DANS L'AUDITION
Depuis les mémorables expériences de Flourens, les fonctions des canaux semi-circulaires ont été étudiées par des physiologistes de premier ordre en France et à l'étranger, et les travaux de Vulpian, Brown-Séquard, Goltz, etc, sont classiques.
Ces observations ont mis en lumière les rapports remarquables de ces petits organes labyrinthiques avec l'équilibration et les mouvements associés. Je ne rappellerai pas les mouvements de manège, de rotation, en roue, etc., qui naissent de la blessure des canaux, mais il est bon de dire que ces mêmes troubles des mouvements ont pu être produits par des lésions limitées au nerf auditif. (Vulpian, Brown-Séquard.)
Cette excitation des centres moteurs par lésion des canaux semi-circulaires, expérimentalement démontrée, vient tout dernièrement d'être expliquée anatomiquement.
M. M. Duval, à propos d'une communication faite par M. Laborde à la Soc. de Biologie, a montré qu'une partie des fibres d'origine du nerf acoustique, avait un rapport étroit avec un amas de cellules motrices dans le bulbe, et déplus, que ces fibres
se continuaient dans les pédoncules cérébelleux inférieurs.
On sait que les lésions de ces pédoncules causent des troubles, des mouvements identiques à ceux que l'on a observés après les blessures des canaux semicirculaires.
Il y a donc une sorte de spécialité fonctionnelle de ces organes ; et de leur excitation naissent des mouvements ; l'étude histologique de M. Duval a montré la source de ces mouvements.
De cette étude analytique, il faut conclure qu'il y a dans le nerf acoustique deux sortes de fibres (et peut-être plus si l'on se rappelle les effets trophiques des blessures du trijumeau dans le bulbe).
Ce nerf de sensibilité spéciale contient donc des fibres motrices épanouies dans les ampoules des ca* naux semi-circulaires, et cette première partie est en rapport avec le bulbe et le pédoncule cérébelleux inférieur.
La deuxième partie, épanouie dans le limaçon, l'utricule et le saccule, est-elle exclusivement sensitiye?
Cette recherche n'a point encore été faite ; mais la théorie de l'audition, telle que l'a faite Helmholtz, est acceptée aujourd'hui par tout le monde, et le rôle des fibres de la membrane basilaire est exposé par Gavarret et par tous les physiciens d'après les idées du savant auteur de la théorie physiologique de lamusiqus (Gavarret, acoustique biologique).
Le limaçon serait donc l'organe par excellence de l'audition, au moins autant qu'on peut sérieusement conclure de ces applications de la physique aux éléments histologiques.
Ici, nous voulons constater que, jusqu'à présent, le raisonnement par exclusion seul avait autorisé à conclure que le siège de l'audition est dans le vestibule et dans le limaçon : aucune expérience n'a été tentée pour éclairer cette question du rôle physiologique du limaçon.
Est-il susceptible d'amener des troubles d'équilibration comme les canaux ?
L'ouïe est-elle entièrement perdue quand il est détruit?
Il est, on le conçoit, intéressant d'interroger expérimentalement sa fonction, et d'opposer les résultats à ce qu'on sait du rôle des canaux semicirculaires. C'est cette recherche que j'ai tentée.
J'ai utilisé, dans ce but, une disposition anatomique de l'oreille interne particulière aux cobayes.
Chez le cobaye, en effet, le limaçon forme sur la face interne de la bulle (oreille moyenne) une grosse saillie cylindrique, bien isolée, couchée horizontalement sur la paroi inférieure de la cavité auriculaire.
L'organe est ainsi limité et nettement séparé du reste de l'oreille labyrinthique ; de plus, il est facile à atteindre sur le vivant.
Les pigeons avaient été choisis parFLOURENS, parce qu'ils offrent des canaux semi-circulaireg bien séparés aussi, et facilement abordables à l'opérateur. Le cobaye m'a fourni les mêmes facilités d'étudier le limaçon ; et j'ai pu ainsi atteindre une seule des parties constituantes du labyrinthe, et pousser plus avant l'analyse expérimentale.
Voici comment j'opère :
lre Expérience. — Au moyen d'un poinçon coudé à 45° à 1 cent, de son extrémité libre, et à pointe denticulée, je pénètre dans le méat auditif du cobaye bien tenu, et je perfore le tympan. La pointe de l'instrument arrive dans la cavité auriculaire ; quelques mouvements de la pointe d'avant en arrière, et de dedans en dehors écrasent, labourent, détruisent la cochlée fragile : on sent la résistance vaincue, et la crépitation des fragments osseux ; ce qui annonce que l'opération a réussi.
Le cobaye est aussitôt remis en liberté ; il mar-
che, court, et se met à jouer avec les autres; il mange, mâche bien, et ne paraît en somme éprouver aucun trouble de locomotion ou d'équilibration ; c'est à peine s'il secoue son oreille et reste comme étonné quelques instants.
On s'aperçoit que le pavillon de l'oreille opérée reste rouge et injecté vivement quelque temps après l'opération.
On peut juger combien ce tableau diffère de ce qui se passe après la section des canaux semi-circulaires .
La portion du nerf acoustique qui s'épanouit sur la lamelle spirale du limaçon possède donc des propriétés tout autres que celle qui se distribue aux canaux semi-circulaires.
Cette partie exclusivement sensitive, sans doute, • transmet au cerveau les impressions vibratoires sonores ; elle n'est le point de départ d'aucun mouvement réflexe.
Il est probable que ce sont là les fibres acoustiques intéressées quand l'hémorrhagie cérébrale ayant son siège à la partie postérieure de la couronne rayonnante de Reil, il y a surdité unilatérale, en même temps qu'hémiplégie, mais sans troubles de mouvements.
On peut aussi conclure immédiatement de cette expérience négative que les troubles des mouvements observés à la suite des lésions des canaux semi-circulaires ne sont point dus à un vertige auditif, puisque l'irritation du nerf spécial cochléaire ne produit rien de tel.
Le nerf acoustique, ainsi que nous l'avons dit plus haut (Communication de M. Duval et de M. Laborde), contient donc deux ordres de fibres, comme il a deux racines. Lus unes vont des ampoules au cervelet ; les autres, du limaçon au centre séhsitif. Cette analyse expérimentale des fonctions du limaçon confirme la justesse de cette vue, la dualité du nerf acoustique.
Si les lésions du limaçon ne causent aucune convulsion, quelle est leur action sur l'audition ?
2me Expérience. — Chez un cobaye adulte, les deux cochléés ont été successivement détruites par le procédé indiqué plus haut. L'opération, comme toujours, n'a pas produit de convulsions ; l'examen de l'audition fait pendant longtemps a montré que l'animal cependant entendait encore très nettement; ses gestes au bruit étaient tout à fait analogues à ceux de ses voisins ; il n'était donc pas sourd. Il entendait encore une heure avant d'être sacrifié, le 5me jour après l'opération. Cette conservation de l'audition s'explique suffisamment par l'intégrité de l'utricule et du saccule, non atteints dans l'opération; peut-être aussi parce que la première rampe de l'un des limaçons n'était pas complètement détruite, comme l'autopsie l'a démontré.
ome Expérience. — Dans une troisième expérience, un cobaye, privé de même de ses deux limaçons par broiement a été abandonné en liberté dans sa cage- Nulle convulsion n'a eu lieu après ces lésions, et pendant 10 à 12 jours l'animal entendit encore bien. Depuis il est devenu sourd totalement; il est resté très agile, cependant aucun bruit ne le fait fuir. Son gardien le réveille en le secouant tous les matins au moment du repas, et son immobilité contraste alors avec les gestes des autres cobayes voisins; son indifférence au bruit le fait reconnaître au milieu d'eux.
Le processus inflammatoire, lié aux lésions traumatiques cochléennes, s'est-il limité, etune cicatrice rigide bride-t-elle l'organe, empêchant tout ébranlement physiologique, ou plutôt, le vestibule n'a-til pas été envahi lui-même par l'inflammation qui l'a détruit, causant dès lors la surdité complète ? l'autopsie seule pourra nous renseigner à cet égard.
Toujours est-il que la surdité n'a pas été immédiate, mais tardivement consécutive aux lésions. Déplus, j'avais pensé que le processus inflammatoire provoqué par le traumatisme s'étendrait peu à peu aux canaux semi-circulaires, et que les convulsions spéciales et caractéristiques des lésions de ces organes apparaîtraient et termineraient la scène ; mais jusqu'ici rien de tel n'est advenu.
On est en droit de conclure, de l'absence de ces désordres de l'équilibration en ce cas, que les canaux et leurs ampoules sont sains.
Mais l'animal étant à la fin devenu entièrement sourd, rien ne semble mieux démontrer la spécialité fontionnelle des canaux et leur rôle négatif dans l'audition.
En résumé, on peut conclure de ces expériences que la lésion des limaçons ne cause aucun trouble de mouvements, mais que leur destruction n'entraîne pas la surdité immédiate ; ils ne] sont donc point l'organe spécial et unique de l'audition : l'anatomie explique le fait puisque le vestibule reste indemne. Or le vestibule contient le saccule et l'utricule; quelle part revient donc au saccule, et quelle part à l'utricule dans cette conservation de la fonction auditive? enfin quelle partie de celle-ci se trouve atteinte par la destruction du limaçon? ce sont là des questions plus faciles à poser qu'à résoudre, l'autopsie du cobaye nous permettra peutêtre d'éclairer ce problème en montrant où les lésions se sont arrêtées.