de l'appareil dioptrique relativement à la distance qui le sépare de la rétine, n'est point, comme on l'a cru longtemps, la conséquence d'un excès
absolu de la réfraction : en un mot, contrairement à l'opinion ancienne , cornée et cristallin y ont les mêmes courbures que dans l'œil normal.
C'est le globe lui-même qui est trop long pour Fappareil de la réfraction (on l'a vu mesurer presque jusqu'à un tiers de la longueur totale de l'œil sain, en sus de cette longueur elle-même. Voy fig. 6, p. &6.)
Cet allongement du globe, cause prochaine de la myopie, reconnaît lui-même pour origine une altération anatomique caractérisée par une ectasie des membranes profondes, suite de leur atrophie ou absorption progressives.
§ 52. Caractéristique de la myopie.— La myopie est d'un diagnostic facile : vision nulle ou confuse de loin, immédiatement et extrêmement améliorée par l'approche d'un verre concave approprié.
§ 53. Caractères de la vision rapprochée chez le myope. — Mais s'il y voit mal de loin, le myope, au contraire, voit très-bien de près; mieux, en apparence, que tout autre œil. Son punctum proximum s'est en effet rapproché de lui en même temps que le punctum remotum ; n'a-t-il pas la même étendue d'accommodation que tout autre œil du même âge ? Pouvant ainsi rapprocher notablement de ses yeux
les objets menus et délicats, il se procure de ces petits objets des images beaucoup plus grandes que ne le peut l'œil moyen, et, parla, avec une acuité réellement moindre de la vision, il semble jouir d'une faculté visuelle supérieure. Ajoutons que, eu égard à la condition habituelle de sa pupille, naturellement beaucoup plus dilatée que celle de l'œil moyen, il réclame moins de lumière dans la vision de près. Toutes circonstances qui ont concouru à fonder ce préjugé regrettable « que l'œil myope était un bon œil ».
L'allongement, graduel dans la myopie progressive, du globe oculaire repose sur la distension et le ramollissement de ses enveloppes qu'entraîne la choroïdite séreuse, compagne presque inévitable d'une myopie tant soit peu prononcée. Aussi n'y a-t-il rien dans l'hygiène oculaire de plus digne de la préoccupation du médecin de la famille, que la surveillance d'une myopie. Abandonné à lui-même, soumis à la continuité d'action des causes qui ont décidé de sa forme, l'œil trop long a pour perspective fatale, soit la myopie progressive, soit l'asthénopie musculaire. L'œil myope ne devient un œil à peu près normal que lorsque le processus de l'atrophie et la distension des membranes profondes sont arrivés h un état stationnaire, Toute l 'attention du
médecin doit donc être portée sur les conditions propres à entraver cette marche progressive.
Arrêtons-nous donc un peu sur ce sujet si intéressant pour tous les travailleurs.
§ 5lx. Aspect de l'œil myope. — L'œil du myope porte le plus souvent avec lui des signes apparents propres à le faire distinguer ; il est relativement volumineux, dur sous la pression : La cornée (sans être pour cela plus courbe que dans l'œil régulier) se continue sans saillie avec la courbure même de la sclérotique; le globe est donc pointu en avant; il forme l'extrémité antérieure d'un ovoïde à grand axe antéro-postérieur.
Le myope lui-même a une allure qui lui est propre; voyant fort confusément à distance, il ne se donne pas la peine inutile de chercher à distinguer les traits ou la physionomie des personnes qui feront partie du même cercle. Enfin, quand il veut voir avec un peu plus de netteté, il cligne (d'où son nom de myope: piucjv, cligner), c'est-à-dire rapproche instinctivement les paupières. Cette pratique a pour effet de diminuer dans un sens les cercles de diffusion, à la manière de la fente horizontale de la lunette sténopéique.
§ 55. Myopie progressive. — Symptomatologie. — Passons maintenant à la symptomatologie de la myopie progressive.
Un sujet atteint de myopie progressive se reconnaît à des phases plus ou moins accusées et plus ou moins fréquemment renouvelées d'irritation congestive du côté des yeux ; si la rétine, la choroïde, deviennent le siège d'altérations que l'oplithalmoscope révèle seul de façon irrécusable, les annexes de l'œil et les sensations subjectives du malade témoignent auprès de lui et du médecin des altérations internes. Le malade sent de la chaleur locale, il a les yeux souvent rouges, collés le matin; il sent des lourdeurs congestives vers les orbites, de la plénitude ; son œil .lui semble trop gros pour l'orbite. Mais ce qui le frappe le plus et le tourmente souvent, c'est la présence, habituelle chez lui, des mouches volantes (§ 80).
Ces images entop tiques présentent tous les caractères et tous les degrés ; et s'il n'y a assurément point lieu de se préoccuper des petits spectres perlés, phénomènes presque physiologiques, il est certain cependant que le nombre et la teinte obscure des corps flottants de l'hyaloïde doivent être pris en considération.
Quand ces corps deviennent volumineux, quand
ils exécutent, à chaque mouvement des yeux, de grands déplacements, l'intégrité du corps vitré est nécessairement compromise.
Si maintenant les malades voient parfois apparaître des éclairs, des pluies d'étoiles ; si de jour en jour la lumière extérieure les fatigue davantage, sachez que ce sont là autant de signes de l'atrophie qui dévore la choroïde et met à nu le fond nacré de la sclérotique. Bientôt les images sont interrompues dans leur étendue ou leurs contours (scotomes); l'acuité périphérique de la vision diminue de plus en plus rapidement; le malade commence à ne plus pouvoir fixer avec un œil, et ce trouble fonctionnel s'étend plus ou moins tôt à tous les deux.
Parvenue à ce point, l'affection est tout à fait grave, le médecin ordinaire voit sa responsabilité engagée; des épanchementsdesang, des infiltrations séreuses, l'opacité du corps vitré, des décollements rétiniens, la cataracte, sont suspendus sur la tête de son client.
§ 56. Mécanisme de la myopie progressive.—
Mais sans arriver à cette période presque extrême, il est une autre complication de la myopie plus particulièrement intéressante en ce que son étude nous mène directement à l'établissement des lois hygiène ques propres à combattre l'affection elle-même*
L'analyse du mécanisme de la vision binoculaire nous apprend que si toutes les manifestations symptomatiques dont l'exposition précède sont à rapporter à l'allongement du globe, celui-ci reconnaît pour cause l'excès de la pression exercée sur le globe, dans l'acte de la convergence, par les muscles qui l'embrassent et gouvernent ses mouvements.
Dans l'état d'équilibre de l'œil normal lui-même, le simple mouvement de convergence mutuelle des axes optiques entraîne invinciblement une augmentation de la pression intra-oculaire. Or cette tension, qui est loin d'être insensible dans un globe sphérique et dans des conditions régulières, quand l'objet est rapproché à une distance inférieure à huit pouces, imaginez ce qu'elle doit être sous Faction de muscles distendus appliqués à un globe devenu ovoïde, engagé dans un infundibulum conique.
A mesure que le myope doit rapprocher les objets davantage, qu'il doit par conséquent amener ses axes optiques à un degré plus prononcé de convergence mutuelle, les forces nécessaires à produire cet effet doivent devenir plus grandes. Mais en même temps, et dans les mêmes proportions, la tension intérieure qui augmente accroît rallongement du globe ou la marche du staphylôme postérieur.
Dilemme inévitable ! La tendance de la maladie à nne marche plus rapide croît avec chaque degré de son développement.
§ 57. Asthénopie musculaire ou par insuffisance des forces de la convergence. — Les
conséquences de la lutte établie entre les forces motrices appliquées au globe oculaire et la tension réactionnelle du contenu du globe ont parfois une tout autre physionomie et présentent des caractères fort différents.
Dans le mécanisme que nous venons d'analyser, la réaction de l'enveloppe du globe, appuyée sur son contenu, contre l'excès de pression développé par les muscles dans l'acte de la convergence mutuelle, au lieu de céder graduellement devant cette pression, peut lutter avec avantage et tenir les muscles en échec. Dans cette lutte, en effet, les muscles distendus peuvent devenir et deviennent souvent inférieurs à l'objet qu'ils ont à remplir. Leur force propre tend alors à se montrer plus ou moins vite insuffisante. Or, qu'est-ce que cette insuffisance, sinon un état plus ou moins prochain de fatigue ou d'épuisement. Alors s'observe l'impossibilité de maintenir plus ou moins longtemps l'attention binoculaire fixée sur des objets rapprochés; au bout
GIRAUD-TEULON. Il
d'un temps variable, et relativement court, d'application, les malades accusent tout un ensemble de symptômes offrant avec ceux de l'asthénopie accommodative (§ 43) une certaine analogie.
Ainsi :
« La vue, nette au commencement du travail, devient bientôt plus ou moins pénible, puis impossible. Les yeux se voilent, se remplissent de larmes ; les malades ressentent de la gêne, de la douleur dans Forbite, particulièrement dans la région du grand angle de l'œil (quelquefois aux tempes) ; les lettres dansent, miroitent, paraissent instantanément doubles pour se fusionner immédiatement. Le malade éprouve le besoin d'éloigner de lui l'objet de son travail et se sent plus ou moins soulagé s'il ferme un œil en le couvrant de sa main. » (Voy. 50.)
§ 58. Mécanisme du strabisme divergent symptomatique de la myopie.— Cette exclusion d'un œil s'établit d'ailleurs très-souvent spontanément; la myopie de l'âge avancé, la myopie élevée de la jeunesse, présentent fréquemment ce symptôme : le strabisme divergent. Il ne faut voir là autre chose qu'un acte spontané, instinctif de la part de l'individu, qui se dérobe aux conséquences de l'insuffisance des muscles de la convergence
binoculaire, à l'asthénopie musculaire qui en est l'effet, par une déviation dans le sens de la divergence.
§ 59. Hygiène du myope. — Ces considérations suffisent à indiquer les principes généraux qui devront diriger la conduite du médecin hygiéniste. L'œil du myope est menacé dans deux directions : par la tension intra-oculaire , par l'insuffisance musculaire. Mais ces deux dangers n'ont qu'un seul et même point de départ : la convergence binoculaire, surtout si elle est exagérée. L'accommodation n'y a aucune part. Le myope a toujours à son service plus d'accommodation que les circonstances ne l'exigent. Ce qui le menace, c'est l'obligation de pointer binoculairement trop près. Tous les soins de ses conseils doivent avoir cet objet: procurer au myope la vision nette à la distance la plus grande possible; en général, de huit à douze pouces s'il se peut (de 22 à 33 centimètres).
Un autre motif, secondaire, il est vrai, relativement au premier, de tenir les objets à une certaine distance, est le danger que court le myope en se courbant vers son ouvrage, en penchant la tête en avant, de comprimer les vaisseaux efférents qui ramènent le sang de la tête ; la congestion choroï-
dienne trouvant dans cette entrave à la circulation un évident encouragement.
Or, le moyen d'éviter ce trop grand rapprochement des objets consiste exclusivement dans remploi des lunettes propres à donner aux rayons trop peu divergents (ou provenant de points trop distants eu égard au pouvoir réfringent propre de l'œil) le degré de divergence réclamé par cet état de réfraction. Ces verres, chacun le sait, sont les verres concaves. Leur détermination exacte exige d'ailleurs des calculs qui ne sauraient trouver leur place ici.
De l'analyse mécanique qui précède découle donc, contrairement aux habitudes et aux opinions communes, la conséquence suivante : à savoir que le myope est plus astreint encore à l'usage des verres négatifs dans la vision de près que dans la vision à distance.
A moins qu'il ne soit placé en vigie, en sentinelle, le myope peut, à la rigueur, se contenter pour l'éloignement d'une vue imparfaite. Sous ce rapport, il pourrait, à son choix, faire ou non usage des lunettes propres à neutraliser sa myopie. Mais, dans les applications de près, qui exigent la netteté des images, cette vue nette ne peut être obtenue que par un rapprochement dangereux des objets; et il ne peut se soustraire à cette nécessité que par
l'usage de verres concaves appropriés au degré de sa myopie et à la dislance à laquelle il convient qu'il maintienne les objets de son travail.
En résumé, chez le myope, les verres concaves ont un double objet : à distance, ils lui servent à voir avec netteté; de près, ils lui servent à voir, non mieux, mais de moins près.
§ 60. Le myope a-t-il besoin de deux sortes de verres. — Maintenant, il y a lieu de se demander s'il est nécessaire que le myope fasse usage de verres différents pour la vision de loin et pour la vision de près?
En se faisant une habitude constante de l'usage des verres neutralisants, le myope se met ainsi, autant du moins que le permettent les imperfections de nos moyens artificiels, dans les conditions de l'œil emmétrope ; et ce que nous dit la théorie, l'expérience le confirme. Donders a observé que les personnes qui, dès leur jeunesse, ont été pourvues de verres neutralisants, n'ont point eu à déplorer plus tard les conséquences de la myopie progressive. Leur myopie est demeurée stationnaire.
Mais à cette règle générale il y a deux exceptions
à opposer.
Premièrement, le malade est atteint d'une myopie
très-élevée et compliquée d'amblyopie. L'acuité très-réduite de la vue exige un grand rapprochement des objets, si l'on veut obtenir des images de grandeur suffisante. L'emploi du verre concave peut donc devenir contre-indiqué, car l'intervention d'un verre concave fort diminue assez notablement la grandeur des images (§ 116).
Et si, ce qui est le plus ordinaire, il existe en même temps un certain degré d'insuffisance dans la puissance de converger, le cas devient tout à fait délicat à résoudre, car il faut choisir entre l'exclusion d'un œil pour la vision de près et la ténotomie de l'un ou des deux droits externes. La conservation de la vue, dans un organe au moins, est quelquefois à ce prix.
Secondement, le myope n'est plus jeune; sa myopie est assez élevée (entre § et J, par exemple) ; un désaccord inévitable s'est établi entre l'accommodation de chaque œil et leur convergence mutuelle, et les nouveaux rapports sont devenus une seconde nature. Le verre propre à neutraliser la myopie, excellent pour la vue à distance, si on l'applique, sans transition, aux objets rapprochés, met en lumière la désharmonie survenue entre les deux forces synergiques qui concourent à la vision rapprochée.
Autrefois, avant l'essai des lunettes, le myope, dans le travail de près, ne mettait en œuvre qu'une très- faible partie de son pouvoir d'accommodation. Celle-ci était le plus possible relâchée eu égard au point de concours des axes optiques. Le rapport régulier s'était ainsi graduellement rompu. Tout d'un coup, on interpose un verre concave relativement fort; à un rapport donné des axes optiques correspond subitement une divergence inaccoutumée des rayons, et par suite la nécessité d'une accommodation adéquate. Ces rapports nouveaux, exacts si Toeil eût été régulier, pour le myope transformé par l'habitude, sont devenus des rapports anormaux, et l'organe ne saurait subitement les accepter. Il faut donc le préparer graduellement à cette reconstitution fonctionnelle. On y arrive en ne corrigeant à la fois qu'une portion de la différence, un tiers par exemple, puisqu'on sait que pour chaque convergence des axes optiques, on peut disposer d'un tiers environ de l'étendue totale de l'accommodation.
Mais dans toutes ces circonstances, le sujet ni ses conseils ne devront perdre de vue le point capital établi plus haut : à savoir, que ces verres, dans la vision de près, ne sont point donnés pour faire mieux voir, mais seulement pour faire voir de moins près . S'il profitait de ces lunettes pour rapprocher les
objets, loin de lui être utiles, ces instruments aggraveraient infailliblement son état.
En résumé, le but auquel on doit tendre est d'amener graduellement le myope aux conditions de la réfraction régulière, par l'emploi du verre exactement neutralisant à toutes les distances et pour toujours. On peut y réussir de très-bonne heure si le sujet est jeune; plus on s'y prend tard, plus il importera d'apporter de précautions pour atteindre ce but.
§ 61. Ce que devient la myopie avec les années.— Si la presbyopie n'est autre chose que l'insuffisance sénilede l'accommodation, la myopie peut et doit se compliquer de presbyopie aussi bien que les autres espèces de vues. Seulement le sujet peut n'avoir pas à en souffrir, ni même s'en apercevoir. Cela dépendra du degré de son anomalie.
Myopie élevée. — Ainsi le point de départ de la presbyopie étant fixé sur la distance de huit pouces, un myope dont le point éloigné esta huit pouces, après la perte totale de son accommodation, verra encore distinctement à huit pouces, mais il ne pourra voir nettement ni au delà, ni en deçà de cette distance. Si les nécessités de sa profession ne l'obligent pas à un travail excessivement délicat, il pourra donc
ignorer toujours l'existence de sa presbyopie : il sera presbyte sans le savoir.
Myopie faible. — Dans le cas d'une myopie peu élevée, il en est autrement. A partir d'un -^, le myope, comme l'emmétrope, pourra, mais trèstardivement, éprouver les effets de la perte de son pouvoir accommodateur. Alors il lui faudra un verre concave pour la vision à distance, et un verre convexe (faible) pour la lecture. Mais ce ne sera guère avant soixante ou soixante-dix ans et seulement dans le cas d'une myopie légère.
Les développements qui précèdent répondent à l'avance à la question si souvent posée : la vue du myope ne s'améliore-l-elle pas avec les années? Pour être fixé à cet égard, on n'a qu'à considérer que par le progrès des années l'acuité de la vision diminue chez tous les hommes; secondement, que le myope menacé ou attaqué par une altération progressive des membranes profondes de l'œil voit cette seconde cause ajouter encore aux effets de la diminution physiologique de l'acuité ; troisièmement enfin, que si la maladie des membranes profondes progresse, la myopie elle-même augmente proportionnellement.
Deux causes cependant doivent être mentionnées, et qui, sans transformer réellement la condition optique du myope, peuvent rendre avec les années
sa vue meilleure, et ont certainement donné lieu à ce préjugé général que la vue du myope s'améliore avec le temps.
La presbytie n'a été, dans les pages qui précèdent, envisagée par nous que dans son phénomène fondamental : le recul du punctum proximum. Nous avons supposé que pendant ce recul du punctum proximum, le punctum remotum demeurait parfaitement invariable. Exactement parlant, cette proposition serait une erreur; le punctum remotum ne s'ébranle en vérité que tard et ne se déplace que de peu ( ^ environ). Or cette quantité qui met l'œil régulier dans les conditions de l'hypermétropie (c'est l'hypermétropie acquise de Donders), diminue évidemment le degré de l'excès de réfraction chez le myope.
Ainsi un œil myope de -^ devient, à soixantequinze ans, un œil emmétrope; une myopie de /„ ou de dix pouces, est réduite à -^\ une myopie de seize pouces descend à ^, etc. En même temps le punctum proximum a marché à la rencontre du point éloigné et le sujet devient réellement presbyte. Ajoutez à cela l'action secondaire de la pupille qui se rétrécit physiologiquement avec les années. La grandeur des cercles de diffusion décroît ainsi simultanément avec le degré de la myopie ou de l'excès primitif de la réfraction. Sous tous ces rap-
ports, il esl incontestable que l'œil myope peut éprouver de la marche du temps des bénéfices trèspositifs, et à cet égard, le préjugé public avait bien certainement sa raison d'être. Nous maintenons cependant la caractéristique précédente de préjugé. L'amélioration dont nous venons d'exposer le mécanisme ne peut s'appliquer qu'à la myopie légère ou plutôt à la myopie parvenue au terme du développement morbide. Mais l'œil myope qui demeure soumis aux causes trop ordinaires de la myopie progressive, n'est pas appelé, bien loin de là, à bénéficier de ces effets de l'âge. L'atrophie des membranes profondes, qui gagne toujours du terrain, fait malheureusement plus que compenser le léger effet des années sur la position des limites du champ de la vision.
§ 62. La myopie est un produit de la civilisation. — Toutes les myopies sans cloute ne sont pas progressives; si le sujet myope se met de bonne heure dans des conditions favorables, s'il écarte avec soin toute cause propre à accroître la pression intraoculaire, c'est-à-dire à exiger la convergence plus ou moins prononcée des axes optiques, il peut avoir un espoir fondé de prévenir les progrès de la myopie. Mettez à la charrue, jetez dans les haubans d'un na-
vire un jeune myope sous les yeux duquel un livre ne se trouvera jamais, entre les mains duquel un instrument délicat n'aura jamais un rôle à remplir, la myopie, selon toute apparence, ne progressera pas, et si elle est légère ou d'un degré moyen, éprouvera les amendements énoncés plus haut.
Mais que le jeune myope en sortant du collège continue pendant de longues années, sans connaître, ni suivre par conséquent, les règles hygiéniques auxquelles il doit s'astreindre, les travaux qui exigent chez lui le rapprochement excessif des objets, alors, nous ne craignons pas de l'avancer, sa myopie est vouée à la progression continue et menacée de toutes les conséquences de la distension incessante des membranes oculaires (55). Et ce résultat, fort à redouter si le jeune sujet appartient à une famille dans laquelle la myopie soit héréditaire, devient inévitable s'il présente les symptômes de Y insuffisance des muscles droits internes, anomalie dans laquelle on doit reconnaître, ainsi que nous l'avons fait voir (1), le véïitable point de départ de la distension du globe.
La myopie repose donc sur une prédisposition héréditaire ou congénitale, mais les circonstance qui ladéveloppentsonttoutesunproduitdelacivilisation.
(1) Voir les Ann. d'oculistique, décembre 1866.
Les populations rurales, pastorales, les militaires enlevés aux champs, ne comptent qu'une très-faible proportion de myopes. Est-ce à dire pour cela que la vie des cités, la vie industrielle, les occupations de cabinet, la créent de toutes pièces avec des organes primitivement réguliers ? On pourrait le penser; cependant les statistiques ne se prêtent pas à cette opinion. L'application de la vue à courte distance développe infailliblement toute prédisposition à la myopie; mais il semble que pour donner lieu à une myopie bien marquée, il faut, au préalable, l'existence d'une prédisposition à la choroïdite. Les investigations ophthalmoscopiques faites sur de grands nombres permettent d'avancer celte proposition : que la myopie confirmée exige le concours de deux éléments: 1° prédisposition héréditaire ou congénitale, cause d'un excès de tension oculaire habituel ; 2° continuation pendant une ou plusieurs générations de l'action des causes développantes, à savoir, l'exercice de la vision sous des convergences trop grandes ou à des distances trop courtes.
La myopie serait donc le plus souvent une maladie de race dans laquelle se verraient perpétuées les conditions d'un excès relatif dans les occupations rapprochées.
Ces considérations, on le voit, sont du plus haut
intérêt pour l'avenir des jeunes générations, et appellent toute la sollicitude non-seulement des familles et de leur médecin, mais des conseils d'hygiène.
§ 63 . Influences que doivent avoir ces considérations sur l'éducation de la jeunesse. — Avant de livrer un enfant dont la vue est faible, «tendre » (1), disent les parents, aux règles inflexibles de la discipline monacho-militaire de nos établissement français d'instruction secondaire, il est plus qu'indiqué de soumettre les yeux de cet enfant à l'examen ophthalmoscopique. Si la choroïde est amincie, érodée déjà sur quelques points, si le disque papillaire porte déjà un petit croissant, l'avenir de l'œil est compromis. Les six ou huit années universitaires sont bien menaçantes pour l'intégrit ' ultérieure de l'organe. Cet avertissement donné aux familles et à leurs conseils n'est pas sans droit pour monter jusqu'aux pasteurs mêmes de ces jeunes troupeaux. Si l'hygiène alimentaire est devenue aujourd'hui, à l'endroit de nos enfants, Fobjet de préoccu-
(t) Chez ces enfants, l'examen ophthalmoscopique décèle un fond blanc rosé, une choroïde à peine pigmentée, à travers laquelle on voit la sclérotique: c'est déjà le début, le germe de la choroïdite atrophique ; on doit noter aussi chez ces sujets dés indices de l'insuffisance des muscles droits internes.
pations dont notre génération n'a pas été appelée à profiter, Fhygiène de la vue, nous n'en doutons pas, aura égalementson tour. Alors nous verrons les chefs d'établissements d'éducation consulter aussi à cet égard les prescriptions de la science. Alors on n'aura plus ce spectacle de malheureux enfants courbés dans des classes insuffisamment éclairées, sur des livres mal imprimés, en face de caractères microscopiques pendant plusieurs heures de suite. Les périodes de travail, fréquemment coupées par des intervalles de repos, ne seront plus suivies de cet âpre besoin de changement d'équilibre que le poumon témoigne par des cris au moment de l'irruption dans la cour des récréations de l'essaim subitement délivré; rupture d'équilibre que la tension oculaire accuserait aussi trop souvent si, comme le poumon, la choroïde avait le larynx à sa disposition.
Enfin il n'est pas jusqu'au choix de la profession qui ne doive porter les familles à solliciter les conseils de l'homme de l'art et des directions qu'on n'invoque aujourd'hui que bien rarement et la plupart du temps après un mal' irréparable accompli.
§ 6k. Complications secondaires de la myopie. — Nous avons vu (§ 55) que la myopie, celle surtout qui progresse, présentait des complications
congestives et inflammatoires du côté des membranes profondes, des lésions de nutrition (ou de transparence) des milieux de l'œil, et tous les troubles secondaires de la vue que ces désordres entraînent nécessairement.
Ces complications exigent impérieusement des traitements spéciaux ; l'observation exclusive de l'hygiène ne suffit pas à les détourner.
Aux congestions fréquentes qui se produisent dans les membranes profondes il faut opposer de petites soustractions sanguines locales, pratiquées dans les régions temporales ou mastoïdiennes, — des dérivations fréquentes sur le tube intestinal, — de fréquentes ablutions des yeux à l'eau fraîche ; les douches d'eau pulvérisée sont du meilleur effet.
Enfin, àl'éblouisseinent causé par la dénudation de la sclérotique il convient d'opposer les verres à teinte bleue, qui, sans nuire à la netteté de la vue, écartent les rayons moyens du spectre, les plus irritants pour la rétine.
§ 65. Myopie apparenté due aux spasmes de l'accommodation. — La définition que nous avons donnée de l'état de l'œil désigné sous le nom de myopie ne permettra pas de confondre avec l'allongement absolu du globe ce rapport vicié de l'appareil
de la réfraction dans lequel ce n'est plus l'écran qui est trop éloigné de la lentille, mais celle-ci qui développe un pouvoir réfringent réellement en excès. Ce cas se rencontre dans les circonstances où l'accommodation se trouve spasmodiquement mise en jeu : on en voit des exemples fréquents dans l'asthénopie accommodative, dans un état de l'œil qui a reçu le nom de «myopia in distans», états dans lesquels le muscle ciliaire se trouve contracture ou obéit mal aux ordres de la volonté ou de l'instinct synergique. Le diagnostic différentiel de ces états s'obtient au moyen des instillations d'atropine et ressortit à une analyse qui exige une certaine précision.