INTRODUCTION
Le but de l’organicisme est de prouver qu’il n’existe pas, qu’il ne saurait exister de principe vital, de force vitale, de propriétés vitales indépendantes de la matière organisée, séparables de cette matière et pouvant exister sans elle, hors d’elle, surajoutés à elle et chargés d’accomplir les actes phénoménaux de la vie. Il a pour but de démontrer que tous les actes que, par hypothèse, par conception intuitive de l’esprit, on a attribués à des propriétés vitales (Bichat),à un principe vital (Barthez), à des forces vitales (Chaussier), ne sont dus qu’à des conditions organiques aidées de l’innervation; et qu’il est peu philosophique de les attribuer à des êtres indépendants de la matière organisée.
L’organicisme attribue à l’organisation, c’est-àdire à une certaine disposition moléculaire donnée à la matière par le Créateur, la puissance de se développer, de croître, de se reproduire, et dans celle succession, dans ces phases de développement,
d’acquérir toutes les qualités qu’on a attribuées au principe vital, à la force vitale; dans les plantes, la forme, les couleurs des fleurs, leur parfum ; les fruits, leur maturation, leur saveur, leur odeur, etc.; la circulation de la sève, la respiration des feuilles, leur contractilité, dans les mimosa; dans les animaux, toutes leurs fonctions qui apparaissent au fur et à mesure que le corps croît et se développe et que les organes se perfectionnent.
Un grand nombre de médecins du plus grand mérite ont partagé ces opinions organicistes ; mais, selon nous, d’une manière incomplète, non suffisamment développées et exprimées. Boorhaave, Frédéric Hoffmann, Haller, van Swietten, etc., sont de ce nombre; dans les écrits de ces médecins illustres, soit que ces opinions ne fussent point complètement arrêtées, et qu’il restât encore dans leur esprit quelques doutes, quelques incertitudes, soit qu’ils aient craint de formuler clairement cette doctrine trop opposée aux idées reçues, on trouve encore de temps à autre des propositions qui paraissent contredire les principes que nous professons; de même que dans les auteurs vitalistes on est étonné de rencontrer des assertions lavoiables à l’organicisme, et en quelque sorte en opposition avec leurs doctrines. Rien ne nous serait plus facile que d’appuyer ces assertions par de nombreuses
citations tirées des écrits de Stahl, de Barthez, Bordeu, Lordat, F. Bérard. Ainsi qu’on le verra plus loin, cela prouve seulement que ces médecins n’étaient pas très-sûrs de leur philosophie médicale, et n’osaient pas la soutenir sans réserve et d’une manière absolue.
L’organicisme s’appuie sur cette raison péremptoire que l’on ne voit la vie nulle autre part que là où il y a organisation. Si elle est ailleurs, qu’on la fasse voir, qu’on le prouve. Mais, a-t-on dit trop légèrement, il y a organisation sans la vie; donc, ce sont deux choses différentes, puisqu’elles peuvent se séparer. Mais non, mille fois non, c’est une seule et môme chose. L’organisme est altéré, dérangé, devenu impropre à exercer ses actes, mais il n’y a pas eu de séparation : c’est une seule et même chose dans deux modes différents.
Nous n’ignorons pas ce qu’on répond à cela, mais nous ferons voir l’inanité de celte réponse.
Le but du vitalisme est de démontrer que la vie est un être à part, séparable de la matière organisée, surajoutée à cette matière, chargée d’opérer les actes qui lui appartiennent en propre, qui n’ont rien de commun avec les actes physico-chimiques qui régissent la nature universelle.
Le vitalisme admet l’existence de propriétés, de forces dites vitales séparables de l’organisme, sura-
joulées à cet organisme et chargées d’accomplir des actes vitaux, c’est à-dire entièrement différents des phénomènes chimico-physiques ordinaires de la matière inorganique.
Pour appuyer leur opinion, les vitalistes disent que ce ne peut être que par une force spéciale, vitale, que les glandes salivaires font de la salive, le foie de la hile, du sucre, le rein de l’urine, les glandes spermatiques du sperme; que le poumon brûle dans la respiration les substances hétérogènes qui doivent être expulsées de l’économie, etc., car rien dans ce que produisent la physique et la chimie ordinaire, en dehors des êtres vivants, ne ressemble à la salive, à la bile, à l’urine, etc. Ce sont là des assertions spécieuses, mais qui ne sont, ainsi que nous le verrons, que le résultat de notre ignorance et de notre inattention.
Nous verrons que ces opinions sont inexactes, et que le plus grand nombre des phénomènes dits vitaux rentrent dans les phénomènes que les sciences physiques expliquent, et que ceux qui semblent se dérober à leur explication ne restent obscurs pour nous que parce que l’innervation intervient ou que le flambeau des sciences physicochimiques ne les a pas encore éclairées. Le remarquable discours que M. Poggiale a prononcé a l’Académie de médecine, en juin 186'2, nous sera
de la plus grande utilité pour soutenir celle opinion. Nous y puiserons les arguments les plus irréfutables. Si l’organicisme avait beaucoup de défenseurs aussi éclairés, son triomphe serait assuré, et les contestations cesseraient.
On a cherché, dans un but de conciliation trèslouable sans doute, à nier l’importance de la distinction de ces deux doctrines; mais nous ne pouvons consentir à les confondre, à les identifier, l’organicisme menant nécessairement au progrès, le vitalisme à la négation de tout progrès; nous pensons être compris.
Ce n’est pas encore le lieu de faire connaître par des citations les doctrines vitalistes. Nous donnerons plus loin des extraits des écrits où sont exposées ou soutenues ces opinions; mais pour mettre dès à présent le lecteur à môme de juger par luimême de l’exactitude de nos assertions, nous indiquerons les ouvrages où ces doctrines sont enseignées. Nous citerons en premier lieu ceux de Stahl ; Barthez, forméà son école 1 ; M. Lordal 2, élève de Barthez; Frédéric Bérard5, etc. Nous pensons que
' Nouveaux éléments de la science de l'homme , par P. J. Barthez, 2“ édition, 4 806, tome I, p. 97 et suiv.
1 Exposition de la doctrine médicale de P. J. Barthez , par Jacques Lordat. Paris, 4 818, p. 117, 130, 131 et suiv.
3 Doctrine médicale de l'école de Montpellier, par M. Fr. Bérard. Montpellier, 1819, p. 90 et suiv.
ces indications suffiront pour faire connaître les opinions que nous combattons.
La suite de cet ouvrage apportera les développements nécessaires et les preuves de notre manière de voir, que nous prions bien le lecteur de ne pas condamner sans en avoir pris une exacte connaissance.
Un des arguments les plus forts que les vitalistes fassent valoir en faveur de leur opinion sur l’existence des propriétés vitales, c’est que l’organisme produit une multitude d’effets entièrement ‘différents de ceux qui résultent de l’action de la chimie et de la physique générales. Cet argument frappe au premier abord ; mais en réfléchissant un peu, qui ne voit que, s’il existe encore beaucoup de problèmes à résoudre dans les actes de l’organisme vivant, cela ne peut tenir qu’à ce que les merveilleuses recherches des savants n’ont encore pu tout approfondir? Mais un temps viendra, non pas où on fera des hommes de toutes pièces, comme a dit un mauvais plaisant; mais où, par les efforts du génie, les sciences physico- chimiques auront expliqué les effets de l’organisation jusqu’ici mystérieux et couverts encore de ténèbres.
« Évidemment les vitalistes oublient que chaque phénomène a sa cause, et qu’une force ne peut être étudiée que dans ses manifestations. Si nous per-
mettons à notre imagination de créer des forces, les recherches deviennent inutiles, et il est impossible de reconnaître la vérité (Poggiale). « « Au lieu que si, reconnaissant notre imperfection, dit M. Liébig, nous avouons qu’avec nos ressources actuelles, nous n’avons pu résoudre telle question ou expliquer tel phénomène, le sujet reste alors à l’état de problème, et mille personnes viennent après nous y essayer leurs forces avec zèle et courage. 11 en résulte que plus tôt ou plus tard le problème est résolu. »
« Je me demande d’abord comment il se fait que des hommes d’un esprit élevé, d’un grand talent, puissent encore être vitalistes. Cela ne peut tenir qu’à une chose, c’est qu’ils ne connaissent ni les phénomènes physiques, ni les phénomènes chimiques, ni la langue qui les représente. Aussi dédaignent-ils les études physiologiques Ils adop-
tent les idées les plus singulières, et sont incapables de comprendre et d’appliquer les découvertes de la chimie et de physiologie. Cependant, comme il faut à l’homme une théorie quelconque, ils ont imaginé une force singulière, c’est la force vitale qui explique tout, qui prévoit tout, et leur permet de se reposer. Leur demandez-vous comment s’opère la digestion? C’est par la force vitale. Désirez-vous savoir comment s’accomplit la respiration, et quelle
est la source de la chaleur animale? On vous répondra : C'est la force vitale. Comment les aliments amylacés se transforment en sucre? C’est par la force vitale. C’est toujours la force vitale. Ne leur en demandez pas davantage, ils sont en possession de la vérité. »
La force vitale est une conception de l’imagination, une invention commode pour expliquer des phénomènes que nous ne comprenons pas; comme les anciens médecins disaient qu’un phénomène était nerveux, lorsqu’ils ignoraient la cause qui le produisait : C’est nerveux, disaient-ils, et tout était dit. Combien de prétendus phénomènes nerveux, sur lesquels l’organicisme a soufflé, n’onl-ils pas disparu?
Mais si, au lieu de dire la vie, vous disiez l organisation, tout s’expliquerait de la manière la plus claire et la plus simple. Songez que le rein est doué d’une structure qui ne ressemble à celle d’aucun autre organe; que le foie est construit dune manière aussi différente des autres glandes, que la bile diffère des autres fluides sécrétés ; que le testicule ressemble bien peu a la parotide et au pancréas, et dites-moi si ces différences de structure ne rendent pas mieux compte des différences des pioduils, que l’admission des propriétés vitales surajoutées à la matière organisée?
Sont-ce des propriétés vitales qui font que le rosier produit une rose et non un œillet? L’organisation de l’arbuste n’est- elle pas seule cause de ce phénomène?
Est-il besoin de recourir à l’existence d’une propriété vitale pour comprendre qu’un pêcher doit produire une pêche?
Une vigne un raisin ?
Un poirier une poire? etc., et ainsi de tous les végétaux, de toutes les fleurs? Ne sulfit-il pas de la différence de leur organisation ? Qui a jamais songé à invoquer, pour expliquer 1 infinie variété de fleurs et de fruits, l’existence de propriétés vitales?
Nous ne faisons ici qu’énoncer ces vérités que nous approfondirons plus tard. Nous verrons aussi comme quoi l’admission des propriétés vitales, comme êtres existants par eux-mêmes, s oppose à tout progrès médical, et comme quoi, au contraire, la négation de ces propriétés conduit nécessairement à une thérapeutique rationnelle et aux progrès futurs de la médecine.
Les magnifiques découvertes qu’a laites 1 école de Paris depuis un demi-siècle, les immenses progrès que celte école a accomplis; le rang suprême qu’elle a conquis parmi toutes les écoles, sont dus aux principes dont nous exposons ici le résumé
et qui ont fait depuis le commencement du siècle la base de ses travaux et de son enseignement. Ces principes sont ceux de l 'organicisme, que nous n’avons cessé de professer depuis 1818, année de notre premier cours public. Nous ne voulons pas dire que ces principes aient été explicitement adoptés, avoués et professés; non, nous n’avons pas cet amour-propre. Non. Nous voulons dire que les travaux produits depuis le commencement de ce siècle, l’ont été (à l’insu de leurs auteurs peut-être) d’après les lois de l’organicisme. Ces lois sont si claires, si simples, si intelligibles, que chacun se les assimile, pour ainsi dire, et se dirige d’après leur inspiration. L’illustre auteur de V Auscultation, homme orthodoxe s’il en fut jamais, se fût révolté à la qualification d’organiciste; eh bien! on ne trouve pas dans tout son livre une seule proposition de vitalisme. Il n’est pas une seule fois mention de forces vitales, de propriétés vitales, de principe vital. Son admirable ouvrage est entièrement expérimental et fondé sur l’application de l’oreille au diagnostic des maladies thoraciques, et quel plus magnifique monument élevé à la gloire de l'école de Paris! qu’on nous cite un semblable chef-d’œuvre enfanté par le système vitaliste ! Si nous voulions citer ici , non pas les litres de tous les ouvrages,
mais seulement les noms de tous les écrivains, de tous les professeurs dont les travaux inspirés par l’organicisme, par la méthode expérimentale, ont illustré l’école de Paris, il nous faudrait incrire tous les grands auteurs, depuis Pinel, Corvisart, Laënnec, Dupuylren, Magendie, etc., jusqu’à nos illustres confrères MM. le professeur Bouillaud, CL Bernard, Longet, Andral , Gavarret, Béclard, Piorry, etc. (heureux, s’il n’avait dépassé le but!) L’histologie fait aussi partie de l’organicisme.
Tout ce qui a été produit de grand, de fort et de durable l’a été sous l’influence des principes de l’organicisme; hors de ces principes, nous ne trouvons rien, rien que la stérilité la plus absolue, la plus complète. C’est une chose remarquable que la nullité des travaux enfantés sous l’influence de ces impuissantes illusions. Cela devait être. 11 n’y a de fertile que la raison et de stérile que l’erreur. Il n’en peut être autrement : avec de fausses prémisses, peut- on avoir autre chose que de fausses conséquences? Nous nous flattions que l’impuissance des ontologistes, opposée à la fécondité des organicistes, ouvrirait les yeux de nos adversaires, que du moins ceux-ci, frappés des résultats si opposés des deux systèmes, hésiteraient à donner la préférence à celui qui ne produit rien sur celui qui