L. île I, aborde scul
car ils avaient le bon (on et la mode pour auxiliaires. Supposons un in slant à la reine Catherine de Médicis assez peu de goût pour construire son château à l'est du Louvre, derrière Saint-Germain l'Auxerrois, au lieu de dé-
border sur l'enceinte de Paris pour l'élever à l'ouest dans les Tuileries ; figurons-nous que le cardinal de Richelieu , suivant les habitudes de son temps , a porté sa royale demeure du côté de l'Arsenal ; admettons aussi que le cardinal Mazarin eût suivi cette direction , nul doute que la ville ne se fût arrêtée dans son mouvement d'extension vers le nord et n'eût dévié à l'est et au sud. Nous devons donc au bon goût de nos rois et peut-être aux inclinations champêtres des deux cardinaux-ministres (on ne s'attendait pas à ce trait de leur caractère), cette heureuse direction des développements de la ville qui laporle dans sa région la plus saine et la mieux aérée.
C'est en étudiant la suite chronologique des plans de Paris3, depuis la tapisserie de 1 hôtel de Guise, jusqu'au grand plan dessiné à vol d'oiseau et qui fut terminé dans les dernières années du dix-septième siècle, qu'on assiste, pour ainsi dire, aux accroissements annuels de la grande capitale et à sa marche incessante vers le nord. Nous limiterons nos recherches en arrêtant l'attention de nos lecteurs sur un point unique qui se trouve resserré entre les Tuileries au sud, les halles à l'est, et l'enceinte de Paris qui, du nord, descend au sud-ouest jusqu'à la porte Saint-Honoré. Cet espace est d'abord figuré sur les plans par un pointillé, qui indique les champs en culture , par de petits ronds élevés sur une tige, qui marquent les arbres des jardins, et de loin en loin par quelques moulins ; tout cela représente la campagne et ses charmes en style de topographie '\ Quelques abbayes se développent ensuite sur ce terrain on viennent s'y fonder : nous distinguons à l'est les Petits-Pères et les Augustins- Déchaussés , au nord les Filles Saint-Thomas et à l'ouest les Capucines on ce qui l'est devenu plus tard, et, pour toute habitation considérable, l'hôtel de Rambouillet « qui relevait du chapitre de Saint-Honoré à qui il devait qua- « rniile-six sols parisis de cens et rentes 5. «
Le cardinal de Richelieu acheta, en 1624, cet hôtel pour la somme de trente mille écus. Il ne pouvait lui suffire , car c'était un rude édifice , aussi nel'avaitil acheté que pour le transformer : Mercier, « le meilleur et le plus solide arehi- « tecte de notre temps B », c'est Sauvai qui parle, était aussi quelque peu spéculateur; il prévit que ces terrains vagues, ces jardins, ces champs allaient acquérir une grande valeur, aussitôt que le puissant ministre les aurait vivifiés par son voisinage; il conseilla donc au cardinal de s'emparer lui-même de ce vaste espace, de manière à rester maître de la spéculation, et d'en revendre certaines parties en l'astreignant à un alignement régulier. C'était sagement agir. En même temps on transporta jusqu'aux boulevards actuels le mur d'enceinte qui étouffait la ville dans son essor , et aussitôt l'on vit, comme par l'effet d'un pouvoir magique, se former autour du vaste jardin-cardinal une enceinte régulière de trente-cinq maisons ou hôtels 7, dont la ligne continue ne s'interrompait qvic pour l'aire place à trois sorties, flanquées chacune de deux pavillons. Le Palais Royal , tel que nous le voyons aujourd'hui, a été élevé par
une autre spéculation au milieu de celte enceinte, à la barbe et sous les fenêtres de ces trente-cinq propriétaires; il est devenu plus architectural, mais il est moins pittoresque , et ne laisse qu'avec peine comprendre ce qu'il était alors.
Toutes ces maisons avaient le double avantage de faire face au charmant jardin du cardinal et d'y avoir entrée 8, tandis qu'elles conservaient une sortie sur la rue, à l'ouest sur la rue Richelieu, qui fut tracée du premier coup depuis la rue Saint-Houoré jusqu'au boulevard , alors l'enceinte fortifiée de la ville, à l'est sur la rue des Bons-Enfants, au nord, enfin, sur la rue Neuve-des- Petits-Champs. De ce côté, en face delà sortie du jardin, qui s'appelle aujourd huî le passage du Perron, s'ouvrit une nouvelle voie parallèle à la rue Richelieu , elle prit le nom de la famille Vivien , nom qu'elle garda jusqu'en 1700 et qu'elle avait le droit de conserver, si , par un excessif amour de la ^ grammaire, on ne l'avait transformé en rue □ Vivienna9. Les présidents Charles Duret de |B Chivry 10 et Tubeuf, Claude Vanel et Bautru , ~f suivirent celle impulsion en élevant leurs de- — | meures sur la rue Neuve-des-Petits-Champs , ,rrt[ eu face des nouvelles maisons qui détermi- |fî liaient l'alignement11, le premier au coin de Hôtel ciiivry. la' rue de Richelieu , le second à l'angle op-
posé sur la nouvelle rue Vivien, Claude Vanel 12 vis-à-vis, et enfin Bautru ' à 13 côté , presque en face de la rue des Bons-
Enfants ; ces diux dernières habitations étaient destinées à devenir le brillant hôtel Colbert; nous allons raconter le sort réservé aux deux a u 1res , en conservant sous nos yeux le plan de cette partie de la ville 14 (voir planche 11}.
Lorsqu'il vint en France chercher fortune, le cardinal Mazarin était tout disposé à se contenter d'une modeste demeure ; mais sitôt que l'influence de son habileté et la séduction de ses manières13 eurent dominé une jeune reine1" avec assez de puissance pour qu'elle confirmât Hôiel Tubeut. le choix de son ennemi '7, en maintenant à la
lète des affaires un second cardinal-ministre; alors il voulut non-seulement imiter Richelieu, mais l'éclipser en toutes choses, s'efforçant dans sa copie d oter ici pour ajouter là, d'être moins sévère d'un côté pour être plus magnifique de 1 autre, se faisant ainsi pardonner la grandeur de sa fortune par l'emploi qu'il en savait faire.
Le cardinal Mazarin avait habité, lors de ses premiers voyages à Paris, l'hôtel Saint-Pol l\ chez M . de Chavigny, et plus lard le Louvre ; il suivit, à la fin de
<6îô, lu reine et ses enfants, qui s'établirent au Palais-Cardinal : ce bel édifice, ce magnifique hommage d'un sujet à son roi, avait pris le nom de Palais- Royal 19. C'est des fenêtres mêmes de l'appartement qu'il occupait, queMazarin put juger de l'effet excellent de l'hôtel Tubeuf, qui s'élevait sur la rue des Petits-Champs par-dessus les arbres du jardin20. Quelle admirable position pour le séjour d'un premier ministre ! Il le vit bien, et il entreprit de s'y élever un palais qui égalât, qui surpassât peut-être celui de son prédécesseur 21.
Pour acquérir cet hôtel, un désir suffisait : le président Tubeuf 22 fut trop heureux de s'assurer les bonnes grâces du ministre en acceptant de lui un prix raisonnable 23 . Cette habitation se composait de trois corps de bâtiments Les deux premiers, bâtis par le président Duret de Chivry, sur la rue Neuvedes-Petits-Champs, au coin de la rue de Richelieu, avaient été réunis à l'hôtel que Tubeuf fit construire par le Muet, au coin de la rue Vivienne2*. Celui-ci formant le corps principal, et les deux autres ses dépendances, tous trois s'élevant sur un mouvement de terrain, dominaient d'un côté le jardin du Palais- Cardinal, et de l'autre permettaient à la vue de s'étendre sur d,'autres jardins, jusque dans la campagne. Le corps de bâtiment construit par le Muet est le seul qui mérite quelque attention. Cet architecte de talent, auquel nous devons plusieurs habitations élégantes et quelques beaux monuments, disposa, selon le goût du jour, le nouvel hôtel entre cour et jardin, prolongeant deux galeries latérales et un avant-corps isolé sur la rue. Le style de 1 architecture est caractérisé par l'appareil de sa construction mi-partie en briques, mi-partie en pierres de taille rehaussées d'encadrements sculptés comme ceux du château de Fontainebleau. L'ensemble est fort simple, mais d'une simplicité qui ne manque ni de noblesse, ni d'élégance, soit du côté de la cour, soit du côté de la façade de l'ancien jardin. C'était alors la mode, parmi MM. les présidents, de trancher du grand seigneur. Les plus beaux hôtels leur appartenaient, et le luxe intérieur ne démentait pas celui qu'ils affichaient au dehors. Simon Vouct passa du Palais-Cardinal dans celui-ci pour le décorer. On sait la vogue qui s'attachait aux productions de ce peintre; deux salles subsistentencore avec leurs compositions dans les plafonds et leurs riches encadrements25.
C'est ainsi que cet amas de constructions assez incohérentes, dont se composait l liôtel Tubeuf, fut appelé, par la bonne grâce du hasard, à devenir un magnifique palais. Sa fortune fut pareille à celle de l'ancien serviteur du cardinal Bentivoglio. il grandit avec lui20 et devint presque sans rival, dès que Mazarin se sentit assez fort pour garder le pouvoir, et assez riche pour satisfaire ses goûts de dépenses, la seule richesse qu'il eût apportée d'Italie. L'histoire du temps, et quel temps pour l'histoire, a fait de Mazarin un grand avare. Nous sommes obligé cependant de le peindre, sinon comme un grand prodigue, an moins comme un homme qui sut uoblcmcntdépenserune forlune acquise par les services signalés qu'il rendit à son pays d'adoption. Nous
avons pour nous les traces évidentes de sa magnificence, de la protection qu'il accorda aux lettres, aux arts et à l'industrie. La tradition a pour elle six mille Mazarinades 27 et ces écrivains qu'on trouve à la suite de toutes les préventions populaires. La partie n'est pas égale, du moins en nombre, et cependant nous essayerons de faire prévaloir la vérité.
Les moyens violents n'étaient pas dans les habitudes du cardinal. Richelieu abattait des tètes pour fonder sa politique, et trois hôtels pour se faire une demeure; Mazarin trouvait des termes de conciliation en toutes choses. L'hôtel Tubeuf lui parut disposé convenablement pour en faire sa demeure, les raccords assez habilement pratiqués pour le mettre de niveau et en communication avec l'hôtel deChivry; il ne demanda à François Mansart, son architecte, qu'un plus vaste escalier, une double sortie, et de développer sur ses jardins les nouveaux appartements qu'il destinait à ses collections. Il exigea même que l'on reproduisit, dans la nouvelle galerie, l'appareil de construction employé par le Muet dans l'hôtel Tubeuf, c'est-à-dire ce mélange de briques et de chaînons de pierres de taille, qui, associées à la couleur des ardoises, fait un assemblage harmonieux et pittoresque.
L'architecte dressa un plan général du palais futur, avec tous les développements, les dépendances, les communs et les jardins qu il projetait. Nous savons que ce plan a existé, et, bien qu'il ne nous ait pas été donné de le retrouver 28, nous pouvons juger, par les grandes galeries et par l'escalier d'honneur, du caractère grandiose que l'artiste aurait donné à l'ensemble, si l'animosité des partis ne l'avait enveloppé dans l'impopularité du ministre29.
Ces vastes appartements construits, ce grand escalier élevé jusqu'au premier, avec voûte plafonnée et rampe élégante, il s'agissait de les orner et de les décorer. Habitué en Italie à la vue des peintures à fresque prodiguées sur les murs, comme de riches vêtements , partout où il y avait place pour le pinceau , le cardinal Mazarin s'accoutumait difficilement à la froide nudité de nos murailles, ou à l'insignifiance de l'ornementation du temps. 11 voulait transporter dans son palais de Paris tout le luxe de son palais de Rome 30 ; mais où prendre un peintre pour un pareil travail, pour couvrir de brillantes compositions la voûte de l'escalier et les plafonds de ses galeries.
Si le cardinal Mazarin n'avait pas connu l'Italie, ses églises, ses palais, s'il était resté dans cette ignorance candide, qui entretient les prolecteurs des arts dans le contentement de la médiocrité et dans l'admiration des plagiats plus ou moins habiles qu'on leur apporte comme œuvres originales, Mazarin, dis-je, aurait pu se contenter de nos artistes; mais il n'aurait pas trouvé en France un peintre de talent capable de faire ce qu'il voulait dans l'espace de temps raisonnable que peut accorder un propriétaire désireux de jouir de ses appartements 31 .
La France, en fait de peinture, n'a point eu d'école, elle tient tout du dehors. Quelques qualités qui lui sont particulières, telles que la grâce, une certaine entente de l'arrangement, de la clarté, de la précision, ont bien pu donner un cachet particulier à ses importations étrangères; mais il lui a toujours manqué, pour faire école, une originalité vraie, profonde, durable, qui lui fût naturelle et propre. Il est très-excusable, sans doute, et d'un sentiment national fort respectable de vouloir à toute force voir dans quelques individualités distinguées la chaîne suivie d'une école. En France ce sont des anneaux, et non pas des chaînons. L'Italie, les Pays-Bas et peut-être l'Allemagne ont eréé des écoles de peinture, parce que ces contrées si bien douées ont eu des peintres de talent qui, en puisant, dans l'originalité de leur génie les principales ressources de leur manière, ont réussi à former autour d'eux un cercle d'imitateurs plus ou moins exercés à conserveràl'enscniblc deleurs productions l'air de famille qui les unit. La France, l'Espagne et l'Angleterre n'ont eu au contraire que des individualités; là, des hommes de génie se sont élevés à une hauteur qui permet de les placer au premier rang parmi les peintres flamands ou italiens dont ils rappellent les principales qualités; mais, dans les productions, d'ailleurs peu nombreuses, de trois siècles, vous ne trouvez que des apparitions brillantes, des talents personnels, des génies isolés, mais pas d'école.
Les peintres en miniature que tenaient à gages nos rois, nos ducs de Berry, de Bourgogne et de Clèves, sont flamands dans leur style jusqu'à Fouquet qui , dans sa manière, est italien; Janet, Corneille et nos peintres de portrait du seizième siècle ont pris à Ilolbein tous ses procédés, tous ses défauts, quelquefois aussi la frappante vérité de son pinceau ; le Poussin est
un génie grec inspiré des grands maîtres et de la nature de Rome; Lesueur est son élève, quand il ne se crée pas un monde à lui par la délicatesse de son sentiment ; Claude n'a de français que son sobriquet du Lorrain ; Freminet n'est qu'un pâle, je me trompe, qu'un sombre imitateur de Michel-Ange ; Valentin, qu'une copie agréable du Caravage ; Murillo est à la fois italien et flamand ; Ribeira a tout appris à Bologne; et quant à l'Angleterre, l'Eldorado des peintres de portraits, elle a été un champ de tournoi perpétuel pour les artistes de tous les pays, comme ses Lawrence, ses Wilkie, ses Hayter offrent aujourd'hui un amalgame plus ou moins heureux de leurs qualités.
Au dix-huitième siècle, à la suite des grands travaux ordonnés par Louis XIV, et par réaction contre le régime absolu du souverain Charles Lebrun, il se forma en France une école qui tient du caractère national, de nos goûts, de notre esprit, et qui se rattache même au style de quelques peintures assez anciennes. Cette école de petits minois fardés, enveloppés sous un petit nuage de poudre aura pour maître, si l'on veut, Watteau, Lancret, Boucher, Greuze, peu importe, elle a dans nos expositions annuelles ses descendants directs, ses partisans les plus déclarés, et dans les suffrages de la foule une sympathie tenace et significative. Voilà notre école; est-ce sérieusement là une école?
En 1046, le cardinal, qui plus tard favorisa tous nos peintres selon la portée de leurs talents, ne pouvait alors confierses galeries qu'au Poussin; mais ce grand peintre, ce génie sauvage ne voulait plus quitter Rome; c'avait été, dix ans avant 32, toute une affaire d'État que de le faire venir à Paris. Après avoir produit des chefs-d'œuvre, il partit, dès qu'il le put, sachant ce qu'il en coûte d'avoir du génie au milieu de la médiocrité. Mazarin, sans doute, avait encore sous sa main Philippe de Champagne 33 ; mais ce peintre flamand, admirable dans ses portraits, avait fait preuve d'un faible talent dans les plafonds du Palais-Royal 34 et se montra au-dessous de sa tâche, quand plus tard, le cardinal lui donna les travaux de Vincennes. Eustache Lesueur, le divin artiste, venait d'entrer dans le couvent des Chartreux pour peindre leur cloître, et d'ailleurs, outre qu'il avait un grand mérite de lenteur, on eût dit alors un grand défaut, ses idées religieuses et sa timidité inspiraient peu de confiance pour l'exécution d'une semblable tâche. Simon Vouet (ne fùl-il pas mort depuis quatre ans) était coupable aux yeux du cardinal-ministre d'avoir été employé par son prédécesseur33 ; ses élèves, trop jeunes pour avoir commis la même faute, s'appelaient Charles Lebrun, Pierre Mignard, L:thire, Perrier Bourdon, Dorigny3(î ; mais, eu vérité, ces jeunes artistes, ces pâles imitateurs des écoles italiennes, méritaient-ils l'honneur d un pareil choix? Nos peintres allaient tous chercher leur originalité à Rome, autant faire comme eux ; ne trouvant en France que des copistes, le cardinal Mazarin préféra naturelle-
ment les maîtres originaux : en homme de goût et comme François Ier, il lit appel à l'Italie.
La patrie des arts s'était épuisée à produire. Après avoir jeté, dans sa magnifique éruption, des flots de lumière qui avaient illuminé le monde, le volcan ne laissait plus échapper que d'assez faibles lueurs toujours rares, toujours promptement évanouies. Après le Giotto et l'ère des tâtonnements , Raphaël et avec lui le triomphe de la beauté pure, l'élévation de l'art à son apogée, la décadence rie se fit pas attendre, et elle fut rapide. Michel-Ange avait entraîné l'Italie dans sa fougue, l'afféterie sortit de l'excès du grandiose. L'école de Bologne ne fut qu'une protestation, qu'une réaction brillante, mais trop souvent impuissante ; on ne voulut être exclusif en rien, ni grand, ni petit, ni dessinateur sans couleur, ni coloriste sans dessin, on voulut prendre aux grands maîtres tout ce qu'ils avaient de bon, et, au lieu de règles, de principes, d'imitation de la nature et du modèle, on se fil co/i'isle, éclectique. Ce butinage commode, à la portée d'une main adroite, créa la furililé, nouveau dieu à qui tout fut sacrifié, soit qu'on peignit comme le Caravage, l'Espagnolet, le Valentin, dans le noir en cherchant le sévère, soit que, comme le Guide, Maratte, Sassoferrato, on s'évertuât à poursuivre le gracieux dans le clair. La facilité, le premier jet, l'effet systématique, ces grands défauts, furent donc à cette époque le but et l'ambition des artistes italiens. Ils leur donnaient la rapidité dans l'exécution, et, il faut l'avouer, pour la décoration des appartements c'était un avantage. D'ailleurs, de même que les gens bien nés conservent jusque dans leurs excès l'élégance de leur nature, de même aussi les peintres italiens avaient encore à ce moment, jusque dans leur infériorité, une abondance de conception et une certaine ampleur d'exécution qui ne se rencontrait que dans leur école.
Parmi les élèves éloignés des Carraches, quelques artistes, plus accessibles aux charmes de la nature, s'étaient faits paysagistes. Grimaldi rivalisait avec Viola de hardiesse dans l'invention , d'habileté dans l'exécution, et de fidélité dans l'imitation de la nature 37.U fut chargé par Innocent X de peindre les salles du Vatican et du Quirinal; et parmi ses travaux d'atelier,
11 suffira de citer ses toiles de Saint-Martin du Mont et de la galerie Colonna. Grimaldi jouissait donc à cette époque d'une grande réputation. Il était recherché par les plus riches seigneurs et renommé comme un des beaux talents de l'Italie. Sur l'invitation du cardinal, il quitta le brillant théâtre de ses succès pour venir étendre jusqu'en France sa réputation.
Romanelli appartient à la même époque, mais à une autre école, distinguée par ses intrigues. Le chevalier Bcrnin était alors la providence des artistes, l'arbitre de tous les travaux d'art entrepris à Rome; et si son talent ne trahissait pas un jugement bien sain dans le choix du style et du dessin , son discernement à découvrir les jeunes talents annonçait du moins une
LE PALAIS MAZARIN. \ j
perspicacité remarquable. 11 avait montré, en favorisant Pierre, de Cortone, quel était son tact ; en élevant auprès de cet ami, et en rivalité des autres artistes, le peintre Romanelli, il avait prouvé que, dans la distribution de ses encouragements, il ne consultait que le mérite véritable. Ces deux bommes semblent être, en effet, la dernière lueur du flambeau que les Carracbes avaient allumé, et dont les Carie Maratte, les Ciro, les Lucatelli, etc., etc., s'étaient vainement efforcés d'entretenir la lumière. Franccsco Romanelli 38 était né à Viterbe ; il apprit les principes de la peinture d'Inearnatini son parent, ensuite il devint élève du Dominiquin en même temps que Testa, et passa de renseignement de ce maître dans l'atelier de Pietro de Cortone; ou retrouve dans sa manière plusieurs traits beureux de ces deux maîtres. Mais c'est -encore avec le Guide qu'il a le plus de ressemblance, tant parla légèreté de son coloris que par la grâce facile de son dessin. Il débuta dans la peinture à fresques au palais Barberini, dont il acbeva avec Bottalla les travaux que Pietro, son maître, avait entrepris. Même à côté de Pietro, il sut fixer l'attention générale39. Aujourd'hui, les villes d'Italie montrent ses fresques avec orgueil. L'étranger admire surtout sa Descente de Croix «à Saint-Anibroise40, son Saint- Laurent à Viterbe, et dans l'église de Saint-Pierre de Rome, la mosaïque de
sa Présentation, dont l'original est à la Chartreuse
Une circonstance particulière fixa l'attention du cardinal Mazarin sur ces
deux peintres célèbres, et fit pencher la balance en faveur des artistes de
l'Italie.
Urbain VIII avait trouvé dans Innocent X un successeur peu bienveillant pour sa famille; les deux cardinaux Barberini et leur frère don Tbadée, ancien préfet de Rome, quittèrent l'Italie, et , sur l'invitation du cardinal Mazarin, vinrent demander un refuge à la France, et l'hospitalité au palais naissant de la rue de Ricbelieu u. Etablis, pour ainsi dire, au milieu des projets et des constructions, ils ne pouvaient rester indifférents, ne fût-ce que par manière d'acquit, à l'achèvement du palais qui étaitleur asile, et, à titre d'Italiens, ils avaient une opinion »ur la peinture et devaient avoir le goût des arts. Médiocrement satisfaits des peintures qui décoraient les appartements dans le corps de bâtiment transversal et qui auraient fait tache dans la nouvelle galerie, ils indiquèrent tout d'une voix Grimaldi et Romanelli au cardinal, qui, docile à leur avis, les chargea d'entamer avec ces artistes une négociation que d'anciens rapports familiers leur rendait facile.
Je me sers à dessein du mot de négociation, car c'était une entreprise qui ne se terminait pas par une lettre et quelques offres brillantes; on se figure difficilement de nos jours, lorsque l'on compare lès productions de cette époque avec les chefs-d'œuvre des maîtres du grand siècle qui remplissaient les églises, les palais et les musées de toutes les villes de l'Italie, comment on pouvait attacher un aussi grand prix aux productions d'artistes comparât!-
veinent aussi secondaires. Mais dans les ai ls comme dans le reste tout est relatif.
A cette époque, au milieu du dix-septième siècle, personne ne pouvait s'acquitter, aussi bien que Romanelli et Grimaldi, des grands travaux du Vatican, de la décoration des églises nouvelles ou restaurées, des palais eu construction. C'est dans les biographies et les correspondances du temps, dans les admirations contemporaines et dans les jugements sur les arts écrits sous l'influence de leurs productions qu il faut voir l'enthousiasme que ces artistes excitaient.
Le cardinal Barberini réussit toutefois dans sa négociation 43 ; les deux artistes renommés arrivèrent à Paris et descendirent au palais Mazarin où des logements leur étaient préparés. Le temps pressait, au moins l'ardeur du propriétaire ne laissait pas de repos , on se mit immédiatement à l'œuvre.
Sans connaître les projets du cardinal, nous pouvons les supposer tous grands et magnifiques, mais nous savons qu'il donna pour première tache à nos deux artistes, la décoration de ses deux grandes galeries, celle du premier destinée à l'exposition de ses tableaux les plus précieux, de quelques sculptures de choix et de meubles d'un grand luxe, celle du rez-de-chaussée à ses grands monuments de sculpture. L'architecte avait orné la voûte des deux galeries des mêmes moulures riches, du même nombre de compartiments, disposés avec la même entente de la décoration **, en un mot de tout ce qui pouvait faire valoir le travail du peintre 45.
Grimaldi se réserva tout le rez-de-chaussée , et dans la galerie haute toutes les niches surmontées de coquilles , et toutes les surfaces des trumeaux; Romanelli garda un seul plafond. C était la plus vaste page qu'on eût peinte à Paris.
La galerie du rez-de-chaussée a été badigeonnée celle du premier est admirablement bien conservée " ; une froide description ferait pauvre ligure à côté des restes encore debout de cette peinture élégante, elle rendrait difficilement l'impression de grandeur qu'on éprouve en la voyant. La commission des monuments historiques ayant obtenu de M. le ministre de 1 intérieur l'autorisation de la faire dessiner, on doit espérer qu'elle sera publiée, et ce sera alors le moment de rechercher par quelles belles proportions d'architecture , par quelle réserve dans la composition, par quelle légèreté de coloris, les peintres de cette galerie ont réussi à en faire une œuvre comparable à ce que l'Italie offre de plus remarquable , œuvre unique dans Paris. Il suffira aujourd'hui d'en indiquer les sujets et leur distribution.
Les trumeaux et les niches ont été peints par Grimaldi.