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LE MEGUIDEN
Dans la traversée des petites plaines et des terrains limités de reg entre Raknet-el-Beïodh et Feidjet-el- Grara, vers Ounaden et les Àreg orientaux de Morfog- Ghems, la sensation de l'Erg n'est plus aussi intense ; le milieu ambiant n'est plus le même qu'au cœur de l'Erg, malgré l'horizon très restreint qui néanmoins limite toujours le regard.
On sent presque qu'il sera bientôt possible de découvrir autre chose que cet infini des dunes ; les teintes du ciel s'accentuent, les altitudes des masses de sable décroissent peu à peu ; ce ne sont bientôt plus que des pitons isolés, des siouf peu étendus, qui dominent de quelques mètres seulement le dernier taghtagh ; bientôt, étrange, apparaît au loin, entre les branchages des genêts et des retems, la koubba de Sidi-Mohammed-Mouley-Guendouz, surgissant toute blanche du sol rutilant et brûlé du reg.
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Mouley-Guendouz. — Quelques centaines de mètres avant d'atteindre la koubba, on quitte le dernier bossellement sableux, la pierre dure résonne sous le pas des chevaux ; la traversée de l'Erg est terminée ; on pénètre dans le Meguiden.
La koubba de Sidi-Mohammed-Mouiey-Guendouz se dresse en forme de pyramide quadrangulaire dont les faces se courbent légèrement vers le haut ; bâtie en pierres grossièrement taillées, elle est blanchie à la chaux et porte à son sommet en guise de croissant, une grossière poterie verte. Nos indigènes ne manquèrent pas d'y entrer et d'y faire leurs prières.
A propos de cette koubba, de Mouley-Guendouz et les puits de Mouley-Guendouz, appelés aussi Oglat Agouinin, le général de Colomb (*) écrivait en 1860, dans la Revue algérienne et coloniale:
« L'oglat de Agouinin est sous la protection d'un a marabout, Sidi-Mohammed-Mouley-Guendouz, qui « mourut en saint dans ce lieu vénéré. Une koubba « est élevée sur sa tombe, et les hommes de toutes « les caravanes qui passent y font des prières et y « déposent des ziara, offrandes religieuses, qui consistent généralement en provisions de bouche: dattes, « farine d'orge ou de blé, viande sèche, beurre, etc.,
(1) De Colomb, Notice sur les Oasis du Sahara et les routes qui y conduisent, page 91 du tirage à part, itinéraire de Brezina à L'Aouguerout.
DE L'ORANIE AU GOCRARA 119
« et qui sont à la discrétion des voyageurs pauvres ou « dont les provisions sont épuisées
« C'est au saint marabout que donnent ceux qui « ont du superflu, afin qu'il tasse l'aumône à ceux qui « ont faim. Chaque passant peut entrer dans la koubba « et y manger selon son appétit, mais aucun n'a « jamais songé à emporter ces provisions des pauvres, a car il n'y a pas de bon musulman qui ne soit con- « vaincu que la malédiction de Sidi-Mohammed-Moule3r- « Guendouz ne tarderait pas a peser sur lui, s'il agis- « sait ainsi.
« Sidi-Mohammed-Mouley-Guendouzest un des sept « medebih (égorgés] de Sidi-Ahmed-ben-Youssef. »
Au premier mai, arrivés en ce point, et nous inspirant de la coutume suivie par les indigènes, nous laissâmes dans la koubba de Sidi-Mohammed-Mouley- Guendouz quelques provisions ; au retour de notre campement de Haci-Targui, un de nos hommes vint en reprendre une partie, laissant le reste en don, en ziara pour les pauvres voyageurs qui, après nous, auraient suivi ce même chemin.
A une distance de quatre kilomètres au sud, dans des couches gréseuses rouges, sont creusés les puits d Agouinin (profondeur 6 m. 45) où nous allâmes camper. Le terrain de reg qui séparait la koubba des puits était couvert de silex taillés et quartzites, pointes de flèche, poinçons, éclats et nucléus.
Les stations préhistoriques sont très nombreuses dans le Meguiden ; les outils d'assez grande dimension sont surtout en grès quatziteux, rouge et brun ; ils présentent une taille particulière à gros éclats (Haciel-Ahmar, route de Fort Mac-Mahon, etc.). Comme dans les montagnes des Ksour et les Hauts-Plateaux, les hommes qui se servaient de ces outils de pierre paraissent avoir utilisé, comme moyen de fortification de leurs demeures, les grands alignements naturels des grèSj les delaàs, où s'accumulent toujours les restes de leur industrie primitive ; ces sortes de camps retranchés abondent ici. La vallée de l'Oued-Meguiden ou Oued-Akhdar ou plus simplement « le Meguiden » est une très vaste plaine, formée par une dépression qui s'étend du grand Erg au pied de la falaise nord du plateau de Tadmaït ; elle commence à El-Goléa, où elle est le plus resserrée et s'étale jusqu'aux oasis du Tin-Erkouk, des Djereïfat et de l'Aouguerout, où elle atteint sa plus grande largeur, plus de cent kilomètres; suivant une oblique dirigée O.-S.-O. en partant d'El- Goléa, pour aboutir sensiblement au ksar de Timimoun (un peu au N.), elle mesure 3o0 kilomètres environ ; pour les indigènes, l'Oued-Meguiden continue l'Ounl- Seggueur ; ils donnent ce nom d'Gued-Seggueur à la paiiic de l'Erg composée de feidjs, de dépressions et • le sebkhas, qui, au nord-ouest et à Touesi d'El-Goléa, s'étend depuis la région d'Haci-bou-Zid jusqu'auprès
de la capitale des Chàanba-Mouadhi ; cette fraction du cours souterrain de l'Oued Seggueur relierait le lit extérieur de l'oued, de Brézina à Haci-bou-Zid, au Meguiden ; elle est sillonnée par de nombreux points d'eau ou de tsmaïd. Les eaux météoriques tombées au nord de Brézina feraient ainsi vivre les chapelets de puits de cette grande dépression ; elles seraient tributaires des zones basses à daïas du Gourara.
Le Meguiden est loin d'être une plaine unie, alluvionneuse, simple dans sa nature et dans sa constitution. Formée d'un faisceau de plis anticlinaux, de couches gréseuses aujourd'hui arasées, elle présente une série d'ondulations parallèles à son grand axe, formant des successions de plateaux et de bas fonds, présentant des différences de niveau assez notables.
Les dépressions secondaires postérieurement à leur érosion, se sont peu à peu comblées par les apports limoneux et caillouteux successifs qu'entraînaient à l'époque quaternaire des masses d'eaux considérables. Ces dépôts de quelques mètres d'épaisseur consistent en strates argilo-sableuses rouges, quelquefois en petits graviers, en pseudo-grès reconsolidés sur place, cimentés le plus souvent par le passage d'infiltrations siliceuses, plus rarement calcaires ; ce sont ces remplissages qui nivellent la plaine et forment les terrains si unis de reg ; ils s'allongent entre les couches rocheuses des grès rouges sur des longueurs de plusieurs
H2 DE L'OBANIE .AU GOURARA
kilomètres ; ils se disposent en larges lignes bordées par les falaises où se détachent en tons violents des argiles vertes et des grès rouges et bruns, tranchant brusquement avec la teinte uniforme des dunes et des nebak.
Ce sont les terrains de reg et de grès qui dominent dans le Meguiden ; les nebak et les areg n'y sont que très subordonnés, ainsi que les dépressions limoneuses des datas ; ces dernières, avec les grès, occupent plus généralement la zone médiane de la plaine ; les nebak et les areg se montrent surtout développés en deux bandes distinctes vers les bordures septentrionale et méridionale ; elles sont au nord plus denses, elles se groupent, s'anastomosent et finissent par se confondre avec les tghat'high du grand Erg.
Néanmoins, depuis El-Goléa jusqu'aux districts du Tin-Erkouk, de l'Aougucrout, de Timimoun et de Deldoul, de l'archipel Touatien, le Meguiden est coupé par des areg qui viennent parfois s'étendre jusqu'au pied des falaises de Tadmaït ; tels sont de l'est à l'ouest pour ne citer que les principaux : Erg-Tellis, Erg- Sedra, Erg-Zemoul, Erg-Zaouaoui, Erg Heuzma, Ërg- Menakab, Erg-Ben-Raneb, Erg-Isfaouen, etc.; mais à l'autre extrémité de la dépression, c'est-à-dire «mi se
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rapprochant d'EI-Goléa, les terrains durs disparaissent, presque complètement envahis par les sables.
Les surfaces unies des fonds de daïas, au sol terreux, comme battu, les parties presque horizontales des affleurements argilo-gréseux arasés, constituent les madâer, vastes plages en forme de cuvettes elliptiques, occupant des surfaces étendues, où se réunissent les eaux, à la suite des pluies très rares en ces régions.
Les madher (*) dans le Tell occupent en général les terrasses argileuses dues aux apports des lits majeurs des oueds, ordinairement humides et couverts de végétation, ce sont de bons pâturages ; mais ici, dans ces pays déshérités, ils restent, au contraire, de longues séries de mois, desséchés et arides. Viennent alors des périodes pluvieuses, en quelques jours il se développera sur ces sols, en un feutrage épais, d'un vert cru, de petites herbes tendres que brouteront avidement les troupeaux d'ovins et de chameaux.
Les madher importants du Meguiden se montrent plus particulièrement dans Taxe de cette vallée fMadher-el-Homeur) ; mais ces terrains se rencontrent également, se mélangeant aux petites chaînes de dunes au nord-ouest et au sud-ouest, suivant les deux traînées sableuses dont il a été question plus haut. (Madher-
(1) L'indigène du Tell, par comparaison, désigne aussi sous le nom de madher l'aire sur laquelle se dépique le grain.
l->4 de l'orame au gourara
Kerboub, madher de la daïa El-Ahmar). C'est au milieu du madher d'El-Homeur, auprès du puits du même nom, qu'a été construite la redoute de Fort Mac-Mahon.
Nous avons dit qu'avec les terrains du reg, les grès occupaient les plus grandes surfaces de cette longue vallée d'érosion ; ils s'y présentent avec une accentuation très marquée des caractères que nous leur avons vu prendre dans les montagnes des Ksour.
De teintes variées : bruns, rouges, noirs, ces grès alternent avec de minces couches d'argiles sableuses et de gypse vertes, carminées et lie de vin, qui tranchent, en nuances claires, sur le fond sombre des strates gréseuses.
Le Meguiden est une plaine irisée.
Ces grès, tendres dans leur masse, se sont durcis à l'extérieur, par suite d'un cimentage plus serré des grains de quartz. Une oxydation superficielle, duc à la capillarité très grande de ces roches, est venue recouvrir d'un enduit silico-ferrugineux noir les parties imposées à l'air. Alors, sous l'action lente de la chaleur et sous l'action constante des vents, par le passage répété des poussières sableuses emportées dans l'atmosphère, ces grès se sont peu à peu polis et gui Hochés. Leur surface noire, comme vernissée, ré-
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fléchit, sous certains angles, la lumière ardente du soleil qui, éclatant en étincelles multiples, éblouit et fatigue beaucoup la vue.
En de nombreux affleurements, plus particulièrement sur les plateaux des petits gour, sur les parois des faibles escarpements que forment ces grès dans le Meguiden, ils se montrent sous un faciès spécial très marqué Haci-Targui, Gara-Kerboub, Ounaden, est d'Haci-el-Homeur et en général dans toute la vallée) : celui de grès à sphéroïdes, que l'on rencontre aussi dans les chaînes du cercle de Géry ville et d'Aïn- Sefra ^Ghelida. Sous l'action, pour ainsi dire seule agissante des vents qui régnent en maîtres dans ces pays, des érosions éoliennes se produisent ; les grains de quartz des sables projetés violemment contre les parois des rochers ou filant à leur surface, usent peu à peu les parties tendres de la roche, les désagrègent et entraînent aussitôt au loin les éléments ainsi détachés. Il ne reste bientôt plus que les parties dures, sphéroïdes isolés, groupe de sphères accolées, ellipsoïdes, dégagées en relief, et qui, peu à peu, se polissent ou s'enduisent de la patine silico-ferrugineuse jaune, brune ou noire, dont nous avons parlé. En certaines parties du Meguiden, on marche sans discontinuité sur des sphéroïdes détachées de la roche-mère, pendant plusieurs kilomètres, et d'après ce que l'on savait déjà par les rapports et d'après nos renseigne-
128 DE I.'ORANIE AU GOURARA
ments personnels, les grès à sphéroïdes s'étendent d'un bouta l'autre du Meguiden. Les indigènes donnent aux points où sont développées ces formations spéciales le nom de Kerboab, pilules. Ces boules, ces pilules, ont un diamètre variable de quelques millimètres à quelques centimètres, elles sont loin, d'autre part, d'être bien régulières, c'est pourquoi je préfère donner à ce grès le nom de grès à sphéroïdes. Quelques-uns de ces sphéroïdes sont creux ; la croûte extérieure est alors ordinairement un magma de petits grains de quartz reliés par un ciment silico-ferrugineux très compact, très foncé, l'intérieur plus ou moins rempli de sable et de cristaux microscopiques de gypse.
Deux facteurs ont concouru a rendre plus facile 1 action érosi ve éolienne : les variations extrêmes annuelles de la température et le mode de formation des dépôts sableux des temps géologiques, qui, par la suite, ont constitué ces grès. La disposition très particulière en cercles et en hélices des zones des grains de quartz indique des dépôts de peu de fond, où naissent de très nombreux tourbillons minuscules, c'est à eux qu'est due cette aglomération globulaire des éléments des grès.
Il faut encore ajouter a ces causes le retrait qu'ont subi plus ou moins ces roches à la suite des actions de dynamique générale.
L'altitude est à El-Goléa, d'après les données fournies par le service météorologique de l'Algérie, de 383 mètres, prise à l'hôpital militaire ; ces altitudes décroissent du N.-E. au S.-O. ; sensiblement de 310 mètres à Fort Mac-Mahon, l'altitude est seulement de de 299 mètres aux environs de Haci-el-Ahmar pour diminuer encore vers les oasis.
Ressources en eau. — Un caractère de la région du Meguiden c'est sa richesse relative en eaux. Les puits très nombreux, peu protonds, se disposent en deux zones qui accompagnent les lignes de nebak et d'areg ; ils s'échelonnent à une vingtaine de kilomètres, d'une part à l'O.-N.-O., à la limite de l'Erg, d'autre part à l'O.-S.-O., suivant une bande méridionale qui se maintient à peu de distance des escarpements du Tadmaït.
On peut dire que dans tout l'ensemble du Meguiden, soit au nord-ouest, en bordure de l'Erg, soit au sudouest, près des falaises du Baten, les chapelets de puits montrent la nappe liquide qui les alimente à une profondeur variable entre 1 m. 50 et 15 mètres, et, qu'en allant de l'est à l'ouest, cette nappe se rapproche de plus en plus du niveau du sol.
Je rapporte ici quelques observations, faites au
cours de ma mission, concernant quelques-uns de ces puits :
Haci-Ounaden (avant le déblaiement).
Profondeur :5 m. 50. — Eau : 0 m. 30. — Température : 23°3.
HaciMouley-Guendouz, à moitié comblé.
Profondeur: 6 m. 50. — Eau : 0 m. 50. — Température : 20°5.
Fort Mac-Mahon. Puits banal à 208 mètres est du bordj .
Profondeur : 4 mètres. — Eau : 0 m. 50. — Température : 23°5 ; l'eau se renouvelle très rapidement.
Haci-Targui :
Profoudeur : 7 à 8 mètres (15 draâs).
Haci-el-Ahmar :
Profondeur : 3 m. 50. — Eau : 0 m. 00. — Température : 2l°2.
Haci-Souinat :
Profondeur : 2 m. 40. — Eau : 1 mètre. — Température : 21°5.
Puits auxquels on peut joindre :
Haci-er-Keg, à quelques kilomètres de Tabelkoza.
Profondeur : S ni. 50.
Haci-el-Abid, aux portes des jardins de Tabelkoza.
Profondeur : 2 mètres.
Puits faisant partie de la bande sud :
Haci-Chouiref, Haci-Lefaïa avec une profondeur de 3 m. 50 à 4 mètres.
Tous ces puits fournissent des eaux de bonne qualité.
La nappe liquide, très abondante à Fort Mac-Mahon, après puisement se renouvelle très facilement.
Ces divers puits sont extérieurement assez différents : les uns à ras du sol, recouverts de pierres taillées en dalles, grossièrement cimentées avec une boue argilosableuse, ne se reconnaissent guère qu'au terrain avoisinant, toujours couvert de détritus, de débris de toutes sortes, d'excréments d'animaux. Comme nous l'indiquions à propos d'Haci-Aïcha, après l'utilisation des puits, avant de s'éloigner, le caravanier ne manque jamais d'accomplir cette besogne, ce devoir, de protéger pour le prochain ce point d'eau contre l'envahissement du sable.
D'autres puits sont indiqués par des montants de bois, artha, retem, que relient des traverses maintenues par des cordes ; enfin, les plus perfectionnés possèdent des piles en pierres sèches, empilées les unes sur les autres et liées ensemble par de la terre. Une traverse de bois plus solide permet alors le pui-
sèment à l'aide de forts delous que tire à la corde un chameau ou un bourricot.
L'eau se déverse, pour l'abreuveraient des chameaux et des moutons, dans une peau de chèvre étalée au fond d'une sorte d'auge, creusée à la main dans le sol. Cette disposition est très bonne, car le terrain des abords des puits, toujours sableux, est perméable et la plus grande partie de l'eau puisée serait perdue avant son utilisation. C'est ainsi qu'à Haci-Souinat, deux jeunes bergers meharza de 10 à 12 ans abreuvaient leurs troupeaux.
Très généralement le puits est coffré en bois; il est très élargi à la base, en forme de silos. Cet évasement inférieur constitue la chambre à eau; elle est ordinairement d'un diamètre 4 à 5 fois plus grand que celui du puits.
Nous avons vu que la température de l'eau varie de 23°3 à 20°5 pour les puits que nous avons étudiés ; elle est assez élevée ; néanmoins, dès le mois d'avril, eu égard à la température de l'air ambiant, elle procure, lorsqu'on la boit, une sensation de fraîcheur très agréable.
Les medjebeds. — Le McguidtMi est la grande voie <!<■ communication naturelle entre unîtes les régions
DE l'ûranie au gourara 133
sud orientales de la Berbérie, et particulièrement du Mzab par El-Goléa, et les oasis de Y archipel lonati en.
Deux medjebeds principaux, très suivis, relient ces puits entre eux: l'un, au nord, coupant les nebak et les terrains de reg de l'ouest de l'Erg et ayant pour principal objectif Tabelkoza et le Tin-Erkouk ; l'autre, au sud, passant par Fort Mac-Mahon (Haci-el-Homeun et conduisant directement, par l'Aouguerout (ksar Bou-Guemma), aux districts de Timimoun et de Deldoul ; de là, il rayonne et descend dans les ksour de l'Oued-Saoura.
Les étapes y sont courtes (20, 25, 30 kilomètres en moyenne) ; elles sont pourvues d'eau, d'un facile puisement ; çà et là, dans les areg qu'on ne manque jamais de rencontrer, se trouvent des pâturages suffisant largement aux besoins des caravanes et des troupeaux, et, si aucun ghezzou ne vient couper la route, si le guide est sûr ou s'il connaît bien l'emplacement des puits, le voyage s'accomplira sans trop de peine ni de fatigues.
Pendant les temps troublés, un grand nombre de caravaniers préfèrent à la plaine découverte du Meguiden, le chemin tortueux de fErg dissimulé dans les dunes : au nord, ils ne descendent vers les puits que le soir pour abreuver leurs bètes et bien vite ils reprennent, au travers des sables, une route zigzagante qui dépiste les pillards. Ils atteignent ainsi Tabel-
koza, d'où en toute sûreté, de jardin en jardin et de ksar en ksar, ils gagnent l'aval de l'Oued-Saoura.
Ce chemin de l'Erg présente deux avantages. Il est plus sûr et, d'autre part, très abondamment pourvu de pâturages : zeïta, artha, retem, drinn ; il permet de nourrir grassement, chaque jour, les bêtes de somme, de les ménager et de les rendre fortes pour la traversée et le séjour des régions déshéritées des ksour.
Fort Mac-Mahon. — Arrivés dans la matinée du premier mai à Haci-Mouley-Guendouz, à bout de ressources, nous avions décidé que l'un de nous se rendrait, dans la journée, à Fort Mac-Mahon, pour demander aux officiers de ce poste, s'ils consentiraient à nous recevoir ; nous espérions trouver sur place de quoi nous ravitailler en orge, en dattes et en farine.
La journée fut employée à des observations et à des recherches ; à Yasseur (3 heures de l'après-midi), le messager, accompagné d'un guide Cliaànbi, nous quittait pour gagner, en une étape rapide, Fort Mac-Mahon. Au milieu de la nuit, ce messager était déjà de retour au campement ; il était accompagné de M. le lieutenant de Théziilat, des spahis sahariens, et escorte d'un petit groupe de meharistes. Au nom de tous Les officiers du poste, nous étions invités à venir passer
quelques jours à Mac-Mahon, tous ces Messieurs se mettant entièrement à notre disposition.
La large hospitalité que Ton est certain de rencontrer dans les postes du Sud est proverbiale ; aussi fûmes-nous l'objet des plus délicates attentions.
Que M. le capitaine Germain, commandant de l'escadron des spahis sahariens et commandant d'armes, M. le lieutenant Falconetti, des Affaires indigènes, M. le docteur Pons, M. le lieutenant Clausse, commandant le détachement des tirailleurs indigènes, et M. le lieutenant de Thézillat, me permettent de leur exprimer ici toute notre vive reconnaissance pour la cordiale sympathie qu'ils ont bien voulu nous témoi-
gner.
Qu'ils me laissent leur rappeler nos longues palabres sur la terrasse du bordj pendant les nuits des 2 et 3 mai, alors que nos pensées et nos désirs nous emportaient là-bas, au-delà des falaises sombres du Tadmaït, vers ces oasis de V archipel touatien dont ils cardaient la route.
On compte une quarantaine de kilomètres du puits de Mouley-Guendouz à Fort Mac-Mahon ; nous franchîmes cette distance en quelques heures, sur un terrain dur de reg, très facile à la marche, en suivant un des medjebeds de Tabelkoza.
Au sud, barrant l'horizon, les hautes falaises du Baten alignent leurs noires silhouettes, découpées ça
et là par des angles de lumière crue, indiquant les fractures brusques et les défilés. C'est de ce côté, en un encadrement continu de la plaine, depuis l'éperon d'In-Iokka qui apparaît à peine très loin au sud-ouest, jusqu'à la gara isolée du Samani au nord-est, une bande uniforme d'un dessin géométrique simple et grandiose qui saisit. L'impression de la grandeur sauvage de ces contrées s'augmente à mesure que l'on se rapproche de cet aride Baten, car par suite d'une illusion d'optique, due à l'intensité relative des tons qui colorent irrationnellement les divers plans, combinée à des phénomènes de réfraction, les falaises du Tadmaït semblent immenses et très éloignées, alors qu'elles sont assez proches et que leur hauteur audessus du niveau moyen de la plaine ne dépasse pas 120 mètres.
Fort Mac-Mahon, qui occupe sensiblement la partie centrale du Madher d'El-Homeur, est un point très bien choisi au point de vue des eaux, et cette considération a dû certainement primer toutes les autres ('). Cette redoute a été construite en 1894 par le capitaine du génie Almand; c'est une construction carrée, d'une centaine de mètres de côté, établie à 200 mètres envi-
(1) L'eau (à 3 et 4 mètres) est trèa abondante et très bonne; plusieurs puits y fonctionnent et, après épuisement, la nappe > reprend très vite son niveau primitif.
de l'oraxîe Au gourara 137
ron du puits (Haci-el-Homeur) existant sur la piste crEl-Goléa à l'Aouguerout.
Au sud et au sud-ouest se sont élevées quelques maisons, — le bureau des Affaires indigènes avec le logement de l'officier chargé de ce service, les jardins des officiers où se sont élevées quelques maisonnettes — le camp des spahis sahariens, puis, 2 ou 3 gourbis de mercantis et le parc au bétail, réserve de la garnison, bien entouré par ces habitations : c'est le village. Le fout est construit en briques rouges cuites au soleil. L'argile, d'un rouge intense particulier, se trouve à un mètre de profondeur, développée en strates alternant avec les grès rouges qui forment la substruction du sol dans tous les environs ; très abondante, de travail facile, elle permet de se construire très vite une demeure. Malheureusement, à la première pluie, si l'enduit extérieur de chaux n'a pas été suffisant, tout s'éboule et la maison disparait en se transformant en un monticule de boue.
Cette couleur rouge intense est caractéristique de certaines parties des formations des grès ferrugineux du Meguiden, mais elle acquiert, ici, son intensité maximum. Aussi tout revêt-il cette nuance éclatante, la terre des jardins, les habitations, les murs, et jusqu'à l'air ambiant qui tient en suspension les poussières sableuses et argileuses de ce sol rubéfiant.
Le bordj, avec les constructions qui l'entourent, se
confond à une très faible distance avec le sol peu élevé, disparaît bien vite derrière le plus faible accident du terrain, dès la première nebka ou le premier bas -fond.
On comprend combien doit être pénible le séjour prolongé dans ce poste isolé à 150 kilomètres au sudouest d'El-Goléa, dans les conditions de température torride des longs mois d'été, sans culture, sans ombrage, dans un paysage calciné de sable et de pierres, au sein d'une atmosphère brûlante.
Fort Mac-Mahon est, avec El-Goléa, la garnison la plus importante de l'escadron des spahis sahariens. Ces hommes dévoués, possédant des mehara superbes, solides et bons marcheurs, pourraient, dans cet Extrême-Sud, nous rendre les plus grands services, mais ils semblent comme paralysés par la vie même qu'ils sont tenus de mener.
Ces meharistes doivent être essentiellement nomades, et au vrai sens du mot et dans toute son acception extrême ; et, si l'on comprend que nos besoins à nous nous font un devoir réel de concentrer en quelques points déterminés l'état-major d'une troupe, militants ou administrateurs, nous devons aussi reconnaître qu'un pays nouveau sol et habitants) impose dos con-
ditions nouvelles auxquelles il faut, par force et par raison, se soumettre.
Nos meharistes indigènes, recrutés parmi les Arabes et les Chaànba, imitent de très près l'existence des Chaànba, qu'actuellement nous voulons réduire, mais ils ne vivent pas comme eux. Il nous faudrait avoir des groupes de meharistes, véritables éclaireurs du Sahara., agissant isolément, accomplissant des raids, toujours en harka, allant au pâturage pendant des semaines entières, tenant les points d'eau à de grandes distances, ne revenant faire à la smala qu'un séjour très court mais, néanmoins,, nécessaire et suffisant pour ravitailler et reposer les hommes, les maintenir dans la discipline, les distraire dans la société de leur compagnons, les refaire en un mot.
Les Sahariens, nos ennemis, ne peuvent lever de troupes nombreuses, et s'ils sont capables d'un effort en ce sens, comme ils nous l'ont si tristement prouvé par le massacre de la mission Flatters, il leur est impossible de renouveler plusieurs fois cet effort, les sofs qui les divisent s'y opposant ; ainsi tenus dans les mailles serrées des campements changeants de nos meharistes, auxquels ils ne sauraient échapper, sentant le poids de notre puissance, en quelques années leur soumission serait complète ; aujourd'hui les Chaànba et les Oulad-ba-Hammou, demain les Hoggar, plus tard les Taïtoq et les Aoulimiden, tous dans le Sahara,
140 de l'orame au gourara
du Gourara au Soudan, se sentiraient peu à peu fatalement condamnés à nous subir et, pour ne pas disparaître, blessés, ils viendraient à nous.
Dans l'Extrème-Sud, nos meharistes tiennent garnison, ce qui est l'antithèse de la vie nomade pour laquelle ils ont été créés. C'est fatalement la cause d'une dissolution lente de leur esprit d'aventures et de leurs qualités. C'est aussi, au simple point de vue de l'entretien des montures, la cause de grosses difficultés. En quelques mois, les pâturages avoisinant les bordjs sont entièrement détruits et l'on est bientôt tenu de substituer l'orge aux herbages et aux arbustes préférés et variés qui constituent la nourriture naturelle des chameaux.
Dans ces immensités, la vie nomade captive et enchante ; l'existence sédentaire, imposée, bien au contraire, y est une souffrance qui engendre en peu de temps une désespérance maladive.
Un peu au delà du village, à quelques centaines de mètres, vers le sud-ouest, dans un enclos envahi par les sables, reposent les corps de cimj malheureux sol" dats (•) morts à Fort Mac-Mahon. Quatre d'entre eux
Les quatre tombes des hommes du Bataillon d'Afrique son1 adroite, la cinquième, celle d'un artilleur, est isolée à gauche de lu pyramide.
appartenaient au Bataillon d'Afrique, et une haute pyramide quadrangulaire s'élève dominant les tombes. Elle porte sur deux de ses côtés, encadrées d'armes, les attributions du Bataillon d'Afrique ; sur la face regardant le nord se lisent les lignes que je vais transcrire ici :
A la Mémoire
des Chasseurs du 2e Bataillon d'Afrique
décédés a Fort Mac-Mahon
PENDANT LA CAMPAGNE d'iIIVER 1893-1894
« Chasseurs y nos compagnons de joie et de souffrance, « Sous ce pieux ossuaire à vos mânes dressé « Dormez en paix; la mort pour le drapeau de France « Efface à tous les yeux les traces du passé. »
Elevé par les camarades de la 2e Compagnie, en mars 189 i.
Puisse la belle et grande pensée qui se dégage de cette strophe rendre plus compatissants, dans l'avenir, les juges trop sévères de ces hommes malheureux.
142 DE i/ûRANIE AU GOURARA
Sur la face sud est gravée la phrase suivante prononcée par le général HervéàEl-Goléa, en 1893, dans un ordre laissé au Bataillon :
«Les bons soldats ne font jamais de mauvais hommes.»
eCiHêù^>
LE TADMAIT
Le Tadmaït. — Le 4 mai, à o heures du soir, abondamment pourvus de vivres, nous nous séparâmes, bien à regret, de nos hôtes et nous reprîmes notre route pour gagner le Tin-Erkouk. Notre première étape fut courte; nous allâmes camper à 8 kilomètres à peine, au S.-O. du fort, dans une raba.
On ne dressa pas de tentes, on dormit, étendus sur les bagages, les armes à portée de la main, après avoir assuré la sécurité par des rondes et des gardes faites à tour de rôle. Quoique très près du dernier poste militaire, nous redoutions une surprise, car les défilés, les entailles profondes, les cavernes du Baten les rendent faciles aux pillards.
Le lendemain matin, le camp fut vite levé; nous devions suivre le pied des falaises qui limitent tout le front septentrional du Tadmaït jusqu'à Haci-Targui et au delà, ensuite nous élever sur ce plateau pour y poursuivre nos recherches géographiques.
Le Tadmaït est un vaste plateau, une gara immense
en forme de quadrilatère, de deux cent vingt kilomètres d'étendue du nord au sud, du Meguiden à la dépression du Tidikelt, et de plus de trois cents kilomètres de l'ouest à l'est du Kef-Ilalem jusqu'au poste d'Haci- In-Ifel. Le Tadmaït est la continuation vers le S.-O. des formations crétacées de la chebka du Mzab, qui montrent quelques solutions de continuité vers El- Goléa.
Sur trois de ses faces le Tadmaït s'élève en hautes falaises, coupées à pic, atteignant 100 mètres vers le djebel ou gara Samani et la gara Kerboub, 120 mètres h la gara El-Aggaïa (*), et dominant au nord le Meguiden, à l'ouest les chapelets de cuvettes où s'élèvent les ksour du Touat, au sud les dépressions del Aoulef et du Tidikelt. Sur ce front, d'après M. F. Foureau, les falaises liés diminuées ont, en moyenne, 20 mètres.
L'alignement de sa coupure brusque au nord, entre le puits de Ksiba et Ilaei-Isfaouen est sensiblement de 0. 35° S. ; son escarpement occidental suit, d'après les seuls renseignements que nous possédons actuellement, à peu près la direction du méridien, mais il est très probable qu'il s'infléchit vers l'Orient ; il y a trop de divergence pour cette région entre les étapes <!<•> itinéraires décrits par les indigènes et les lon-
il) Cette dernière donnée d'après M le capitaine du Génie
Alin.'ind.
gueurs relatives qu'ils feraient admettre, si on se base pour les établir sur les points fixés dans les cartes existantes.
Sur toute sa face est, depuis les berges de la rive gauche de l'oued Mia, en aval d'Haci-In-Ifel, depuis El-Goléa et jusqu'à la pointe sud-orientale du dernier contrefort S.-E. duDjebel-El-Abiodh, à l'ouest d'Haci- Messeguem, le Tadmaït s'abaisse très sensiblement, les hauts escarpements disparaissent, le sable de l'Erg envahit peu à peu la surface du plateau, la hammada; il y forme des îles (areg), il y pousse des promontoires qui différencient entièrement l'aspect de cette partie orientale du Tadmaït.
Ce plateau est loin d'être uniforme; ce n'est pas une gigantesque table rase, et lorsque, d'une quelconque des dépressions qui l'entourent, on gravit et atteint son faîte, on reconnaît bien vite combien il est varié dans le détail, s'il parait simple dans ses grandes lignes.
Ce n'est point un plateau unique, mais une série de plateaux étages, qui, très irrégulièrement distribués et découpés par de profondes déchirures, qui sont des oueds torrentueux, se succèdent jusqu'aux sommets du Djebel-El-Akhal et du Djebel-El-Abiodh, vers le sud.
Ces plateaux successifs s'étalent enterrasses, s'avancent en caps, forment de longs alignements, se déta-
client en gour isolés sur les formations calcaires du Baten qui constituent la première marche de ce gigantesque escalier.
En confondant leurs masses ces nombreuses assises superposées apparaissent, au loin, fondues en une bande noire à profil géométrique qui se détache vigoureusement (Djebel-El-Akhal) sur le fond du ciel.
Composés de couches crétacées, de calcaires cristallins vers le haut, de calcaires marneux à la partie moyenne, et de marnes et de grands bancs de gypse à la base, ils reposent au nord (Meguiden) et au sud (Tidikelt, vers Haci-Mongar) sur un système de grès et argiles colorés, décrit précédemment, qui apparaît au nord sur les pentes de la gara Kerboub, qui s'élève beaucoup plus haut sur les flancs de la gara El-Aggaïa et que M. F. Foureau a signalé dans l'extrême-sud du plateau, sur le medjebed d'In-Salah.
Ces plateaux forment donc, dans leur ensemble, une vaste gouttière dont les bords relevés au nord, à l'ouest et au sud montrent une dépression synclinale dont l'axe est orienté en moyenne N. 30° S. et qui est fortement indiquée par le lit encaissé de l'oued Mia.
Les oueds qui prennent naissance sur tout le pourfour du plateau sont indépendants de cette ligne hydrologique principale, et, pour la plupart, dus à des accidents locaux, à une orographie de détail, à des ondulations d'ordre secondaire; ils unt un cours ordinaire-
ment restreint et ce ne sont, en réalité, que de longs ravinements, en en exceptant toutefois TOued-Aflissès. En général, les oueds qui s'écoulent sur ces vastes plateaux les entaillent profondément ; ils y découpent des lits resserrés, bordés de très hautes falaises à pic ; ils présentent de nombreuses chutes grandioses, des cascades, des coudes brusques, des barrages rocheux et les medjebeds, qui conduisent aux groupes d'oasis du Tidikelt (In-Salah) ou de l'Aoulef, ordinairement les empruntent ; ils sont très pénibles, voire même dangereux (*).
Les terrains que l'on rencontre sur ces immenses solitudes, sont, eux aussi, variés ; indépendamment du substratum calcaire et marno-calcaire qui se développe en hammadas rugueuses, aux surfaces déchiquetées, gui Hochées et polies, si dures à la marche, se montrent sur des vastes étendues des formations postérieures dues aux apports des eaux, à l'action persistante des vents. De longs terrains de reg, aux petits graviers siliceux, des areg, d'abord simples amas sableux qui, peu à peu, s'accroissent en dunes puissantes, des daïas aux fonds argileux viennent tour à tour succéder aux hammadas calcaires, aux lits affouillés des cours d'eau.
La végétation, nulle sur les hammadas, est très in-
(1) Sur ce sujet consulter les itinéraires le M. F. Foureau, à travers le Tadmaït.
tense dans certains oueds ; elle se montre plus maigre sur les areg. A la suite des pluies qui ne viennent quelquefois qu'après une périodes de plusieurs années de sécheresse, les fonds des daïas se recouvrent d'herbages.
ElrBaten. — Nous consacrâmes donc toute la journée du b* mai à l'étude de la face du Baten, ou falaise septentrionale du Tadmaït, comprise entre notre point de campement de la veille et le puits dHaci-Targui. Ainsi que je l'ai dit précédemment, le chemin suivi au pied même du Baten, montre les grès à sphéroïdes 1res développés; dans le golfe qui découpe le plateau, un peu a l'est du Baten-Kerboub, ces grès noircis par l'oxydation se détachent en boulets noirs ferrugineux sur lesquels la marche devient très fatigante.
L'aspect de cette région est sinistre; les poussières noires ou brunes recouvrent tout aussi bien les marnes jaunâtres que les gypses en bancs habituellement éclatants; tout prend une teinte sombre; les calcaires oxydés à la surface perdent leur éclat, leur couleur ; îi ne patine grise et jaune sale efface à peu de distance leurs caractères distinctifs. Tout se confond : grès, gypses, marnes calcaires, en escarpement grandiose, uniforme.
On gravit péniblement, sous la chaleur suffocant*
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du jour, dans le brouillard rouge que soulèvent les vents, les flancs arides du Baten. Des blocs énormes éboulés, gisent à chaque pas sur les pentes, où glissent sur les surfaces polies des sables calcaires, ou buttent contre les rognons siliceux énormes qui en émergent, et bientôt, après un dernier effort, une escalade de la dernière terrasse, on met le pied sur le plateau supérieur, sur la table scoriacée de la première marche du Tadmaït.
A perte de vue, vers le sud, on aperçoit alors, en sr élevant un peu, un vaste plateau très légèrement ondulé, de teinte grise, qui se confond là bas, à l'horizon, avec les brumes du ciel ; lorsque le temps est clair et que l'on s'avance un peu, on peut apercevoir, ça et là, émergeant du sol de la hammada pierreuse., des lignes noirâtres, des traits qui indiquent une seconde série d'assises, un second plateau superposé, à 40 kilomètres environ.
Les calcaires cristallins qui terminent ici, au faite, le Baten, se montrent dans leur cassure fraîche, brillants et légèrement nacrés ; ils sont un peu dolomitiques (magnésiens), mais leur surface, brûlée, guillochée et patinée, leur donne l'aspect de rocs siliceux noirâtres, de calcédoines, de lydiennes.
Les eaux et les sables, agissant les unes chimiquement, les autres mécaniquement, ont non seulement poli ces masses, mais encore ils les ont gravés ;
ISO de l'oranie au gourara
les parties dures ont résisté à ces actions ; les parties tendres de la roche ont été ou dissoutes ou entraînées dans l'atmosphère ; il en est résulté des squelettes découpés, des masses sculptées et burinées et cela sur toute la surface de ces interminables espaces.
Les sols de hammadas pierreuses, formées par ces plateaux crétacés, sont les plus désolés, les plus difficiles à parcourir ; les caravanes qui s'y engagent y suivent péniblement d'étroites sentes, toujours les mêmes, et jamais ne s'en écartent sous peine de compromettre le succès du voyage. Sans eau, sans ressources d aucune sorte, silencieuses et mornes, elles attristent et effrayent.
LeTadmaït, ou mieux le Baten, se montre très découpé sur toute sa limite méridionale du Meguiden ; il y forme des baies profondes (est de Fort Mac-Mahon, sud-ouest de Haci-Targuij sud d'Haci-el-Feggaguir) ; il pousse des promontoires avancés au nord de cette dépression gréseuse, In-Iokka, Bedjounel, Mongarbou-Demman, et montre des îlots détachés de la masse, (|ni constituent des gour aux silhouettes géométriques, Gara-Samani, Gara-Djemel, Gara-Kerboub, Gara-ei-Aggaïa ; cette dernière est la plus importante comme masse et comme étendue. L'altitude moyenne
Un gommier (Meguiden)
Giraltj se.
au-dessus de la plaine dans la région du Baten-Kerboub est environ de cent mètres.
Ces découpures géantes du plateau, toujours aux falaises abruptes, laissent en certains points d'étroits et profonds couloirs (El-Feidj , qui isolent ces masses ; plusieurs medjebeds les suivent, niais ordinairement accidentés et semés d'obstacles ; surtout dangereux, à cause des surprises dont on peut y être victime, ils sont ordinairement peu fréquentés.
C'est au pied de cette longue terrasse, dans les ouidan, dans les bas-fonds, le long des ravinements en plaine, que croissent les premiers gommiers (*), {acacia tortilis, talha en arabe) ; ils se développent depuis le flanc occidental de la gara Kerboub, où ils forment une première petite raba, jusqu'au district de l'Aouguerout, où, plus nombreux, ils ont donné le nom à un oued, l'oued Talha, qui descend du Tadmaït et vient se perdre dans la sebkha, un peu au nord du ksar Talha.
Après la descente du Tadmaït, nous longeâmes le pied de Baten-Kerboub, à l'extrémité duquel, tournant
(1) Colonieu : Voyage au Gourara et a l'Aouguerout, LS60, — in Bull. Soc. Géog. Paris, 1892, 1893, 1894.
G.-B -M. Flamand : La zone septentrionale, limite des gommiers dans le Sahara Oranais, in B. S. Géog. comm.de Paris, tome XII, 1896, page 676, 9e et 10r fascicule.
au nord, nous atteignîmes Haci-Targui, à 3 kilomètres de là ; dans la journée le temps était menaçant, une tourmente de sable s'éleva, nous limes boire les montures, et force nous fut de nous blottir derrière des touffes de zeïta ; il était impossible de rester sous les tentes. L'observation du soleil fut impossible ; vers 7 heures du soir, un détachement de spahis sahariens, qui menait les mehara au pâturage, nous rejoignit ; cela changea un peu le cours de nos idées qui élaient plutôt mélancoliques, chacun de nous ressentant ce sentiment pénible du retour vers le nord, de l'abandon d'un infini inexploré.
Le soir, grâce à une éclaircie dans le ciel, nous pûmes faire quelques observations.
Le lendemain, dès l'aube, le camp était levé ; en une longue étape dans une atmosphère de sable nous limes la traversée du Meguidcn du sud au nord, coupant de nombreuses et verdoyantes raba, de jaunes areg, des terrains de regs rouges à petits cailloutis, des daïas limoneuses, des petites sebkhas à fond de gypse blanc étincelant.
Haci-elrAhmar. — Nous atteignîmes, par une marche N.-N.-O., vers •"> heures el demie du soir, Haciel-Ahmar, poinl situ»'' au milieu d'une raba très belle
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où les arbustes, retem, zeïta, groupés en bouquets, atteignent de grandes dimensions, et où le drinn se trouve en touffes épaisses et hautes. C'était là un excellent campement; nous y fîmes séjour tout le lendemain pour nous préparer nous-mêmes à nos nouvelles observations des oasis du Tin-Erkouk et pour permettre un dernier repos à tous, afin d'être capables de fournir, dès lors, de longues étapes coupées de très courts arrêts '
Le 8 mai, au matin, nous prenions une direction sensiblement ouest et nous arrivions bientôt au groupe de palmiers bour de Souinat (Souani ou Souina), puits auxquels s'abreuvaient de nombreux troupeaux appartenant aux Meharza. Notre chemin avait, depuis Haciel-Ahmar, rencontré des alternances de regs, d'areg, où se succédaient les raba et les pâturages à drinn. C'est à Souinat que nous nous séparâmes définitivement de nos compagnons, qui eux regagnaient à petites journées Haci-el-Homeur ; prenant alors la direction X.-O, nous atteignîmes, après avoir traversé à nouveau des terrains de reg et de sable, la dune de Tin-Haïmed; là nous établîmes un très sommaire campement.
C'est de ce point, relevé au sextant en longitude et
(1) Profitant de ce séjour, nous finies récolte aux environs de beaux spécimens de quartzites et grès quartziteux taillés, recueillis en deux stations très riches, établies sur des terrains de reg.
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latitude, au sommet de la dune, ainsi que nous l'avions l'ait de Guern-ech-Chouf, que nous recoupâmes nos visées des oasis et des jardins des oasis de Tabelkoza, In-Hammou, Fatis, etc. Beaucoup plus rapprochés des habitations que nous ne l'avions été à notre première station, nous voyions en détail le développement des jardins. La proximité des ksour, les considérations d'ordre spécial qui guidaient nos mouvements nous faisaient un devoir de ne point nous attarder dans cette région. Nous passâmes quelques heures de nuit couchés sur les graras et les tapis de selle, et avant l'aube nous nous mettions en marche. Après avoir coupé le reg de Tahantas, celui de Tabelkoza, nous nous engageâmes dans un massif de dunes qui, peu à peu, à mesure que nous gagnions le nord, devenaient plus compactes, plus hautes et qui insensiblement se confondaient avec les taghthigh de la zone méridionale du Grand-Erg.
Bientôt, nous reconnaissions des alignements d'oghroud déjà traversés, des silhouettes d'oghroud déjà vues ; nous approchions d'Haci-Aïcha ; nous étions en pays connu.
Le 0 mai, à dix heures du matin, nous foulions le sol brillant de la sebkha, nos chevaux soulevaient des tourbillons <l<v poussière blanche ; nous arrivions au puits Haci-Aîcha; nous venions de fermer le grand cercle que nous avions parcouru dans le sud de l'Erg
occidental, le Bled-Meharza et le Meguiden, nous revenions à notre campement du 29 avril.
Retour. — A partir de ce point, nous fîmes des marches de nuit modifiant peu notre itinéraire d'aller, mais faisant néanmoins de nombreux crochets que nécessitaient des études détaillées et des comparaisons à établir avec des observations précédentes. A Haci-el-Azz, nous retrouvâmes notre makhzen, le convoi, tout notre lourd matériel. Au moment de notre arrivée à ce point, l'immense dépression était déserte ; aucune trace de campement voisin n'était visible dans tout le vaste champ qu'embrassait le regard; une heure après, sans avoir fait de signaux, tout et tous se réunissaient autour de nous. „
Certes nous étions alors encore bien éloignés des massifs montagneux de l'Atlas et cependant nous éprouvions tous la sensation d'être enfin revenus; les dunes, les sebkhas que nous traversions nous semblaient, pour ainsi dire, familières.
Aucun incident ne troubla notre retour; le 12 mai nous quittions Haci-el-Azz, et le 18 mai nous campions à Oummat-Ghebira, au milieu du détachement de puisatiers, qui n'avaient point encore terminé leur travail.
Un important courrier nous y attendait; la journée se passa à le lire et à y répondre. Le lendemain, au campement de Metilfa, nous atteignions l'Oued- Gharbi.
Des pluies continues tombées sur les Hauts-Plateaux et dans les montagnes des Ksour, ainsi que dans la région des hammadas du nord, pendant notre absence, avaient amené une très forte crue ; le lit de l'oued, transformé, se montrait couvert de pâturages, de fins herbages verts, de tapis de petites fleurs que broutaient de nombreux troupeaux — et cette richesse augmentait à mesure que nous remontions cette belle vallée de rOued-Qharbi. — Les campements succédaient aux campements presque sans interruption ; c'était depuis Raknet-el-Halib jusqu'auprès de Mengoub une longue suite ininterrompue de douars; les fils de Si-Kaddourben-Hamza avaient dressé leurstentes à Zebaret-Rhamdan sur la berge droite de l'oued; c'est là que nous 1rs revîmes ; leur accueil, comme toujours, fut très cordial; malheureusement nous ne pouvions rester auprès d eux comme ils l'eussent désiré. Le lendemain nous gagnions Benoud, et, suivant toujours le cours de l'oued, et passant par le Ksar ruiné de Keroua, 36 heures el demie après, nous arrivions dans la matinée au bordj d'El-Abiodh-Sidt-Cheikh.
La se terminait notre mission.
Partis (h' Géryville le 28 mars, nous fiions de retour
ta
dans cette ville le 26 mai, après avoir effectué en 60 jours un parcours d'environ quatorze cents kilomètres.
Cette mission qui nous avait été confiée par Messieurs les Directeurs du service géologique de l'Algérie avait pour but principal f étude des terrains sahariens compris depuis la dernière ride atlantique jusqu'aux assises crétacées du Tadmaït et celle de leur hydrologie générale; puis, dans un autre ordre d'idées, elle comportait des déterminations de coordonnées géographiques de points de la première importance, tels que la perte de l'Oued-Gharbi, les limites vraies du grand Erg au nord et au sud, et la position des premières oasis du Tin-Erkouk-Ech-Chergui (GouraraJ.
Mais nous devions surtout porter notre attention sur cette zone encore si mal connue de l'Erg occidental, en étudier V orographie générale, les ressources de toutes sortes, en noter les passages faciles et conclure à la possibilité ou non de sa traversée, à l'aménagement de ses puits existants, à la création de points d'eaux nouveaux.
On a vu parce récit, simple description des régions parcourues, combien différentes de la réalité étaient les idées admises jusqu'à ce jour sur cet ensemble. L'Erg, réputé impénétrable, se franchit en cinq petites
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journées de marche. Ses hautes montagnes de sable s'abaissent ; elles ne dépassent pas 70 mètres ; ses limites reculent vers le sud, et, entre sa frontière septentrionale et la perte des grands oueds, s'étend une zone d epandage, riche en pâturages, où descendent nos pasteurs.
Partis au nombre de trente d'El-Âbiodh-Sidi-Cheikh, nous avions réduit notre caravane à neuf cavaliers, pour la traversée de la partie méridionale de l'Erg et du Meguiden et de la zone, réputée à tort dangereuse, des environs du Tin-Erkouk ; on a vu que pas le moindre accident fâcheux n'était venu entraver notre marche. Nos chevaux, après deux mois d'Erg et de Hammadas, rendus à Géryville, après une dernière étape de 82 kilomètres franchis en 10 heures, n'avaient aucunement souffert.
L'ensemble de ces constatations matérielles montre que les difficultés de ces parcours sont bien loin d'être insurmontables, que la traversée de l'Erg par cette route des Oulad-Sidi-Cheikh est faisable. Au delà s'étendent les interminables palmeraies et les jardins d'oasis, du Tin-Erkouk à In-Salah.