‹ De l'oraison funèbre dans la Grèce païenneChapitre 31 sur 32 · ELOGE DE MARIE · texte numérisé non relu

ELOGE DE MARIE

La plupart de ceux qui ont coutume de traiter de pareils sujets, déclament des discours lamentables et pensent que les larmes des auditeurs sont pour eux un titre de gloire. (^>uaut à moi. viser à une émoiion aussi bruyante, c'est ce que ne permettent ni le caractère de la défunte qui regarda toujours la vie comme peu de chose, ni sa vieillesse, ni sa mort qui précède celle de ses enfants, vœu commun des pères et des mères.

S'il avait manqué quelque chose à son perfectionnement (/ocao;) ou à son bonheur, peut-être aurait-on pu désirer une >ie plus longue pour combler cette lacune ; mais c'est après avoir atteint les limites de la vertu et de la fortune (tv;^/;;), après a>uir re«;u ces récompenses, que les poètes disent le partage des justes — car elle a vu les enfants de ses enfants — (ju'elle a trouvé une mort qui la délivre des misères de la vieillesse, et vraisemblablement de beaucoup d'inquiétudes; en effet l'extrême bonheur est né pour nous causer bien du trouble, même quand il est mérité de celui qui le possède-, aussi, nulle tristesse n'est nouuc s'ajouter à sii maladie, nulle réflexion amère n'a bouleversé son àme à la pensée de peines causées peut-être antérieurement par elle, et son sommeil, comme celui de l'enfant, n'a point connu l'aiguillon incessant de la conscience : au contraire, elle avait ccltedouce espérance qui résulte des bonnes œuvres et qui est la meilleure conductrice pour le voyage suprême ([ue tous nous devons faire ; elle est morte avec cette espérance que lui dcNaii le bien fait partout autour d'elle.

Chacun de ses mérites est un sujet d'éloges, à commencer par le déplaisir que lui causaient les louanges; car elle voulait non paraître vertueuse, mais Tètre en effet ; dans sa jeunesse, avant son mariage, elle vécut, dit-on, dans la plus grande modestie, parlait peu, les yeux baissés, d'une voix calme et sans précipitation : la rougeur précédait toujours l'expression de sa pensée : elle partageait l'opinion de Sophocle sans l'avoir reçue de ce poète, mais de sa pensée intime : à toutes les femmes^ mais surtout aux jeunes filles^ convient le silence. Mariée, elle se montra excellente maîtresse de maison, pratiquant une sage économie, entourant de toute sa sollicitude son mari qui aimait les soins par lesquels se prouve la vertu des femmes \ aussi, des séductions féminines, méprisa-t-elle toutes celles qui n'ont en vue que la louange ou l'amour.

Mais quelle fut la récompense de pareilles vertus ? Des enfants nombreux, bons et reproduisant les vertus de leur mère : autant de filles que de fils, en tout huit enfants \ de même que si j'écrivais l'éloge des enfants, je devrais, selon les usages oratoires, commencer par leur faire un mérite de leurs parents, de même je crois convenable de commencer par féliciter la mère des enfants qu'elle a conçus. Celui qui loue les parents de la vertu de leurs enfants me paraît dans les limites du vrai, bien plus que celui qui embellit les enfants des qualités de leurs pères. La vertu des enfants est souvent l'œuvre des parents qui , par l'instruction et l'éducation, les ont façonnés au bien, mais il n'a jamais été donné aux enfants de rien faire pour l'éducation de ceux à qui ils doivent la vie : il n'est donc pas hors de propos, comme l'on dit, de considérer les fils et les filles auxquels elle a donné le jour : les uns nous paraîtront supérieurs à la nature de l'homme, les autres à celle de la femme.

Parmi ses fils, les deux aines, égaux par leurs actions, sont justement égaux par le prix qu'ils en ont reçu : tous deux sont honorés de la distinction la plus belle qui existe, le sacerdoce ; avant d'en recevoir les insignes, leurs belles actions leur en avaient assuré l'autorité, et depuis qu'ils en sont revêtus, leurs œuvres leur en garantissent la possession, puisqu'il n'est rien de plus élevé.

Voilà ce que sont les deux premiers de ses fils ; voyons les deux autres : l'un, libre de satisfaire tous ses désirs, pratique la justice , chose difficile au dire de Platon ; l'autre , versé dans l'étude de l'éloquence et de la législation, quand le talent de la

parole ouvre devant lui une double route, ne sait niarclier que dans celle du bien.

Tel est l'éloge qu'on peut faire de ses fils : car. quand les faits sont dans toutes les bouches, un long discours est un hors-d'œuvre : son étendue pousse à Tincrédulité et fait croire que, simplement racontées, leurs vertus ne suffiraient pas à l'éloge.

Quant à ses filles, elles suivent exactement ses traces : toutes imitent la vie de leur mère avec cette dilTérence que Tune nous rend son image dans la ville, et que les autres s'exercent hors des murs à reproduire leur modèle.

Admire-t-on les faveurs dont la combla la fortune ? Ce que j'admire, moi, c'est qu'elle sût préserver son àme de tout enivrement, cette femme qui eut le bonheur d'avoir des enfants, et vertueux et nombreux : ou plutôt ne nous étonnons ni de l'un ni de l'autre, ni de ce qu'elle réussit comme elle le méritait, ni de ce qu'elle garda sa modération dans une prospérité dont elle était digne. Elle ne se sentit pas le cœur gonflé d'orgueil au milieu de l'affluence de tous les biens, elle qui ne prononça jamais un mot insolent comme le fit, dit-on. une vieille femme à qui avait souri la fortune : on célébrait les jeux à Olympie — pendant ces jeux il était défendu aux feinmes d'y paraître — une vieille s'avance vers le stade ; le magistral préposé aux jeux la repousse et ajoute : « Femme, pourquoi venir ici quand les lois «> le défendent ? » « Eh ! qui donc, reprit-elle, a plus que per- » sonne le droit de jouir de la fête . si ce n'est celle qui a ') amené son fils pour disputer le prix dans cette assemblée, et •> dont les frères y ont été proclamés vainqueurs ! ••

Marie ne dit rien de semblable, au contraire ; plus les prospérités entraient dans sa maison, plus elle amoindrissait en son cœur l'opinion qu'elle avait d'elle-même : c'est ce qui lui conserva un bonheur toujours pur.

Voilà ce qui appela de toutes parts vers ce tombeau les autres personnages les plus considérables de la cité, voilà ce (|ui a amené les populations voisines et rendu vide notre ville, pour peupler la demeure même du silence. Dans celte multitude reunie sur le même point, on n'a j>as vu des gens louant les actions de la défunte, tandis que d'autres écoulaient leurs i»aroles ; non, chacun voulait avoir des auditeurs atin de raconter toutes ses vertus.

Aussi, bien ([uil soit ordinaire à ceux (lui \eulent faire leloue d'une personne de chercher à savoir toutes >cs actions, j'ai cprouNc tout le contraire : croyant (jue ma pensée ne gagnerait rien à

ce que j'entendrais raconter de la défunte, je me proposai de m'écarter de ceux qui parlaient d'elle ; je me complaisais dans l'idée fausse que je n'ignorais rien de ce qu'on pouvait dire sur son compte, mais je ne pus trouver nulle part des personnes qui gardassent le silence ou qui ne racontassent que les faits connus de moi.

Où doit-on supposer qu'une âme semblable ait terminé sa course ? Il est évident que c'est dans ces champs délicieux pleins de consolations et de bonheur paisible, où soufflent vraisemblablement de doux zéphirs, où coulent des flots transparents, de pures fontaines, où se trouvent enfin tous les plaisirs que peut donner une riante prairie '. Il est beau, pour bien des raisons, de pénétrer dans ce port, mais surtout parce qu'il ne s'ouvre point pour les méchants. Elle entra donc dans cet asile divin, devant elle marchent ces vertus qui ont environné sa vie, elles lui montrent son époux, elles lui montrent ses parents, elles la conduisent dans le lieu sacré qu'habitent ceux qui ont fait le sacrifice de leur corps pour sauver leurs âmes. Ceux-ci la reçoivent avec une aff'ectueuse bienveillance à cause du culte qu'elle leur rendait, à cause de sa vénération pour ses parents , à cause de l'éducation qu'elle a donnée à sa jeune famille, à cause de ses abondantes largesses^ par lesquelles elle a rendu aux malheureux leur indigence plus légère. Qu'ils sont nombreux ceux dont elle a marié les filles à l'âge de l'hymen, après les avoir généreusement dotées de ses épargnes ! Qu'elle a nourri d'orphehns laissés dans l'abandon ! Que de veuves célèbrent son zèle officieux ! Que de lettres envoyées par elle, les unes vers un de ses enfants, les autres vers un autre et toutes écrites dans un môme but : faire arriver à bien les vœux des suppliants ! Et quand sa générosité se partageait ainsi entre tant de malheureux, si quelqu'un, voulant se faire une idée de cette bienfaisance sans pareille, avait conduit en un lieu quelconque ceux qui avaient reçu ses bienfaits pour leur demander qui avait le plus senti les effets de sa bonté , chacun eût répondu, c'est moi ! Or, chacun se croyant ainsi privilégié, il en résulte celte preuve qu'elle répandait également ses dons entre

' Remarquons le curieux mélange de sacié et de profane que présente le tableau des jouissances réservées à Marie dans l'autre monde, en récompense de ses vertus.

^ -/opri-^iv. dépense pour le choeur, ici aumône.

tous et que ses bienfaits avaient toujours la mesure suffisante pour être efficaces.

Puisque jai fait nienlion de ses lettres, je veux en dire quelque chose : c'est là que vous la verrez véritablement simple de cœur, pleine de bonté et désireuse d'épargner de la peine à tout le inonde : deux personnes se disputaient une certaine chose et, peu à peu, comme il arrive, la querelle sagrandit au point qu'elle nécessita Tintervenlion de l'autorité. Elle écrivit à son lils pour les recommander l'un et l'autre et demander qu'ils gagnassent tous deux ' leur procès, tant elle avait de douceur, tant sa bonté naturelle ignorait le mal et aussi les affaires ! /

Je suis convaincu que. dans sa bienfaisance innée, elle indiquait des remèdes aux malades auxquels elle apparaissait en songe, ainsi que la chose arriva à celui de ses fils qui administre notre ville. Une affaire qui réclamait une prompte solution lavait obligé de se rendre près de l'empereur. Après l'avoir arrangée selon ses vues, il revenait avec la même hâte et repassait de la même manière par cette route d'un parcours difficile pour des cavaliers. A mi-chemin, un bubon lui pousse toul-à-coup : lorsque la nuit fut venue, il eut peine à dormir au milieu de ces douleurs qui écartaient le sommeil : il dormit cependant le temps nécessaire à une courte vision. Dans ce rêve, sa mère lui demandait la cause de son retard et il lui apprenait ses souffrances : celle-ci. avançant la main, décrivit le symbole du supplice d'un Dieu (roO ôeiou TrâÔo'jç (Tuu66/o;) et il lui sembla cette nuit même être doli\rc de son mal : le jour venu, il était en eftet guéri \ Il est donc vraisemblable que les Vertus, mères de ses actions, lui faisaient la gnlce que nous venons de dire, et elles prouvent par son exenqile que la plupart des hommes se trompent quand ils ne les croient pas des réalités intelligentes •*.

' Voici un trait qui nous gâte un peu les vertus de la défunte : la simplicité du cœur y est fort voisine du manque de jugement. Le subtil représentant de la civilisation antique prendrait-il à la lettre l'adage évangéliquo : « Bienheureux les pauvres d'esprit. . . ? >»

' Remarquons ce retour aux supcrsUlions du culte d'Isis, au milieu desquelles le signe de la croix joue un rôle? Faut-Il sVn prendre au \oislnage de l'Egypte ? On sait que le culte d'Isis est celui qui, en ÉK}pte, résista le plus lonfitcmps aux proRrC-s de l'I^vangilc ; il était encore en vigueur .1 Pluies (Haute-Egypte) au milieu du \' siècle de notre ère (voir le supplément de l'Encyclopédie moderne, article Isis).

^ Je préfère A la correction «vovtjtou; l'expression primitive à'jotrd'j;.

0 cortège témoin d'un si digne empressement de la part des fils, des filles, et des petits-fils qui raccompagnent jusqu'au monument funèbre ! 0 mort sur laquelle il ne faut point verser de larmes ! Voilà la fin qu'elle méritait, la fin qu'elle désira plusieurs fois auparavant et même pendant sa maladie ; car l'aîné de ses fils, dans son émotion, ayant \ersé des pleurs : » J'ai obtenu, dit-elle, ô » mon fils, ce que j'ai désiré. «Telle est la mort la plus douce aux yeux de toute femme de sens. 11 ne faut pas en effet que la mère pleure sur ses fils, mais que le fils voie sa mère morte avant lui : c'est ce que se dit cette femme peu de temps avant sa fin. Elle fut bien loin de ressembler aux autres vieillards qui, jusqu'à un certain temps, feignent de voulon- mourir, et disent qu'ils ont assez joui de la vie ; mais que l'un d'eux, tombant malade, se sente près de sa dernière heure, alors il découvre le fond de son cœur, il trouve trop courte la durée de l'existence humaine et reporte sa pensée comme ses regards vers les jouissances de la vie.

Socrate au moment de mourir, voyant tous ses amis fondre en larmes, leur reprocha leur faiblesse d'âme et renvoya les femmes qui se lamentaient, afin, dit-il, de ne pas commettre en cela quelque faute : ainsi, il regardait comme une faute l'action de verser des larmes. Pour nous qui sommes maîtres des autres mouvements de notre cœur, comme l'avarice, la plaisir, la colère, il convient que nous nous rendions maîtres encore de cette dernière faiblesse, la douleur. Toute émotion doit être évitée par les sages, et le chagrin doit l'être d'autant plus que !a volupté, la richesse, la colère entraînent avec elles une sorte d'excuse pour ceux qui pèchent par elles '. La volupté donne la joie ; la richesse , le gain -, la colère, la punition des ennemis ; mais le chagrin ronge celui qui l'éprouve et ne produit aucun autre résultat.

Je suis convaincu que vos sœurs irréprochables — quoique par nature la femme se brise facilement sous le poids du chagrin —

Cette existence personnelle prêtée aux vertus présidant aux acfions humaines constitue une sorte de paganisme chréUen qui devait plaire à Choricius. Il était d'ailleurs du goût des Grecs : n'ont-ils pas dédié le plus célèbre de leurs monuments religieux, à la sainte Sagesse^ dont peu à peu on a fait sainte Sophie ?

' Singulières consolafions pour des chrétiens ; plus singulières encore quand on songe qu'elles sont à l'adresse de deux évoques. Nous les avons vues du reste dans la lettre de Plutarque à sa femme sur la perte de leur jeune enfant, page 236.

supporteront courageusement ce malheur, si toutefois Platon a dit vrai, lui qui a avancé que, non-seulement aux iiommes. mais encore aux femmes dignes d'estime, il convient de ne pas pleurer.

Peut-être vous sentez-vous l'âme abattue en songeant quelle était votre mère , qu'elle vous avait portés dans ses bras, vous montra la route jusqu'à l'âge où vous êtes, s'était sentie heureuse de vos honneurs et vous avait aimés d'une tendresse telle (lu'elle vous cacha le danger, même au plus fort de sa maladie, et pria nos Asclépiades de vous répondre qu'elle allait mieux, lorsque vraisemblablement vous leur demanderiez des nouvelles de su santé...

Ces souvenirs, éveillant naturellement chez vous des regrets, font sortir des regrets la douleur. J'en excepte ce qui excite en vous de l'admiration pour elle. Ces derniers souvenirs peuvent être un adoucissement pour vos peines . car il est évident quelle gardera toujours votre aiïection et vous procurera un surcroît de bonheur.

Car s'il faut dire quelques mots de philosophie — et il le faut quand on parle d'une femme aussi parfaite — les écrivains les plus habiles ' sur cette matière disent et prouvent que les àraes de ceux dont la vie a été pure, quand leurs corps ont été déposés dans la tombe, jouissent de pouvoirs plus étendus qu'avant la mort ^, de manière qu'on doit attendre d'elle des bienfaits supérieurs à ceux d'autrefois. Du reste il faut songer (juc sil n'est pas donné aux hommes de vivre immortels, il leur reste un grand bonheur, celui de terminer leur vie sur le seuil désiré de la vieillesse. Solon devant Crésus, roi de Lydie, vante la félicité de l'Athénien Tellus. parce qu'il mourut heureux père et heureux aïeul. Celle-ci dépassa d'autant plus le bonheur de Tellus qu'elle put voir des enfants de ses petits-enfants. Le théâtre l'eût avec raison proclamée heureuse, puisque son bonheur ^ traNorsa sa dernière heure : un poète pourrait donc écrire en vers sur son tom-

' Pourquoi les écrivains les plus habiles et non les livres saints ?

» Quoique ceci soit rapporté à la pliilosoi>liio, il est facile d'y constater le pouvoir reconnu par l'Église à l'intercession des saints et par conséquent une croyance clirélieiuie.

3 Remarquons cet emploi de l'un des lieux connnuns les plus usités de l'oraison funèbre païenne : le bonheur durant la vie. Qu'il y a loin do ce point de vue tout sensualiste à celui du chrisUanlsme, q\\\ n'envisage la vie que comiuc un temps d'éprcu>e !

beau, celte inscription que je prononce en prose, car je ne suis pas poète : « Ne pleure pas en voyant cette tombe : ici git une » femme âgée : rien en elle ne doit faire verser des larmes, toute » sa vie fut digne de respect, elle laissa en mourant des fils, des » petits-fils, des arrière-petits-fils. »

Vu ET LU,

A Paris, en Sorbonne, le 30 mai -1860, par le doyen de la Faculté des lettres de Paris.

J.-VicT. LE CLERC.

Permis d'imprimer

Le Vice-Recteur^ ARTAUD.

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