‹ De l'oraison funèbre dans la Grèce païenneChapitre 6 sur 32 · PÉRICLÈS · texte numérisé non relu

PÉRICLÈS

ELOGE DES GUERRIERS MORTS LA PREMIÈRE A^^ÉE DE LA GUERRE DU PÉLOPOÎSÈSE

Avant d'aborder le fameux discours que Thucydide met dans la bouche de ce grand homme, chercherons-nous d'abord à prouver que Périclès en est bien réellement l'auteur?

A la vérité, cette proposition semble ne pouvoir se séparer de la question des harangues dans les historiens ; traitons-la néanmoins, elle appartient à notre sujet, mais sans entrer bien avant dans la question générale, car nous ne sommes pas ici sur le véritable terrain où cette dernière doit être débattue. Ce n'est guère en effet qu'après Thucydide que les historiens ont employé les discours étudiés comme un second moyen d'exposition, venant en aide au récit. Un genre aussi neuf qu'était l'histoire sous Hérodote et Thucydide, arrive difficilement, par calcul, à des procédés aussi savants : il trouve instinctivement des formes heureuses ; mais il n'appartient qu'au temps et à un art plus raffiné d'en révéler successivement et peu à peu toutes les ressources.

L'idée première des harangues dut être donnée par les

lois mêmes de Fesprit humain. En effet, l'emploi du style direct pour reproduire des paroles entendues se retrouve chez tous les peuples primitifs. Ouvi'ons la hible et nous voyons à chaque page : Dieu dit ; puis une formule directe souvent très-courte et dont la hrié\ été même rend l'originalité du procédé plus saillante : les sauvages de l'xVmérique, les Orientaux, aujourd'hui encore l'Arabe sous sa tente, ont conservé cette antique habitude de langage. Est-ce chose extraordinaire qu'Hérodote, comme notre Froissartau XIT^ siècle, recueillant dans ses voyages les matériaux de son histoire, ait conservé aux allocutions de ses personnages la forme vivante et animée des paroles que lui avaient rapportées les goûts conteurs de l'Orient? Il les a quelque peu ornées sans doute, mais il écrivait pour ces Grecs nés tous artistes et aimant passionnément le beau.

D'îulleurs, à ses yeux, l'histoire était voisine de l'épopée, c'est même la raison qui lui lit écrire son ouvrage en ionien quoiqu'il fût Dorien de naissance ; et comme les poèmes d'Homère sont pleins d'admirables harangues, il dut éprouver fort peu de scrupule pour donner aux siennes une élégance qu'elles n'avaient pas, sans doute, dans les récits originaux.

Quant à Thucydide, s'il a, lui aussi, adopté cette forme, c'est que d'abord son modèle lui en avait suggéré l'idée ; c'est qu'ensuite il pouvait mieux que personne reproduire véritablement ce qui s'était enlendu , puis(|u'il écrivait Fliistoire de ses contemporains et faisait parler, ou ses amis ou ses ennemis, ou ses rivaux '. D'ailleurs, si un écrivain cherche à instruire, il ne dédaigne pas non plus d'intéresser et de plaii-e. Or, i)our des Grecs enthousiastes

' Wesicrmnn. De Epitaphio Demosf/t., p. .10. 31 i^t 32.

de la parole et habitués à lui voir opérer des merveilles, une succession de faits isolée des discours qui avaient déterminé leur accomplissement devait paraître chose froide et incomplète, et ces belles harangues , loin d'être pour eux une invraisemblance, étaient, au contraire, une vraisemblance de plus.

Ceci posé, quant aux harangues de Thucydide en général, que dirons-nous en particulier de cette oraison funèbre ? A notre avis, sauf l'expression textuelle qui ne pouvait être conservée, le fond et l'œuvre prise dans son ensemble sont bien de Périclès *. Pour peu qu'on réfléchisse, en effet, on verra que Thucydide, visant au rôle d'historien, en présence des passions ardentes dont il avait été déjà victime, ne pouvait, sans se discréditer, prêter à son principal personnage un discours qui ne ressemblât en rien à celui qu'on avait entendu, surtout quand ce dernier, prononcé au nom de l'État , devait avoir quelque chose de l'inviolabilité du décret qui en avait chargé l'orateur. Ajoutons que le peuple d'Athènes — et Thucydide ne l'ignorait pas — avait une intelligence assez vive, pour ne pas prendre facilement le change, et qu'un discours prononcé par un homme comme Périclès et dans de pareilles circonstances, a dû laisser une durable et profonde empreinte. Lisons en effet, sans idée préconçue, cet éloge célèbre, et, fermant le livre, tâchons, s'il se peut, d'oublier l'originahté qui le caractérise ; nous ne le pourrons pas. Cette originalité même, cachet d'authenticité indubitable, le grave profondément dans la mémoire et ne permet pas de douter de la puissance avec laquelle il a dû agir sur un auditoire athénien. Quand il touche à toutes les préoccupations du moment, met un baume sur

' Voir V Histoire de la Litt. grecque de A. Pierron.

les blessures, pallie les fautes, flatte, caresse, encourage ; quand ses ruses oratoires mêmes sont un attrait de plus pour un peuple aussi sophistique que celui qui l'écoutait, nous devons croire qu'il fut avidement accueilli et facilement retenu. Songeons ensuite à cette vie tout extérieure du citoyen d'Athènes et nous en conclurons que les conversations du jour môme , celles du lendemain , sur l'agora ou dans ces réunions alors en voie de se former des disciples de l'éloquence, ont dû, ou peu s'en faut, en reconstruire complètement l'admirable édifice.

D'ailleurs, qui nous prouve que Périclès ne laissa pas circuler dans Athènes des copies authentiques de son discours ', comme le firent l'auteur du pastiche de Gorgias, Isocrate, tant d'autres, et probablement aussi les auteurs des éloges en prose que nous avons mentionnés sur la foi de Denys d'PIahcarnasse ? Thucydide se serait borné dans ce cas à lui faire suljir, en l'abrégeant, de légères modifications, pour qu'il ne nuisît jkis aux proportions harmonieuses de son œuvre.

On m'objectera peut-être l'identité de style que présentent et le discours et le reste de l'ouvrage : mais , à mon sens, ceci n'est point encore une raison sans réplique. Cicéron nous met sur la voie d'une explication qui me semble acceptable *, si Périclès est bien, comme il

' Cicéron. {De Orat.. liv. II. g 22). Suidas, cités par GolUeber.

" Anliquissimi ferù siinl quorum ((uideni scripta conslenl (Goltleber : extent) Pericles alque Aloibiades et càdem iolale Tliucydides, subtiles, acuti, brèves, senlentiis uiagis ([uàui verbis abundantes. Non potuissel accidere ut ununi essel omnium genus, nisi aliquem sibi proponerent ad imitandum. Consecuti sunt hos Critias, Theramenes, Lysias : multa Lysia3 scripta sunt, non nuUa Critiae, de Tberamene audivimus. Omnes etiam lum retinebant illum Periclis succum, sed eraut paulù uberiore lilo. [De Orat.^

le prétend, le modèle que les écrivains de son siècle se sont plu à imiter et à reproduire , je ne vois pas trop comment on peut arguer du style de Thucydide, dans l'oraison funèbre qui nous occupe, pour la refuser à Périclès. Nous faisons d'ailleurs à l'historien une part assez large, puisque nous reconnaissons qu'il a pu retoucher l'œuvre du maître afin de l'enchâsser dans son récit.

Mais, dira-t-on, un critique qui fait autorité, Denys d'Halicarnasse, attrihue à Thucydide cette harangue aussi bien que toutes les autres. Nous croyons pouvoir tenir compte de cette opinion, mais sans péril pour les idées précédemment émises ; précisons pour cela le point de vue où le critique grec se place d'ordinaire.

Denys est un de ces rhéteurs qui ne se préoccupent que de la forme et qui ne jettent sur le fond qu'un coup d'œil fort superficiel. Que la pensée faibhsse et entraîne même des contradictions, il est fort disposé à ne pas s'en apercevoir, si son oreille déhcate et son purisme dédaigneux sont agréablement caressés par l'harmonie des sons ou la distinction des termes. Il est facile de comprendre maintenant qu'il voie dans l'oraison funèbre de Périclès l'œuvre de Thucydide, car si Périclès a donné tout le fond, le style semble être celui de Thucydide, soit qu'il y ait mis véritablement le sien, soit qu'il ait rehgieusement conservé tout ce qu'il a pu de la forme péricléenne imitée de son temps, au dire de Cicéron.

Au surplus, ici encore, que cherchons-nous ? Le spéci-

liv. II, § 22.) Ces dernières paroles ne s'appliquent-elles pas parfaitement au st^le de Toraison funèbre de Périclès, presque partout trop concise pour la tribune et qui eut été souvent inintelligible partout ailleurs qu'à Athènes ? (Cicéron. Orat.^ § 9.)

men de l'Oraison funèbre au début de la guerre du Péloponèse ; aussi, que ce discours soit de Périclcs ou de Thucydide, il nous donne également tout ce que nous pouvons lui demander : ce qu'était l'Oraison funèbre à cette époque ; et de plus, la tactique oratoire et politique de Périclès, ou, ce qui est la même chose , celle que lui reconnaissaient ses contemporains et ses rivaux. Étudionsle donc comme s'il nous venait direcîement de lui.

Périclès, auteur d'une guerre qui, débutant par des malheurs, ne réunissait le peuple que pour l'entretenir de pertes sans compensations glorieuses, devait craindre que cette lugubre cérémonie ne devînt l'écueil de sa popularité : les pleurs des familles, le silence de ces tombes pouvaient le perdre dans l'esprit public, bien plus sûrement que les traits mordants de la malignité et de l'envie ; elles pouvaient dégoûter les Athéniens de la guerre et leur faire abandonner sa politique ; il fallait donc, tout en se mettant à couvert, en sauvegardant sa propre influence, raffermir les courages et montrer, malgré les pertes passées et les calamités présentes, le succès certain dans l'avenir.

En présence de ces difficultés, Périclès dut vivement sentir la nécessité d'innover dont nous avons parlé au début de cette troisième période, et il suffit de lire attentivement le premier chapitre de son discours pour voir qu'il rom])l avec ses devanciers et clierchedes voies nouvelles.

Pourtant, est-ce à l'éloge d'Athènes tel que nous l'avons marqué plus haut, qu'il va demander la grandeur et le prestige dont il a besoin dans cette circonstance ? Bien que ce thème ait prévalu dans la suite, toute innovation n'arrive pas, dès son dél)Ut, à une forme arrêtée : quel(|ue chose, d'ailleurs, valait mieux pour Périclès que l'éloge

des ancêtres et des mythes antiques, c'était l'éloge de son temps, de sa politique à lui, et de la démocratie athénienne telle qu'il l'avait faite ; il le comprit et s'y arrêta.

Il y avait une difficulté pourtant, celle de bien amener cette nouveauté. C'est à quoi lui servit le souvenir donné en passant aux ancêtres et aux pères de la génération présente ; l'éloge des ancêtres qui devait être si fécond en développements pompeux pour ceux qui l'ont suivi, ne fut, chez Périclès, qu'un moyen de transition dont il crut même devoir donner l'explication à la surprise de son auditoire. Le mouvement de la pensée, les expressions même, tout indique, en effet, qu'il s'écarte de la voie ordinaire :

« Puisque l'approbation de nos ayeux a

» consacré cette coutume (celle de louer les morts), il » faut, nous conformant aussi à la loi, tenter de rencon- » trer le plus juste possible ce que veut, ce que pense » chacun de vous. — Mais je commencerai par nos ancê- » très : il est juste, il est convenable de leur payer ce tribut » en rappelant leur mémoire, etc.. » La particule âï {up'êo^a.i a) et le reste de la phrase indiquent nettement une dérogation aux usages reçus.

Yoici, du reste, d'autres détails plus concluants encore : « Nos ayeux sont dignes d'éloges, nos pères encore plus : » en effet, etc.... Mais c'est à nous-mêmes surtout et à » ceux d'entre nous qui sont encore dans la fleur de l'âge, » que cet empire doit, en grande partie, l'accroissement » de ses forces,... etc. Mais par quelle conduite nous » sommes parvenus à ce degré de puissance, par quelles » institutions politiques, etc.. C'est ce que je vais mon- » trer avant de passer à l'éloge de nos guerriers, persuadé » que, dans la circonstance présente, ces considérations ne )) seront point déplacées, et que, pour les citoyens et les étran-

)) gers présents à cette assemblée, il est utile de les entendre. » L'innovation n'est-elle pas clairement annoncée dans cette dernière phrase * ?

Voilà l'orateur arrivé à son but, et il peut maintenant vanter la politique de son temps, c'est-à-dire la sienne propre ; mais afin de le faire avec tout le fruit possible, il cherche à passionner la foule qui l'écoute par un ingénieux parallèle entre Athènes et Lacédémone, parallèle qu'il n'a pas l'air de chercher, qu'il n'indique même pas, et dans lequel il exalte, comme moyen de succès, tout ce qu'il sait tenir aux traits saillants et aux préférences innées de sa nation.

Quelle est l'importance et quels sont les résultats de cette manœuvre oratoire ? Charmé de voir que la grandeur d'Athènes a pour fondement précisément tout ce qui la distingue de Lacédémone, flatté de trouver dans les goûts, les penchants de sa nature intime , une garantie de prospérités et de victoires, l'amour-propre aihénien suit volontiers l'orateur à travers les douces images dont on caresse sa vanité, et rejette bien loin toute idée malveillante, toute préoccupation importune, pour le présent comme pour l'avenir.

• Elle ressort encore à la tin du parallèle dont nous allons parler, des termes et de Tintenlion de ce passage : <« Jussi 7ne suis- » Je étendu sur les éloges de notre flépublique pour vous »> apprendre que le coinbat n'est point d'une égale importance » entre nous et des hommes qui sont loin d avoir les mêmes » avantages ci défendre, et pour établir en même temps sur des j) preuves incontestables l'éloge des guerriers dont j ai à vous » entretenir.

» Mais cet éloge est déjci bien avancé : les avanlai^cs. les liants » faits dont je viens de ctMcbrer la gloire, c'est aux vertus de ces » guerriers et de leurs pareils que notre pairie en doit rornenieni » et réclat. »

Il me paraît au moins inutile d'insister sur ce point que l'éloge de la politique athénienne et le parallèle avec Lacédémone étaient une nouveauté pour la tribune funèbre. En effet, ce moyen convient d'une manière si particulière aux circonstances tout à fait exceptionnelles du discours, et d'une manière si exclusive à Périclès lui-même, qu'il est permis d'assurer que rien de semblable ne s'était dit avant lui et ne devait, après lui, se reproduire ; seulement son exemple ne fut pas perdu, et ses successeurs en tirèrent l'éloge d'Athènes remontant aux époques les plus reculées , tel que nous l'avons marqué dans notre vue d'ensemble de la troisième période.

Malgré le plaisir que nous aurions à suivre l'orateur, en relevant un à un tous les points de comparaison, toutes les insinuations heureuses, toutes les allusions délicates qui fourmillent dans ce chef-d'œuvre, bornons-nous à dire que cet admirable parallèle nous montre Athènes si grande, si belle , si imposante, si généreuse, que tout, jusqu'à ses revers, semble tourner à sa gloire et lui garantir une renommée qu'Homère lui-même ne pourrait agrandir.

D'ailleurs, sous sa forme vive et brillante, il passe avec une éblouissante rapidité qui nous fait admirer encore Périclès et sa connaissance parfaite des hommes et des choses. Les besoins de son sujet voulaient sans doute qu'il ne fît que glisser sur ce terrain peu solide , et de plus, il savait qu'il parlait à un peuple assez pénétrant pour comprendre au premier mot , et trop impatient ou trop vaniteux pour permettre qu'on s'appesantît sur des détails, comme si l'on eût douté de sa vive intelligence ; mais il savait aussi que quand deux peuples rivaux sont descendus dans l'arène, il est impossible de parler de l'un sans faire songer immédiatement à l'autre, et ce fut ici le

comble de l'art d'avoir su tirer parti de cette disposition commune à tous les esprits pour amener un contraste ingénieux entre les deux nations ennemies, et faire sortir, aux yeux des siens, la conviction d'une supériorité immense, du sein même d'une cérémonie qui n'attestait que des fautes et des revers.

Que du haut de ce monument élevé à la gloire de sa patrie et qui lui sert comme de piédestal à lui-même, il abaisse ensuite les yeux sur ces tombes, il n'a plus rien à craindre pour lui ni pour la continuation d'une guerre à laquelle sa popularité est attachée. La mort de ces guerriers n'est plus qu'un sacrifice volontaire qu'ils ont fait à la grande idole ; leur éloge est tout entier dans celui de la patrie qu'ils ont parée de leur gloire, et, à son tour, elle les récompense par l'oubli de leurs fautes individuelles et par une impérissable renommée.

Tel est le point de vue élevé que garde l'orateur, point de larmes données à leur mort ' : la perte de quelques hommes s'efface devant l'illustration de la patrie. Ici se retrouve cette majesté calculée que nous avons indiquée précédemment ; partout le raisonnement domine sans partage dans l'appréciation du sacrifice que ces guerriers ont voulu faire de leur vie. Cet héroïsme officiel convenait aux vues politiques de Périclès, et, passant aux conseils que réclame la circonstance , il loue les morts dans le but d'engager les vivants à suivre la même voie, « quoique avec de meilleures espérances. » Du reste, à

' Denys d'Halicarnasse {Rhétorique , jî X) dit : « Bien qu'il \ •) ail trois parties dans l'Oraison funèbre : i'eloge, la lanienlalion » et les consolations, Thucydide néglige la seconde. Elle ne con- » venait pas, en eflel, aux conseils et aux exhortations qu'il avait " à donner, etc. S'il eut excité l'aHendrisseinenl au sujet des »> morts, il eût refroidi les vivants, etc. •>

défaut de sensibilité, il y a de la grandeur dans ces exhortations à continuer la guerre et il les fait accompagner en outre d'une sublime image d'immortalité dans la pensée toujours présente des générations h venir.

Les consolations données à la famille sont encore empreintes de la même dignité sévère. C'est ici surtout que l'orateur avait à craindre les manifestations du désespoir, c'est ici surtout qu'on le voit imposer à la douleur un silence et une immobilité de convention que le cœur peut subir, mais qu'il n'acceple pas.

« Quant aux parents ici présents, dit-il, j'ai pour eux » moins des larmes que des consolations, etc. »

Elles sont graves et en harmonie avec les grandes idées qui précèdent :

« C'est un bonheur d'obtenir du sort, comme nos en- » fants, une fin glorieuse ; comme vous, un deuil glorieux ; » d'avoir bien vécu, et d'être morts de même. »

Toutes visent à étouffer l'expression de la souffrance et à l'élever au-dessus de l'humanité jusqu'à une tristesse mâle et silencieuse ; toutes enfin donnent, comme compensation, l'idée de la gloire qui est la même pour les parents et pour les morts.

Ce caractère se retrouve dans les consolafions offertes aux fils et aux frères : celles que l'orateur adresse aux femmes sont conformes à la nullité de leur rôle dans l'État ; il se borne à une recommandation assez sèche de ne pas attirer sur elles les regards du public. On serait tenté de croire qu'il veut se prémunir contre une intempestive explosion de désespoir.

Nous l'avons vu, comme l'éloge , les consolations ont été sévères, mesurées, contenues, et l'orateur termine par quelques mots de péroraison ferme et concise dans lesquels il annonce qu'il a remph son devoir et que la patrie s'est acquittée du sien.

Tel est ce discours, le plus remarquable que l'antiquité nous ait légué sur cette matière. Il n'est pas seulement pour nous un monument précieux comme oraison funèbre, il suffirait encore à l'historien et au penseur qui voudraient se rendre compte des traits saillants du peuple athénien et de son caractère à cette époque. Ajoutons qu'il nous fait bien connaître ce qu'était l'éloquence de ce Périclès-Olympien, comme disaient les comiques. Simplicité, élévation, gravité majestueuse et imposante, air de sagesse antique, voilà un des côtés de sa physionomie ; puis, derrière ces flatteries délicates prodiguées à l'orgueil national, apparaît le secret de sa popularité et de sa puissance. Il connaissait le caractère de ses concitoyens et savait le manier à son gré.

Toutes les formes citées plus haut comme appartenant à l'Oraison funèbre ne se trouvent pas dans ce chef-d'œuvre. Les unes devaient être le fruit du temps, les autres le résultat de l'art un peu sophistique des premiers rhéteurs, et nous ne rencontrons ici que les procédés qui tiennent à l'éloquence d'action. Pas une idée, pas un mot qui n'aille au but, au fait, qui ne soit animé de la pensée intime de l'orateur. Sauf quelques mots qui rappellent les leçons de Gorgias, rien qui sente le sophiste parlant pour le vain plaisir des oreilles, cl voulant amuser la foule sans se soucier du danger des menteuses illusions. C'est malheureusement ce qui devait résulter de l'Oi-aison funèbre, lorsqu'au lieu d'ctrc, comme ici, une cause particulière plaidée avec éloquence, elle devait dégénérer en un pur et sinqile panégyri(iue.

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