DANS LA SÉRIE DES VERTÉBRÉS
Dans une précédente étude nous avons exposé les modifications observées pour la constitution de la caisse du tympan et de ses annexes chez les vertébrés ; nous avons conclu de ces transformations successives de la cavité aérienne de l'oreille , chez les animaux et chez l'homme, à l'impossibilité d'admettre l'opinion de ceux qui voient dans l'oreille moyenne autre chose qu'un réservoir d'air, et qui en font une cavité résonnante, un tambour, comme ils l'appellent.
Ce n'est point ici le lieu de discuter ce que présente d'étrange l'adaptation d'une caisse sonore à l'organe de l'ouïe ; il suffit de rappeler combien la nature, par des dispositions habiles, a cherché à isoler l'appareil sensitif de l'ouïe ; ne permettant l'accès des ondes sonores que par un seul point très petit, la fenêtre ovale, et interposant entre le labyrinthe et le milieu ambiant une grande cellule pleine d'air, et un appareil actif chargé à la fois de la transmission du courant sonore, de son atténuation et de son évacuation après la sensation.
Le son est un mouvement : le mouvement sonore pénètre l'organe de l'ouïe , le traverse, et s'écoule au dehors; nos études sur la sensibilité acoustique et sur V écoulement dit son par le conduit auditif externe .nous ont montré la vérité de ce circuit.
Ajoutons que l'audition n'est possible qu'avec la réalisation rapide du départ de l'onde sonore après qu'elle a traversé l'appareil nerveux labyrinthique, sous peine de cacophonie et de résonnance assourdissante: conditions incompatibles avec des sensa-> tions nettes, vives, délicates, multipliées comme celles de l'ouïe.
C'est dans la caisse tympanique que viennent s'éteindre en partie les sons perçus; et le courant sonore s'évade finalement par le méat auditif externe dans le milieu ambiant, à travers la membrane du tympan, par conséquent.
Au lieu de voir dans la caisse tympanique un appareil de renfoncement du son, il y aurait donc à lo comparer plutôt à la chambre noire oculaire, organe d'isolement et d'absorption. Comme- elle, elle mériterait peut-être mieux le nom de chambre noire de l'oreille, tout au moins chez l'homme, oùsea parois anfractueùses, inégales, coupées de grandes cellules semblent plutôt faites pour éteindre que pour réfléchir les sons.
Chez le» carnassiers, en effet, et chez les pachy« dermes, la bulle semblerait plutôt disposée pour ' renforcer le son, comme une véritable caisse résonnante. Chez les animaux, la fonction auditive est simple: elle n'a d'autre but, d'autre nécessité- que d'assurer la perception du bruit. Chez eux, les. notion» de comparaison, d'analyse, d'éducation de. l'ouïe sont presque nulles, ou tout au moins fort restreintes. Rendre la sensation forte et la portée de l'ouïe le plus étendue possible : telle semble avoir été la préoccupation principale de la nature. La délicatesse. des sensations auditives de l'homme demandait d'autres dispositions organiques, et. la
bulle disparaît, bien que le réservoir d'air persiste.
Nous avons exposé les métamorphoses du rocher, et les divers procédés employés par la nature pour satisfaire à la nécessité du réservoir d'air intratympaniques chez les animaux aériens. Les singes, avons-nous montré, n'ont pas la bulle; de larges cellules aériennes prolongent la caisse en avant, et constituent le réservoir aérien indispensable.
Chez les antrhopoïdes et l'homme, le siège de ce réservoir se déplace ; il passe à la partie postérieure de la cavité tympanique, et forme les cellules mastoïdiennes. La fonction est une; le moyen d'y satisfaire est multiple. L'oreille humaine, chez le nouveauné, sans être comparable à la bulle, offre cependant une ampleur remarquable, alors que les cellules mastoïdes manquent.
Par une série de transformations et de développements, cette oreille moyenne s'éloigne du type des singes pour acquérir le type final de l'homme adulte, où les conditions favorables à la résonnance sont nulles. Cette évolution trahit la grande différence entre la nature et les aptitudes de l'homme et celles des animaux. L'homme, en effet, a la raison et la parole ; il discute et analyse ses sensations acoustiques, ou autres ; il étudie et développe par l'éducation, son sens auditif. L'oreille de l'homme a donc une constitution plus en relation avec son intelligence et son éducabilité? Sans doute.
Ainsi les changements observés chez l'homme ne se bornent pas à la disparition de la caisse ampullaire des animaux et à son remplacement par une cavité toute différente d'aspect et de conductibilité sonore.
Les parties contenues dans la caisse tympanique, l'appareil complexe et délicat qui est chargé de la transmission du son au labyrinthe, subissent des modifications remarquables qui font de l'oreille humaine un instrument spécial et magnifiquement doué. — Il est impossible de confondre l'une des
parties de cet organe humain avec son analogue chez l'animal.
Comparons les diverses parties de l'oreille de l'homme et des vertébrés non pas au point de vue de la forme seule, ce qui nous entraînerait beaucoup trop loin, mais opposons les uns aux autres surtout les rouages qui ont un rapport plus immédiat avec les aptitudes élevées de l'homme.
Nous pouvons déjà voir que les individus les mieux pourvus au point de vue de la cloison tympanique sont ceux qui sont reconnus doués d'une finesse remarquable de l'ouïe, les carnassiers et les rongeurs, les chasseurs et leurs proies.
Cette gradation apparaît dans une vue générale.
Le premier rudiment d'un organe auditif estconstitué par une vésicule et son nerf ; c'est l'utricule qui, plus tard, siège dans le vestibule labyrinthique (portion médiane et constante ou la plus générale de l'appareil sensitif auriculaire). A ce premier vestige viennent, à un certain niveau de l'échelle zoologique, s'ajouter d'abord les canaux semi-circulaires. Quelque soit le milieu dans lequel vit l'animal, dès qu'il a une volonté et qu'il se meut librement, trois canaux semi-circulaires, armés de leurs nerfs ampullaires accolés au nerf utriculaire, sont constants du poisson à l'homme. La fonction de ces nerfs de la deuxième série est indépendante de l'oreille moyenne; au moins, celle-ci se développe-t-elle bien plus tard dans la série animale, et chez les animaux aériens exclusivement.
On peut en conclure que le rôle de ces nerfs ampullaires et des canaux à forme et à directions si constantes chez tous les animaux est sans rapport avec l'appareil dit de transmission , de conduction, et d'accommodation de l'ouïe. Peutêtre est-il bon de rappeler ici que chez les oiseaux où ces canaux sont magnifiquement développés, à l'inverse du limaçon qui est rudimentaire, la
chaîne des osselets est également très-réduite, atrophiée.
La fonction des canaux a donc un caractère de généralité bon à remarquer ; elle doit être en rapport avec une nécessité physiologique primordiale.
Quelle fonction serait ainsi commune à tous ces animaux, quel que soit le milieu dans lequel ils vivent et s'agitent ?
Une seule est commune à tous : le mouvement, manifesté par les actes de direction, de station et d'équilibration. Au point de vue spécial de l'ouïe, l'orientation au bruit constitue certainement une fonction dont jouissent tous ces animaux; or, il semble que c'est là le service rendu par la trinité des organes semi-circulaires.
Leurs formes et leurs dispositions immuables, mystère et tourment pour les savants, n'ont pu guider aucun d'eux ; peut-être leur direction dans les trois plans du corps et de l'espace n'est-elle pas étrangère à l'accomplissement de la détermination du point de l'espace d'où vient le son, et par conséquent à l'orientation. On sait les troubles d'équilibration causés par les lésions expérimentales des canaux semi-circulaires, (Flourens, Vulpian, Brown- Séquard).
On ne peut douter aussi qu'ils sont venus pour accroître d'une certaine façon, la puissance et les services de l'organe auditif : les animaux dotés de canaux sont déjà supérieurs de beaucoup aux organismes qui n'offrent que Vutricule comme seul vestige d'instrument acoustique. Aussi chez eux, la recherche du bruit ou de l'éloignement du bruit est-elle possible. Mais ce n'est pas encore l'analyse, l'éducation, la notion de rapport, ni la musique, ni la parole, cette musique !
Les oiseaux n'ont qu'un rudiment de limaçon ; mais peu à peu, chez les vertébrés, il se montre avec ses caractères spéciaux, et chez les mammifères il acquiert son entier développement. A quel G. 13
besoin répond-il ? Non à l'audition de la voix : les oiseaux chanteurs en sont la preuve : ils manquent à peu près de limaçon.
Leur oreille moyenne dont le tympan est saillant en dehors est large ; mais l'appareil des osselets est rudimentaire, cartilagineux et peu distinct. Leur trompe d'Eustache, osseuse, toujours béante laisse circuler l'air à pression variable suivant la hauteur où ils planent. Sensation facile, pénétrante ; orientation nette et rapide évolution ; mais peu d'éducabilité de l'ouïe.
Là, où la caisse est traversée par une chaîne d'osselets très nettement dessinée, le limaçon a son développement parfait : quel rapport entre leurs deux fonctions? On doit y voir des instruments d'analyse.
La chaîne des osselets conduit le son ; mais, de plus, elle commande l'entrée et la sortie du son ; elle permet le choix, l'éducation, la protection même, jusqu'à un certain point. Ses alternatives de tension et de détente, du tympan au labyrinthe, soumettent l'organe à un ensemble d'actions voulues ou réflexes, conscientes ou inconscientes, irréfléchies ou d'habitude, qui supposent un choix, une analyse, une certaine accommodation. Ces changements d'état de ces rouages délicats, coïncident avec des modifications de la sensation : c'est une appropriation de l'organe. Le guide de ces mouvements de mise au point, est la sensation sonore première d'éveil; celle du bruit, celle des sons confus ; puis l'attention isole un son, et l'organe s'adapte à ce seul son que l'on veut percevoir.
L'organe qui collige tous ces bruits multiples; vagues, innombrables, où la sensation est indéterminée, ne serait-ce pas le limaçon, ce clavier si délicat et si étendu, où chaque fibre isolé© répond à un élément sensoriel unique? (1)
(1) J'ai, sur le cobaye, détruit le limaçon bien séparé, sans produire d'accidents convulsifs, ni la surdité immédiate. Il
C'est l'organe du timbre et des harmoniques, celui de la voix et de la parole.
L'appareil de la chaîne des osselets y compris la cloison tympanique, qui en est le premier anneau, est l'instrument de la volonté, de l'éducation, de l'intelligence, de l'attention. Aussi apparaît-il seulement dans les animaux les plus élevés de la série, chez les vertébrés, et surtout chez les mammifères.
Etudions cet appareil dans la série animale; et nous allons voir combien l'homme conserve de supériorité dans la disposition même de ces petits rouages, instruments de sa perfectibilité,
Au premier abord, il semble qu'un organe tel que l'oreille, qu'un appareil dont la fonction est d'ordre physique surtout , devra être identique pour toute la série animale.
Il n'en est rien.
L'homme a une oreille à lui. Comme la main diffère de la patte du singe, de même son appareil auditif a un cachet certainement humain.
La caractéristique de l'humanité, l'intelligence, apparaît ainsi dans l'organe du sens de l'ouïe ; le même bruit ébranle l'oreille de l'animal, mais l'homme y entend autre chose. Son instrument acoustique conduit les ondulations sonores, mais lui ne les subit pas, il les reçoit, il le3 sent, il les juge, il les étudie, il les classe, il les compare, il se les approprie, il s'en souvient, et les apprend aux autres. Ces fonctions multiples, où l'élément psychique se mêle si intimement à l'élément sensitif, ne peuvent exister que par une organisation spéciale aussi, par une appropriation savante à tout ce
en résulte que les relations nerveuses du limaçon diffèrent de celles des canaux semi-circulaires ; la dualité du nerf acoustique apparaît ici très évidente.
système de relations infinies étendues du milieu extérieur aux sens et des sens au centre nerveux.
L'organe a dû se plier aux exigences de la fonction. Si l'intensité des phénomènes de conscience est l'apanage de l'homme, l'organe de l'ouïe doit, chez lui, être construit de façon à rendre aussi prompt, aussi actif que possible l'effet réactionnel de volition, d'accommodation de l'organe d'analyse, de défense et de protection du sens, sans rien sacrifier de la finesse et de l'énergie fonctionnelle de l'oreille.
Les rouages que l'anatomie nous montrera développés d'une façon toute spéciale chez l'homme, seront donc liés à sa supériorité et à son développement intellectuel.
D'une sensation, quelle est la qualité primordiale? quelle qu'elle soit, c'est l'intensité. Il n'existe point de son en dehors de ce qui frappe notre sens de l'ouïe, et il faut une certaine force de mouvement, amenant une secousse suffisante pour que la sensation ait lieu. Une fois la sensation sonore (c'est d'elle qu'il s'agit ici) née, ses qualités propres d'intensité, de ton, de timbre, sont mises à l'étude.
Quels instruments répondent à ce travail multiple ? Le centre nerveux opère sur les données de l'organe spécial, bien doué à tous les points de vue, et disposé pour traduire toutes les propriétés du mouvement vibratoire moléculaire de la matière. Tel organe répond sans doute à la notion du ton, tel autre à celle du timbre, etc. Avouons que tout cela est ignoré de nous.
Mais on comprend que la notion de l'intensité est la plus urgente à posséder, qu'elle dirige l'orientation, et que les parties qui ont pour but de la rendre manifeste doivent de préférence se rencontrer chez la grande majorité des animaux. Au contraire, celles qui ont rapport au timbre, au ton, à l'éducation, à la musique, pourront se développer
moins généralement et être l'apanage des animau les plus élevés, c'est-à-dire de l'homme.
Nous avons vu plus haut que les canaux semicirculaires sont les premiers à s'adjoindre à l'utricule primitive, et qu'ils existent chez les animaux aquatiques comme chez les aériens. Leur disposition, en rapport avec les trois dimensions des corps, semble indiquer une relation intime avec la notion d'intensité du son.
Ces a 'priori sont vérifiés par l'étude de l'anatomie comparée.
Une parenthèse cependant est indispensable ; en une matière ausssi délicate, il est excusable de placer dès l'abord, sous les yeux du lecteur, les notions de physiologie de l'audition les plus nécessaires à la compréhension du sujet.
La cloison tympanique de l'homme, plane et horizontale, située dans le plan de la base du crâne, offre, au moment de la naissance, la plus grande analogie de forme, de situation et de rapports avec celle des singes inférieurs. Avec l'âge, d'horizontale, elle devient oblique en avant, en bas, en dedans, en même temps que le méat s'élargit, et que ses deux parois s'écartent.
La forme de la membrane tympanique diffère notablement chez les animaux de ce qu'elle est chez l'homme adulte. Ovalaire chez ceux-ci, elle est plutôt de forme ronde chez le dernier. A peine si chez l'homme les deux diamètres opposés sont différents d'un millimètre. La voussure du tympan n'est nulle part plus accentuée que chez l'homme adulte, chez lequel cette membrane, vue par sa face interne, forme un cône saillant soutenu par le manche du marteau. (1)
(1) On sait que cette surface, en forme de cône creux, est beaucoup plus étendue que le cadre tympanal : c'est un artifice de structure qui multiplie les points de contact, et accroît la somme des ondes sonores susceptibles d'ébranler la membrane.
Chose remarquable, les animaux qui passent pour avoir l'ouïe la plus fine de tous les mammifères, les rongeurs, possèdent un tympan dont la concavité extérieure est aussi accusée qu'elle l'est chez l'homme, et dont la surface est proportionnellement au volume du corps extrêmement étendue.
Cette voussure tympanique est maintenue parla traction opérée sur le manche du marteau par le tendon du tenseur réfléchi de la paroi interne de la caisse, ainsi que par le ligament qui lui constitue une gaîne, au dire de Toynbee.
Cette voussure rend faciles les vibrations étendues sans déchirure (Hclmoltz), et les variations de tension et les alternatives de détente et de raidissement que subi t la cloison à tous moments pour s'accommoder aux intensités plus encore qu'aux tons. Le tympan se meut ; voici comment : Un système musculaire délicat est chargé de faire agir les petits leviers qu'on nomme les osselets de l'ouïe, et d'agiter les anneaux de cette chaîne qui va du tympan à la fenêtre ovale. On sait que les tendons réfléchis des deux muscles s'insèrent aux deux anneaux extrêmes de la chaîne des osselets : le stapédius à l'étrier, le tensor au manche du marteau, qui sous-tend le tympan.
L'os du milieu, l'enclume, est sans rapport immédiat avec les moteurs ; c'est un organe de transmission de mouvement, intermédiaire aux deux autres, et obéissant tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Au moyen de l'articulation de sa longue branche, ou verticale ou stapéenne, avec la tête de l'étrier, tout déplacement de cette tête est transmis à distance à la cloison du tympan ; et vice versa toute traction effectuée sur le tympan par l'action du muscle interne sur le marteau provoque une égale propulsion en dedans de l'étrier.
Le point fixe du système est à l'union de la branche horizontale de l'enclume avec la paroi postérieure de la caisse; les deux points mobiles sont la tête
de l'enclume articulée avec celle du marteau, et la branche descendante verticale, articulée avec la tête de l'étrier. Dans la tension, les têtes du marteau et de l'enclume unies se portent en dehors, tandis que le manche du marteau et la branche stapéenne parallèle de l'enclume sont portés en dedans. Or, ce mouvement en dedans de ce levier stapéen, a dès lors pour effet d'enfoncer l'étrier vers le labyrinthe.
La traction exercée sur le tympan est donc aussitôt transmise au bout du système ; et le contenu labyrinthique en transmet la pression jusqu'à la fenêtre ronde.
Cette pression sur le liquide labyrinthique s'étend sur toute la cavité ; dans le vestibule, les canaux semi-circulaires et sur leurs ampoules, et sur les deux faces de la membrane basilaire du limaçon.
Les nerfs ampullaires n'ont-ils pas ici un rôle particulier; celui de porter au sensorium commun la sensation de pression, et par suite de servir à la graduer! Le sens musculaire suffit-il à diriger cette action du muscle interne du marteau ? (Vundt) autant de questions insolubles encore.
Mais l'action du tensor tympani cesse; et l'élasticité des parties ramène l'équilibre; le muscle de l'étrier, le stapedius ajoute son action à celle-là. Pour la comprendre, il faut dores et déjà admettre que dans tout mouvement de la chaîne les deux moteurs antagonistes entrent en action. De même qu'au poignet, par exemple, dans la flexion delà main sur l'avant-bras, tous les extenseurs agissent synergiquement, cèdent graduellement, et permettent un mouvement régulier, réglé et gradué ; de même, grâce à l'action simultanée des deux moteurs auriculaires, les variations, les graduations sont possibles sans secousse, et sans arrêt brusque.
La contraction du muscle de la pyramide, dont le tendon s'attache à la tête de l'étrier, a pour effet d'attirer ce point d'insertion en arrière.
Par suite, la platine de l'étrier se dégage de la fenêtre ovale ; le labyrinthe est soulagé.
En même temps, le levier vertical formé par la branche de l'enclume a suivi ce mouvement en arrière; la tête de cet os ne peut reculer, retenue par sa branche horizontale, qui s'appuie sur la paroi postérieure de la caisse.
Ce mouvement de bascule équivaut donc à une traction en bas de la tête de l'enclume; par suite, celle du marteau s'abaisse aussi ; ces deux têtes tournent autour de l'axe postéro-antérieur formé par la branche horizontale de l'enclume et l'apophyse grêle du marteau. Le manche se porte en dehors et la cloison se trouve détendue, comme le labyrinthe s'est trouvé décomprimé jusqu'à la fenêtre ronde : il y a relâchement.
L'antagonisme entre les deux actions musculaires du tensor tympani et du stapedius est net et évident. Son but est d'assurer la rapidité, la douceur, la graduation des mouvements oscillatoires, et de les assurer en toutes positions : leur contraction agit sur tout l'ensemble de l'organe et fait succéder à la tension générale normale de repos, une tension active, plus intense, ou volontaire ou réflexe. (1)
On le voit, ici, l'anatomie et la physiologie se tiennent intimement, et leur association éclaire trop le sujet pour que j'aie pu négliger cette petite digression.
Les muscles agissent au moyen de leviers ; plus le levier est puissant, plus l'action a d'énergie ; dans un organisme quelconque, un plus grand levier annonce aussitôt un grand effort, une action plus étendue. Si, dans une série zoologique, un même levier s'offre à l'examen sous des proportions différentes, diminuant, par exemple, à mesure quo
(1) La tension active de la chaîne conductrice raidit l'appareil, et accroit la transmission; une corde tendue, celle du téléphone à ficelle, par exemple, transmet un son donné avec une intensité qui augmente avec le poids qui la tend.
l'on arrive à l'homme; si un autre levier, tout au contraire, croît parallèlement dans le même temps, n'y aura-t-il pas lieu de conclure logiquement à une diminution de fonction dans le premier cas, et à une augmentation d'action dans le deuxième ? On sera ainsi amené à penser que la fonction change d'activité des animaux à l'homme, grandissant ici, faiblissant là pour répondre à des besoins nouveaux.
Chez l'homme adulte, sur une pièce bien préparée, la membrane tympanique placée sous les yeux, on aperçoit aussitôt le trait rosé, vertical et mat, formé par le manche du marteau, et étendu d'une saillie formée par l'apophyse externe, auprès du pôle supérieur du cadre tympanal au centre déprimé de la membrane, à l'ombilic. L'extrémité spatuliforme du manche du marteau constitue l'umbo ou centre déprimé de la cloison.
La longueur de ce manche par rapport au diamètre vertical de la membrane vibrante est à peu près de la moitié de ce diamètre, en y comprenant à dessein la partie du col de l'os sus-apophysaire que recouvre la membrana flaccida.
Du pôle supérieur du cadre à l'umbo, on trouve à peu près 5 1/2 à 6 millim. ; quand le diamètre de la cloison est de 11 millimètres, et la courbure comprise, de 12 millimètres à peine si l'umbo est situé à 1/4 millim. à 1/2 millimètre au plus audessous du centre de figure de la cloison; et l'umbo, c'est la cupule formée par le rayonnement de fibres radiées constitutives du tympan autour de la spatule par laquelle se termine le manche du marteau.
Chez le nouveau- né, les proportions sont identiques.
La longueur du bras de levier du tenseur n'offre plus les mêmes rapports avec le diamètre du tympan quand on l'envisage dans la série des mammifères.
En thèse générale, il est beaucoup plus long chez l'animal que chez l'homme, soit relativement au cadre tympanal, soit en lui-même.
C'est ainsi que l'on trouve par mensuration que chez la chauve-souris, chez le mulet, la distance de l'extrémité du manche au cadre tympanal est égale seulement au 5e du diamètre total de la cloison-
Chez le chat nouveau-né, je trouve une distance moyenne de 2 millimètres entre l'umbo et le bord du cadre tympanal.
Chez le cochon, dont le tympan est très-bien développé, j'ai trouvé une distance de 3 millimètres; c'est-à-dire que le diamètre tympanique étant de 10 millimètres, la longueur du manche du marteau est de 7 millimètres.
Chez le mulet, le M. ayant 7 millimètres 1 /2 ; le T. a
10 millimètres 1/2; différence = 21/2.
Chez le chien, avec un tympan de 10 à 11 millimètres, on trouve un manche de 8 à 8 1/2 millimètres.
Chezle cheval, un tympan de 9 millimètres, bien étroit pour un si gros animal, ne possède qu'un manche de 7 millimètres ; la distance au cadre est de 2 millimètres seulement.
Le veau a une oreille mieux proportionnée :
11 millimètres 1/2 de tympan (D. vertical); et manche 7 millimètres 1/2.
Chezle ouistiti, j'ai trouvé dans 2 cas, une moyenne de 2 millimètres 1/2, comme distance de l'umbo au cadre.
Chez le lapin et chez le lièvre, les mesures donnent des résultats curieux, qui sont en rapport avec la supériorité auditive de ces animaux rongeurs (1).
La voussure énorme du tympan chez ces petits
(1) Les animaux sauvages de cet ordre, lièvres, lapins de garenne, m'ont paru posséder une oreille mieux développée, sous tous les rapports, que les mêmes animaux domestiqués (le lapin commun). Chez eux, le conduit auditif 'est plus ouvert et la cloison excavée n'est plus autant parallèle a sa paroi inférieure; les osselets sont aussi plus libres et dégagés. La domestication seule amène-t-elle une modification semblable de l'évolution organique? Je pose la question.,
animaux a une analogie frappante avec ce qui existe chez l'homme adulte. On trouve aussi que la distance de l'umbo au cadre est très forte, elle atteint plus du 1/3, presque la moitié du diamètre de la cloison, comme chez l'homme.
Ainsi, quand le diamètre du tympan est de 8 millimètres 1/2, le manche a 5 millimètres; différence— presque 3 millimètres 1/2.
— En résumé, plus on descend dans l'échelle animale, plus on trouve le manche du marteau allongé. Mais chez les léporides, les proportions entre la longueur du manche et le diamètre de la cloison sont remarquablement comparables à celles que Ton trouve chez l'homme, le manche du marteau conservant cependant toujours une longueur fort différente de ce qu'elle est chez celui-ci.
Chez les singes macaques, j'ai trouvé M. (manche) = 5 millimètres; T. (tympan) = 9 millimètres j différence = 4 millimètres.
Chez les primates et les anthropoïdes, il est difficile de trouver une différence avec l'oreille humaine. On peut conclure: que le manche du marteau est d'autant plus court que Von s'élève plus haut dans la série zoologique, et qu'il s'arrête chez l'homme à peu près au centre de figure de la cloison tympanique. Un manche du marteau très long est un caractère d'animalité.
Une nouvelle étude reste à faire maintenant que nous possédons ce premier jalon. Comparons les longueurs du bras de levier de la tension avec celles du bras de levier qui sert à la détente de l'appareil^ auditif.
A un premier examen, il y a entre l'oreille humaine et celle d'un mammifère quelconque une différence notable à ce point de vue nouveau.
Nous voici en face d'un magnifique tympan de veau, de chien ou de cochon; en parallèle je place une oreille de macaque ou d'homme.
Chez les premiers animaux, carnassiers, ron-
geurs, pachydermes, etc., la membrane du tympan montre son manche du marteau qui la sépare en deux zones bien nettes ; aucune apparence en dehors de cela; aucune trace d'un second osselet visible par transparence. En effet, chez aucun de ces animaux, si privilégiés sous le rapport du développement du marteau, instrument de la tension tympanique, il n'est possible de voir les osselets profonds.
Ceux-ci ne dépassent pas le bord du cadre tympanal, et ne débordent jamais dans le plan de la membrane.