EFFETS DES EXCÈS VÉNÉRIENS
La faculté que possède l'homme de se livrer a l'acte vénérien est-elle susceptible d'abus ? ou, en d'autres termes, peut-il , par l'usage qu'il fait de cette faculté, causer à sa santé ou à sa constitution un dommage quelconque? Qu'il me suffise de dire sur cette question que jamais aucun auteur ne l'a posée, que jamais il ne s'est trouvé en aucun temps, en aucun pays, d'intelligence assez aveugle pour ne pas voir, près des jouissances vénériennes , les excès vénériens, et que l'idée qu'on peut se nuire
par la masturbation ou le coït, est du petit nombre de celles qui ont passé devant les esprits faux de toutes les époques, sans qu'il s'en trouvât un seul qui pensât même à la contester.
L'acte vénérien peut donc être nuisible. Mais Fest-ii souvent et beaucoup? Cette question est la seule qu'on ait débattue , qu'il y avait à débattre. Qu'ils sachent donc, ceux qui se persuadent que les jouissances vénériennes n'ont de lendemain que pour le souvenir; que, trompés par leurs désirs, par leurs besoins peut-être , ils marchent en aveugles vers une limite funeste , plus ou moins proche sans doute, mais qui toujours existe, et que dépassent plus vite ceux qui n'y croient pas.
Généralement on pense que les excès vénériens, et particulièrement ceux de la masturbation, contribuent dans une proportion considérable aux maux de l'humanité. Sur ce point, il existe un accord presque unanime entre les auteurs. Quelques uns même considèrent celte cause de maladie comme une des plus actives, des plus funestes. « A mon avis, dit M. Réveillé-Parise, ni la peste, ni la guerre, ni la variole, ni une foule de maux semblables, n'ont de résultats plus désastreux pour l'humanité que la funeste habitude de la mastur-
bation; c'est l'élément destructeur des sociétés civilisées , et il est d'autant plus actif qu'il agit continuellement et mine peu à peu les populations1. »
Les dangers de ce genre d'excès n'ont été contestés par personne. Cependant plusieurs auteurs ont estimé qu'il y avait quelque peu d'exagération dans ce qu'on a écrit à cet égard. Ainsi Montègre a dit « qu'il pensait qu'on avait quelquefois exagéré les inconvéniens, très réels cependant, attachés aux jouissances prématurées 2. » Georget a émis une opinion analogue. Suivant lui, la plupart des auteurs, et entre autres Tissot, ont beaucoup exagéré les effets de la masturbation3. On voit avec quelle réserve ces auteurs s'expriment. Le mal que fait cette habitude est grand, disent-ils, mais on Ta fait plus grand encore qu'il n'est réellement. Examinons ce qui les a portés, eux et quelques autres, à considérer comme outrées les craintes qu'elle inspire : nous verrons par quels raisonnemens ils ont été conduits à se rassurer un peu, et sHls ont eu raison de se rassurer ainsi.
1 Revue médicale. Avril 1828, p. 93.
2 Diction, des Sciences médicales , 1. VI , p. 100.
3 Physiologie du système nerveux , t. 1er.
Ce qui avait surtout frappé Montègre, c'est l'exemple d'individus livrés à la masturbation dès l'enfance, et qui cependant étaient parvenus, pleins de vigueur et de santé, à un âge que le commun des hommes n'atteint pas, ou n'atteint que pour en sentir le fardeau. Mais ne voit-on pas aussi de vieux soldats que le boulet n'a jamais touchés? Or, que prouvent ces faits, sinon que de tels individus existent? On a dit encore que préoccupés de leurs lectures, où ils n'ont trouvé que les cas les plus graves, attendu que ceux-là seulement ont le privilège de l'impression, beaucoup de médecins ont attribué des proportions trop fortes à îa gravité des maux quecausel'onanisme. Mais cette préoccupation admise, ne devrait-on pas aussi en conclure qu'elle a dû souvent empêcher qu'on rapportât à cette habitude les affections peu graves qu'elle avait produites ? Qu'en attendantlaconsomption dorsale, l'épilepsie, la paralysie, la perte de la vue, etc., etc., on a dû laisser souvent passer des maux moins dangereux, sans en suspecter l'origine ? Combien de fois, par exemple, n'a-t-on pas ignoré la vraie cause de ces affections à caractère changeant, à figure peu déterminée, que chaque jour ramène, qui inquiètent d'abord, mais
avec lesquelles on se familiarise bientôt; qui sont moins le signe d'une maladie ayant son nom, sa place parmiles autres maladies, quel'indice des atteintes que la constitution a subies ; de ces affections, enfin, qui, paraissant naître devant une multitude d'influences, sont rapportées à chacune d'elles? Et cependant il est bien constant,commenous le verrons plus tard, que ce genre d'affection est celui que présentent le plus souvent les individus qui ne se livrent que depuis peu de temps à la masturbation, qui s'y abandonnent rarement, ou dont la constitution résiste bien à ce genre d'excès. On fait aussi un appel à l'observation directe; on l'a mise en demeure d'évaluer le nombre des victimes de la masturbation. Dépouillez vos souvenirs, a-t-on dit; cherchez-y tout ce qu'une longue pratique y a laissé de traces : vous y trouverez sans doute des exemples déplorables et même 'nombreux des maux que l'onanisme traîne après lui : mais ce nombre, si grand qu'il soit, approche-t-il de celui des individus qui s'abandonnent à ce vice? Il est peu de personnes qui ne se soient adonnées à. la masturbation : eh bien, s'en trouve-t-ii beaucoup dont elle ait vicié la constitution et détruit la santé? Convenez donc que si les plai-
sirs prématurés, si les jouissances trop fréquemment et inconsidérément répétées, peuvent nuire souvent et quelquefois nuire beaucoup, ceux-là qu'elles ont laissés vivans sont en grand nombre, et qu'il y a plus de distance que généralement on le croit, de l'usage à l'abus.
Cette manière de compter les blessés et les morts a quelque chose de spécieux, mais elle est vicieuse en ceci, qu'elle ne tient aucun compte de ce qui a échappé à l'observation* de ce qu'elle n'a pu saisir. Assurément, tout compte fait, chaque praticien a vu plus de masturbateurs que de victimes de la masturbation : mais aussi, combien de circonstances ont soustrait à ses regards des maux qu'elle avait causés, ou bien l'ont empêché de remonter à leur origine? Déjà nous avons signalé l'influence que ses lectures, ses préoccupations ont pu avoir sous ce rapport : à cette cause d'erreur nous pouvons en ajouter d'autres. Combien de malaises, d'incommodités, pour lesquelles on ne se présente pas au médecin, que l'on supporte en secret ou que l'on traite soi-même î Combien de praticiens qui s^évitent la peine de remonter aux causes immédiates ou éloignées des maladies qu'ils ob-
servent, qui se bornent à les traiter sans se demander d'où elles viennent ! Combien d'autres qui apportent dans ce genre de recherches un scepticisme qui le rend presque toujours stérile, ce qui décourage bientôt de s'y livrer! Combien de fois n'a-t-on pas attribué des maladies résultant de l'onanisme à des causes fort innocentes du fait, aux causes qui étaient signalées, soit par des personnes abusées et sans méfiance, soit par le malade lui-même qui est ou se croit intéressé à donner le change sur le principe de ce qu'il éprouve ! Combien de fois le praticienne s'est-il pas abstenu d'émettre, pour s'éclairer, des doutes que tous les parens entendent avec déplaisir, que la plupart repoussent avec empressement et presque comme un outrage '.Combien de fois n'a-t-il pas retenu des questions nécessaires, dans la crainte de blesser la pudeur d'un jeune sujet, de lui apprendre ce que peut-être il ignore, ou au moins d'exciter en lui une curiosité dangereuse ! Enfin, combien de fois est-il arrivé que ses doutes se sont évanouis devant l'art avec lequel les masturbateurs, même les plus jeunes, savent dissimuler une habitude dont secrètement ils rougissent ! Et l'on voudrait que le médecin, entouré de tant de
causes d'erreurs, procédant en statisticien au compte de ses souvenirs , évaluât , d'après eux , la somme totale des maux que l'onanisme et les excès de même sorte répandent sur l'humanité î Une telle méthode conduit inévitablement à prendre la partie pour le tout, et conséquemment à se faire une idée rétrécie du tout. C'est précisément parce qu'ils l'ont suivie, parce qu'ils ont tenu pour n'existant pas le mal qu'ils ne saisissaient pas , que plusieurs auteurs se sont trouvés dans le cas, non de nier les inconvéniens et les dangers des excès vénériens, mais de leur en supposer moins qu'ils n'en ont réellement.
A Dieu ne plaise que je conteste l'utilité de l'observation directe, que je prétende qu'il faille la négliger. J'ai seulement voulu dire qu'en lui donnant trop de portée, on se trouve conduit à des conséquences fausses et qui pourraient inspirer une sécurité dangereuse. Le médecin qui commet cette faute , raisonne comme le masturbateur, qui, ne sachant discerner, soit chez ses camarades, soit en lui même, les effets de sa pernicieuse habitude, en conclut qu'elle est innocente et qu'il peut s'y abandonner sans réserve. L'observation des maladies causées par la masturbation a
pour utilité principale de déterminer quelles sont celles quelle peut produire et quelle est la fréquence relative de chacune d'elles. Assurément, on peut aussi, d'après ce que l'observation montre , se faire une idée plus ou moins juste de ce qui échappe : mais ce n'est qu'à priori, par induction, qu'il est possible d'estimer l'étendue des maux qu'engendrent les abus vénériens. Le mal que ces abus font ne peut être évalué que d'après celui qu ils peuvent faire. Ce n'est qu'après avoir étudié l'appareil générateur dans ses rapports avec les autres organes, apprécié l'influence qu'il exerce sur eux, supputé le désordre que, dans certaines circonstances données, son action est susceptible de produire , que l'on peut dire combien l'abus de cet appareil porte en lui de malaises , de maladies, d'infirmités, de dangers de toute sorte. Cette étude va nous occuper d'abord. Ensuite nous exposerons ce que l'observation directe a fait connaître sur les affections diverses qui résultent des excès vénériens.
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