II
Mais Platon n'aurait-il vu dans cet abus que des ridicules? D'où procèdent , à toutes les époques, les revers et les malheurs d'Athènes ? Des excès que peut se permettre une démocratie turbulente, présomptueuse, et ne reculant pour se satisfaire ni devant la licence , ni devant l'injustice. Qu'on exalte par d'imprudents éloges une semblable multitude, n'a-t-on pas à craindre de la voir se précipiter dans tous les désordres ?
C'est ce que faisaient les orateurs en toute occasion, mais plus particulièrement dans l'oraison funèbre, et c'est ici qu'il convient de chercher quel a pu être le but du Ménexènc.
Certains critiques veulent que Platon n'ait songé qu'à donner le spécimen d'une oraison funèbre ordinaire, avec tous ses défauts '.
Selon d'autres, le philosophe, dans une œuvre ironique d'un bout à l'autre, a voulu prouver à la vanité athénienne qu'elle ajoutait foi trop légèrement au dire de ses orateurs quand ils prétendaient improviser leurs discours, et qu'il y avait moyen de faire encore mieux qu'eux *.
D'autres enfin supposent qu'après s'être moqué des orateurs e( de leur auditoii'e, mais seulement dans son préambule, Platon a cherché à donner, à son tour, un modèle d'oraisun funèbre \
Si l'on n'est pas d'accord sur l'intention réelle du Menexène, on ne l'est pas non plus sur sa valeur littéraire : dans l'antiquité il a été l'objet de grandes admirations et
' Inlroduclion d'une édition du Ménexène grec-allemand. Leipzig, chez Wilhelm Engelmann, 18î7. Les citations qui suivent sont emprunlces à cette publication.
" Knppen. Loers. 1". Heniiau.
^ Wcslcruidn. Stiilbauiu, M. Cousin cl autres.
de critiques passionnées , et si généralement les anciens n'ont pas contesté son authenticité , il s'est trouvé chez les modernes quelques incrédules.
A mon avis, il y a quelque chose de fondé dans chacune de ces opinions, seulement elles ont le tort d'être exclusives et la vérité se trouverait peut-être dans un jugement qui les conciherait toutes.
D'une part, on ne peut douter que Platon ne veuille se moquer des Athéniens, des orateurs et de leurs improvisations sur un thème invariable ; or, si Féloge funèbre de son temps lui a révélé des dangers et des ridicules, il a dû souhaiter qu'on y apportât un remède, et, dans ce cas, il est difficile de croire qu'il ait laissé à un autre le soin de le trouver. D'autre part, si quelques parties de cet ouvrage sont indignes de Platon, qui prouve qu'elles soient bien de Platon ?
Corriger l'oraison funèbre de son temps semble donc le but le plus probable du Ménexène. Quel serait alors le caractère de la réforme qu'a pu vouloir y introduire un sage ?
Ce qu'un peut reprocher surtout à ses devanciers, c'est d'avoir pris à leur guise , dans les faits mythologiques et réels, ceux qui pouvaient offrir le meilleur canevas à leurs adulations; c'est encore d'avoir loué à l'excès les institutions bonnes ou mauvaises, les ancêtres, les morts et les vivants. Il est possible même que des démagogues sans pudeur aient fait appel aux passions populaires et se
soient permis les aberrations les plus dangereuses Je
ne crois pas être téméraire en avançant que Platon a dû. vouloir prouver à ses contemporains que tant d'éléments hétérogènes ne sont pas absolument nécessaires à une oraison funèbre et qu'on peut d'ailleurs les intéresser encore avec leurs institutions sagement appréciées, avec
leurs annales soumises à un choix discret et prudent, eh les louant sans doute beaucoup encore (comment se faire écouter sans cela ?) mais en louant par les faits, et de manière à ce qu'une idée généreuse planât au-dessus de ceux qu'on présente sous un jour trop favorable. Un panégyrique mitigé, historique, si je puis m'exprimer ainsi, mettant en relief le plus vraisemblablement possible les idées d'égalité, de justice, de dévouement, de courage, de concorde, voilà l'idéal dont il aurait cherché la réalisation. Réussit-il dans sa tentative? Son œuvre mérite-telle en effet d'être regardée comme un modèle? C'est ce que nous examinerons tout à l'heure : pour le moment, et dans l'intérêt d'une solution décisive, faisons de cette oraison funèbre un rapide mais exact inventaire.
La première partie du discours est heureuse : il y a de l'habileté dans la manière dont l'orateur pose son sujet, et rattache à l'idée des guerriers morts l'éloge des ancêtres et de leur ville natale :
« Ils sont devenus vertueux parce qu'ils étaient nés de » parents vertueux : nous vanterons donc d'abord leur » noble origine, et ensuite leur éducation; enfin nous » montrerons comment ils se sont rendus dignes de ces » premiers avantages. »
Ici vient naturellement se placer l'élopo de leur autochthonie. Platon probablement croit pouvoir, sans danger moial, faire, connue tout le monde, un mérite au peuple d'être né du sol même qu'il babite, de vivre dans une contrée aimée des dieux, privilégiée et ornée de leurs dons ; aussi s'arrête-t-il un peu longuement peut-être à rajeunir, par d'ingénieux développements, ces formes déjà quelque peu usées sans doute : convenons-en pourtant, tout cela tient souvent plutôt du plJlosophe que de l'orateur.
« Élevés sous l'œil et la tutelle des dieux, enrichis par » leur munificence, les ancêtres ont fondé un état poli- » tique qui a contribué à rendre vertueux eux-mêmes et
» ceux qui les ont suivis » Nous voici arrivés à l'éloge
obligé des institutions démocratiques, tâche difficile pour un philosophe partisan de l'aristocratie, et qui, sur ce point, vise à réformer d'imprudentes adulations. Il s'en tire pourtant d'une manière habile qui est tout à la fois une critique délicate, un acte de conciliation et un conseil.
« Le gouvernement qui subsistait autrefois et subsiste » encore aujourd'hui, dit-ii, est une arùtocratie. C'est » cette forme sous laquelle nous vivons encore et avons » presque toujours vécu. Les uns l'appellent une démo- » cratie, les autres lui donnent un autre nom, comme il » leur plaît, mais c'est une aristocratie réelle fondée sur » le suffrage populaire '. »
C'est en effet ce que serait une démocratie qui ne porterait ses suffi-ages que sur la sagesse et le mérite. — Les développements du philosophe précisent nettement que telle est sa pensée, et font sentir à ses concitoyens ce que doit être leur gouvernement pour rester digne des principes sur lesquels il repose, le suffrage populaire et l'égalité de droits résultant d'une commune naissance. Tels sont du reste les principes politiques de Platon, partisan, on le sait, d'une aristocratie basée sur le génie et sur la vertu ■ .
' Je me trompe peut-être, mais il me semble que telle phrase, celle-ci par exemple : « Nous sommes toujours gouvernés par des » rois, soit héréditaires, soit électifs » pourrait bien designer indirectement Vomnipotence de la multitude qui, représentée par les hommes de son choix, substitue son despotisme à celui des souverains renversés au nom de la liberté.
' Platon du reste le dit en propres termes : <i L'égalité de notre
Mais quittant ces questions qui souvent sentent l'école plutôt que la tribune, l'orateur aborde les faits glorieux pour la patrie, et caractérise fortement l'unité de son sujet en indiquant le beau rôle départi à Athènes : « Dé- » fendre la liberté des Grecs contre les Grecs eux-mêmes, » et celle de toute Ja Grèce contre les barbares. » Cadre admirable, si l'orateur n'était plus tard obligé d'en sortir ! N'importe, pour le moment, sa harangue y gagne un caractère imposant et grandiose. Il glisse ensuite, et c'est ici qu'il se montre novateur, il glisse, dis-je, vite et habilement sur les guerres d'Eumolpe, des Amazones, et sur tout ce qui touche à la période mythologique, gloires à ses yeux bien vaines, parce que leur caractère fabuleux leur ôte toute créance, et qu'elles ne constituent pas cette noblesse qui oblige : puis il aborde la période des guerres médiques.
Le récit en est dramatique et animé, les diverses parties en sont bien reliées entre elles et se succèdent avec une progression d'intérêt et de gloire en relation parfaite avec les résultats obtenus. Pourquoi l'époque qui va suivre n'a-t-elle pas le même cachet de grandeur? Quelle cause funi^stc oblige tout à cou^) l'orateur à faiblir au milieu de sa course'/ C'est qu'entraîné par les besoins de son panégyrique historique, il va étn^ contraint de chercher la gloire d'Athènes au sein de dissensions intestines. Comme la lutte s'est amoindrie ! Que l'importance des résultats s'est rapetissée ! Grecs contre Grecs, combattant pour des intérêts plus ou moins égoïstes, quelques beaux dehors qu'on y mette, ne peuvent plus nous passionner connue le grand conilit de l'Asie contre l'Europe, de la
naissance nous t'tuee à no reconnaître entre nous d aulic supcr riorilé que celle de la vertu et de l'inlelligence. »
barbarie contre la civilisation. D'ailleurs Athènes n'y joue pas toujours le beau rôle ; dans les motifs de ces guerres, comme dans les résultais qui en dérivent, il y a à récolter pour elle plus d'humiliation que de gloire ; aussi, l'orateur à qui s'imposent les faits, commence à se
sentir mal à l'aise, car l'unité de son sujet lui échappe
11 nous avait montré au début, et comme idée dominante de la politique de sa patrie « Athènes défendant la liberté » des Grecs contre eux-mêmes et toute la Grèce contre les » barbares. » Comment plier à cette règle généreuse tous les actes de la versatile et ambitieuse cité ? L'impuissance de l'écrivain se trahit à mesure qu'il avance : le ton baisse de plus en plus et cesse d'être oratoire. Nous trouvons fréquemment, dans l'exposition, des faits qui ne sont plus habilement fondus *, quelque chose de trop nu et de trop historique, sans compter la monotonie d'une intention continuellement admiratrice que rendent plus fatigante tous ces efforts pour unir les uns aux autres des éléments qui refusent de s'harmoniser.
Bientôt — contradiction singuhère — Platon, emporté par les événements qu'il raconte , sort résolument du cadre dans lequel il s'est à peu près maintenu jusqu'ici, et se met à louer Athènes quand elle renonce à sa noble mission et laisse les Grecs s'imposer mutuellement ïesclavage ou le recevoir des barbares.
D'autres contradictions ne se font pas attendre ; Athènes qui, « par respect pour les trophées de Marathon et de Sala- » mme, ne veut pas secourir le grand roi, » permet aux
' Voici les formules toujours les mêmes qui leur servent souvent de trait d'union à quelques lignes de distance : et/sTjvvjç ^è ysvoi^évïîç ( (in du ^ XII ) /^sfà os toOto, yevo/xÉvou 7ro)iftou ( j^ Xlil). fXÊTà 06 TaùT* 7roA>^oO TToAspou ysvofAïvou ^mème g), etc.
exilés et aux volontaires « de prendre du service auprès de » lui, et de l'aveu (jénéral, le sauve de sa ruine. » Plus bas : « Enfin nos vaillants soldats délivrèrent aussi le grand roi et )) chassèrent de la mer les Lacédémoniens. »
On me dira que les besoins de la politique expliquent certaines alliances , cela est vrai ; mais ne fût-ce qu'au point de vue oratoire, « les trophées de Marathon et de » Salamine doivent toujours être respectés, » et je ne comprends plus une gloire obligée de s'appuyer sur les vaincus de Marathon, sur les ennemis de la civihsation et de la liberté. Si l'auteur a des éloges pour toutes les variations de la pohtique de sa patrie, sachons lui gré de n'avoir vanté qu'à demi les conditions indignes du traité d'Ântalcidas qui livra au fer des Perses toutes les populations grecques de l'Asie, et donna ainsi un éclatant démenti aux prétentions glorieuses des premiers temps de sa grandeur '.
• N'est-ce pas en effet un éloge implicite que ces paroles : (I Avec laide des Dieux, nous soutinmes cette guerre plus heurt reusement, car, lorsqu'elle fut terminée, nous conservâmes nos » vaisseaux, nos murs et nos colonies , tant les ennemis eux- -> mêmes virent avec plaisir cesser les hostilités. » Et que dire en les rapprochant de cette autre phrase écrite en propres termes à la tin de la page précédente : « Dès que le roi vit les Lacédémoniens •> renoncer aux expéditions maritimes, il résolut de se retirer et » demanda les Grecs du continent pour i>rix de sa coopération avec » nous et avec les autres allies. Il comptait bien que nous rejet-
)» lerions sa demande, mais il voulait un prétexte à sa défection
» elc etc Seuls nous neùmes pas l'indignité Is-o^/xiijda.uev)
» de consentir à cet abandon , etc., tant le dévouement et Ta- )) mour de la liberté ont chez nous des racines indestructibles, » tant la haine des barbares est innée dans nos cœurs, etc... •> Contradiction étrange et inexplicable ! Et c'est par le traité qui garantit au roi de Perse l'abandon de ces malheureuses populations grecques, que Platon aurait terminé et couronné son pané{.'} rique d'Athènes I
On le voit, toute cette partie n'est pas un chef-d'œuvre, je ne veux pas dire pourtant que çà et là ne brillent pas par intervalle de vives clartés : tantôt l'orateur s'efforce de ramener la concorde parmi les Grecs, et l'humanité dans les rapports qui doivent exister entre des compatriotes ennemis ou des citoyens divisés ; tantôt, il fait l'éloge du pardon accordé aux vaincus de Sphactérie et ramène, dans les réflexions qui suivent , le sage conseil de Gorgias et d'Isocrate ; ici j'admire la fierté du mouvement par lequel il revendique pour sa patrie l'honneur d'être restée invincible, et de n'avoir succombé qu'à ses propres dissensions; plus loin enfin, j'aime à l'entendre parler des morts d'Eleusis qu'il veut réconcilier avec ceux du parti contraire par des prières et des sacrifices *, sainte prédication de l'oubfi des haines qui doivent s'éteindre dans le tombeau; mais quelque respect que m'inspirent ces nobles pensées, je me demande, en présence des incohérences signalées plus haut, si c'est par une œuvre aussi défectueuse que Platon a voulu faire mieux, ou du moins aussi bien que ceux qu'il raille à si juste titre.
Au lieu d'un modèle, n'aurions-nous qu'un persiflage ? Mais alors pourquoi çà et là tant de nobles sentiments ? Pourquoi renoncer aux sujets mythologiques, dont l'abus prêtait le plus au ridicule !... D'ailleurs quel thème pour un pareil badinage que le dévouement et le sacrifice de ceux qui sont morts pour leur pays ! Et puis, à quoi nous entraîne une semblable hypothèse ! Cette œuvre, si
' Suivant la remarque de Gottleber il y avait à Athènes une loi qui imposait des sacritices et des expiations à Thomme coupable d'un meurtre volontaire. Voilà sans doute la raison de ces prières et de ces sacrifices que demande Platon pour les malheureuses victimes des guerres civiles.
admirée qu'elli' eut, au dire de Cicéron ', riionneur d'être prononcée publiquement chaque année le jour de la fête des morts '\ aurait été pour les Athéniens une double mystification, car elle les tourne en ridicule et sans s'en apercevoir, ils ont eu la naïveté de la prendre au sérieux et d'en vouloir immortaliser le souvenir !
Verrons-nous au contraire dans ces idées généreuses mêlées à tant de défaillances une intention morale et patriotique qu'ont trahie des efforts impuissants/ Mais ici se présente encore la même objection quoiqu'elle ait un peu perdu de sa force. Platon a beau nous dire par la bouche de Socrate qu'on est toujours en état de se faire un nom parmi les Athéniens. Il n'eut point eu le succès que constate Cicéron avec des défauts trop saillants pour qu'on les regarde comme des inadvertances. L'orateur romain, dont personne, que je sache, n'a contesté la compétence, nous jette des deux côtés dans un embarras extrême et rien ne peut nous en faire sortir, excepté lui peut-être, car en y regardant bien il nous met sur la voie d'une explication plausible.
Ne peut-on admettre qu'à l'époque où fut prononcé annuellement cet éloge funèbre, une main de sophiste l'ait retouché, remanié, et surtout augmenté, atin d'en faire une revue à peu près complète de l'histoire d'Athènes pendant sa période de vie active?
Sur quoi porte en effet notre critique ? Sur la seconde moitié de la partie historique : c'est elle qui détruit l'unité
' Chaque aiini'e avait lieu une fcle en lliunneur des guerriers morts dans les combats, avec des Jeux et des sacriliees qui rendaient le souvenir de leurs exploits toujours présent à la mémoire du peuple. Le passage de Cicéron prouve qu'on y ajoutait aussi une oraison funèbre. (Voirie^ XXII dn Ménexène.)
du discours, le rapport des parties et qui, en exposant l'auteur aux coups de sa propre censure, lui fait manquer son but si visible dans le préambule. Supprimons toute cette partie, tenons-nous en aux guerres médiques, et pour le reste à quelques considérations jetées à grands traits, comme dans Foraison funèbre de Lysias, n'avonsnous pas une œuvre qui échappe aux reproches que nous avons formulés ?
Et qu'on ne dise pas qu'une oraison funèbre dans ces conditions n'eût été bonne qu'au début de la guerre du Péloponèse, sans parler de celle de Lysias, un rhéteur du IVe siècle, Himérius, qui certes n'est point un homme de génie, nous en a laissé une que nous examinerons en son lieu ; elle me paraît, quant au plan, s'être inspirée de celle de Platon, mais loin de s'élancer à travers toute l'histoire d'Athènes, elle s'en tient justement aux proportions que j'indique.
Il est d'ailleurs un anachronisme assez étrange et qui ne s'explique que si l'on admet notre hypothèse.
On a pu remarquer qu'une partie des faits importants que Platon met dans la bouche de Socrate est postérieure à sa mort. Cette irrégularité qui a trop peu effarouché la critique habituée à voir Socrate substitué dans Platon à Platon lui-même, me semble avoir plus d'importance qu'on ne lui en a accordé jusqu'ici.
Que Platon prête à son maître ses propres opinions, comme s'il les avait reçues de lui , il n'y a là rien qui blesse la vraisemblance ; mais qu'il lui prête le récit de faits qu'a précédés sa mort, et cela lorsqu'il s'adresse à des contemporains, lorsque surtout cette mort a eu tant de retentissement, et que l'époque en est trop bien connue de ces Athéniens qui en sont tous comphces et repentants peut-être, voilà une illusion à laquelle se fût refusée l'ima-
gination la plus complaisante, et que nul écrivain ne pouvait avoir la prétention de faire accepter.
Ce n'est pas tout : dans le préambule, Socrate dit au jeune Ménexène qu'Aspasie lui a, la veille, récité l'oraison funèbre de Périclès. On sait que cette femme, célèbre à plus d'un titre, finit par se marier et vraisemblablement elle disparut alors de la scène polilique, car on ne sait ni où, ni quand elle mourut; pourtant, s'il faut adopter comme authentique la rédaction actuelle du Ménexène ^ elle aurait été, même après le traité d'Antalcidas, encore entourée de sa cour élégante comme aux plus beaux jours de sa jeunesse. N'est-ce pas une nouvelle preuve de remaniements et surtout d'additions postérieures, ou bien faut-il admettre que pouvant faire autrement, Platon a foulé aux pieds toutes les vraisemblances en mettant à côté de Socrate mort une femme , ou morte elle-même, ou depuis lon.utemps oubbée t
Enfin, un critique dont le jugement est d'un grand poids en fait de style, Denys d'Halicai-nasse, attaque la première partie du Ménexène, la seule que nous ayons vue jusqu'ici, avec une ver\e dont il reconnaît lui-même toute la violence, mais que néanmoins il se montre impuissant à comprimer : « Quoique je rougisse, dit-il, et que je re- » doute presque de le dire, je parlerai cependant, puisque » partout s'étalent grossièrement l'impéritie et Tigno- D rance V »
J'avoue que je comprends très - bien ce qu'éprouve le critique.
Il reconnaît « que Platon est le meilleur modèle de » l'harmonie qui convient à la prose '^ » que de plus « per- T) sonne ne possède comme lui l'art d'employer heureu-
' De admir. vi dicendi in Befnosf/tene. p, 32. — ' Ibiil.
» sèment les figures *. » li constate que le « Ménexène » était regardé comme l'un des chefs-d'œuvre du philon sophe *. » Or, que trouve-t-il en ouvrant cet ouvrage si vanté ? Ici, « des ornements qui annoncent peu de goût » et même une sorte de faiblesse ^ » là, « des figures » employées mal à propos ^ » ou bien « une recherche » d'éléments particuhers aux poètes pour lesquels Platon » affectait un souverain mépris et qu'il a bannis de sa » république ^ ; » puis , des passages , ou ampoulés , ou qui cessent d'être oratoires. Enfin, reproche plus significatif encore : « Platon, dit-il, abandonne les expressions » nobles et les figures majestueuses pour des figures de » déclamateur et dignes de Gorgias , telles que les anti- » thèses, les périodes symétriques ou qui ont les mem- » bres égaux et d'autres futilités dont il se sert pour orner » son style ^ »
Voilà ce qui exaspère Denys et le fatigue fort vite de l'examen détaillé auquel il se livre ; aussi, et je le regrette, avant d'être arrivé à l'endroit selon moi le plus défectueux, il perd patience et y renonce... « Qu'est-il be- » soin, s'écrie-t-il, de nouvelles citations ? En parcourant » tout le discours, on trouvera à chaque ligne plusieurs » expressions incorrectes ou triviales, beaucoup d'autres X) puériles et froides, sans vigueur et sans nerf, dépour- » vues de douceur et de grâce et quelques-unes d'une » pompe à peine soutenable dans le dithyrambe '. »
Gomment exphquer cette étrange anomaUe ? Comme nous le faisons sans doute ; sinon, de deux choses l'une : ou Platon est inférieur à lui-même justement dans un des
' Ibid. 3 32. — * xpàT'.aTov twv 7ro)^iTr/wv lôyuv^ ^ 28. — ^Ibid. g 26. — ^ ibid. §25.-5 i^ja. __. e Hjid. §24.-7 Ibid. § 36.
plus renommés de ses ouvrages, ou bien Denys a perdu le sens.
Notons bien que les chapitres consacrés par lui au Ménexène semblent le produit d'une étude consciencieuse et réfléchie. Ajoutons qu'il attaque moins la pensée que la forme dont elle est revêtue ' et qu'il ne s'est occupé nullement des incohérences que nous avons relevées.
Or, lorsqu'il s'emporte ainsi contre toute la première partie du discours, il n'a, au contraire, que des éloges et des admirations pour la seconde da prosopopée dont nous parlerons tout à l'heure) ; nulle expression ne l'otrusque, nulle syllabe ne blesse son goût difficile et il la transcrit
tout entière avec une complaisance passionnée J'en
tire un nouvel argument en faveur de mon hypothèse : cette approbation donnée sans résene à la fin du discours disculpe le célèbre critique du soupçon d'un mépris systématique pour le Ménexène, et j'en conclus qu'il eût, comme les contemporains de Platon , goûté l'œuvre tout entière si une perturbation quelconque ne s'était, peu à peu, introduite dans la rédaction primitive.
Du reste, s'il y a matière à discussion pour quelques parties de cette oraison funèbre, il n'y a pas une seule divergence d'opinion pour l'admirable prosopopée qui la termine. L'Antiquité l'a citée, traduite et louée sans réserve ; hàtons-nous de lui offrir le juste tribut de nos applaudissements.
Remarquons toutefois l'ingénieux moyen oratoire qui met dans la bouche des morts les exhortations que réclamait l'usage ; présentées ainsi, elles ont une bien autre autorité que si elles émanaient de l'orateur. Les consolations aux parents y gagnent un caractère de tendresse, et,
pour arrêter les larmes, une puissance bien supérieure à tous les raisonnements banals et froids d'un organe officiel. Cette voix qui sort pour ainsi dire de la tombe attendrit, console, et, quand elle conseille, est religieusement obéie. Mais ce que nous devons admirer surtout, c'est l'élévation morale de ces belles paroles, c'est cette gravité austère et douce que nous aimons à prêter à ceux qui ne sont plus. Voilà bien le langage calme, désintéressé, généreux qu'ont dû apprendre à l'école de Socrate ceux qui sont morts, comme lui, pour accomplir un devoir. Les vues philosophiques y dominent, mais un caractère essentiellement pratique les accompagne et rend plus précieux encore ces conseils donnés de si haut. A dire vrai, ce ne sont pas tout à fait des guerriers qui parlent. Est-ce un mal ? Non vraiment ; l'approche de la mort , la mort ellemême ne les a-t-elle pas dégagés de ce qu'ils avaient de terrestre, et si la voix de ceux qui ne sont plus pouvait arriver à notre oreille , ne serait-elle pas plutôt un écho du ciel qu'un écho de la terre ?
C'est ici, constatons-le, que se montre, pour la première fois, dans l'Oraison funèbre, la pensée d'une autre vie : nous avons déjà parlé de la répugnance que les orateurs paraissent avoir eue à aborder ces idées d'outretombe ; Platon lui-même ne le fait qu'avec une discrétion extrême '. En effet, ce que nous avons appelé une prosopopée n'en est en réalité pas une ; c'est tout simplement la reproduction des paroles que les guerriers sont censés avoir dites en marchant au combat. Sans doute , d'un bout à l'autre, le ton, la manière dont se présente la pensée impliquent qu'ils ne sont plus "" et que l'on n'entend
* aVA et riç laxi rotç rexs'XguTvjxôfftv cu<7Qr}(nç twv Çwvtwv, etc. ' Voici quelques passages à l'appui de cette assertion : « Si vous
parler que leurs ombres , mais alors pourquoi tant de précautions pour faire bien comprendre que néanmoins on ne le dit pas et qu'on se garde bien de le dire '/ Aux raisons alléguées antérieurement, faut - il ajouter que , superstitieux comme ils l'étaient, non- seulement les anciens ne voulaient pas que les noms des dieux du ciel fussent prononcés dans ces fêtes funèbres ' mais qu'ils attachaient encore quelque présage sinistre à des paroles sortant pour ainsi dire de la bouche des morts ?
Quel qu'ait été le véritable motif de Platon, cette allocution est du moins une innovation heureuse ; c'est en outre un premier effort pour laisser là les morts de toutes les époques et concentrer exclusivement les regards sur ceux qui sont l'objet principal de la cérémonie : quoique les anciens morts soient encore loués en maint endroit du Mènexène, il est inutile de faire remarquer que la prosopopée ne s'applique véritablement qu'à ceux qu'on suppose avoir été tués dans la dernière campagne. Ceux-là seulement laissaient, en effet, dans la foule des parents avant besoin de consolations.
'• suivez CCS conseils, vous serez nos amis el accueillis comme
» tels par nous quand viendra votre heure fatale » « Si les
•) morts conservent encore quelque souvenir des vivants, nous '• éprouverons un ^rrand plaisir... etc. )> « Je vais vous dire ce » que j'ai entendu de leur propre bouche, ce qu'ils se feraient un « plaisir de vous dire eux-mêmes , s'ils en avaient le pouvoir ; » j'en juge du moins par les discours qu'ils tenaient alors, (igu- » rez-vous donc que vous les entendez par ma voix. » — N'y a-til pas. dans tout ceci, moins une croyance vacillante qu'une sorte d'hcsitation à dire une chose qu'on n'est pas sûr de voir bien accueillie ? La précision mise à certains détails , des répetilions d'idées plus accentuées qu'il n'était besoin , n'indiquent-elles pas une intention ?
' Ménexène, ^ VII. — Dcmosthèncs. Or. fun.. j? XX\.
Vjn.vers;,^^