‹ De l'oraison funèbre dans la Grèce païenneChapitre 7 sur 32 · ORAISON FUNÈBRE DES ATHÉNIENS MORTS DANS LA GUERRE DE CORINTHE · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DES ATHÉNIENS MORTS DANS LA GUERRE DE CORINTHE

Pour n'avoir pas bien compris les exigences d'un genre qui souvent entraînait l'orateur dans un sens contraire à la pente naturelle de son génie, on en est venu à douter de l'authenticité de presque tous les éloges qui vont suivre. Nous ne reconnaissons pas, disent les critiques, le

style de Lysias, le style de Démostliènes Je le crois

bien, l'orateur, obligé de revêtir les couleurs de l'Oraison funèbre, a pris le ton du genre et, en grande partie, a perdu le sien.

Tel est Lysias dans ^on oraison funèbre ; aussi plusieurs modernes, Valckenaer, F. -A. Wolf et Scheibe la lui ont-ils contestée, sans songer que le célèbre Syracusain ne pouvait, dans un discours d'apparat, se ressembler à luimême. En effet, il ne s'agit plus ici d'un plaidoyer écrit pour le barreau et que devait prononcer un accusé suppliant et timide, nous avons un panégyrique pompeux d'Athènes, destiné à enchanter la multitude par la splendeur de la mise en scène et par les charmes les plus exquis de la parole. S'il nous fallait une preuve encore à

l'appui de ce que nous avons dit à ce sujet , nous n'en voudrions pas d'autre que le changement qu'a subi, en cette occasion, le style ordinairement si simple de Lysias. Nous allons lui voir une élocution riche et parée, visant à plaire, plaisant en efïet et par des moyens qui rappellent la manière d'Isocrate '. Est-ce à dire qu'il faille incontinent retirer ce discours à Lysias pour en faire l'œuvre de quelque sophiste d'un mérite secondaire 'i — Xon, il sut tout simplement se façonner aux exigences de son sujet et au goût de ses auditeurs \

A la vérité, Aristoto qui cite une phrase de cette oraison funèbre, n'en désigne pas l'auteur, mais l'Antiquité a mis en marge le nom de Lysias, négligé sans doute comme inutile, l'œuvn; étant connue de tout le monde ; peut-être môme, par cette omission, Aristotc a-t-il voulu faire entendre que cet éloge est ViTinô^ftoç par excellence ^ Il semble, en effet, l'avoir eu en grande estime, sans doute il le savait par cœui-, caria citation est faite de mémoire, et ce qui le prouve, c'est que les mots ne sont pas dans l'ordre du texte original ; il s'y trouve même une addition (èv ixlcciiijt} qui , en la circonscrivant, restreint l'idée de l'orateur.

' Il ne serait pas impossible que le Panégyrique de ce dernier se fût rà et là inspire de l'oraison funèbre de Lysias avec laquelle il a quelque ressemblance. Ajoutons quil est de beaucoup postérieur. I/elo^'C de Lysias appartient à la troisième année de la 1)0'"^ Olympiade, le Panégyrique à la quatrième année de la 00'"«. Vo>e/. Tlièon (ricoy^ixvàffîxaTa), édit. Tubner. p. {Vi.vjpoi; â'v.^ xat

0)iU|X7rtxw.

• « Lysias sait varier son langage selon (ju'il parle devant le »' juge, devant le peuple assenddè pour délibérer ou dans une »> panégyrie : sa manière de dire se modilie d'après les e\iu:emes •> de son sujet, -i (Denjs d'Ilalicarnasse. Jugement sur Lijsias.)

3 xai otovèv tri) ÈTr^ra^/iw. {Rhét., 111.-10.7.)

D'ailleurs , si cette production eût été le mensonge effronté d'un sophiste, le philosophe ne l'eût pas citée. On pourrait croire tout au plus qu'il l'attribue à Isocrate dont il est question dans la phrase précédente ; mais Isocrate n'a pas écrit d'oraison funèbre : Denys d'Halicarnasse, en nommant les auteurs qui en ont laissé après eux, ne fait mention de lui qu'en citant parmi ces orateurs sori ami N ancrâtes '.Il ne lui eût rien coûté de le comprendre parmi les autres, s'il y eût été autorisé. Or, s'il passe son nom sous silence, il nous apprend au contraire que Lysias avait composé plusieurs oraisons funèbres *.

Vraisemblablement celle-ci fut une des dernières ; de là, cette richesse luxuriante par laquelle il voulut sans doute ajouter quelque nouvel éclat à celles qu'il avait déjà prononcées. Disons cependant que si le caractère ordinaire de son style se trouve çà et là momentanément altéré, il ne disparaît nullement du discours vu dans son ensemble. Nous reconnaissons, d'ailleurs, l'éminent orateur à l'art harmonieux qui a présidé à l'économie de son œuvre , à la juste proportion des parties, à la perfection des narrations qui tiennent une large jDlace dans cette oraison funèbre et c'est plus qu'il ne faut pour faire accepter avec confiance une authenticité qui ne peut être sérieusement mise en doute.

Ceci posé, voyons de plus près ce que j'ose appeler un des chefs-d'œuvre de cet illustre maître.

Si l'on sent, en hsant le discours de Périclès, que l'oraison funèbre qu'il prononce est sa cause qu'il défend, et qu'un intérêt présent et tout personnel anime cet admirable discours, il n'en est pas de même de l'oraison funèbre

= Jugement sur Lysias^ ^ -17.

de Lysias ; on est frappé, dès les premières lignes, de la manière toute diiférente dont il envisage son sujet. Au ton de pané^^\ riste qu'd prend sans effort et presque le sourire aux lèvres, en le voyant signaler avec intention le temps trop court qu'on lui a donné et se préoccuper du mérite de ceux qui ont déjà parlé à la même tribune, on le dirait moins convaincu de la gravité de la cérémonie que des périls de sa réputation d'orateur. C'est qu'en efîet l'éloge, de son temps, n'est déjà plus qu'une occasion de plaire ingénieusement aux vivants sous prétexte de louer les morts. Entre Périclès qui indique la voie et Lysias qui la trouve toute tracée, trente-six ans se sont écoulés et l'on peut croire que, pendant ce temps, l'Oraison funèbre n'est pas restée stationnaire ; aussi, quand Lysias ne nous dirait pas, en propres termes , que d'autres ont traité avant lui la matière, on le verrait à son allure dégagée de toute préoccupation, allure que certes il ne prendrait pas, saus précaution oratoire, s'il entrait le premier dans un ordre d'idées aussi étranger à son sujet que celui par lequel il débute.

Xous avons indiqué comment, d'un rapide souvenir que Périclès donne en passant aux ancêtres, a dû sortir le panégyrique complet d'Athènes. Cette forme était arrêtée avant Lysias ' et il la garda. L'éloge collectif de tous les morts

■ Signalons entre autres détails à l'appui ce passage qui. terminant rénuméralion des hauts faits les jjIus anciens, me semble avoir l'intention d'expliquer la reproduction toujours la mènje de ces anliijues exi)loits diuis eiia(iue oraison funt'bre : " Aussi, ne -. laul-il point s'elonner que, mal.j:ré leur antiquité, ces exploits, •> comme s'ils étaient récents, soient maintenant encore un ol)jet » d'admiration pour tous les lionnnes. c^are oOc^àv ôau^xaTov Trâxat » Twv £|&ywv yeyevïjpiév&jv, ûfrireo y.atvwv ovtwv, Z7i zxt vjv zrrj àceri^v » aÙTcov ÛTTÔ TràvTwv àvô/icÔTrwv Çi;"XoOaûat. » — ^r/AoCiffOxt pourrait

jusqu'aux temps les plus reculés n'existe pas non plus dans Périclès ; nous le trouvons ici encore comme une chose passée à l'état d'habitude. Il est fâcheux, sans doute, que nous n'ayons pas les oraisons funèbres qui servent de trait d'union ' entre ces deux orateurs et dans lesquelles se sont successivement préparées et effectuées ces diverses modifications ; à défaut du vif intérêt qui en résulterait pour nous, nous avons du moins celui que donne la contemplation du fait accomph.

L'éloge funèbre chez Lysias n'est donc pas novateur : il n'offre qu'un composé de formes convenues, mais il nous les montre parvenues à leur point le plus précis de maturité et de perfection. On n'y trouve rien encore qui sente les procédés de la décadence, ces raffinements, cette recherche qui accusent la nécessité de rajeunir un sujet épuisé. Nous pouvons y voir le type de l'oraison funèbre de cette période, en ce sens que, traitée en dehors de toute préoccupation personnelle d'orateur politique et d'homme d'État, cette œuvre n'a admis que ce que réclamaient les besoins du genre el nous donne le fond à peu

même signifier ici être recherché avec empressement, c'est-à-dire être entendu avec plaisir, ce qui ne laisserait pas Tombre même d'un doute.

' Tout nous prouve que, au point de vue de Tart et de leur valeur intrinsèque, la perte n'en est pas bien regrettable. Rappelons le jugement d'Aristide déjà cité page 53 ; disons aussi que l'Antiquité n'a guère nommé, comme auteurs d'oraisons funèbres, que Périclès, Lysias, Platon, Démostliènes, Hypéride et INaucratès. (Denysd'llalicarnasse, Tép^vïj. 7zifjii7ziro!.fLov.) Voir encore Théon, (n^oyv/xvâo-paTa) éd. Tubner, p. 08 :ë;;^o|^£v n!XàTwvo; âk y.cAi ©ouxuâi^oxi y,rjX Ynzfiiâoij /.y.l Avtriov toùç èTztrcf.fiov);, Il semble que les autres n'ont eu aucun mérite littéraire et qu'elle a dédaigné de recueillir les noms obscurs des orateurs aussi bien que leurs œuvres sans portée.

près invariable sur lequel tous les autres éloges ont dû se reproduire. C'est donc pour nous une bonne fortune de posséder un discours dans de telles conditions et de le devoir, ce qui ne gâte rien, à un éminent orateur.

Quoique cet orateur soit Lysias, c'est-à-dire le plus pur modèle de l'atticisme, on sent dans ce discours quoique chose de l'exubérance élogieuse qui sera plus tard reprochée par Platon à l'Oraison funèbre : Il loue pour louer, surtout dans la première moitié de son discours, et sans une intention assez visiblement morale, politique ou administrative. Ceci soit dit pourtant avec admiration de son génie, nous ne déposons pas contre lui : l'orateur a beau faire, il subit toujours les défauts du genre qu'il traite, et les préférences de son auditoire sont, trop souvent pour lui, les plus impérieuses de toutes les lois.

Immédiatement après l'exorde , Lysias emprunte aux antiquités athéniennes un de ses mythes les plus populaires, la victoire remportée sur les Amazones. Ce sujet dont Phidias avait bordé le côté convexe du bouclier de Minerve ' et que d'autres monuments de l'Acropole répétaient à l'envi, est le premier tableau de toute une galerie dont rien n'égale le fini et la déhcatesse. Placés successivement dans des cadres de proportions harmonieuses, où les détails s'agencent avec tout l'art du peintre le plus habile, ils nous donnent une idée de cette série de chefsd'œuvre dont la peinture antique avait orné les parois du marbre de Pœcile. Ils se font suite sans se fondre ensemble et sous leur diversité réelle sont tous reliés par la forte et puissante unité de la gloire nationale.

Vient ensuite rinlerventioii d'Athènes réclamant de Thèbes, au prolit de Polynice et des Argiens vaincus, le

• Beulé. Acropole^ l. I. ^s.^. ^87.

droit et les honneurs de la sépulture ; et, à ce propos, Lysias caresse une des prétentions du peuple athénien, celle d'être un peuple plein d'humanité, de désintéressement, de noblesse de cœur et de piété '.

Une autre prétention non moins populaire, c'est d'avoir, à toutes les époques , protégé le faible opprimé , et défendu les Grecs en butle aux vexations de la tyrannie, comme aux attaques des ennemis extérieurs. La page suivante nous montre la cité prenant en main les droits des Héraclides et les défendant contre Eurysthée, « quoique personnellement elle n'eût reçu aucun service du » père et qu'elle ignorât comment ses fils se conduiraient » un jour à son égard. » — Remarquons en passant cette allusion et ce reproche qui n'ont pas dii être perdus pour les auditeurs '^.

Cet épisode, sans faire autrement appel aux passions, est traité avec une grandeur calme et digne. Athènes y joue un rôle magnifique, elle continue celui d'Hercule, le dépasse même; mais cette dernière idée est sauvée avec un art infini qui en rend l'exagération presque inappréciable :

« Bienfaiteur du genre humain, se dévouant à une vie » pénible, jaloux de combats, avide de gloire. Hercule » sut punir une multitude de brigands sans pouvoir ja- » mais se venger d'Euristhée, ennemi cruel qui fut son » persécuteur. Grâce à cette ville, ses fils plus heureux

■ Ici, comme un peu plus bas, nous trouvons des allusions politiques pleines d'intérêt pour les contemporains; voir à ce sujet le cliap. XXXII du Cours de Littérature dramatique de M. Saint- Marc Girardin.

" Isocrate, dans son Panégyrique d'Jthènes^ développe longuement la même idée.

» virent clans le même jour leur propre délivrance et la » punition de leurs ennemis. »

L'ordre des temps amène les changements politiques qui se firent à Athènes : Lysias s'y arrête assez peu ; il dit à peine quelques mots de l'Autochthonie dont les Athéniens étaient si fiers, et les loue d'avoir les premiers étabh la démocratie qu'il rapporte à leur amour inné pour la justice. C'est à cet amour ainsi qu'cà leur noble origine qu'il attribue les sentiments distingués auxquels ils durent leurs sublimes triomphes pendant les guerres médiques.

Reconnaissons ce goiit exquis qui est la qualité distinctive de Lysias : Bien qu'ami de Thrasybule * et partisan de la démocratie, il n'était ni démagogue ni sophiste, et les développements élogieux que d'autres n'eussent pas manqué de prodiguer à Athènes en cette circonstance, il se contente de les présenter avec une sobriété mesurée, une élégante précision.

Les guerres médiques sont traitées avec grandeur et éclat : Marathon, Artemisium -, Salamine sont racontés

' Après la prise d'Athènes par Lysandre, il fui mis sur la liste des suspects, eut ses biens confisqués, perdit son frère condamné à boire la cigiie et s'enfuit à Mé^are. Avec le peu qui lui restait, il put encore envoyer à Thrasybule des secours de guerre. Nommé plus lard citoyen par Thrasybule reconnaissant, il fut privé de ce litre pour défaut de forme el ne put se le faire restituer.

■ Il est dit un mol des Thermopyles ; mais la célèbre résistance de Léonidas ne me semble guère figurer dans ce sujet tout athénien que pour en rehausser l'éclat par un peu d'ombre ; Lysias par un procédé oratoire fort connu entoure aussi volontiers le taltleau du dévouement athénien de détails (jui font ressortir l'égoïsme cl la lâcheté des autres Grecs. Tels sont, au début des guerres médiques, les motifs qu'il suppose aux Perses pour attaquer, tout d abord, Athènes ; tels sont encore ceux qu'il prête aux Pcloponésiens pour fermer l'isthme par un mur. et le spectacle de l'avilis-

avec force, chaleur, et, tout en les colorant du prestige que ces victoires ont toujours exercé sur l'imagination des Grecs, Lysias sait néanmoins se défendre des étrangetés et des raffinements où les rhéteurs sont tombés dans la suite. La description de la bataille de Salamine est un morceau achevé, plein d'illusion pour le lecteur et d'une émotion bien sentie. Elle était une nouveauté pt elle resta une exception dans l'oraison funèbre qui, généralement, comportait peu les développements de ce genre; Lysias et Bossuet ont prouvé que, chez les anciens comme chez les modernes, ils pouvaient n'être déplacés nulle part.

Une autre exception plus remarquable peut-être, c'est l'éloge de Thémistocle, le seul nom propre qui, avec ceux de Mironide et de Léosthènes, soit prononcé dans toutes les oraisons funèbres qui nous restent.

On ne peut nier qu'après cette grande lutte de l'Europe contre l'Asie, la transition à des exploits fort vulgaires ne soit périlleuse ; l'orateur sait donner de l'intérêt à la guerre entreprise avec Mégare et Corinthe en la montrant faite par des vieillards et des enfants. Rien de plus ingénieux que la manière dont il relève le mérite de ces étranges vainqueurs. Il faut convenir pourtant qu'il donne prise ici contre lui à ceux qui lui contestent la paternité de cette oraison funèbre.

« Les vieillards qui avaient passé l'âge du service, les » jeunes gens qui ne l'avaient pas encore atteint, voulurent » s'exposer seuls ; ceux-là avaient acquis la bravoure par

sèment des Grecs qui s'étaientdonnésaux Perses. Voir, au sujet de ces derniers, le mémoire de M. de Koutorga, sur le parti persan et le procès de Thémistocle^ t. YI, -I'^^ série, première partie des mémoires présentés à FAcadémie des inscriptions et belles-lettres.

» expérience, ceux-ci l'avaienl reçue de la nature ; les » uns s'étaient distingués dans plus d'une occasion, les » autres marchaient sur leurs traces ; les vieillards sa- » vaient commander, les jeunes gens pouvaient obéir. » Sous les ordres de Mironide, tous marchent à l'envi » vers le territoire de Mégare, triomphent de toutes les » troupes ennemies avec des soldats qui n'avaient plus » de vigueur ou qui n'en avaient pas encore : et, terras- » sant chez eux ceux qui voulaient envahir leur patrie, » ils érigent un trophée aussi honorable pour eux-mêmes » que flétrissant pour les vaincus. Puis, après avoir prouvé » par leur succès que, parmi eux, les uns ayant perdu, » les autres n'ayant pas acquis leurs forces, tous, néan- » moins, portaient également des âmes courageuses, » couverts de gloire, ils reviennent tranquillement dans » leur ville pour reprendre les exercices de leur éduca- » tion ou pour s'occuper des affaires pubhques. j>

Ne se croirait-on pas devant une page traduite d'Ovide ou d'un rhéteur passionné pour les antithèses de Gorgias?

Quant à la guerre du Péloponèse, il en est à peine question : l'orateur fait adlusion aux malheurs d'Athènes , à la perte de sa prépondérance que signalent la réapparition des Perses et la perte de la Hberté, tandis que les soixantedix ans du protectorat athénien avaient été marqués par la liberté, l'égaUté chez les Grecs ', et la terreur chez les Perses résignés à leur humiliation. Des malheurs de l'Attique lui semblent procéder ceux de toute la Grèce et rien n'égale le tact et la convenance déployés dans cette partie difficile de son sujet.

L'éloge de ceux qui, avec Thrasybule , ont rétabli la liberté, vient heureusement donner satisfaction à l'orgueil

' \ oir la même idée dans le Panégyrique d'Isocrate, ^ 30.

national. La victoire qui a ramené la concorde et relevé les murailles, la clémence qui a pardonné à ceux dont on avait refusé de partager l'esclavage , reçoivent de justes louanges et permettent à l'orateur de venger Athènes de sa chute, en montrant avec quelle facilité elle aurait pu vaincre, si ses enfants n'avaient été désunis.

Ce passage , très-hahilement touché , donne à Lysias l'occasion de parler des étrangers qui ont lutté pour la même cause et qui ont partagé la tombe des vainqueurs. Ni avant, ni après lui, nous ne trouvons rien de semblable ; n'en soyons pas étonnés : il était un de ces étrangers et il profite de ce moyen bien détourné et bien légitime de rappeler ses services qui ne furent que trop vite méconnus.

Mais nous voici arrivés à la guerre de Gorinthe et à Féloge des guerriers que doit célébrer cette oraison funèbre. Lysias prête à leur dévouement un caractère de magnanimité, digne de la haute idée qu'il veut donner d'Athènes :

« En mourant pour Gorinthe alliée de Sparte, ils sont » morts pour la liberté de leurs ennemis, pour la liberté » des alliés de Lacédémone. »

Leur sacrifice s'élève aux proportions d'un malheur public pour les ennemis :

« Cet échec a appesanti de plus en plus les chaînes » du Péloponèse ; dans l'état où sont aujourd'hui ses » habitants, la vie est pour eux à charge, etc.. »

L'appréciation de leur mort est généralement de ce ton grave que nous avons déjà précisé ; mais avant de passer aux consolations dues à la famille, Lysias donne une place, bien petite il est vrai, à cette partie omise par Périclès, les lamentations. C'est ici surtout qu'il diffère de son habile devanciei'. Il n'avait pas, comme lui, sa responsabi-

lité engagée d'une manière dangereuse: peut-être encore la douleur était -elle moins profonde dans l'assemblée, car la guerre et la peste ne se réunissaient pas, comme autrefois, pour rendre la consternation générale ; aussi ne craint-il pas de s'affliger avec les parents et donnet-il au cœur bien plus que ne l'avait fait Périclès. Ses paroles sont empreintes d'une tendre sympathie et il ne recule pas devant la vue des douleurs et peut-être des misères qui vont être le partage de tant d'infortunés. Mais il se hâte bientôt de lentrer, lui aussi, dans la forme consacrée par l'étiquette : « Je ne pense pas qu'il faille » ici des pleurs, » dit-il, et le reste est bien du ton officiel de toutes les consolations. Le raisonnement se substitue aux épanchements du cœur, et ramène les consolations ordinaires tirées du bonheur des morts, de l'immortalité de leur mémoire, et de leur assimilation aux dieux dont ils partagent les honneurs.

Ainsi Unit l'orateur, avec une dignité que les derniers mots teignent néanmoins d'une légère nuance de mélancolie. M. Villemain a formulé sur cette noble harangue un jugement qui résume en quelques lignes les impressions diverses qu'en laisse la lecture ; on nous saura gré de le reproduire : ^

<i Ce discours ', que le savant auteur de ÏEssai sur les » Eloges n'a cité ni désigné nulle part, est un précieux » monument et de l'éloge funèbre chez les Grecs, du » génie de Lysias, et de cet atticisme si difficile à déiinir » et à imiter, qui était le bon goût de l'Antiquité. On ne » saurait imaginer une diction plus simple et plus pure, » une suite d'idées plus régulière et plus naturelle. Et si » le style laisaitseul l'éloquence, ou plutôt si les grandes

' Essai sw i Oraison funèbre.

» beautés du style pouvaient naître sans la vive émotion » de l'àme, il faudrait nommer cet ouvrage de Lysias un » chef-d'œuvre oratoire. Mais on y sent , avec le défaut » de pathétique et d'enthousiasme , la langueur qui ré- » suite des formes convenues du panégyrique, etc. »

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