APHORISME XXXVII
La médecine du symptôme sans la connaissance du diagnostic local est une chose absurde; partant impuissante et quelquefois nuisible et meurtrière 1 .
Pour prouver ce que nous avançons, il nous suffira de citer un certain nombre d’exemples :
Le premier qui se présente à nous est la paralysie. Prise comme une maladie, avant les travaux modernes , elle a donné lieu aux plus étranges erreurs. La paralysie, comme on le sait aujourd’hui, est le symptôme d’une multitude d’altérations diverses. Celle vérité méconnue même par Pinel, Hallé et autres, a été non-seulement démontrée dans le Traité du ramollissement du cerveau ; mais on lui a donné les caractères qu’elle
1 On doit remarquer que nous revenons souvent sur les mêmes propositions, cela tient à l’importance que nous y ajoutons, et (juc nous tenons à faire sentir.
revêt dans ces diverses altérations, et c’est là un des plus grands services rendus à la science et cà l’humanité dans le commencement de ce siècle. Or, Halle et Mauduyt furent chargés par l’Académie des sciences, d essayer l’action de l’électricité dans la paralysie. Ces savants procédèrent à ces recherches avecles plus grandes précautions, sans doute, et obtinrent, comme on s’y attendrait aujourd’hui, les résultats les plus divers. Quelques paralytiques guérirent.
On comprend bien que c’étaient les paralysies qui auraient guéri sans l’électricité, c’est-à-dire les paralysies moyennes et petites, dépendantes d’hémorrhagie cérébrale, ou de simples congestions.
D’autres restèrent stationnaires, celles qui dépendaient de la cicatrisation d’une hémorrhagie.
D’autres se terminèrent par la mort : toutes celles qui dépendaient de lésions organiques, et de ramollissement cérébral, etc.
La conclusion de ces habiles expérimentateurs (car ils l’étaient) fut que l’électricité était quelquefois utile, d’autres fois sans action; enfin, dans beaucoup de cas, elle n’empêchait pas de mourir, si tant est qu’elle ne hâtât pas une terminaison funeste. N’esl-il pas à regretter que ces savants n’aient pas su reconnaître la cause locale, le diagnostic de ces altérations ? Celle connaissance ne
les aurait-elle pas dirigés dans l’application rationnelle de ce moyen ? Et ne leur aurait-elle pas épargné le tort d’avoir employé, sans discernement, un moyen thérapeutique, et de l'avoir banni de la matière médicale, où il peut, dans certains cas bien déterminés, rendre de véritables services?
Mais n’est-il pas vrai que dans la paralysie le traitement doit varier suivant la maladie qui la produit? L’exemple frappant, irréfutable, que nous venons de citer, pourrait nous dispenser d’en citer d’autres, mais l’esprit humain est rebelle au progrès; et tous les jours nous voyons des gens chercher à nous faire rétrograder, non-seulement au temps des Ilallé et des Mauduyt, mais à l’origine de notre art.
Voyons donc d’autres exemples. Voici l’hémorrhagie pulmonaire, stomacale, utérine, etc. Voyons si cet accident réclame toujours le même traitement, s’il a la même valeur pronostique, etc.
L’hémorrhagie pulmonaire, stomacale, utérine, etc., peut provenir d’une simple exhalation, soit primitive, soit consécutive, soit supplémentaire; elle peut être active, passive, neutre. Elle peut être symptomatique d’une lésion organique tuberculeuse, cancéreuse, poly pense, etc.; croyez-vous que dans ces cas, le diagnostic soit inutile, et que la médecine du symptôme suffise? En vérité, on
est tente de dire que de semblables propositions déshonorent notre art! Mais ne nous lassons pas: aux hémostatiques ajoutons les kydragogues.
L’hydropisie est aussi le symptôme d’une nombreuse variété d’altérations. Les maladies du cœur, 1 anémie, la chlorose, une altération du sang, les compressions des vaisseaux , et d’après la belle observation de notre savant collègue, M. Bouillaud, surtout la compression des veines, l’inflammation des membranes séreuses , le développement de lésions organiques, la cyrrhose, etc., etc. Toutes ces maladies sont-elles également dangereuses? réclament-elles le même traitement?
Nous pouvons passer en revue tous les symptômes, et nous verrons que tous étant les effets de lésions variées, il est indispensable de les distinguer pour leur appliquer un traitement rationnel. La difficulté de la déglutition, par exemple, ne reconnaît-elle pas une inflammation, une paralysie, une lésion organique? Eli quoi ! vous feriez le même traitement ?
Un malade vomit : a-t-il une gastrite, un embarras gastrique, une gastralgie, un cancer de l’estomac? Peu vous importe, vous ordonnez dans tous ces cas les antiémétiques, l’acide carbonique, la potion de Rivière, l’oxyde de bismuth, sousnitrate précipité par l’eau, la glace, les antispas-
modiques, les antiphlogistiques, les évacuants, les révulsifs et sempre bene.
Un autre est constipé : allons! vite les évacuants, les purgatifs, les lavements, les suppositoires, etc.; le malade eût-il une inflammation, une paralysie, un cancer du rectum, une glycosurie, n’importe, les purgatifs ! O Molière, où es-tu ?
Celui-ci a de la difficulté à respirer; celle difficulté tient à l’inflammation de la plèvre ou du poumon, à la congestion consécutive, à une maladie du cœur, à un emphysème, à des tubercules, à un épanchement thoracique, à une ascite qui empêche l’expansion du diaphragme, à une tumeur de l’ovaire, etc., et vite vous administrez le même traitement, les antispasmodiques, les révulsifs, les antiphlogistiques, les opiacés, l’éther, le chloroforme, etc.
Est-ce assez? conviendrez-vous enfin que le diagnostic est la pierre angulaire de toute thérapeutique? Cette haute question médicale exigerait un long traité. Nous la considérons comme la plus importante que l’on puisse agiter, et comme elle est la conséquence rigoureuse et pratique de l’organicisme, peut-être un jour avouera-t-on (si on finit par le comprendre), que celle doctrine a rendu les plus grands services, et que sur elle repose l’espérance du perfectionnement de la science ,
alors peut-être les adversaires d’aujourd’hui rougiront-ils de leur aveugle et malveillante opposition.
D’après ce qui précède, il résulte rigoureusement que la médecine du symptôme est la plus absurde et la plus funeste de toutes les médecines.
Quand donc la raison fera-t-elle entendre sa voix aux médecins?
La thérapeutique rationnelle qui se déduit du diagnostic, entraîne nécessairement la disparition, 1 anéantissement de cet empirisme grossier, fondé seulement sur les effets des médicaments dans les maladies, et mis en usage par la seule raison qu’ils ont réussi dans des cas soi-disant semblables; empirisme condamnable qui a fait tomber la médecine du rang des sciences, auquel la replace l’organicisme; sont-ils médecins, ces hommes ineptes qui donnent de la carotte dans les maladies du foie, de la sltychnine dans les paralysies, des hémostatiques dans les hémorrhagies, des emménagogues dans ï aménhorrèe ! etc., etc., sans choix et sans discernement ?