SUD
Je ferai ressortir cependant le caractère chaste et décent que le peintre sut donner, dans la demeure d'un prince de l'Église, à des scènes tirées toutes de la mythologie et des traditions de l'antiquité. Permis au cardinal de Richelieu de se glorifier lui-même dans les peintures de son palais en acceptant de Philippe de Champagne des allégories parfaitement transparentes 48, mais le cardinal Mazarin avait plus de modestie ou meilleur goût Peut-être chercheral-on dans les compositions de cette galerie une intention cachée; moi-même j avais cru trouver dans les tableaux des commencements de Rome (n° 27), une allusion à l'ancienneté des familles italiennes et du nom de Mazarin , je voyais dans le Jupiter foudroyant les Titans, le cardinal dominant la Fronde, et de proche en proche j'arrivais à un symbole complet ; mais je m'arrêtai à temps, je compris qu'à ce compte il n'y avait pas une galerie décorée de trente fresques, qui nese prêtât tout autant à mon talent d'interprète , et je renonçai d'autant
plus facilement à l'exercer ici, qu'il ne rencontrait pas d'auxiliaire, et aucun devancier dans les pamphlétaires du temps. M'auraient-ils laissé le plaisir de découvrir le défaut de la cuirasse de leur ennemi, et de mettre au jour une preuve nouvelle « de sa tyrannie et de son ambition? »
J'engage tous ceux qui le peuvent à aller admirer ce grand tableau, à protester par leurs éloges contre le délabrement où on le laisse, contre la destruction dont on le menace. Que leur admiration ne se laisse détourner ni par les fissures qui traversent la fresque, ni parles casiers de noirs manuscrits qui cachent les peintures de Grimaldi, ni par la poussière qui ternit les dorures. En quelques semaines, avec ce qu'il en a coûté depuis vingt ans pour faire des devis de destruction, on rajeunira toutes ces magnificences* *9.
Ainsi donc, il y a deux cents ans, au milieu de toutes les agitations qui troublaient Paris et la France, deux artistes italiens fixaient sur le mur les souvenirs de leur patrie, encore chauds des rayons de son soleil, encore empreints de cette pureté native qui semble tenir au sol et n'être que l'inaltérable reflet de ses grands siècles de gloire; l'un reproduisait sa nature aux lignes grandioses, à la végétation rare mais toujours élégante, avec un pinceau queLanzi ne craint pas de comparer à celui de Claude Lorrain et du Poussin ; l'autre s'inspirait de cette mythologie qui, à travers deux mille ans de protestations, d'oubli et de retours d'admiration, n'a perdu ni son charme toujours jeune, ni sa variété toujours féconde. Mais s'il demanda sesinspiralions à l'antiquité, ses souvenirs à l'Italie, Romanelli prit ses modèles à Paris, et en cela il n'eut que le choix. L'arrivée et l'entreprise de ces deux artistes excitaient à la ville et à la cour une grande curiosité ; on en parla, puis on voulut voir; bientôt Homanelli fut entouré de tout ce que la cour avait de plus gracieux et de plus élégant ; une ressemblance qu'il attrapa de souvenir fil des jalouses ; pour se réconcilier, il obtint de celles qui avaient le plus de droit de contester la préférence de poser pour ses déesses et ses muses, et c'est ainsi que cette fresque, qui ne devait être qu'une œuvre de fantaisie, a pour nous l'intérêt d'un tableau d'histoire 50.
Les peintures de cette galerie eurent un immense succès 51 ; Romanelli fut présenté par le cardinal Mazarin au roi et à la reine mère, et après ce travail il retourna en Italie; plus tard, Louis XIV le fit revenir pour décorer le Louvre, et nous avons conservé 52 de ses travaux, le plafond d'une des salles des antiques qui a pris son nom de Salle des Saisons des sujets qu'il y a tracés ss. Le roi fut si satisfait de ces peintures, que, pour récompenser dignement le peintre, il le décora de sa main de l'ordre de Saint-Michel. Cet artiste ne consacrait pas entièrement son temps à la peinture à fresque, son activité se portait aussi sur des toiles de grandes dimensions, et il en est passé plusieurs dans les collections de l'Europe ; presque toutes ont été reproduites par le burin de notre grandeécolc de gravure, les Audran, les Blocmaert, les Poilly, etc., etc. 5l,
Nous citerons Venus guérissant les blessures d'Énée, au Louvre; Salomé avec la tète de saint Jean-Baptiste, à Munich ; David, portant la tête deGoliath, et le triomphe d'Alexandre, dans la galerie de Vienne ; Zénobie présentée à Aurélicn , dans le musée de Berlin ; Hercule chez Omphalc , dans la collection de l'ermitage à Saint-Pétersbourg , autrefois dans la collection de Hougton- Hall , gravée par Boydell.
Bomanelli quitta Paris comblé de présents et d honorables distinctions ; il retourna en Italie, mais avec l'arrière-pensée de revenir en France, terminer sa carrière au milieu d'une nation dont le caractère, l'esprit et les mœurs lui convenaient. Aussi, lorsque Louis XIV le rappela dans le même temps où Charles Ier l'invitait à passer en Angleterre et où Urbain VIII s'efforçait de le retenir à Borne, il se mit en route pour Paris, emmenant toute sa famille. La mort l'arrêta à Viterbc, à l'âge de quarante-cinq ans 55 (1062).
Cette galerie, ainsi peinte depuis la voûte jusqu'au parquet55, ne pouvait recevoir d'autres ornements; elle était pourtant « rehaussée par un luxe inouï « de tables et de buffets de Florence, toutes de pierres de couleur rapportées « à la mosaïque, de lustres de cristal et d'orfèvrerie, de chenets et de bassins « d'argent. Combien de bras et plaques de vermeil doré! combien de cabinets « de la Chine et d'ébène! combien de miroirs garnis de plaques d'or et d'ar- « gent, d'écaillés de tortue découpées et d'ivoire façonné par d'excellents a sculpteurs ! combien de tapis de Perse, de Turquie et de la Savonnerie! en n un mot, combien de richesses et de somptuosités amoncelées dans cette ga- « lerie 51 ! » C'est ainsi que Brienne la décrit, et c'est ainsi que nous la voyons reproduite : car Mazarin, qui la trouvait en tout digne d'un cardinal, s'y fit représenter dans le grand costume des princes de l'Eglise, tenant en main le plan d'une ville fortifiée, emblème de ses talents militaires58, et entouré des attributs de la science et des monuments des arts, pour célébrer ses occupations etses goûts. Le fameux graveur Nanteuil reproduisit ce portrait, qui était en même temps un tableau d'intérieur, avec tout le talent qui fait sa gloire 59 .
C'est un des mérites de Mazarin, d'avoir protégé et encouragé les peintres de portraits. Il avait sans doute compris qu'à défaut des grandes qualités qui font les écoles de peinture, les artistes français réunissaient toutes celles qu'exige ce genre délicat, où il est si difficile de réussir, qu'il n'a pas fallu moins de tout le (aient des plus célèbres peintres pour en fixer les règles et en donner les modèles. Il semble au premier abord « qu'attraper la ressemblance» c'est peindre un portrait; Baphaël, Titien, le Tintoret, Sébastian del Piombo, et en Flandre, Bubens, Van Dyck, Van der Helst, et tant d'autres, nous montrent qu'un portrait est un tableau, et de tous le plus difficile : cardans un cadre limité, et avec une seule figure, il doit unir à l'étude patiente d'une physionomie les mérites de dessin, d'effet, de couleur, de ligne et d'arrangement, exigés sur la plus vaste toile.
Le cardinal posa pour plus de vingt peintres 60 ; son portrait fut gravé près de cent cinquante fois ; et, ainsi que nous l'apprend Brienne, « il avait une « chambre entière pleine de portraits historiques, tousde grands maîtres. » Ce n'est donc pas sans raison que je lui attribue une bonne part dans la mode qui s'établit alors, de se faire peindre, et dans la protection qui fut accordée aux peintres de portraits 61, mode et protection qui ont valu à la France et aux arts un Philippe de Champagne, un Largilière, et les graveurs Nanteuil62, Masson63, Audran c\ etc. L'impulsion fut donnée par Mazarin65; l'honneur doit lui en rester.
Nous avons laissé parler le comte de Brienne dans la description de l'ameublement de cette galerie, il avait vu ce qu'il décrit; et aujourd'hui, que ce vieux luxe est revenu à la mode, son récit ne sera pas déplacé,
Les tableaux06, au nombre de quatre cents, ornaient les appartements et les nouvelles galeries. Chefs-d'œuvre de l'art, ils étaient dignes d'un roi ; ils sont aujourd'hui les perles du Louvre. Le Sposalizzio du Corrége lui venait du cardinal Barberini 61 : c'était ainsi que celui-ci payait son écot. On admirait dans cette collection une Vierge et plusieurs tableaux attribués à Raphaël ; une Vénus et d'autres morceaux du Titien ; les meilleures productions de l'école de Carraches, alors en grande vogue ; Van Dyck y avait un tableau de son meilleur temps, qui représentait toute la famille du roi d'Angleterre, « peinte « d'une manière tout à fait galante, » comme on s'exprimait alors.
Après les tableaux, les statues et une suite d'objets d'art dont la description nous a été donnée par Sauvai 68, le plus riche ornement de ce palais se composait d'une collection précieuse des plus belles tapisseries, c'étaient les moelleuses copies de tableaux célèbres ou la reproduction fidèle de cartons de grands maîtres : quelques-unes étaient peintes à Rome, les autres découpées et appliquées sur velours par des ouvriers milanais69. Toutes étaient d'un prix qui surpassait de beaucoup la valeur des tableaux les plus célèbres.
Ces grandes acquisitions, ces collections variées, avaient l'attrait d'une nouveauté : à cette époque, le goiit des arts, l'admiration et la recherche de ses chefs-d'œuvre n'étaient pas encore généralement répandus en France. On ne faisait plus orner les manuscrits de ces précieuses peintures en miniature qui formaient, dans les « librairies » de nos rois et de nos princes, les plus riches musées, et l'on n'achetait pas encore de tableaux.
François 1er avait puisé en Italie le goût des arts et des grandes collections de tableaux et de sculptures 11 laissa à la France les monuments des plus grands peintres et les statues de l'antiquité, réunis dans son musée, ce château de Fontainebleau que ses successeurs continuèrent d'embellir, et dont ils firent un rival du Vatican, où les artistes accouraient pour étudier les grands maîtres. Ce luxe était alors limité aux demeures royales, dont il semblait l'un des apanages. Mazarin inspira d'abord à son protecteur ce goût, qui était une
passion innée chez un Italien ; et Richelieu, avec tous les privilèges qu'il avait déjà usurpés sur la couronne, usurpa encore celui de protéger les arts et de former de grandes collections dans la demeure d'un particulier.
Lorsque Mazarin, à son tour, fut en position de donner l'essor à son goût pour les arts, il trouva autour de lui cette passion déjà répandue, et sur le marché des objets d'art quelques rivaux hardis et puissants 7n. Les uns, seigneurs delà cour, y portaient plus de vanité que de connaissance; les autres, gros financiers, autant de vanité et, dé plus, une ardeur mercantile. Parmi ces derniers, nous citerons de préférence Everard Jabach, parce qu'il fut en échange, en brocantage continuel 71 avec, le cardinal, et qu'il est bien difficile d'étudier la collection de l'un, sans examiner en même temps celle de l'autre. Jabach, né à Cologne, vint à Paris eu 1638. Sans entrer dans le détail de ses entreprises financières, il suffira de dire qu'il devint directeur de la compagnie des Indes orientales. Mais ce fut surtout comme amateur des arts qu'il acquit une certaine célébrité 72. Il fut compté parmi les plus sûrs connaisseurs13, et se montra en même temps, sinon le plus généreux, au moins le plus hardi des acquéreurs. Nous n'en donnerons qu'une preuve : par une de ces fatalités qui font enseignement dans l'histoire, d'ineptes brutalités suivent toujours de grands crimes. Après l'exécution de Charles 1", le parlement anglais dispersa ses collections, comme après le bannissement de Mazarin le parlement de Paris vendit sa bibliothèque au plus offrant, comme après la mort de Louis XVI on saccagea nos monuments et nos musées sous les plus absurdes prétextes 74.
Dans la tourmente de I G 5 0 , Jabach se rendit à Londres,, il s'y rencontra avec les envoyés de tous les rois et les amateurs de toute l'Europe : c'était un véritable congrès de plénipotentiaires réunis pour morceler cette puissance déebue , capable d'enrichir de ses débris vingt collections royales. Le représentant de la France y apporta le plus d'ardeur; l'ambassadeur d'Espagne don Alonzo de Cardenas , l'archiduc Léopold , l'envoyé de la reine Christine et les amateurs anglais et hollandais Reynst, Geibier, de Crilz, Wright, van Leemput, durcntcéderà ses enchères les plus beaux tableaux de la collection, toutes les tapisseries et les plus rares morceaux de sculpture Jabach en revint comblé, et, comme après une victoire un général d'armée se fait suivre de ses trophées, il rentra dans Paris triomphant au milieu du cortège de ses acquisitions. Sa collection se composait en outre d'un nombre incroyable de dessins des grands maîtres.
Vers ce temps, le cardinal Mazarin rentrait aussi triomphalement eu France ; il puisa dans la collection de Jabach avec l'autorité du rang et de la richesse; il apportait, dans ses acquisitions, une habitude de bien voir et une sûreté de critique qui valent des connaissances pratiques, et, en outre, cette passion de l'homme de goût, ce plaisir d'amateur qui ajoute aux collections la vie qui leur manque, lorsque la puissance de l'argent en est le seul fondateur Nous
savons par les mémoires du temps que, « lorsqu'il lui arrivait c|iiel(]iies tableaux « d'Italie, il faisait venir Mignard 75 à l'heure même pour se trouver à l'ouverture " des ballots, et lui en dire son sentiment. >i Lcseonnaisseurs étaient aussi convo- ([iiés, on admirait la toile à peine déroulée, ou augmentait le plaisir de voir un chef-d'œuvre , par la joie de deviner son auteur, par la surprise de la nouveauté, par la chaleur de la discussion sur son mérite ou son authenticité.
On ne parla bientôt en Europe que de la généreuse protection que les arts recevaient au palais Mazarin ; tous les artistes tournèrent les yeux vers le cardinal, comme l'attestent la dédicace et l'envoi d'une gravure que lui adressa du fond de l'Allemagne le lieutenant-colonel de Siegen 7G. 11 avait raison de croire que sa nouvelle invention serait bien accueillie par le cardinal ; déjà la manière noire avait montré de quelles ressources elle serait pour la gravure des portraits , et elle se perfectionna dès lors assez rapidement.
Quant à Jabach, après avoir étendu sa réputation d'amateur par la publication de sa collection de dessins des grands maîtres 11 , il vit peu à peu la fortune le (juitter78 et,, avec elle, les moyens de conserver un musée qui eût fait, sa consolation dans le malheur. Tourmenté par ses créanciers, « gens avec lesquels il n'y a aucun quartier, « pressé, comme il l'écrit "° en KiT-2, «entre le marteau et l'enclume, « il abandonna au roi toi tableaux eto'i 52 dessins qu'il estimait 365,-125 francs 80, pour la somme de 2110,000 francs 81 qui lui furent payés comptant, conservant encore un assez grand nombre de dessins 82 pour enrichir la collection Crozat , et permettre à ses héritiers de faire quelques ventes à l'étranger 8:J.
Mais le cardinal Mazarin n'aurait accompli qu'une partie de sa mission , et eût restreint son influence, s'il s'était borné au luxe des arts ; l'industrie eut aussi ses encouragements, et ressentit les effets de sa généreuse et féconde protection. L'appel qu'il lui adressa fut entendu par toute l'Europe , chaque pays lui envoya un modèle et comme l'échantillon de ses productions les plus achevées. Les ambassadeurs et les ministres étaient les intermédiaires de ces négociations. Ou vitarriverau palais de la rue Richelieu les carrosses de Rome et de Florence 8*, les chevaux et les chiens de l'Angleterre et de l'Espagne 85 ; les meubles d'ébène incrustés d'ivoire et de [lierres dures furent envoyés de l'Italie 8(1, avec des éventails destinés à être distribués en cadeaux 87 ; les damas brodés aux armes du cardinal étaient fabriqués à Milan 88. Harlem 89, Gènes 90 et Venise Bl, expédièrent à 1 envi le linge et les dentelles; la Chine fournit les porcelaines 92, qui rehaussaient par leurs couleurs l'éclat des services d'argent et de vermeil M. On tira du Levant les grands tapis 9\ de Venise les grands miroirs os, de tons les pays les diamants et les pierres fines. Le palais Mazarin devenait ainsi une sorte d'exposition générale des produits de 1 industrie étrangère, que le cardinal réunissait, afin, comme il l'écrit sur son agenda , qu'ils servissent de modèles aux imitations françaises
LE PALAIS MAZAllIK. i!t
Ainsi orné parles chefs-d'œuvre du momie enlicr, le palais Mazarin devenait trop étroit à mesure que sa réputation grandissait. Le cardinal ayant vu que la place manquait pour des hôtes nouveaux, et ne voulant rien diminuer de sa libéralité, il fallait forcément ajouter à son palais. Son architecte reçut l'ordre de construire une immense galerie au nord dans les jardins , le long de la rue de Richelieu. Ces développements, qui n'offraient à l'extérieur que la continuation des façades sur la cour, présentaient à l'intérieur des distributions convenables pour plusieurs services nouveaux. Au rez-de-chaussée d abord et dans toute son étendue, une vaste éc urie, au premier une grande salle pour la collection de tableaux, puis une riche chapelle décorée des sculptures de Michel Augier, et enfin, dans 1 extrémité au nord *', une galerie disposée ingénieusement pour une bibliothèque publique de 40,000 volumes, merveille unique que le cardinal établissait dans son palais 8\
Ceflc fondation , disons mieux, cette belle institution mérite qu'on s'y arrête; il est impossible dépasser légèrement sur une grande idée, mise aussi noblement à exécution. La juger avec les opinions qui courent aujourd'hui serait la mal juger : car de nos jouis, rien n'est plus simple qu'une bibliothèque , rien n'est plus facile que de l'élever au chiffre de 40,000 volumes, rien n'est plus commun que d'en accorder l'accès au public ; rien n'était plus rare alors. N'oublions pas que la bibliothèque du roi se composait à cette même époque de 10,000 volumes, dont l'usage était un privilège", et qu'on citait comme des exemples aussi magnifiques que rares 100 les fondations récentes de Bodley à Oxford , d'Angelo Rocca à Rome , et du cardinal Boromée à Milan.
Le cardinal Mazarin conçut la pensée de former une collection de livres 101 aussi nombreuse que les plus nombreuses. 11 eut un mérite plus grand : il sut choisir l'homme capable de seconder ses vues , et mit à sa disposition les moyens nécessaires de les réaliser avec une générosité sans bornes ,02. Naudé , dont nous nous réservons de retracer plus tard la vie et d'apprécier les mérites, avait été successivement bibliothécaire chez M. le président de Mcsme et chez le cardinal Bagni; il avait écrit un excellent ouvrage sur l'organisation des bibliothèques, et son caractère sérieux, ses connaissances étendues, la tournure de son esprit particulièrement bibliographique, le rendaient merveilleusement propre à ces nouvelles fonctions.
En peu d'années, après avoir parcouru presque toute l'Europe, et saisi assidûment dans les catalogues de ventes les bonnes occasions qui se présentaient, Naudé lit de la bibliothèque Mazarine une collection remarquable par
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le choix, précieuse par la beauté îles exemplaires, et unique par son chiffre de 40,000 volumes103, qui dépassait alors de beaucoup la plus grande bibliothèque connue l0*. Dès 1047 in>, le local était préparé; il se composait d'une galerie de douze toises de longueur et de six chambres de dégagement, les boiseries étaient terminées106, les livres disposés méthodiquement, les fables et les fauteuils attendaient les lecteurs ; c'est alors que le cardinal lit preuve d'une libéralité qui n'avait pas d'exemple. Ce n'était pas seulement la porte qu'on ouvrait au public, ni les livres qu'on mettait à sa disposition, mais un domestique nombreux, des tables, des pupitres, toutes les aises de la vie et les facilités de l'étude. Au surplus, laissons parler Naudé qui , sous le nom de Mascural et en forme de dialogue, nous décrira tous les avantages offerts généreusement au public studieux 107.
Mascurat s'exprime ainsi : « Elle sera ouverte pour tout le monde, sans « excepter ame vivante, depuis les huict heures du matin jusques à cinq heures « du soir; il y aura aussi des chaises pour ceux qui ne voudront que lire , et des « tables garnies de plumes, encre et papier pour ceux qui voudront écrire; et « le bibliothécaire, avec ses serviteurs, seront obligés de donner aux estudians « tous les livres qu'ils pourront demander en telle langue ou science que ce « soit, et de les reprendre et remettre à leurs places quand ils en auront fait. « en leur baillant les autres dont ils aurontbesoin. — Sn'nil-Ange : Je ne m'ima- « gine pas pour moy que l'on fasse grand'pressc , caria pluspart des hommes « doctes et judicieux aimeront mieux se passer, comme ils ont fait jusques « à présent, de cette bibliothèque que de s'exposer aux caprices d'un suisse, « et aux insolences de tant de pages cl de laquais, pour y entrer. — Mas- « curai : Quand je t'aurois accordé que les suisses et les portiers des grandes « maisons sont tels que tu les viens de crayonner; quand ils seroient même des « Cerbères, puisque les hommes de lettres ressemblent à ces Orphées qui les « scavent charnier, il ne faut pas craindre que l'entrée du palais de Son Emi- « nence ne soit tousjours ouverte à tous ceux qui voudront aller à la biblio- « thèque. Et qu'ainsi ne soit, je me souviens d y avoir veu , quand on 1 ouvroit « tous les jeudis, plus de quatre-vingts ou cent personnes qui y éludioient « toutes ensemble , et que les autres jours , elle esloit ordinairement fré- •i quentée de beaucoup de personnes de mérite , qui ne se plaignoient pas « qu'on leur refusast la porte ni du palais ni de la bibliothèque.
« Mais parce que des gens de lettres, nourris dans des collèges in imibrn, « parmy les morts, se rebuttent facilement du moindre bruit et tracas des h vivans, on a remédié à toutes les difficultés et appréhensions qu'ils pourii roient avoir, par une entrée particulière qui sera dans la rue de la porte « de Richelieu, et la chose estoit desja si advancée, que, lors de la sortie du « roy, on gravoït en marbre noir et lettres d'or l'inscription qui devoit être « placée sur ladite porte pour advertir tous lespassans d'y entrer 10S. »
LE PALAIS MAZAUIK. -J!
La trace do celle porte, ménagée sur la rue Richelieu, pourrait se retrouver à l'extrémité de la galerie. C'est de là qu'on cria ce qui n'avait jamais été entendu dans la république des lettres : « Entiez, vous tous qui voulez lire , entrez l0°. »
J'ai vu sur le canal de Rotterdam la statue érigée par un peuple reconnaissant à l'inventeur de la caque des harengs ; je viens de souscrire à un pareil hommage rendu à Parmeutier, un homme également utile ; on a mis des monuments sur tous les champs de bataille, des colonnes et des arcs de triomphe sur les théâtres delà guerre civile, et l'on fera disparaître cette inscription généreuse, ce souvenir d'une grande pensée libérale; peu de monuments rappellent plus de gloire en excitant moins de regrets.
En ceci comme dans toutes ses collections, le cardinal apporta autre chose que du faste, il y joignit un goût particulier et une générosité éclairée. Il aimait les lettres ; lui-même écrivait bien , et, avec plus de modestie en ce genre que son prédécesseur, se donna moins de ridicules, n'imposant aux écrivains de son siècle que ses bienfaits. Le temps lui manquait pour lire un, mais il aimait les livres; j'en vois la preuve dans le soin qu'il donnait à leur reliure, envoyant même les meilleurs ouvriers de Paris jusqu'en Italie pour habiller la bibliothèque de son palais de Rome. C'est là une attention à laquelle aucun bibliophile ne se trompera, la reliure est un art tout français ; c'était, de la part du ministre devenu Français , un trait de bon goût et de bien pacifique propagande "'.
Que sert-il de passer en revue , dans ce riche palais , tous les détails d'un luxe 112 qui sut être complet 113 ? Faut-il suivre ici les ennemis du cardinal , et puiser dans les plus mordantes Mazarinades le tableau de ses cuisines 114 ou la description de ses écuries, dosit la splendeur prit dans les critiques des formes féeriques et des dimensions fabuleuses Nous ne nous attacherons pasà relever le mérite de chacune de ses innovations, modèles offerts à l'industrie, et encore moins à faire ressortir l'intérêt historique qui s'attache, par ces diatribes mêmes^à cette grande habitation , n'en fùt-il resté que ce que la satire appelait le beau palais de ses chevaux "6.
Ces grandes écuries, aujourd'hui les salles basses de la bibliothèque royale, placées le long de la nie Richelieu , furent construites à une époque où le cardinal, se trouvant à l'étroit au milieu de ses collections, jugea convenable, eu même temps qu'il donnait place à ses tableaux et à ses livres, de donner aussi plus d'espace à ses chevaux. Dans la construction de ces nouvelles écuries, il eut recours aux plus habiles, et prit dans chaque pays ce que l'expérience avait sanctionné. On n'y vit ni ornements frivoles , ni dorures, ni peintures, maison déploya un grand luxe dans le choix des bois appliqués aux mangeoires et aux râteliers, dans la place réservée aux chevaux, dans les nombreuses issues ménagées au service. Et ce luxe semble n'avoir pas dépassé
les convenances d'une écurie bien lenue, puisque la reine cle Suède les traversa sans manifester un grand étonnement, et les jugea même trop étroites ; opinion qui vient fort à l'appui des réponses de Naudé aux calomnies de ces pamphlétaires, qui mesuraient les somptuosités du palais Mazariu sur la misère de leurs galetas. « Il n'y a rien de particulier, disait le bibliothécaire de Sou a Eminenee, sinon qu'elles sont bâties à profit, qu'on a soin de les tenir nettes « et propres , et qu'il y a de quoi placer cent chevaux et qu'elles ne sont si mal « gouvernées et si négligées que celles de beaucoup d'autres seigneurs in. »
Ce n'était pas pour le vain luxe d'une petite vanité qu'on avait construit ces vastes dépendances, mais pour conformer l'état de la maison à celui de l'homme qui l'habitait. Sans-doute le cardinal aimait les chevaux et faisait rechercher ce qu'il y en avait de meilleur et de plus rare par tous pays 118 ; en homme de goût, il avait adopté pour équipage de voyages les mules caparaçonnées à 1 espagnole, et pour voiture d'apparat les riches carrosses italiens 119 ; mais en cela ses goûts, ses habitudes d'élégance, étaient en parfaite harmonie avec ce qu'exigeaient les convenances de son rang et d'un rang hors de pair120. Ainsi, lorsqu'il partit pour la frontière de l'Espagne en véritable plénipotentiaire, en arbitre de la paix du monde , à une époque où le cérémonial avait une si haute signification, il ne pouvait oublier ce qu'il devait à sou rôle de représentant du roi , et il traversa la France avec un appareil vraiment royal. Arrivé en face des plénipotentiaires espagnols, il inspire le respect en confondant leur morgue ; aussi écrit-il à Louis XIV : « Votre grandeur a bien paru eu tout ce » qui m'accompagnoit , et dans mes gardes à cheval et à pied m, que vous n avez voulu que j'amenasse avec moi. Cette compagnie avoit formé un petit « bataillon à la tète du pont, qui faisoit bonne mine, et tous les Espagnols « l 'allèrent voir in. Il y avoit trente carrosses qui m'accompagnoient et plus n de deux cents gentilshommes, et comme il est malaisé de laisser pas un « seul marmiton au logis , en ces occurrences-là , je vous puis assurer que la « première islc étoit toute pleine l'3. »
A quelque temps de là , lorsque Marie-Thérèse fit son entrée solennelle à Paris, la cour, la noblesse, les parlements, la bourgeoisie même, se mirent en frais , pour donner à la jeune reine une haute idée de sou royaume et une preuve éclatante de la galanterie de ses sujets. La Fontaine pouvait dire dans son élan poétique :
Ce jour-là, le soleil l'ut assez matinoux ; Mais pour mieux laisser voir ce pompeux équipage, Il tempéra son éclat lumineux, En quoi je tiens qu'il fut sage; Car, quand il eût eu îles habits Tout parsemés île rubis, Kl couverts des trésors du Pactole et du Tage, Qu'il mil paru plu-- beau qu'il n'est au plus beau j ,
LE PALAIS MAZAM.N.
I,o munis brillant des seigneurs de la cour Eût brillé cent fois davantage 12i.
El cependant tout ce luxe fut écrasé par le luxe du cardinal I2S. Nous avons les nombreuses représentations gravées120, de cette cérémonie, que l'Europe rechercha avec autant d'empressement que les Parisiens en avaient mis à l'aller voir en réalité. Les équipages, les chevaux et les mules de Sou Eminence s'y déploient; on remarque que son carrosse est vide, car le cardinal , déjà souffrant, assistait du haut d'un balcon au défilé du cortège royal et de sa propre maison U7. Au lieu de ces gravures que nous ne pouvons reproduire ici, nous citerons quelques vers de la Fontaine , vive expression de son naïf étonnement :
Mais tout cela n'est rien au prix
Des mulets de Son Eminence.
Leur attirail doit avoir coùlé cher ; Ils se suivoient en lile, ainsi que patenôtres, On en voyait d'abord vingt et quatre marcher, l'uis autres vingt et quatre, et puis vingt et quatre autres. Les housses des premiers étoient d'un fort grand prix : Les seconds les passoient, passés par les troisièmes :
Mais ceux-ci n'ont, à mon avis,
Rien laissé pour les quatrièmes.
Monsieur le cardinal s'entend en bonne fei, Car après ces mulets marchoient quinze attelages,
Puis sa maison, et puis ses pages,
Se panadant en bel arroy,
Moulés sur chevaux aussi sages
Que pas un d'eux, comme je croi.
Figurez-vous que dans la France
Il n'en est point de plus haut prix ;
Que l'un bondit, que l'autre danse,
Et que cela n'est rien au prix
Des mulets de Son Eminence ,28.
Eu longeant les écuries du palais Mazarin, on arrivait dans les jardins. Ou se figure difficilement aujourd'hui, au milieu de ces amas de pierres disposés en monotones carrés habitables, qu'autrefois il y avait là, comme dépendance d'un grand palais, un vaste et somptueux jardin129. L'habitation du cardinal était alors située en pleine campagne, n'ayant de voisins que les vergers et les potagers des Augustins et des Filles-Saint-Thoriias. C'est sur cet espace, entre la rue Richelieu et la rue Vivien, que s'étendait son jardin.
Il n'y avait pas un seul hôtel dans Paris qui n'eût alors son jardin130, c'est à-dire, son parterre régulier, en broderies et à compartiments, qui plaisait aux yeux par sa régularité, son ordre, la variété de ses couleurs, cl à l'odorat par le parfum des fleurs et l'espace laissé à la circulation de l'air. On ne savait en
ce temps-là ni su promener en long et en large, ni chercher puérilement les grands effets de la nature dans un terrain grand comme la main, et l'on n'était pas encore arrivé à ce degré d'innocence ou de raffinement, qui porte à chanter les bergers et à s'affubler de leurs costumes ; en un mot, on était dans le vrai : le jardin delà ville se réduisait à un parterre de fleurs ; et quand il s'agissait de promenade, on partait à cheval ou en carrosse, les femmes coquettement masquées et les hommes élégamment costumés, pour le cours ou la chasse, pour Vincennesou Saint-Germain.
Le jardin du palais Mazarin était plus qu'un parterre, et son étendue permettait de le citer à côté des grands jardins de Thévenin, des Yvcteaux, de Rambouillet, etc. La correspondance de Colbert avec Mazarin nous apprend les soins qu'il prit, dès le retour du ministre à Paris, pour disposer convenablement et embellir ce complément indispensable de son palais. Le cardinal le remercie de son zèle, et approuve tout ce qu'il a fait, en tant que ce soit d'accord avec le plan général que son architecte avait tracé pour conserver à tous les développements un ensemble et une proportion indispensables 131.
Par sa magnificence et la richesse de ses collections, cette demeure devenait donc un véritable palais royal ; Mazarin comptait l'offrir à son souverain après l'avoir rendu digne de lui. En attendant, que pouvait-il faire de mieux que de former son royal filleul à l'amour des sciences par les livres, à lestime des lettres par l'amusement du théâtre, au goût des arts par la vue et l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité, réunis dans ces immenses collections de peintures et de sculptures. Nous sommes en 16-59. Qu'on n'oublie pas que Louis XIV est un enfant de onze ans, et que ce fut dans ce palais qu'il reçut les premières impressions, les plus fortes de toutes, qu'il contracta les premières habitudes, les seules durables.
Si le jeune roi vint y chercher les véritables enseignements de la jeunesse, ceux qui se gravent dans l'esprit par la force de l'exemple, le ministre du grand roi, ceJ.-B. Colbert, qui s'est fait une si grande place dans le grand siècle, s'est aussi formé dans ces murs. Avant de mettre de l'ordre dans les finances de l'État, il s'y était préparé par l'habile gestion des grands revenus du cardinal135. Avant d'organiser la comptabilité et l'administration de la France, il avait organisé le service de Son Eminence et fait en triple l'inventaire de ses meubles. C'est dans l'amour de Mazarin pour les livres rares, pourles tableaux des grands maîtres et les statues de l'antiquité que Colbert puisa le goût des collections, la connaissance de leur utilité, et ce zèle qui ne se démentit point, soit qu'il ordonnât les recherches, les acquisitions de toute sorte, ou qu'il distribuât des encouragements pour le roi, pour l'Etat ou pour son propre compte.
Mais à l'époque dont nous parlons, il était, comme il l'écrit, « le plus dé- « voué des domestiques de Son Kminencc 1M. » Il n'y a pas de détails si minimes de chausses et de chemises dont il ne se chargeât, d'approvisionnements de toute
LE PALAIS MAZAR1N. 25
espèce et de soins de toutes sortes dont on ne l'accablât, tels enliu qu'on devait les attendre et pouvait les exiger d'un intendant actif et soigneux. « Nous « avons icy, écrit-il au cardinal, dans l'escuriede VostreEminence, deux grands « lévriers qui nous mangent huict sols chacun par jour. Si Vot re Eminence a ii le dessein de les donner ou de les renvoyer, il faudroit s'en défaire au plus « tôt. w Ne reconnait-on pas là le style de l'intendant qui s'assimile au maître, qui épouse tous ses intérêts, ne fussent-ils que de huict sols par jour. Le cardinal, moins bon économe ou [dus passionné chasseur, répond en marge . « Il « faut garder ces lévriers1"', » D'autres fois, il élève plus haut ses remontrances : « Je supplie Votre Eminence de penser à descharger sou escurie et à ne « pas augmenter sa famille, autant qu'il se pourra : je trouve que c'est une « chère marchandise, que les chevaux. » Il n'osait pas ajouter : « et les nièces. » Le cardinal répond brusquement : « Je songeray à cela135 » . Dans sa correspondance datée de Vincenncs, on dirait un fermier qui écrit à son propriétaire : « Nous avons trois veaux qui sont nourris par six vaches avec force œufs « frais, le premier seroit excellent à présent. Nous avons six douzaines de « poulets d'Inde, autant de poules et poulets, qui sont fort bien nourris et « qui sont excellents ; cent moutons ou brebis pour avoir des agneaux de H bonne heure. La petite truye d'Inde a fait six cochons, dont trois sont morts, « et les autres trois auront peine à en eschaper, parce qu'elle n'a point « de laict. J'établis à présent deux vollières île gros pigeons13". « Mais je m'arrête, car je m'aperçois que je tombe dans des détails de bien peu de valeur et par trop vulgaires, s'ils n'étaient écrits de la main d'un petit intendant, qui fut, plus lard, le grand Colbert.
Tant que la guerre dura, les affaires etles intrigues politiques suffirent aux distractions du jeune roi; mais au milieu de la paix, les fêles de la cour ne pouvaient guère endormir les passions, etsurlout la plus violente, l'amourdes femmes, qui se manifestait chez lui avec une fougue insolite137. Le cardinal, d'accord avec la reine, se flattait cependant et s'efforça de le mener pur jusqu'à son mariage, dont il s'occupait déjà; et en effet, malgré les conseils trop instructifs des héroïnes de la Fronde 138 , en dépit de l'innocence trop engageante des filles d'honneur de la reine, il sut le tenir en garde contre les séductions, et le détacher de mademoiselle d'Argcncourt m. Après une retraite de huit jours dans les appartements du cardinal, les senliments religieux ayant pris le dessus140, le roi revint à la cour, maître de lui, esclave de ses devoirs. Sans doute la dame de Beauvais ou une simple jardinière purent bien lui donner quelques distractions141, mais elles calmèrent la fougue de ses désirs sans atteindre son cœur.
Telles étaient les dispositions du jeune roi, lorsque le cardinal Mazarin lit venir d'Italie les filles de sa sœur, les jeunes et belles Mancini 142 . A une époque où les femmes avaient étendu le domaine de la coquetterie jusque dans
2;i QUATRIÈME LETTRE.
les affaires de l'État, où les intrigues d'amour et les penchants du cœur faisaientsi souvent pencher la balance dans laquelle se pesaient les destinées de la France, ce n'était pas un faible auxiliaire que cet escadron déjeunes filles aux yeux brillants, à l'imagination de feu. Le cardinal Mazarin avait un autre motif, il l'écrit au cardinal Barberini : il voulait établir sa famille tout entière en France, pour ajouter «à ses services ce nouveau titre de grande naturalisation"'5. L'arrivée de ces jolies personnes fut saluée par chacun à sa manière144. Pour les femmes, c'était un sujet de grand émoi ; pour les courtisans, un nouveau thème de flatteries; pour le cardinal, un entourage qui avait sa douceur et son importance, par les nouveaux appuis que de grandes alliances devaient bientôt lui assurer. A lire les récits du temps145, on ne sait que penser de la beauté de ces jeunes étrangères ; mais comment douter de leur séduction, après tout ce que nous savons de leurs conquêtes.
Ces jeunes filles , passablement coquettes, ces grands partis , un peu bien difficiles 14fi, ne se contentèrent pas d'attirer au palais Mazarin tout ce que la cour avait de plus distingué, elles imposèrent au jeune roi lui-même l'empire de leur séduction. Olympia Mancini parut avoir touché son cœur; mais en se mariant avec le comte de Soissons , elle prouva bientôt qu'elle savait se consoler de la perte d'un trône U7. Marie fut plus ambitieuse ou plus tendre , et elle devint l'objet de l'attention générale, quand les assiduités du roi et ses préférences curent donné un démenti à sa retenue habituelle.
Marie Mancini pouvait se dire comme la jeune fille du Cantique : « J'ai peu « d'attraits, peu de beauté, mais j'aime 148. » Ce mérite fut apprécié par le jeune roi , à ses yeux il l'embellissait; ne vaut-il pas tout le reste? Louis XIV s'abandonna à cet amour qui fit beaucoup parler la cour, et soupçonner le cardinal d'une excessive ambition.
En effet, il était alors permis de croire à des vues si élevées, puisque le cardinal était assez haut placé pour viser ce but , et assez puissant pour l'atteindre. Les historiens ont méconnu la position qu'occupait Mazarin en ils l'ont jugé sur les pampblets de 1649. Maître du cœur de la reine depuis quinze années , et d'une autorité sans bornes depuis sa rentrée en France , il exerçait le pouvoir souverain qu'il avait rétabli à travers mille obstacles, au nom d'une reine régente qu'il dominait, et plus absolument encore au nom d'un jeune roi dont il était le parrain , le tuteur et l'unique conseiller 149.
Louis XIV, amoureux de la nièce de son ministre et voulant l'épouser, comme il le déclarait à la reine, « parce qu'il ne trouvait pas de jdus éclatante manière de récompenser ses éminents services, » ne rencontrait dans la tendresse de sa mère qu'une faible opposition , facilement combattue par tous les sentiments qui dominent le cœur d'une femme; dans Paris toute résistance était vaincue, dans les parlements toute opposition ('lait vaine , et la France aurait été trop heureuse d'acheter la paix au prix d'une mésalliance de son roi.
LE PALAIS MAZAUIN. 27 Si nous ajoutons que Mazarin n'avait pas d'autres moyens tle prolonger un pouvoir qui allait lui échapper, qu'en se faisant un appui du trône sur lequel il eût assis sa nièce, nous aurons tracé le tableau d'une position unique dans l'histoire, et ouvert la scène à un acte du plus beau désintéressement. En effet, cet homme, qui pouvait tout oser, n'hésita pas un instant à rejeter les prières, les séductions de son souverain, à combattre la passion de sa nièce, et à sacrifier les intérêts de son amour-propre et de sa puissance, en déclarant que ce mariage ne se ferait jamais, mais que, pour la gloire du roi , le bonheur île la France et l'honneur de son ministère, il allait à la frontière de l'Espagne demander la main de l'infante, et, à ce prix, négocier la paix l50.
Le roi parut céder à de si nobles sentiments, il ne put résister à une raison si forte, si décidée ; et le cardinal , pour s'assurer de ses résolutions, voulut que, pendant son voyage, sa nièce quittât Paris et se rendit eu exil à la Hoehellc. Une dernière entrevue fut accordée, elle eut lieu au palais Mazarin. Dans ces murs, Marie de Mancini contre-balança nu moment les intérêts d'un royaume, la paix du monde, l'alliance des deux plus grandes couronnes. L'amant était tout-puissant, la jeune tille aimait de tout son pouvoir IS1, c'es' là tout ce qu'elle pouvait. Louis XIV sentit renaître sa passion ; mais, en lutte avec les conseils et les menaces de son ministre, il n'osait pas céder, il pleurait. Marie aurait compris le dédain, la froideur, le refus le plus dur; son caractère violent n'admettait pas une faiblesse ; elle quitta le roi en lui laissant tomber sur le cœur ce doux reproche, qui, dans la bouche d'une Italienne passionnée, était un sanglant outrage: « Vous êtes roi, vous pleurez, et je « pars! » 111a laissa partir, mais il tomba dans un vrai désespoir, et ne trouva qu'une faible consolation dans une correspondance qu'il sut quelque temps cacher à la vigilance du cardinal.
Le désintéressement le plus noble , comme l'ambition la moins mesurée, rencontre aussi des obstacles ; Mazarin l'éprouva. Ayant reconnu que la passion du roi , loin de s'éteindre par l'absence, y trouvait un aliment , ainsi que dans I habile correspondance de sa spirituelle nièce , il entra en lutte avec son souverain , et dans une suite de lettres, il lui rappela les lourds devoirs de la loyauté , l'avenir glorieux que réserve l'histoire à un prince maître de ses passions, et jusqu'aux égards qu'il lui doit comme à un vieux serviteur et à un chef de famille 152. Tantôt suppliant, tantôt menaçant, un jour offrant sa vie, le lendemain prêt à s'embarquer avec ses nièces , toujours ferme dans son refus et noble dans son langage, il vit, dans les vicissitudes de ce drame amoureux, son pouvoir menacé, sa politique ébranlée, son honneur même compromis. La raison, enfin, eut le dessus surla passion, Louis XIV épousa l'infante, et, de cette année de sentimentale mémoire, ne conserva que plus d'estime pour le ministre qui lui avait écrit : « Il n'y a pas de puissance qui puisse » m'ôter la libre disposition que Dieu et les lois me donnent sur ma famille,
« et vous serez un jour le premier à faire mon éloge sur le service que je vous « aurai rendu, qui sera assurément le plus grand de tous, puisque, par ma « résolution, je vous aurai mis en état d'être heureux, et avec cela le plus « glorieux et le plus accompli roi delà terre 155. »
Mais revenons au palais de la rue Richelieu , témoin du fait qui nous a fourni ce curieux épisode. Rentrons dans ses vastes distributions , dont la richesse et l'élégance ne se trahissent pas extérieurement. Expliquons ce contraste de luxe intérieur et de simplicité au dehors. Le cardinal, avons-nous dit, avait développé son palais au milieu de ses jardins, et ses fenêtres s'ouvraient sur la campagne, dont les perspectives agréables traversaient des allées d'arbres, pour se prolonger jusque vers les buttes Montmartre, au milieu de ces ondulations du terrain que les nouveaux quartiers de Paris ont fait disparaître. La rue de Richelieu , alignée dès lors sur ses constructions, ne prit que plus tard son importance et son activité ; à cette époque , elle était comme les autres , fangeuse, peu sûre , à peine éclairée par quelques fanaux, que les hourgeois allumaient dans leur intérêt , que les filous éteignaient dans le leur l54\ Les grands hôtels , en général , réservaient pour la cour intérieure et les façades du jardin toutes les beautés de l'architecture ; bien qu'à l'extérieur on n'étalât plus le formidable appareil des fortifications, des créneaux et des meurtrières, on ne jugeait pas prudent néanmoins de faire parade sur la rue d'une richesse d'ornements qui n'eût attiré que des regards dont on se souciait peu , ou qu'on avait lieu de redouter. Des changements dans les mœurs produisirent, dans l'extérieur des habitations, quelques modifications heureuses. Le corps de bâtiment principal qu'isolaient la cour et le jardin , ou qu'enfermait une enceinte, fit une avance aux passants, en se reliant par des ailes aux deux pavillons qui s'élevèrent sur la rue et flanquèrent la grande porte. Leur architecture fut un nouveau programme . dont les artistes tirèrent parti pour montrer leur savoir-faire à un public qui désormais compta pour quelque chose 16S. Nous avons conservé dans les hôtels de Carnavalet , de Mayenne et de Sully, trois spécimens différents et curieux de cette innovation Le palais Mazarin ne se présentait pas avec moins d'avantage sur la rue Ncuvedes-Pctils-Champs. 11 était plus remarquable par les façades , sur les cours et sur les jardins, et plus encore par les commodités intérieures de ses dégagements, exprimant en cela le caractère du maître, ennemi du fasle inutile, du bruit impuissant , amoureux de ses aises et de l'intimité dans l'élude des lettres , le culte des arts et le commerce de la vie.
Indulgent pour les goûts du monde, sévère pour lui seul l36, il avait admis dans ses salons les charmes d'une galanterie réservée , la distraction du jeu et les plaisirs de la musique. L'introduction en France de l'opéra italien, quelque utile qu'elle ait été aux progrès de la musique, ne peut être comptée comme un grand mérite à celui qui, sans doute, en jouissait plus que tout
autre; mais il n'est pas inutile de rappeler que le cardinal ne souffrit pas de théâtre dans sa demeure-, et qu'il n'eut, dans aucun genre, à faire souffrir les autres des prétentions de son amour propre l57. Du reste, c'était là , chez lui , l'observation d'une simple règle de convenance et le penchant naturel de son caractère , je le fais remarquer, parce qu'on aurait pu voir l'intention de faire, par cette conduite, la critique de celle de son prédécesseur158. Le I 4 décembre 1645, en présence de toute la cour, la salle du Petit-Bourbon reçut un éclat nouveau des débuts d'une troupe italienne. «Un opéra, dit un « témoin, la Folle supposée de Giulio Strozzi, fut accompagné de décorations, « machines et changements de scène jusqu'à présent inconnus en France, et « de ballets fort industrieux et récralifs l59. » Ensuite le cardinal fit représenter au Palais-Royal , avec une dépense de 400,000 livres, l'opéra d'Orphée 16°, et lorsque par ses efforts la musique eut pris pied en France, et qu'on eut acquis par ses soins la certitude que notre langue pouvait, se chanter, il fit représenter devant toute la cour, réunie au château de Vincennes, la nouvelle pièce entièrement chantée, dont Cambert avait composé la musique sur les paroles de l'abbé Perrin. Ce n'était rien de moins que la fondation de l'Académie royale de musique l6t. Il est vrai que la mort de Mazarin retarda de huit longues années les autorisations nécessaires à son établissement définitif et l'expédition des lettres patentes. Mais l'intelligence de Louis XIV, à défaut de la passion qui possédait le cardinal, lui fit comprendre l'utilité de celte nouvelle institution, et la gloire qui devait en rejaillir sur son règne.
Le cardinal ne réserva pas tous ses encouragements à la musique, il eh laissa une part à la tragédie et à la comédie. Molière reçut ses gratifications 1G2, d'un prix d'autant plus grand à ses yeux, qu'il devait déjà à sa nièce, la princesse de Conti, d'avoir pu jouer à Paris, dans son palais, des chefsd'œuvre dont le succès contesté avait besoin d'appui en face de la concurrence des deux grands théâtres du Marais et de l'hôtel de Bourgogne 163.
Le jeu animait les réceptions du cardinal ; c'était alors la mode dans la société élégante , il n'y avait personne qui ne jouât, hommes et femmes164, quelques-uns par maintien , le plus grand nombre par passion ; tous gagnaient ou perdaient sans aucun de ces scrupules d'honneur, qui font encore du jeu un passe-temps honnête. Il y a lieu de s'étonner, sans doute, que, dans une société aussi élégante , à une époque où l'esprit avait trouvé des raffinements de délicatesse, où l'honneur était si chatouilleux, un défaut aussi bas que la malhonnêteté au jeu ait été aussi commun. Mais de même que les modes ont des formes qui nous choquent, les coiffures des échafaudages qui nous semblent ridicules, il est aussi , selon les temps, des manières différentes de placer les scrupules. Les loteries alternaient avec le jeu. Le cardinal y apporta line magnificence toute nouvelle qu'on prisa fort. Dans sa vaste galerie se trouvèrent un soir exposés pour 500,000 livres, près d'un million de notre
monnaie, des hardes, des nippes, des curiosités, des diamants, et les nobles invités reçurent en présent un certain nombre de billets qui ne leur faisaient courir d'autre risque que de gagner plus ou moins. Mademoiselle de Moulpensier, l'ancienne frondeuse , devenue plus accommodante , et qui se connaissait en magnificence , nous a laissé, dans ses curieux mémoires , une description charmante de cette innovation qui n'eut pas d'imitateurs 100 : n Cette galante libé- « ralité fit beaucoup de bruit à la cour et par tout le royaume, et aux pays « étrangers. Elle était extraordinaire, et je pense qu'on n'avait jamais vu en « France une telle magnificence. Il y eut beaucoup de gens qui firent des « railleries de M. le cardinal et de la loterie. Pour moi, je ne trouvai pas qu'il « y eût sujet. Assurément, rien n'était plus galant et plus honorable100. »
Pendant qu'au dedans les millions se jouaient ou se tiraient au sort , au dehors les pistoles volaient par les fenêtres ; la belle Hortense Mancini , déjà duchesse de Mazarin , racontait ainsi cette espièglerie de jeune femme : « Un jour, entre autres, que mes sœurs et moi n'avions pas d'autres passe- « temps , nous jetâmes plus de trois cents louis par les fenêtres du palais « Mazarin , pour avoir le plaisir de faire battre un peuple de valets qui était <. dans la cour l67. n
Tels étaient le luxe et les fêles dont ce palais fût le théâtre. A ceux qui font si peu de cas de ce vaste édifice et de ses souvenirs, je dirai : Renoncez à trouver ailleurs un témoin de ces manières élégantes, de cette galanterie à la fois italienne et française, et de cette spirituelle gaieté, compagne inaltérable de ce temps de troubles ; le palais Mazarin en est resté le seul représentant.
Jusqu'à présent je ne me suis attaché qu'au luxe, aux fêtes et aux choses d'apparat. Si maintenant j'entrais dans le détail intime de la vie intérieure, ne rencontrerais-je pas plus d'une intrigue importante, plus d'un tableau piquant des scènes qui précèdent ou qui suivent la Fronde, plus d'un souvenir historique. La vie privée du ministre représentait toute la vie politique, il pouvait dire comme un roi, plus qu'un roi : 1 Etat, c'est moi , car le roi, I Etat, la cour, se confondaient dans sa personne ; aussi mêlait-il les affaires du gouvernement aux soins du ménage, plus par indolence, il est vrai, que par défaut de dignité. Ecoutons Bricnne : « Les conseils se tenaient dans sa chambre, « pendant qu'on lui faisait la barbe et qu'on 1 babillait, et souvent il badinait n avec sa fauvette et sa guenon tandis qu'on lui parlait d'affaires. 11 ne faisait « asseoir personne dans sa chambre, pas même le chancelier, ni le maréchal n de Villeroi. Le roi ne manquait jamais de venir prendre une longue leçon de ii politique après le conseil. »
Louis XIV écoulant la leçon dictée par l'expérience du cardinal et apprenant du grand ministre à devenir un grand roi ! voilà pour un palais un titre de noblesse qui vaut tous les autres l08.
On s'est étrangement mépris sur un des points les plus importants de l'his-
LE PALAIS MAZARIIN. 7, 1
loire de ce siècle , on a singulièrement abusé de la crédulité des lecteurs , toujours plus pressés d'accepter des assertions que de les contrôler. D'après les libelles du temps, selon les mémoires de subalternes mal informés ou de quelques courtisans mécontents ir'9, à eu croire Voltaire, et qui ne l'en croirait pas no, Louis XIV aurait été laissé dans la plus profonde ignorance, soit des plus simples notions de l'histoire, soit de la conduite des affaires. Mais suivant les faits et les documents officiels , jamais éducation de prince appelé au trône n'avait été plus sérieuse, aussi complète : le règne de Louis le Grand a prouvé si elle fut efficace.
Le caractère du jeune roi, loin d'être facile, avait les défauts qui, dans ce monde de la cour, devaient le rendre le plus rebelle à l'éducation ; il était glorieux, passionné , emporté, et son esprit s'appliquait difficilement. Il fallait briser son orgueil sans diminuer de sa dignité , calmer ses passions sans affaiblir ce qu'elles avaient de généreux, régler son ardeur sans l'éteindre, et enfin appliquer cet esprit aux affaires sans lui donner prématurément la confiance tle pouvoir les diriger lui-même. Il fallait bien des choses encore, mais avant tout il fallait en faire un grand roi. L'a-t-il été?
Le cardinal créa une surintendance de l'éducation du roi pour en rester maître ; il dut choisir son gouverneur et son précepteur nl, ce choix dit tout : Nicolas de Neuville, duc de Villcroi et maréchal de France, un grand seigneur, un vieux militaire, eut la charge de gouverneur. Il avait vécu vingt ans dans les camps , il avait pris une part brillante à tout ce qui s'était livré de batailles ou fait de sièges pendant ce long temps , et néanmoins il rapportait avec ses lauriers l'élégance du gentilhomme et le bon ton de la cour. Cette rare réunion de qualités qui s'excluent d'ordinaire convenait à la nouvelle position de gouverneur du jeune roi : Louis XIV enfant devait profiter de l'expérience du vieux militaire, mise à sa portée parle duc élégant 17-', qui forma en même temps le jeune roi et son lils , ce grand seigneur dont le charme, le faste et les vives reparties firent l'admiration de la cour la plus élégante, la plus fastueuse et la plus spirituelle.
Pour l'éducation morale, religieuse et scientifique, Mazarin ne crut pas trouver un meilleur précepteur que l'abbé Beaumont de Péréfixc, ecclésiastique aussi riche de science que dépourvu de pédantisme173, aussi rempli de piété et de vertus qu'exempt de rigorisme174. Sa vie entière venait, comme exemple, en aide à ses conseils, à ses maximes, à ses exhortations, et nous avons la preuve que son enseignement était capable de former un jeune esprit et d'instruire un grand roi. « La vie de Henry IV, dit Voltaire, fait aimer ce grand prince, et est « propre à former un bon roi. Beaumont de Péréfi.xe la composa pour sou « élève 175 . ii
En livrant Louis XIV à ces deux hommes, en écartant du jeune roi foule influence subalterne le cardinal aurait déchargé sa responsabilité, mais il
s'était réservé une partie de l'éducation qui n'était pas de leur ressort. 11 voulait former le jeune prince dans le goût des arts, et le rendre habile dans tous les exercices du corps, alin d'en faire le roi le plus accompli par la distinction de l'esprit, le charme des manières, l'élégance de la tenue, et une certaine noble aisance dont il lui donna le secret. A-t-il réussi?
Si Mazarin ne put inspirer au roi le goût des arts, parce qu'il ne se donne pas, il lui fit, du moins, et c'est déjà beaucoup, comprendre l'intérêt et l'importance des grandes collections177, en l'associant à ses acquisitions, en discutant devant lui avec les savants ou les connaisseurs le mérite relatif et l'utilité des objets, en l'enveloppant d'une atmosphère italienne qui sentait son LéonX ou son Médicis. A défaut de cet instinct naturel qui devine le talent, de ce sentiment délicat qui cherche la perfection, Louis XIV s'en tira par le grandiose, et se jeta dans les profusions delà magnificence, faute de sentir la beauté dans sa simplicité. Il en est résulté dans toutes ses créations une certaine grandeur qui dédommage des défauts du reste, une noblesse qui surprend, et une royale majesté qui éblouit assez pour qu'elle se passe de plaire.
La danse était alors une gymnastique gracieuse qui donnait de l'aisance à la démarche et de la noblesse aux attitudes; c'était aussi un prétexte à toilette, et il n'était pas indifférent d'apprendre à se costumer avec goût et distinction, à une époque où la mode, plus changeante que de nos jours, était bien autrement impérieuse. L Estai de lu cour montre que les maîtres de danse étaient rétribués selon leur mérite, et ils n'en manquaient pas sans doute, du moins à en juger par le chiffre de leurs appointements. Le cardinal ne négligea rien, et prodigua l'argent pour que la richesse des ballets, l'attrait de la musique, des décorations et des costumes entretinssent chez le roi cet amour de la danse178, qui fut, plus tard, déplacé, mais qui, dans sa jeunesse, à une époque encore rude, pouvait être considéré comme un moyen d'adoucir les mœurs, comme le plus vif stimulant d'une galanterie élégante et de bon goût. L'hiver, il ne se passait de semaine où le Louvre ne retentit du bruit des vingt-quatre violons, des chants et du jeu des acteurs, et où l'on ne vît ballets, machineries et mascarades. L'été, on transportait fêtes et ballets dans les châteaux voisins ou chez les particuliers, dont les frais, en ce cas, étaient souvent supportés par le cardinal lui-même. Les exercices à cheval, les tournois, lâchasse à tir, à courre et à l'oiseau, l'escrime, le mail, la paume et le billard complétaient cette éducation physique dont le cardinal fut le directeur. C'est lui enfin qui organise les carrousels, qui fait venir d'Italie le meilleur professeur d'équitation17". Les chevaux, les oiseaux, les chiens, abondent dans les écuries; Vincennes est peuplé d'animaux, et SouEminence, montant elle-même à cheval, se fait suivre de ses nièces et des plus agréables beautés de la cour, piquantes amazones, pour applaudir à l'adresse du jeune roi et quelquefois à son courageux sang-froid. Le gazetier de la cour ne manquait pas
de relever chacun des exploits du jeune élève ; nous ne citerons que ce passage, tiré de son numéro du \ ô février 4G55 :
Dès' l'autre samedy le Roy
Alla chasser selon sa mode
A Vinceinc, lieu fort commode,
Et son premier ministre avec.
Surtout il lit voler l'oiseau,
Ebat qui lui sembla si beau,
Que cette chasse entre les chasses
S'est fort acquis ses bonnes graees.
Les nièces de Son Eminence
Et les mignonnes de la cour,
Parurent si lestes ce jour,
Qu'aux yeux même des moins profanes
Elles passaient pour des Dianes.
On a reproché au cardinal d'avoir laissé le roi dans un véritable dénûment180, au point qu'il renonçait à visiter les postes de ses soldats, faute de quelques pistoles 181 . Je n'ai trouvé aucune preuve de ces assertions, derrière lesquelles se cache le mauvais vouloir de courtisans insatiables ou de laquais désappointés, qui levaient leurs mains d'indignation quand on ne les remplissait pas. Voltaire aussi nous apprend « que le roi demandait quelquefois de « l'argent à Fouquet, qui répondait : Sire, il n'y a rien dans les coffres de Vo- « tre Majesté; mais monsieur le cardinal vous en prêtera 182. » Le roi avait-il des coffres, puisqu'il n'avait rien ? Le cardinal aurait-il prêté, et sur quoi?
Ce qu'il y a de vrai clans ces erreurs, c'est qu'un jeune prince devait être tenu dans certaines limites de dépenses, pour l'empêcher de quitter certaine retenue de conduite. Mais aussitôt qu'il eut atteint l'âge où il pouvait, sans inconvénient, disposer des richesses d'un roi absolu, le cardinal lui forma une maison qui comptait, attachées de près ou de loin à son service, six mille personnes183, et mit à sa disposition tout l'argent dont il pouvait avoir besoin, et sa fortune entière. Ce passage d'une lettre autographe du cardinal vaut plus qu'une simple assertion :
« Je vous envoie un billet par lequel je donne ordre à Colbcrt de payer à « Mouïn mille pistoles ou onze mille livres. 11 trouvera cette somme, et de plus « grandes, si vous en avez besoin. Et il faut, une fois pour toutes, que vous « sachiez que, n'ayant rien qui ne soit à vous, vous pouvez disposer de ce que « j'ay, jusqu'au dernier sol ; et vous ne me sçauriez faire un plus grand plai- « sir, tout mon bonheur consistant à vous plaire, pour me conserver l'honneur « de votre bienveillance184. »
Non-seulement le premier ministre ne lui refusait pas les moyens de tenir noblement son rang élevé, mais il lui enseignait que la magnificence est une prérogative et aussi une obligation de la royauté. Soixante ans du règne le plus
fastueux ont assez prouvé que Louis XIV avait retenu la leçon185. Le cardinal lui écrit, avant son départ pour les Pyrénées :
« Je crois que vous avez résolu avec Colbert ce qu'il faudra faire pour les « préparatifs, lesquels il faut qui soient magnifiques : car vous sçavez ma « maxime de despenser libéralement quand il le faut, non-seulement pour « souslenir les affaires de l'Estat, mais pour faire avec esclat ce qui regarde la « grandeur de vostre personne. Vous ne vous estes pas mal trouvé de la « manière dont j'en ay usé dans la guerre; et si, dans ce rencontre de vostre « voyage, il faut, pour le faire avec luxe, vendre tout ce que j ay, Colbert ne « hésitera pas186. »
Qu'on ne regarde pas comme une formule banale celle offre de sa propre fortune, pour subvenir momentanément aux dépenses urgentes. L'administration financière de cette époque, comme on le voit pour peu qu'on l'étudié, vivait d'expédients, et eut plus d'une fois recours à des ressources moins puissantes, dans des moments plus graves 187.
11 entrait dans le plan du cardinal, aimant lui-même la bâtisse188, de donner au jeune roi l'exemple des grandes constructions. Destinées à la demeure royale, elles inspirent, par leurs masses solides et leurs effets imposants, un respect dont la couronne a toujours besoin. Son palais de la rue de Richelieu ne lui suffisait plus pour prêcher d'exemple; il fit comprendre au jeune roi la nécessité d'achever le Louvre, en même temps qu'il voulut lui donner le goût des plaisirs de la campagne, en disposant pour lui la résidence de Vincennes.
Nous avons fait ailleurs l'histoire du Louvre et de cet achèvement encore problématique, sorlc d'énigme que tour à touressayent de résoudre les générations. Mazarin l'avait décidé, c'est-à-dire qu'il fit facilement accepter à Louis XIV les raisons politiques de cette dépense, mettant en avant la dignité du roi, moins bien logé au milieu de Paris que ses courtisans, plus petitement établi dans sa capitale que pas un des princes italiens qui lui rendaient visite, sans oublier le devoir d'un roi de protéger les artistes et de favoriser leurs progrès en donnant essort à leur génie. Loret, toujours bien informé, annonce ce beau projet dans sa gazelle burlesque du 5 juillet l(>5î) : Par ordre de Son Éhinence On va, dit-on, en diligence ( lit tel dessein sent bien la paix ', Continuer mieux que jamais, l'ar une belle Architecture Du Louvre la grande structure:
lit c'est à présent tout de bon, Une le sage sieur Hatabon.
Gemme ayant la surintendance Des Bâtiments Royaux de France, Va de bon cœur s'amployer là ; Et je jurerais de-cela.
La transformation du château fort de Viricennes en une habitation royale des champs et de plaisance est une entreprise qui pourrait passer inaperçue, si on se contentait d'examiner ce qui reste des bâtiments et de leur décoration; mais elle prend une tout autre importance, si on y rattache la première idée de la construction de Versailles et le premier essai du roi, pour trouver hors de Paris une liberté de plaisir que lui refusait la capitale.
Lorsqu'il s'agissait, à cette époque, de construire un vaste palais, le choix d'un architecte flottait entre trois noms : François Mansart, le Muet, ou Levau. Colbert, en les proposant au cardinal 189, le laissa décider, et nous pourrions, non pas excuser, mais expliquer son choix par ses goûts d'innovation ; il donna les travaux au plus jeune des trois artistes. Dès \ Goi, Levau avait fait accepter ses plans. L'artiste s'était conformé aux désirs du cardinal de conserver tout l'appareil des fortifications, et d'enfermer le nouveau palais et ses dépendances au nord, entre les deux grosses tours qui défendaient la porte d'entrée; au sud, entre le vieux donjon et la sainte chapelle. Les constructions s'élevèrent, et le cardinal, n'ayant plus Romanelli à sa disposition, eut à chercher parmi les peintres de talent celui qui décorerait les appartements. 11 prouva la sûreté de son goût en choisissant Philippe de Champaigne, et en rétribuant libéralement les élèves et les ouvriers dont cet artiste un peu lent s'entourait, pour mener rapidement à bien cette série de peintures 19°. De précieuses tapisseries, étendues sur les murs, complétèrent la décoration 191.
Les fossés du château fort se peuplèrent d'animaux sauvages, lions, tigres, ours, etc., et on éleva derrière ledonjon de vastes dépendances pour établir les écuries et les étables destinées à abriter les meilleurs chevaux et les plus belles espèces de vaches, de moutons et de volailles de toutes sortes. Il y avait encore, dans ces grandes dépenses, un côté utile, que le cardinal faisait ressortir aux yeux du jeune roi. Charger un maréchal de France d'envoyer les plus belles vaches de Flandre, un archevêque de Bourges de diriger sur Vincennes les plus beaux moutons de l'Auvergne, s'enquérir partout des meilleurs modes d'éducation des bestiaux, ce n'était pas trop sans doute alors pour un plaisir de roi ; mais, comme on le pensera aujourd'hui, c'étaient des dépenses bien placées, car l'agriculture n'était pas gâtée en fait d'encouragements et de coûteuses innovations 192.
Au dehors, la forêt fut percée selon les besoins de la chasse, et à l'entour du château on la transforma en jardins 103. Il ne faut pas s'attendre à trouver ici les magnificences de Vaux ou de Versailles, Lenôtre n'avait pas encore manifesté ses talents, on ne faisait que préparer le terrain où ils devaient se développer. Un simple jardinier fut chargé par Colbert de disposer les parterres ; il dessina les compartiments et les remplit de fleurs, sans penser à exclure les œillets qui sentaient cependant l'épigramme, car ils avaient été la
consolation du .grand Condé dans son donjon m, et le sujet choisi par mademoiselle de Scudéry dans ces vers :
En voyant ces oeillets qu'un illustre guerrier Cultivait d'une main qui gagna des batailles : Souviens-toi qu'Apollon a bâti des murailles, Et ne L'étonne pas que Mars soit jardinier.
Le jeune roi avait une inclination naturelle pour tous les exercices du corps et tous les jeux d'adresse; il acceptait avec plaisir les démonstrations scientifiques, les visites des collections, l'examen des bâtiments et des travaux des artistes; mais il n'en était pas de même lorsqu'il s'agissait de s'appliquer aux affaires : là il se montrait rebelle et insouciant.
C'est encore un de ces endroits où les historiens se sont fourvoyés; à les entendre, le cardinal Mazarin, pour prolonger son pouvoir, aurait distrait le roi des affaires, les lui aurait cachées; mais, à n'en juger que sur les documents authentiques, on voit que Louis XIV fut initié de bonne heure à tous les secrets d'Etat, aux négociations les plus importantes, que souvent même le cardinal lui communique des particularités qu'il cache ou qu'il lui conseille de cacher aux autres ministres, qu'il ne manque aucune occasion de l'intéresser à la marche du gouvernement, qu'il le réprimande vertement, lorsque, par caprice ou par l'entraînement des plaisirs, son absence se fait remarquer au conseil 195, et qu'en désespoir de cause, il remue dans le cœur du monarque la fibre la plus sensible, le ressort le plus puissant, le seul qui triomphe de son indolence, l'amour-propre, l'ambition de la gloire et les grandes pensées du devoir. Une lettre du cardinal, écrite d'Amboise le 2 juillet 1659, doit prendre place ici :
« Je continue d'estre fort satisfait du contenu de vos lettres et de la fermeté « que vous tesmoignez pour exécuter la résolution que vous avez prise de « vouloir vous appliquer aux affaires. Si vous arriviez à y prendre plaisir, je « vous déclare sans exagération et sans flatterie que vous ferez plus de progrès « et profitterez plus en un mois que un autre ne feroit en six. Le bon Dieu « vous a donné libéralement tout ce qui vous est nécessaire pour estre un des « plus grands princes du monde, et vous ne pourriez avec justice vous plain- « dre que de vous-mesme si vous ne le deveniez. Enfin j'ay remarqué, comme « je vous ay dit plusieurs fois, que quand vous prenez plaisir à quelque chose « et vous appliquez à la bien faire, quoique très difficile, vous en venez à bout « mieux, que personne. Je sçais bien que vous ne m'accuserez pas jamais de « flatteur, et (pie si j'avois prétendu à l'honneur de vostre bienveillance par r< ce moyen, j'aurois fort mal pris mes mesures ; insi c'est une vérité conneuc « d'un chacun, quand je vous dis que c'est à tirer et à toutes sortes de choses, « soit à faire les exercices de cheval, soit à entendre ceux de la guerre, soità « jiuirr an maille, an billard, à la paume, suit à d'autres choses de reste na-
« turc, qui sont très difficiles, vous faites voir à l'instant que vous avez plus « d'adresse et d'esprit que pas un : c'est pourquoy je vous responds de nou- « veau qu'il vous arrivera de mesine dans les grandes choses quand vous vou- 11 drez; et puisque je vois que vous le voulez, je me réjouis à l'advance de la « réputation et de la gloire que vous acquerrez. »
Tant de moyens de succès, tant de soins, ont-ils jamais été donnés à l'éducation d'un prince, et ne devaient-ils pas rendre le jeune roi digne du trône qui l'attendait? Si la guerre, les temps agités de la Fronde, les déplacements obligés, n'ont pas permis à cette éducation de s'achever régulièrement; ces troubles, ces traverses elles-mêmes avaient leur enseignement qui n'était pas sans utilité. La connaissance des hommes ne s'acquiert que dans leur commerce, il n'y a pas d'école de politique qui vaille l'élude d'une intrigue et de son dénoùment. Le cardinal, on le sait, n'avait que le choix dans toutes celles qui s'ourdissaient autour de lui, et il les donna toutes en exemples à son élève.
Après les grands troubles de la Fronde, le roi continua à développer ses rares facultés, et son ministre ne cessa de l'entretenir dans l'idée que bientôt il aurait à tenir les rênes de l'État, et qu'il devait, à l'avance, s'exercer à le diriger. Il lui écrit : Du Chàteau-Neuf, le Ier juillet 1650.
« Au surplus, je n'ay rien à répliquer à vostre lettre, si ce n'estque tout ce qu'il « vous plaist de me mander sur les affaires est fort bien, et vous ne me surprenez « pas : car, ainsy que j'ay eu l'honneur de vous protester plusieurs fois, vous « ferez toujours toutes choses mieux que les autres, quand il vous plaira de «vous y appliquer, et trouver bon que toutes vos passions cèdent à celle « que vous devez avoir d'estre un roy aussi sagge et capable de gouverner. vostre « royaume que vous estes grand et déjà très glorieux, puisque ceux qui ont «jalousie de vostre puissance vous redoutent et font des advances pour avoir « vostre amitié, et les autres recherchent votre protection et les assurances « pour en recevoir des effects. »
La reconnaissance que Louis XIV conserva au cardinal pendant sa vie, ses regrets après sa mort, sa soumission, la confiance entière qu'il lui accorda tant qu'il tint le timon du gouvernement, et ensuite cette expérience, cette habitude du pouvoir, qu'il développa subitement dès le lendemain de la mort de son premier ministre, tant de docilité hier, tant d'autorité aujourd'hui, sont-ils le fait du hasard? Des historiens l'ont cru plutôt que d'y voir le résultat de la patiente initiation du jeune prince dans toutes les affaires ardues qui, depuis 1049 jusqu'en 1661, furent exposées et discutées devant lui, de h communication confiante qui lui fut faite de toutes les lettres et propositions des chefs de la révolte, des négociations des ambassadeurs; des intrigues des partis, le résultat, en un mot, de ce grave enseignement de l'exercice du pou voir royal, donné à un jeune prince au milieu de l'agitation de la Fronde et des vicissitudes de la guerre
Ainsi s'explique naturellement, ainsi se démontre par les faits, cette éducation politique de Louis XIV, éducation si complète, qu'elle n'est pas l'un des moindres titres de gloire de l'homme d'État tant calomnié, du ministre habile qui prit soin de se donner pour successeur un roi puissant et éclairé. On n'a pas assez remarqué que le ministre mourant a pu conseiller à son élève de gouverner lui même et de n'avoir plus de premier ministre; certes, il fallait être bien sûr de l'éducation du jeune prince pour oser proposer un mode de gouvernement qui n'avait pas d'exemple depuis l'établissement régulier de la monarchie, et auquel la France dut son grand siècle. Mais Mazarin avait cette confiance qu'il avait déjà manifestée. Un jour, nous dit l'abbé de Choisy, le maréchal de Grammont le flattait d'une puissance éternelle, fondée sur l'incapacité du roi. « Ah ! monsou le maréchal, lui répondit-il, vous ne le connais- « sez pas; il y a en lui de l'étoffe de quoi faire quatre rois et un honnête « homme. »
Pour donner à la description du palais Mazarin une suite et de l'ensemble, j'ai dû intervertir l'ordre chronologique des événements : rétablissons-le dans un rapide aperçu. Le capitaine Mazarin, agent du pape, arrive en France (1 628) sous le règne de Louis XIII et le ministère de Richelieu 196, il se distingue dans les négociations diplomatiques ; il est fait cardinal 197 et succède au premier ministre, dont il maintient la politique 198 pendant la minorité de Louis XIV. La paix de Westphalie (1618) est son ouvrage ; le traité de Munster donna l'Alsace à la France et servit de base à tous les traités. Il fait construire son palais par le grand Mansart après avoir essuyé les refus du Bernin (1 644), il rend publiques ses collections (1648), et il encourage les lettres et les arts tant à Paris, au moyen de nombreuses pensions qu'il distribue avec intelligence, qu'à Rome, où il a la grande pensée de former une école de peinture, de sculpture et d'architecture (1655), dans laquelle les jeunes artistes français iront puiser à la véritable source les sages principes et les féconds enseignements '".
En même temps il lutte, au milieu de l'épuisement financier, contre l'esprit d'anarchie et l'envahissement des grands pouvoirs féodaux et parlementaires ; mais au sortir de l'état de violente compression où se trouvaient Paris et la France à la mort de Richelieu, la douceur de son caractère200 est impuissante contre le soulèvement des passions politiques et le besoin d'une liberté qui va jusqu'à la licence. Une explosion était nécessaire , elle a lieu 201, et il en est la victime. Quand Mazarin eut inutilement résisté à tout et à tous S02, aux parlements avec l'autorité royale 203, aux émeutes avec son courage et quelques partisans , aux brutalités même de M. le Prince 204 par sa patience , il usa de la seule arme qui lui restait contre tant d'effervescence , il céda. En présence de toute la cour, il prit congé de la reine : « Puisque tout le monde conjurait » sa reine , lui dit-il , même M. le duc d'Orléans, il ne croyait plus pou-
LE PALAIS MAZAB1N. 59
« voir servir utilement Sa Majesté, et la suppliait de lui permettre de se « retirer: en quelque lieu qu'il allât, il n'oublierait jamais les obligations qu'il h avait à la France 205 . »
Dans la soirée du 6 février \ 65 1 206, avec le costume d'un cavalier en voyage, accompagné seulement du comte de Broglie, il sortit à pied du palais Mazarin, suivit la rue de Richelieu , et trouva à la porte de la ville trois cents cavaliers qui l'accompagnèrent jusqu'au Havre. Après avoir délivré les princes, il fut abandonné du plus grand nombre de ses gentilshommes qui avaient perdu contiance en sa fortune, et il se dirigea presque seul sur Péronne, où le maréchal d'Hocquincourt lui amena ses nièces 207. De là, il poussa jusqu'à Briihl, château construit sur les bords du Rhin , près de Cologne. Quand il fut loin et bien à bas, lorsque le lion n'eut plus ni dents, ni ongles, le Parlement s'anima contre lui d'un violent courage, sa tête fut mise à prix et ses biens vendus à l'encan; cette bibliothèque précieuse, réunie par Naudé, la plus innocente sinon la plus glorieuse de ses acquisitions, fut spécialement affectée à la rançon de la tête infâme du ministre qu'on ne craignait plus et qu'on ordonnait de ramener mort ou vif. Si sauvage et si stupide que fût un pareil arrêt, Mazarin s'y attendait , il connaissait son monde; mais il comptait sur le roi et sur la reine mère, il fut sensible à leur abandon; ses paroles à cette occasion étaient remplies de noblesse : « Le roi et la reine, écrit-il, m'ont a déclaré un traître , un insuffisant et l'ennemi du repos de la chrétienté après « les avoir servis avec tant de fidélité, sans aucun intérêt et tant de grands « succès 208. » 11 ne savait pas que le roi , en signant, s'était récrié sur le procédé injuste ou au moins insolite, « d'exposer en proie la vie d'un cardinal ; » c'était alors le seul effort dont Louis XIV fût capable en faveur de son ancien ministre.
La mise aux enchères de quelques volumes semble devoir passer inaperçue au milieu de l'agitation générale ; on serait disposé à croire que la bibliothèque du cardinal avait encore moins de partisans que lui-même, on se tromperait. Cette brutale décision ne fut prise par le Parlement qu'après plusieurs ajournements et une longue discussion. Elle souleva une réprobation générale, on eût dit la fille innocente d'un grand coupable, enveloppée dans la condamnation de son père ; de tous côtés s'offrirent des âmes charitables pour la recueillir. C'est Tubeuf qui fait saisir le palais tout entier pour garantie du prix de sa maison ; c'est le trésorier de Moulins, M. Violette, qui en offre 45,000 livres. Mais rien ne servit, elle fut mise sur tableaux cris perçants des vendeurs, « et tout Paris y alla comme à la procession, n ainsi que l'écrivait Guy Patin à son ami Spon,en oubliant cette fois les passions du frondeur. On n'en vendit toutefois qu'une faible partie, et l'on s'arrêta. Plusieurs raisons contribuèrent à suspendre la vente, d'abord les plaintes qui s'élevèrent de tous côtés sur l'ineptie des officiers publics chargés de ce soin , ensuite on vit que le résultat financier
serait bien faible , enfin , acheteurs et vendeurs furent un peu intimidés quand le roi, par une lettre de cachet, eut ordonne à Fouquet, son procureur général, de s'opposer à la vente de cette bibliothèque , dont le cardinal lui avait fait donation 20!).
Mazarin ne s'endormit pas dans sa retraite ; au moyen de ses relations avec les chefs de partis et de sa correspondance intime avec Anne d'Autriche 210, il dirigea les affaires et domina la régente d'une manière plus absolue que s'il eût été encore près d'elle au Palais-Royal. Ses combinaisons étaient puissantes de toute son habileté, sans être affaiblies par son impopularité: elles tendaient toutes à faire cesser son exil; mais il ne voulut pas l'abréger d'un jour, au prix d'une concession de l'autorité royale 2U, ou d'un rapprochement avec l'Espagnol. Désirant n'en être redevable qu'à soi, il sacrifia tout ce qu'il possédait, et leva dix mille hommes de troupes, dont il donna le commandement au vicomte de Turenne, aux comtes de Broglie et de Navaillcs , aux maréchaux d'Hocquincourt et de la Ferté-Scnneterre. Par leur renom militaire, autant que par la popularité dont ils jouissaient dans les camps où ils arboraient ses couleurs212, ils relevèrent si bien sa cause, que les plus grands partis de France recherchaient la main des nièces de l'exilé, de celui dont le Parlement mettait la tète à prix et les biens en vente. On vit un duc de Mercœur épouser l'une à Brùhl, un duc de Bouillon rechercher l'autre au milieu des camps.
Il rentra donc en France plus puissant qu'à son départ 2I3, et, comme le roi l'annonçait par son ordre exprès, pour ramener la paix avec lui. Son parti fut suivi par les bommes les plus honorables du Parlement de Paris, parles caractères les plus austères de la noblesse de France. Mathieu Molé quitta son siège pour lui porter le secours de sa grande autorité et l'appui d'une influence populaire, qu'il devait à la conduite la plus noble, aux vertus les plus énergiques 2U. Le duc de Montausier, esclave des principes de la morale et d'une politique qui ne savait pas retrancher de ses obligations l'obéissance au roi, entraîna l'hôtel de Rambouillet, en allant combattre en Alsace pour la cour et son ministre sls. L'armée mazarine, ainsi que l'appelait le prince de Coudé, n'attendit pas longtemps la victoire. Le Parlement eut bientôt offensé le clergé, l'Hôtel de Ville irrita la noblesse; les Princes firent payer cher à tous les deux l'union séditieuse qu'ils avaient consentie, et quand le peuple, fatigué d'une guerre sans résultai et d'une famine sans compensation , trouva plus commode et tout aussi glorieux d'obéir à un prince, fùt-ccmème au plus légitime , ou à un maréchal de France, fût-ce même à Turenne, qu'au plus populaire des héros de la niunieipalilé , le cardinal rentra dans Paris 210 et fut accueilli comme un triomphateur, car il venait délivrer la capitale de bavardages inutiles, de vanités impuissantes, il ramenait l'unité en France, la prépondérance au dehors, le pouvoir dans la main royale et l'ordre dans les finances.
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■Hcutept-zr uuaiHiœ cjndiâunte que, -ia4Nto^É^%^^S=" eé -p^vt S'tH-tuo du ^/MifeMieMïrywwcmt^ aufrc JrUi>tôiân> -jiaj ce prescrit ^crvù—q'ui, dt, kjw î)tm -pou* b Cùti>
Jmuiu, du /^ûy fie in âo /■ubrtâ'-'eùsék4Ju> eé~~dh if uw de* Jiu'&h , ôfrjuur £af~è^^i6 de, & t/ujtuti ^œ^iuéêt- a- é/fo'd'ifliuj £>ny fem-pi ttp^rvmez fi*'? t*s phouU/wù tunQuudû- /u2Ur- féwdleud ^tlaA>a<r24u, font qucsHJuo fyvioluw pttéviQw tutfm cucanta^^ /jins d^ Tfé^yo c& JwuiC& au tfms e& a, /et fatfr-etetnij oyut>r
1 A placer en regard de la ?aje40 a côté de ces mots:
/A/ eti/ifùn , „'/r ///////mr//r e /-///// //p/iinie tt /'//i/ . </r /'r,tt/,r t/es 'Ulf.e/vls /ii/sn/i/fr/s r/ r/f.r /'rt'irl/A'/is . voir k nota 2£S j
Ce serait sortir des limites de ce travail que d'apprécier l'influence des désordres poli tiques sur les mœurs, la littérature et les arts: un champ garde longtemps l'empreinte des ravages d'une eau qui a rompu ses digues, ainsila société française porta les traces de ce débordement des passions mauvaises211. On a épuisé sur la Fronde toutes les qualifications humiliantes, on l'a appelée une mascarade, une comédie; ses partisans eux-mêmes ne la prenaient pas plus au sérieux en acceptant son nom218 ou en la comparant à une partie de chasse, comme le fait le coadjuteur 219, à une partie de cartes, comme le disait un chef de parti, ou encore au jeude barres, comme l'écrit Bussy-Rabutin220.
Jamais, à aucune époque, la France n'avait donné à tous les yeux un spectacle plus complet des défauts comme des qualités les plus brillantes du caractère national; d'une part, l'inconstance, la légèreté, l'esprit d'aventure et de galanterie; de l'autre, le courage et le dévouement. Si la Fronde, à sa surface, n'offre rien de sérieux, on ne trouve, en l'examinant plus à fond, que les mobiles les plus bas, l'amour-propre, une galanterie immorale221, l'àpreté au gain, aux emplois, aux dignités, une absence complète de patriotisme , un oubli général des grands principes de la politique. Le cardinal Mazarin écrivait alors sur ses tablettes cette amère réflexion : « C'est un grand malheur « qu'il suffise, pour placer la France au plus haut degré de prospérité, que les « Français soient dévoués à la France, et qu'on ne puisse l'obtenir 222. » Après tout, pourquoi s'armer de colère et d'indignation? le sourire ne suffit-il pas? et l'esprit de légèreté, qui avait mis tous ces mauvais sentiments, tous ces vices à la mode, ne doit-il pas leur servir d'excuse? Jamais revirement d'opinion ne fut si prompt ni si complet que celui qui s'opéra en l'an \ 655. Après trois ans de guerre civile et d'un bouleversement général qui semblaient dépendre de la présence ou de la retraite d'un seul homme223, cet homme reparait. 11 sortit de la France parce qu'il était trop puissant, il rentra en maître absolu224, et tout se courba devant lui, tant on était convaincu de l'insuffisance des parlements et delà force de l'autorité royale. C'est que le cardinal Mazarin était de son temps et connaissait la France, tandis que les partis ne s'alimentaient que des souvenirs d'une féodalité dont on ne voulait plus, ou de velléités libérales dont on ne voulait pas encore. 11 y eut, d'un côté, un principe et un homme d'Etat, de l'autre, des intérêts personnels et des brouillons225. C'était une question de temps, il cul facilement raison de tous, et à dater de 1653 les huit premières années du siècle de Louis XIV, qui préparèrent les autres, auraient droit de porter le nom de Mazarin.
Toutefois, ce grand spoliateur, ce ministre, objet d'innombrables calomnies, rentrait à Paris, «réduità une véritable nécessité, » ainsi queraffirme un contemporain qui savait le fond des choses2215. Ne retrouvant de son palais que les quatremurs, son premier soin fut de racheter, pièce par pièce, toutee qui avait été vendu. On vint au-devant de ses désirs 221 . Meubles, livres, statues, lableaux, tapisseries, presque tout lui l'ut rapporté :car, on le conçoit facilement, dans ces
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temps de prompts revirements, personne n'avait acheté sans une arrière-pensée de restitution ; on comptait bien n'y rien perdre en argent, on espérait se dédommager de la chance courue en s'en faisant un titre à la reconnaissance de l'émigré. C'est ainsi que la bibliothèque recouvra ses rares éditions et ses manuscrits si précieux, dont, cette fois, il fit dresser un catalogue exact; c'est ainsi que les murs se couvrirent des admirables et si coûteuses tapisseries; les anciens tableaux rentrèrent dans les appartements, escortés des nouvelles acquisitions; et les statues, après avoir été restaurées, reprirent leur place quand on eut retrouvé les artistes capables de compléter les fresques 228. Rentré dans ses précieuses collections, dans son palais, au milieu de son luxe, le cardinal n'eut plus qu'un goût, celui d'augmenter sa fortune privée, et de pousser sa famille aux plus hauts rangs. Autant il avait été réservé et scrupuleux dans la jouissance des faveurs avant son exil229, autant il mit de hardiesse et d'autorité à les accaparer depuis son retour. Toutefois, les deniers de l'État restèrent, à ses yeux, une chose sacrée, les produits de l'impôt ne furent jamais détournés de leur emploi naturel, légal et juste ; mais, de ce que la France lui devait sa prospérité, il conclut qu'il avait droit de prélever sur elle une dime équivalente à ses services, à ses travaux, à ses souffrances ; et chaque fois qu'une riche abbaye venait à vaquer, qu'un gouvernement productif pouvait être donné, il se demanda qui l'avait le mieux mérité de lui ou du courtisan qui les sollicitait, il comparait les services, et gardait l'abbaye et le gouvernement. Avait-il tort2'0? Il faut le croire : car l'histoire lui a déjà fait cruellement expier les vingt-cinq millions qui devaient rehausser l'éclat du nom de Mazarin 231 .
Examinons cependant l'origine de cette fortune, qui ne dépasse pas celle de plusieurs de nos banquiers ; cherchons sans préventions la source de ces revenus, qu'on peut à peine appeler immenses. On trouve, dans les papiers de Colbert, la preuve que cet homme intègre a été l'auteur de cette fortune, commencée et accrue par ses conseils et ses négociations; et si j'ajoute qu'en faisant ainsi prospérer les finances du cardinal, il agissait de même pour la sienne, je ne croirai lui faire tort aux yeux de personne, en même temps que je réduirai à sa juste valeur ce qu ont dit de la rapacité du cardinal les mémoires de quelques courtisans insatiables.
Il faudrait, avant tout, se faire une idée exacte de l'état financier de la France au sortir de la guerre civile et pendant les six années qui ont précédé la paix générale. La correspondance du cardinal et de Golherl fait mieux voir que tout autre document le désordre, les expédients de cette situation tout à fait exceptionnelle et provisoire. Le cardinal avait concentré entre ses mains tous les services, parce qu'il les dirigeait tous, et la fortune publique se confondait avec la sienne. Il parle, dans les lettres qu'il adresse à son intendant, de ses propres finances, mais aussi de celles de l'État, du payement des forli-
fications, delà solde des troupes et de l'expédition des galères; ailleurs, il
écrit à Colbcrt (19 juillet 1 0S5) : « Cependant la vérité est que ce soir,
« après ce payement faict, il n'y aura plus un sol à la cour, non-seulement i< pour donner à l'armée, mais même pour subsister; c'est pourquoy je vous « prie, sans perdre un moment de temps, de presser messieurs les surinten- « dants de nous envoyer un prompt secours au moins de cent mille francs ; et a s'ils veulent mes pierreries pour avoir plus de facilité de trouver cette « somme sur-le-champ, vous les leur donnerez. i>
Colbert lui envoie l'argent qu'il demande, et lui écrit : « Il est bien néces- « saire que Votre Excellence fasse payer les pourvoyeurs, fruitiers et boulan- « gers de sa maison, pour profiter de la plus-value des espèces. »
Le cardinal donne ses ordres d'après ces renseignements, puis il demande « des devises, des estendards pour son régiment, dix mille piques, mille pistoii lets, des mousquets et vingt milliers de plomb, « ici on voit le ministre de la guerre; « des montres et des tabatières pour cadeaux, » là c'est le ministre des affaires étrangères ; des traites et des billets, c'est le ministre des finances. On ne sait pas souvent s'il s'agit de ses chausses et doses propres souliers ou de ceux de l'armée : c'est une simarre doublée de martre, puis des équipements militaires, puis « une robe de chambre pour Son Eminence. couleur de tanné d'un costé, et l'autre peluche couleur d'aire. » Les tableaux du Corrége passent avec les galères du roi, les dentelles de ses nièces s'accrochent aux opérations d'un siège (t(i55).
Cette confusion avait son excuse dans les circonstances : ce qui n'en a trouvé aucune, aux yeux de la postérité, c'est la vente des charges publiques 232, usage reçu qui s'était continué et n'a que très-peu contribué à la fortune du cardinal. Ce procédé fiscal avait ses approbateurs, puisque Colbert écrit à Mazarin, le 10 mai Ki5ô : « Une personne de condition, frère d'un maistre « des requestes, m'est venu donner advis qu'un des aulmôniers du roy étoit « malade à n'en point relever, et que sy Votre Eminence vouloit se servir du « prix de cette charge pour les présentes affaires de l'Estat, qu'il en donneroit « ce qu'elle arbitreroit. »
C'estune insinuation; quant aux scrupules, voici le cas qu'on en faisait : Colbert demande la charge de capitaine de la voillière des Tuillcries dont on offre 20,000 livres. « Sy Votre Eminence avoit la bonté de m'en gratiffier, « elle m'obligeroit infiniment; et mesme, si elle désiroit que j'en donnasse « quelque chose, ses volontés seroient exécutées m. »
Avec de grands appointements, de nombreux bénéfices qui revenaient à juste titreau cardinal ministre, si l'on apprécie ses services; avec Colbert, profitant du change et du cours des espèces, administrant avec zèle et habileté, cette fortune s'accrut rapidement; mais, je le répète, Colbert dirigeait tout, Mazarin laissaitaller les choses. Nous voyons dans unelettrequ'il écritàson intendance
\'t QUATRIÈME LETTRE.
octobre 1653, l'aveu de son incapacité et l'honorable excuse qu'il donne du désordre dont il est cause :
« Il est bon que vous sachiez, une fois pour toutes, en m'obligeant à ap- « pliquer à mes affaires comme je fais à présent, car j ay cinquante ans, j'ay « eu plus des nécessités que je n'en ay à ceste heure, et il n'a jamais esté en « mon pouvoir de faire aucun effort pour les mestre en bon estât. Il faut que « vous me supléyez en ce manque et que vous ne prétendiez pas d'exiger de « moy certains soins qu'il ne m'est pas possible de donner à mes intérests « particuliers, que je suis en possession depuis longtemps (et par mon naturel « et par habitude) d'oublier pour les affaires publiques ~34. »
En 1631 ( 7 juillet) Colbert écrit : « Je n'ose rien dire à Votre Eminence de « ses affaires. Aux mois de juillet, septembre et octobre 1651 , elles n'estoient « pas si mauvaises qu'elles sont, et je n'ay rien à recevoir de plus de six mois « d'icy et beaucoup et incessamment à dépenser ; l'ordinaire de sa maison « mesme a esté diverti et je ne puis venir ;'i bout de le faire réassigner ; voicy « le troisième mois qu'il est deubt, je me taste moy-mesme souvent pour con- « noistre sy cela vient de ma faute, mais je ne trouve rien à me reprocher au- « tant que mon industrie se peut estendre. »
Le cardinal met en marge : « Je crois ce que vous me dites, et je vois fort « bien que je gâte plus en un jour que vous ne scauriez accomoder et mesna- « ger en deux ans ; mais c'est impossible de me refaire, et comme tout cela « vient d'un principe si glorieux comme est de servir le roy, je réputeray à « malheur si je ne continuois à avoir ce zèle 233. »
Ces nobles sentiments sont devenus de nos jours des règles banales de conduite,c'étaient alors des exceptions louables. 11 était admis que les charges publiques enrichissaient leurs titulaires, et les exemples ne manquent pas avant la minorité de Louis XIV, pendant le ministère de Mazarinet après, pour établir que tous ceux qui sont entrés dans de grands emplois en sont sortis avec de grandes fortunes.
Le petit évèque de Luçon écrivait, eu 160!), à madame de Bourges: « Nous « sommes tous gueux dans ce pays, moi tout le premier; mais il faut y porter « remède, si l'on peut ; je n'ai aucun lieu où je puisse faire du feu à cause de « la fumée. Mon évèché est le plus crotté de France. » Il n'avait encore ni petit Luxembourg, ni Palais-Cardinal, et dans l'occasion il faisait vendre ses tapisseries pour s'entretenir convenablement. « C'est grande pitié que pauvre « noblesse, écrit-il encore à madame de Bourges, je vous rends mille grâces de « la peine que vous avez eue de vendre ma tapisserie, par là vous connaissez la « misère d'un pauvre moine réduit à la vente de ses meubles. »
Ce pauvre noble laissait, en 1642, un million et demi à son roi, un palais qui surpassait en magnificence les palais royaux, et il dotait toute sa famille de legs min moins considérables; niais, Richelieu avait rendu de grands ser-
vices à son pays, et sa réputation avait triomphé des criailleries de l'envie. Louvois 23G, de même que Letellicr, son perc , amassa de grands biens, Colbert divisa entre ses neuf enfants une fortune qui ne saurait être évaluée à moins de dix millions, et le marquis deSeignelay, ministre de la marine, un prodigue, avait encore à sa mort en 4 690, dix-sept millions. Peut-on comparer des temps si différents et aux services rendus par le cardinal Mazarin, des services d'un ordre tellement subalterne.
Les"dépositions de Fouquet 237, dans son procès rendu célèbre par les regrets de ses nombreuses créatures 238, ont plus contribué que toute autre cause à exagérer les torts du cardinal 2:!9. On n'a pas considéré qu'un surintendant qui n'avait rendu à son pays aucun service, qui volait pour satisfaire à d'immorales prodigalités, et qui mentait à son souverain pour voler impunément 240, n'avait pas le droit de mettre en parallèle la gestion la plus scandaleuse des finances delà France, gestion que le procureur général appelait un brigandage avec la fortune d'un ministre qui avait gouverné pendant vingt ans, agrandi la France, marié le roi et pacifié l'Europe, surtout quand cette fortune, selon les idées du temps, bien légitimement acquise, n'avait fait tort ni aux individus, ni au peuple, ni à l'État, et n'atteignait pas le chiffre des dépenses du seul cliàteau de Vaux 241 .
Mais laissons de côté ces imputations, prises en debors du vrai, qui dans l'histoire doit se régler d'après la manière de voir de chaque époque, et constatons seulement que cette fortune et la restauration de son palais 242, permirent au cardinal, dès l'hiver de 1655, de recevoir la famille royale, et de lui donner repas et concerts, en même temps qu'il logeait les jolies nièces qui lui restaient à placer. Le prince de Mantoue arrivait à Paris, le roi pensa qu'il devait lui faire une réception digne de son rang; aussi y eut-il le malin concert et repas au palais Mazarin, le soir bal et ballet au Louvre, et dès lors les deux habitations vont sur le même rang, quant à la magnificence et au luxe. Nous pourrions faire parler un témoin, car Loret, le gazetier fidèle, le poète burlesque, avait assisté aux deux fêtes ; il était chargé d'en tenir le procès-verbal, il n'omet aucun détail, pas même les regrets excités par les traces « des fureurs barbares de messieurs du Parlement 243. « Mais ses descriptions sont longues, il faut y renvoyer ainsi qu'au tableau qu'il trace de Paris « inondé de joye, » entraîné dans les plaisirs, les bals et les mascarades. Parmi les plus grands noms et les beautés les plus à la mode, il cite, on le pense bien, « les nièces de Son Eminence 244, » il n'y avait pas de fêtes sans leur présence. Il n'y eut bientôt plus de mariages sans elles.
Les fêtes n'empêchèrent point que ce palais ne redevînt un asile pour de nobles exilés, ou une hôtellerie splendidement hospitalière pour quelques grands personnages dont le cardinal avait eu à se louera sa sortie de France î4S. C'était aussi une des curiosités que les étrangers s'empressaient de visiter
4(i QUATRIÈME LETTRE.
pendant leur séjour à Paris 248, ainsi qu'un vaste musée de l'industrie, des arts et des sciences, que les savants et les artistes consultaient avec fruit. Car nous ne saurions oublier, ni laisser passer inaperçu , le caractère de publicité libérale, tout particulier aux collections du cardinal, dans un temps où au Louvre il n'y avait de tableaux que dans les appartements particuliers de la reine mère et du roi, où le Luxembourg ne possédait que peu d'objets d'art, et où les abbés de Cluny n'avaient rien à montrer.
On ne comptait donc pas une seule collection publique à Paris, elles singulières distractions que se permettaient les plus nobles visiteurs, rendaient plus méritoires encore les facilités offertes chez lui par le cardinal. Chaque époque apporte des différences dans les mœurs , mais le respect pour certains principes semblerait devoir dominer leurs modifications passagères. Tout le dixseptième siècle a été enclin à la rapine : au jeu on trichait, dans les plus simples rencontres de la vie on prenait indûment à droite et à gauche, dans les charges et dans les finances de l'État on faisait des profits illicites, partout enfin on volait. Les exemples seraient faciles à donner, ils surabondent, et ces faits expliquent pourquoi l'idée de rendre publiques des collections d'objets précieux n'était venue à personne , les permissions de les montrer étaient même très-restreintes 2". Un jour, le cardinal Barbei iui , le même qui plus tard vint demeurer au palais Mazarin , étant alors légat en France , durant le pontificat de son oncle , eut la curiosité de voir le cabinet du peintre du Moustier et du Moustier lui-même. On prend heure, il se présente , en entrant il répond de sa suite, précaution d'autant plus singulière, qu'il n'avait avec lui que les personnes de sa compagnie, et entre autres , monseigneur Pamphili , qui fut plus tard Innocent X. Après avoir tout visité on se retire , mais il manque à du Moustier un beau volume du Concile de Trente, et il se retrouva sous une soutane m.
La reine Christine donnait , à ce qu'il semble , dans ce travers ; étant à Paris , elle n'aurait pas cru connaître la capitale, si elle n'avait visité le palais Mazarin 249. Elle s'y annonce, Colbert se met à sa disposition ; mais laissons-le parler, il rend compte au cardinal de cette visite royale, nous verrons après, le singulier avis confidentiel que l'intendant reçoit au sujet de celle folle: « La « rcync de Suède vit hier (I I septembre 1 656) le palais de Votre Éminence, où « elle arriva à trois heures et en sortit entre cinq et six; elle commença par « l'appartement bas , dont elle considéra fort les statues et les trouva fort « belles, elle vit l'escurie , qu'elle dit estre estroite. En suitte elle monta en « haut, s'arresta dans chacune chambre assez longtemps , en considéra tous « les tableaux et parla presque sur tous, et particulièrement sur la sainte « Catherine du Corrége, elle considéra fort la chambre du grand alcôve, « qu'elle trouva fort belle, elle vit ensuite la bibliothèque et voulut monter au <i garde-meuble , où elle admira la Vénus du Corrége et celle du Titien. Elle
ii parla pendant tout ce temps, beaucoup plus italien que françois. » Le cardinal écrit sur la marge de la lettre de Colbert : « Je ne vois pas par ce récit « que la Reyne aye veu mon appartement du Louvre , mais en cas qu'elle « demande à le voir, je vous prie de prendre garde que la folle n'entre pas « dans mes cabinets , car on pourroit prendre de mes petits tableaux. » Colbert répond le -15 septembre : « Elle n'a pas visité l'appartement du Louvre; sy « elle y avoit esté , j'aurois tasché d'empêcher le désordre, comme j'ai faict « avec assez de peine dans le palais de Votre Eminence, quoyque M. de la Bre- « tèche , qui gardoit Sa Majesté , ay fait ce que je désirois de luy. »
La princesse royale et le roi de Danemark peuvent encore être cités parmi les visiteurs; ce dernier fit exécuter dans son pays quelques-unes des dispositions de cette belle habitation , et rendit publiques sa bibliothèque ainsi que ses autres collections. C'est ainsi que la France se plaçait déjà à la tète des nations et donnait des modèles aux pays étrangers 25°.
Un soir, le palais Mazarin s'illumine de mille feux variés , pendant trois jours des fontaines de vin coulent à ses portes , de longues files de mendiants viennent recevoir des aumônes d'argent, de pain et de viandes. Qu'cst-il donc arrivé? Un fait impatiemment attendu depuis longues années, la paix. Le cardinal l'a signée à la frontière d'Espagne, la France est heureuse, Paris est dans l'ivresse, et au milieu des magnificences de la ville et des libéralités de ses habitants , la demeure du ministre pacificateur est à bon droit la plus magnifique et la plus libérale 251.
Mais nous touchons au terme de cette carrière qui a fait à Mazarin une si grande place dans l'histoire : c'est à la frontière d'Espagne, après la conclusion de la paix et du mariage de Louis XIV, deux actes politiques, qui , pour la gloire d'un homme d'État, valent un grand historien 252, que le cardinal, usé par les affaires et l'activité dévorante d'une vie de luttes et d'intrigues, ressentit les premières atteintes du mal qui devait le mener au tombeau. Il avait droit de dire, en montrant à la reine ses jambes couvertes de plaies : « Voyez, « madame, ces jambes qui ont perdu le repos en le donnant à la France 253„ » Arrivé à Paris , il s'établit dans son palais 2", renonçant désormais à habiter le Louvre , où le roi , alors marié , n'était pas trop à l'aise. Comme ses souffrances lui rendaient toute marche pénible , il fit pratiquer dans sa galerie 255 une machine à contre-poids pour monter et descendre, s'évitant ainsi les fatigues de l'escalier. C'est le seul changement, la seule augmentation qu'on remarquât dans son palais.
En cet état de faiblesse, il ne put faire partie du grand cortège qui accompagna la reine Marie-Thérèse à son entrée dans sa bonne ville ; il y envoya toute sa maison, qui sortit en bon ordre par la rue de Richelieu, sous la conduite de son intendant Colbert 256. Le luxe qu'il déploya en cette circonstance répondaità la part glorieuse qu'il avait prise clans cet heureux événement, et la richesse de ses
carrosses, la beauté des harnachements de ses chevaux, étaient encore rehaussées par l'escorte brillante de nombreux gentilshommes, parmi lesquels on comptait les seigneurs les plus fiers et les plus élégants de la cour, un chevalier de Grammont, Rouville, Bcllefonds, etc., etc. 25T.
Le cardinal se fit porter à l'hôtel de Beauvais , rue Saint-Antoine , il s'y rencontra avec Anne d'Autriche, la reine d'Angleterre, Turenneet ce qu'il y avait de plus brillants courtisans 2S8. Ses nièces l'avaient accompagné ; Olympe et Marie de Mancini , la dame de Beauvais elle-même , durent saluer Je royal époux de l'infante avec ce sentiment de souvenirs confus qu'on éprouve au sortir d'un rêve ; en effet , la réalité commençait pour tout le monde, excepté peut-être pour une femme, dont le passé avait été si triste, qu'il lui était permis de rêver un meilleur avenir. La femme du cul-de-jatte Scarron 239 était confondue dans la foule des curieux, elle vit le roi sans être. remarquée de lui, elle l'admira sans qu'il songeât à elle, et le lendemain elle écrivait à madame de Villarceaux : « Pendant dix heures je fus toute yeux. La reine dut u se coucher, hier au soir, assez contente du mari qu'elle a choisi. » La future madame de Maintenon se trahissait dans son admiration pour le futur grand roi , dont elle devait être contente à son tour.
A partir de ce jour l'état de la santé du cardinal empira. Les gazettes et la muse historique de Loret donnaient chaque semaine les bulletins de ses indispositions 2C0, mais en homme courageux le ministre n'abandonnait pas le timon des affaires 861 , en homme de cour il conservait au milieu des souffrances un visage calme et impassible 262. 11 voulut même recevoir chez lui et fêter à sa manière la jeune reine. Les vingt-quatre violons, assistés de vingt chanteurs italiens, firent merveille devant la famille royale et foule la cour. Après un souper magnifique, il y eut. spectacle, mais de ces divertissements le plus goûté fut la promenade dans les vastes appartements splendidement éclairés, et l'inspection des riches collections. On s'arrêta dans la bibliothèque, on admira les fresques, les tableaux, les tapisseries, les statues et les meubles 263.
Ce devait être la dernière fête de cette grande demeure ; le cardinal ne put jouir de la paix dont il était l'auteur. Il comptait cependant sur ce retour de la tranquillité pour rétablii en France l'ordre dans tous les services, la prospérité dans toutes les industries 20i. En architecte habile, son premier soin avait été d'assurer le sol sur lequel il voulait construire ; la paix conclue, rien ne l'ébranlait plus, il pouvait poser la première assise. Colbert reçut ses instructions, le roi eut l'honneur de les mettre en pratique 265.
Une solennelle consultation des neuf médecins les plus célèbres eut lieu, et Guenaud 260 se chargea d'annoncer à l'illustre malade sa mort prochaine. Il reçut ce terrible arrêt avec calme, et se disposa à quitter celte vie avec dignité, mais la nature fut plus forte que son courage Dans ce palais somptueux, entouré d'un luxe qui avait été l'amusement de sa vie, et d'objets d'art
LE PALAIS MAZAIUJS. ',<>
qui ic charmaient encore, il ne put retenir le cours de ses regrets. Le comte de Brienne en fut témoin. « Je me promenais dans les appartements neufs de « son palais (on sait qu'il s'agit de la grande galerie qui longe la rue de « Richelieu et qui conduisait à sa bibliothèque) , j'étais dans la petite galerie « où l'on voyait une tapisserie toute en laine qui représentait Scipion, exécu- « tée sur les dessins de Jules Romain '287. Je l'entendis venir au bruit que fai- « saient ses pantoufles qu'il traînait comme un homme fort languissant et qui « sort d'une grande maladie. Je me cachai derrière la tapisserie et je l'cntcnii dis qui disait : « Il faut quitter tout cela. » 11 s'arrêtait à chaque pas, car il h était fort faible, et se tenant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et jetant les i. yeux sur l'objet qui lui frappait la vue, il disait du profond du cœur : « Il ii faut quitter tout cela. » M'ayant aperçu, il me dit d'un ton fort dolent : « Donci nez-moi la main, je suis bien faible, je n'en puis plus, et cependant je suis « bien aise de me promener, et j'ai à faire dans ma bibliothèque. » Je lui prête sentai le bras, et il s'appuya dessus. « Voyez-vous, mon ami, ce beau tableau « du Corrége et encore cette Vénus du Titien et cet incomparable déluge d'An- « toine Carrache, ah ' mon pauvre ami, il faut quitter tout cela. Adieu, chers « tableaux que j'ai tant aimés 2158 ! »
Le vieux cardinal moribond, courbé sous le poids de ses regrets, ce grand corps livide, enveloppé « tout nu dans sa robe de chambre de camelot, fourré « de petit-gris, » et seul se traînant au milieu de ses galeries, de sa -bibliothèque et de ses vastes appartements, n'est-ce pas un sujet de tableau digne d'un artiste , sujet moins piquant sans doute que le spectacle des tables de jeu et de l'élégance de la cour entourant son lit de mort, mais plus dramatique et d'un haut enseignement moral? Reportons-nous à cette époque : jamais homme d'État était-il parvenu à cette élévation ? Après tant de résistances, tout pliait, tout avait cédé ; après tant de dédains et d'injures, il se voyait entoure des princes de l'Eglise , ses frères , et de ses neveux , parmi lesquels il comptait un petit-fils de Henri IV, un prince de Savoie , un duc de Modène , les plus grands noms de France, et dans l'avenir, les illustrations militaires qui portent nom Conti , Vendôme , et le plus illustre de tous , le grand prince Eugène. Il était si haut placé, qu'on lui supposait toutes les ambitions ; et après l'avoir soupçonné de destiner ses nièces aux trônes de France et d'Angleterre, on l'accusait enfin lui-même de se préoccuper de la succession du vicaire de Saint-Pierre 2C9.
Le palais Mazarin , si bien fait pour une vie de luxe et de plaisirs , convenait peu à la mort ; le malade vint l'attendre dans la tranquillité de sa belle résidence de Vincennes , espérant peut-être quelque soulagement de l'air des bois, dont il avait plus d'une fois 2"° éprouvé la bénigne influence, et du printemps qui s'approchait. La cour l'y suivit, morne, et silencieuse, Louis XIV et sa mère ne quittèrent pas le chevet île son lit 211 ; et tandis que les églises do
Paris retentissaient de ces prières funèbres que l'éliquetle reservait à l'État et aux rois clans leurs grandes infortunes, le cardinal disait au curé de Saint- Nicolas des Champs : « Mon père, parlez-moi de la miséricorde de Dieu , car « pour ses jugements rigoureux, je ne sais que trop ce qu'ils peuvent être. » L'histoire ne donne pas d'exemple d'une tranquillité d'âme plus parfaite, d'un esprit aussi ferme, à la veille de quitter toutes les grandeurs de cette terre m. Mazarin, comme l'avoue, malgré elle, madame de Mottcville , « fil bonne mine « à la mort, » c'est-à-dire qu'il se montra chrétiennement résigné et repentant 27;1.
11 y eut à ce lit de mort deux choses dont on était également avide , les conseils politiques du ministre et les richesses du cardinal. La distribution de ce grand héritage se fit en ordre , chacun eut sa part , et quelle part 274 ! Au roi les conseils politiques 2,î> : il les suivit si bien, qu'il sembla pendant plusieurs années que le ministre maintenait encore sa politique et défendait sa mémoire270; en outre dix-huit gros diamants, les plus beaux de la couronne, et les magnifiques tableaux de sa galerie, aujourd'hui l'ornement du Louvre; au Pape, 6(10,000 livres pour faire la guerre au Turc ; à la ville de Paris , plus de 2 millions pour fonder un collège et construire une bibliothèque publique, le rêve de Naudé dans des temps meilleurs ; aux hommes de lettres, leurs pensions aussi exactement payées que s'il avait encore à les craindre; et dans ces grandes libéralités qui couvrent dignement la source de ses richesses , Je cardinal-ministre n'oublia pas la France: Richelieu avait imposé Mazarin 217 ; Mazarin condamna Fouquct 278 et recommanda Golbcrt 2T9.
5j 2. LES HOTELS DE PARIS, AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
La vie politique d'un grand homme d'Élat , les souvenirs d'une époque brillante de notre histoire, doivent augmenter l'intérêt que présente encore de nos jours un noble édifice. Son importance deviendra plus sensible encore à tous les yeux, si, à l'éclatant tableau du luxe et de l'élégance qui élevèrent, au dix-septième siècle, en moins de cinquante ans , tant de somptueuses demeures à la ville et aux champs, on oppose le triste dénùment où nous a réduits le marteau des révolutions et des démolisseurs.
Mais, dit-on, et ce langage est celui des plus fervents amis des arts, ces bâtiments sont modernes, leur style manque de pureté. J'en conviens : comparées aux monuments de l'antiquité, ces constructions sont modernes ; comparées au Parthénon, elles ont des défauts que n'a pas le Parthénon. Cependant derrière nous déjà une nouvelle postérité nous presse; ce que nous faisons aujourd'hui, vaille que vaille, serre la main de l'histoire. Ces habitations de nos pères, pour nous fraîches écloses, prendront bientôt h: caractère de monuments historiques, si nous parvenons à les préserver des transformations qu'amène le temps, cet ouvrier infatigable, et de ce goût d'innovation qui d'âge en âge détruit les anciens chefs-d'œuvre, pour faire place aux essais toujours hasardeux du style à la mode. Les habitations monumentales dont je parle méritent sans doute plus d'une, critique, et je l'accorde volontiers, pourvu qu'on ne veuille pas s'en faire un argument pourdémontrer la nécessité de les détruire ou de les abandonner. Chaque époque a son caractère, son style et ses beautés; il importe de garder la trace du passage de tous les grands artistes, en conservant le souvenir de leurs travaux. Moi aussi j'admire le Parthénon , j'ai étudié avec des serrements de cœur les mutilations qu'il a souffertes depuis deux mille ans, mais je n'en conserve pas moins d'admiration et d'égards pour les monuments élevés à d'autres époques moins brillantes, en d'autres contrées moins favorisées.
11 est utile de mettre ces considérations sous les yeux des hommes de goût , il est urgent qu'ils les aient souvent présentes à l'esprit; dans leur amour pour les monuments du vieux temps , ils sont trop disposés à faire bon marché des monuments plus récents, qui n'ont qu'à vieillir pour acquérir des droits an respect de tous. Que désormais il n'y ail qu'une régie de cou-
.Vi quatrième :;etti;e.
servation pour tous les chefs-d'œuvre, qu'ils soient de Phidias ou de Jean Goujon, d'Ictiuus ou de Philibert Delorme.
La construction du palais Mazarin au milieu de la ville de Paris n'est pas une circonstance indifférente ; la distribution de ses appartements, l'ornementation de ses murs,. la disposition de ses magnifiques collections, ne peuvent passer inaperçues dans 1 histoire des arts en France. J'y vois un de ces faits qui ouvre une ère et forme un temps d'arrêt convenable pour placer quelques observations générales sur la marche de notre architecture 2S0.
Charlemagne eut assez de puissance pour ordonner la construction de grands monuments, ses successeurs eurent assez de persévérance pour faire naître un style; l'architecture religieuse, au moyen âge, n'a nulle pari conquis d'aussi beaux trophées que dans notre pays , mais ce grand art, qui, sous le. nom de byzantin et de gothique, fut si bien français en France, tomba en discrédit. On n'aurait plus voulu, au seizième siècle, habiter le charmant hôtel de la Trémoille ou celui des abbés de Chigny s81. Jean Bullant, Pierre Lescot, Philibert Delorme, Androuet Dueerceau, rapportèrent d'Italie un autre style et une autre pratique dans l'art de bâtir. Inutile de comparer entre eux les styles d'architecture et de distribuer des regrets ou des applaudissements ; il y a des empires qui croulent et qu'on ne relève pas, quelque grands que soient leurs souvenirs, et majestueuses les ruines dont leur soi est couvert. Le style aux effets hardis et aux inépuisables caprices avait fait son temps , l'ogive était passée de mode. En traversant le midi de la France et de l'Italie, nos princes et leurs armées, composées de toute la noblesse des cours, virent les monuments de l'antiquité , et les yeux furent frappés de la sobriété des ornements, de la régularité et de l'équilibre des dispositions générales , du rapport des proportions et des ordres avec les élévations et les charges. Ils s'éprirent de celte manière antique, mais pour eux toute nouvelle. François Ier lit venir Serlio de 1 Italie, et nos artistes allèrent dans l'antique Rome chercher le nouveau, et s'inspirer des monuments de l'antiquité pour construire de modernes habitations.
C'était une révolution dans l'art , mais non dans les habitudes ; que la salle fût éclairée par des ogives ou par des fenêtres carrées, qu'elle fût couverte par une voûte à nervures, par un plafond uni ou à poutres saillantes, elle n'en était ni moins vaste, ni moins froide, elle n'en devenait ni plus intime, ni plus commodément habitable. C'est au dix-septième siècle que l'on comprit enfin, qu'à des modifications dans les mœurs devaient correspondre des changements dans les constructions, et que l'architecture ne serait qu'une théorie creuse, si elle n'avait celte souplesse qui se conforme aux temps et aux lieux.
Comment le dix-septième siècle entreprit-il cette révolution dans les habitudes? A qui revient l'honneur de l'avoir commencée, puis dirigée? C'est à ces questions que nous allons répondre.
LE PALAIS UA/.AKI.N. l~i
Au sortir du seizième siècle, la société française semblait avoir atteint toute la gloire que peuvent donner les armes et les lettres, son nom retentissait dans tous les pays assez civilisés pour lui faire écho , et cependant le dix-septième siècle semble lui ouvrir une carrière nouvelle; c'est qu'avec lui commence la société moderne. Théologie, jurisprudence, art militaire, poésie, littérature, beaux-arts, tout change d'allure et revêt la forme de l'esprit moderne.
La première moitié de ce siècle comprend Henri IV et Sully, Louis XIII et Richelieu , Louis XIV etMazarin : ces trois rois, ces trois ministres, assistent et président à la transformation des derniers restes de la brutalité féodale, à la transition de l'ancienne société à la nouvelle. Il suffit de ces grandes lignes, pour se placer au vrai point de vue et pour apprécier les changements que nous allons indiquer dans les habitudes et qui se marquent dans les habitations.
Délivrée des luttes civiles , à l'abri désormais de ces attaques à main armée, qui troublaient la vie privée et faisaient de chaque demeure une forteresse, préparée et munie, pour la défense de la vie, de tout ce qui sert à la conserver, la société se réveilla comme d'un long cauchemar, et chercha autour d'elle à rendre l'existence plus commode, en même temps qu'elle devenait plus douce
On trouva les portes cochères bien étranglées, les escaliers en limaçon bien étroits et bien sombres, les antichambres et les grands appartements bien trop vastes pour l'habitude de la vie ; on comprit vaguement qu'il y avait une distinction à faire entre les réceptions oflicielles et le commerce de l'intimité , entre les grandes salles des fêtes et les petits appartements de la vie privée. On chercha ; niais, tout ce qu'on attendait d'un architecte, tout ce qu'on demandait à un artiste , une femme du monde le donna 282.
Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, chef d'une de nos grandes familles, distingué lui-même par les missions diplomatiques dont il fut chargé , épousa, en l'année 1600, Catherine 283 de Vivonne, fille du marquis de Pisani et héritière, par les Savelli, d un des plus beaux noms de l'Italie 2SV Une conformité heureuse de goûts pour la société et les gens d'esprit permit à la marquise de Rambouillet de s'entourer de tout ce que Paris renfermait de femmes agréables et d'hommes distingués. Loin d'avoir à craindre la comparaison, ou à redouter le contact des gens de lettres, retenus jusqu'alors dans l'humble position d'une domesticité obséquieuse î83, elle voulut fonder sur une égalité réelle de goûts littéraires et de sentiments élevés , une quasi-égalité de rapports sociaux. Elle octroya une indépendance générale, sentant en soi le pouvoir d'une domination persuasive, qu'elle conquit sans effort sur la société de son temps, par les agréments de sa figure, le charme de ses manières, la douce tolérance de son austère vertu, et l'autorité d'une instruction solide et variée 280 Elle entreprit d'introduire l'honnêteté des sentiments au sein des passions les plus fougueuses, la délicatesse du langage a u milieu du laisser-aller des couve;:-
M QUATRIÈME LETTllE.
salions, les finesses de l'esprit et les plus exquises recherches du cœur dans des rapports qui n'avaient guère connu jusque-là que les instincts brutaux. Grande entreprise, qui équivalait à la réforme de son siècle 287.. Elle y réussit en faisant désirer de tous, comme un honneur, l'admission dans ses réunions où l'on donnait l'exemple de l'amour dans le mariage 288, d'une galanterie innocente dans la société des femmes 289, de la gaieté de bon goùl dans le jeu contenu de l'esprit 290.
Sa longue vieillesse , son activité et sa grâce toujours jeune, n'auraient pas cependant rendu l'hôtel de Rambouillet aussi célèbre, si elle n'avait trouvé un aimable auxiliaire m, un digne successeur, dans Julie d'Angennes ,1a seule de ses filles qui se consacra au momie, pour rester près de sa mère ; élevée par elle, partageant tous ses goûts, elle recueillit, sans l'en déposséder toutefois, ses trésors de vertu , d'esprit et de beauté. On sait la passion qu'elle inspira au duc de Montausier, le plus galant et le plus patient des prétendants. La guirlande de Julie VJ1 restera comme un témoignage de la délicatesse de ses sentiments et de l'influence de son exemple.
J accorde volontiers au charme de l'esprit de ces femmes, aux qualités de leurs cœurs 203, à la noblesse de leur nom , l'empire qu'elles exercèrent, en remarquant loutefois que le champ était libre, puisqu'il n'y avait plus ou qu'il n'y avait pas encore de cour en France. Henri IV avait assez d'esprit et de séduction personnelle pour rendre impossible un hôtel de Rambouillet en face du palais du Louvre cl des Tuileries ; mais le dévergondage de ses passions et la grossièreté de ses goûts le rendaient incapable de réformer de mauvaises mœurs dont il donnait l'exemple, et d'épurer un langage qu'il se plaisait à rendre vulgaire. Louis XI ï I vivait retiré entre ses scrupules et ses craintes, Louis XIV fut un enfant soumis jusqu'au moment de son mariage, et alors , ;iu temps où la cour du Louvre commence sou noble rôle , l'hôtel de Rambouillet avait achevé le sien.
Son influence avait été grande, elle laissa des traces profondes. L'année I ('.!)() vit son début, et, dès l6(W>,les lettres et les arts du grand siècle étaient (ou les fleurs écloses : qu'on recherche la brillante liste de ses écrivains, de ses poètes, de ses artistes , de ses guerriers , on verra que pas un n'était resté dans l'ombre, soit qu'il eût déjà brillé de toute sa gloire, soit qu'il n'eût montré que des essais m, réservant ses chefs-d'œuvre à la protection du grand roi. Richelieu et Mazarinont répandu tour à tour les grands encouragements, mais l'hôtel de Rambouillet disposait de ressorts délicats plus puissants encore. La marquise et sa fille Julie d'Angennes formaient, au milieu de leur monde, comme un aréopage doux , bienveillant et de bon conseil. L'amour-propre y trouvait un stimulant, le bon goût un guide.
La société de la belle Arthéniee se réunit d'abord à l'ancien hôtel de Rambouillet 296 situé dans la rue Saint-Honoré. C'était, comme toutes les
anciennes habitations, un vaste ensemble tie bâtiments ajoutés successivement les uns aux autres, sans régularité au dehors, sans intelligence des besoins au dedans. Sauvai, qui l'avait visité, et le comparait aux habitations de son époque, en parle assez dédaigneusement : « Toutes ces pièces et ces édifices « comme ayant été faits dans un siècle brute et fort grossier, n'étoient ni régu. « liers , ni symmélriés , et pourtant ne laissoient pas de composer ensemble « un tout très considérable. » Madame la marquise île Rambouillet n'était certainement pas de l'avis de Sauvai quant au « siècle brut et grossier, » car elle aimait les arts et elle admirait les chefs-d'œuvre du quinzième siècle. Mais, pouvait-elle respecter de la même manière des distributions intérieuBes qui contrariaient ses goûts de société intime, de vie retirée et commode? Tout était contraste dans ces grandes habitations, dont la société moderne du dixseptième siècle avait hérité de sa devancière; partout le luxe côtoyait la misère, partout les beautés de l'art insultaient à l'absence du bien-être. Après avoir passé une grande porte 20C, encore formidable entre ses tourelles , quoiqu'elle ne fût plus précédée de ponts-levis, ni escortée de chaînes et de leviers, on arrivait par une voûte sombre à une porte basse qui donnait entrée sur l'escalier. De chaque côté, des éteignoirs 297 pour les ûambeaux des escortes, des montoirs 298 pour bûcher sur leurs selles hautes les cavaliers lourdement armés, ou trop amplement costumés. On montait aux appartements par des marches roides et étroites , enroulées autour d'un pivot, et qui auraient eu besoin de plus de jour que n'en laissaient pénétrer d'étroites lucarnes. Au premier, cet escalier en limaçon s'ouvrait sur un corridor ou sur une vaste antichambre ouverte à tous les vents comme à tous les venants , vaste carrefour qui tenait de la halle et de la rue, car ou y commettait les mêmes infractions aux habitudes delà propreté 299 et aux règles de la bienséance :)"". On passait par une porte trop étroite 301, dans une seconde antichambre trop vaste. Là se tenaient les nombreux représentants de cette domesticité vague, nommée esclaves chez les anciens, clients au moyen âge, et qui se retrouve encore chez quelques seigneurs espagnols et chez tous les Orientaux. Mais au dix-septième siècle, depuis qu'ils avaient cessé d'être une garde utile, ils n'étaient plus que des valets arrogants ou mendiants 30?, dont les étrangers comme les seigneurs du lieu obtenaient avec peine quelques services. Ces antichambres, ces salles, ces couloirs, étaient carrelés de pierre de marbre, et de terres cuites émaillées en riches dessins que les traces des pieds effaçaient ; les appartements étaient parquetés ou nattés : les plus riches avaient des tapis.
On laissait dans l'antichambre les manteaux chargés de pluie 30:î, les galoches couvertes de la boue des rues, et 30V l'on entrait dans les appartements, les salons et la grande galerie , vaste salle de réception , destinée aux fêtes qui se donnaient une ou deux fois l'an. La manière dont toutes ces salles étaient
décorées et meublées avait du grandiose, mais sans convenance; de la richesse, mais sans goût; ce vieil éclat sans fraîcheur s'alliait bien toutefois avec celte vieille noblesse et ses manoirs séculaires. Contre les murs se voyaient des cuirs estampés aux armes du propriétaire, des tapisseries toujours d'une grande valeur 303, quelquefois d'un mérite réel aux yeux des hommes de goût, et un objet de curiosité pour le vulgaire 305 ; des boiseries habilement sculptées, qui montaient presque aux poutres des plafonds, ou bien simplement des murs uniformément peints d'un brun rouge ou d'une teinte tannée. Pour meubles, des bancs, de riches consoles 307, quelques chaises, de petits miroirs, comme aux fenêtres il y avait de petites vitres, et à la voûte des lustres maigrement ornés de boules de cuivre et de morceaux de cristal de roche.
Cette longue suite d'appartements portait les traces du passage de ces seigneurs qui « crachaient haut « pour marquer leur rang 308, ctse permettaientde plus grandes libertés pour prouver leur indépendance 309. Mal éclairés le soir par de rares chandelles 31°, ils étaient glacés en hiver, même lorsqu'une forêt brûlait dans cet antre, qu'on appelait une cheminée, antre négligé par les fumistes, mais dont s'étaient emparés les artistes , pour sculpter les montants , les poignées et les énormes chenets 3U. On marchait, on marchait longtemps avant d'arriver à la seule chambre habitée, quoiqu'elle fût tout au plus habitable.
Dans le vieux palais , dans l'ancien hôtel, la pénurie du logement, au milieu de la splendeur des appartements, avait fait, de la chambre à coucher, ou, pour mieux dire , du lit et de ses ruelles , comme le refuge de toute la vie privée 312 ; par cette raison, elle était un peu plus garnie sans être plus intime, un peu mieux défendue de l'air extérieur par de doubles portes 313 sans être mieux fermée au vent ou au bruit, et munie d'un chauffe-doux ou d'une cheminée, de manière à lutter sans désavantage contre la mauvaise saison 3U.
Mais parlons d'abord du lit. Il semblerait que ce meuble eût un privilège et lût quelque chose de sacré, tant il était resté immuable, représentant encore au dix-septième siècle, ce qu'il avait été dans tout le moyen âge 315. Vaste comme une chambre 3l6, dressé sur quatre pieds 317 et élevé sur une estrade , comme une tour sur ses fossés , surmonté d'un dais qu'on appelait un ciel , couvert d'oreillers de toutes grandeurs 318 et d'une courte-pointe dont les bords relombaien ton franges dorées319, le lit était enveloppé de vastes rideaux320, qu'on fermait la nuit, afin d'intercepter le froid et le bruit, et il était défendu par le balustre, comme par une ligne fortifiée, qui avait pour senlinclleavancée l'étiquette m. Il était appuyé par le chevet, au mur, et avançait les pieds vers la porte d'entrée, afin que la personne couchée n'eût qu'à se dresser sur son séant , pour faire face aux nouveaux arrivants retenus par le balustre, et pour se tourner aussi aisément d'un côté et de l'autre vers ceux qui avaient le privilège d'entrer dans les ruelles , ici les nouvellistes , les élégants et les poètes, Jà les hommes politiques ou les gens d'affaires 3".
Cette forme antique, conservée dans les habitations modernes , avait maintenu des mœurs du temps passe. La nouvelle mariée y attendait la foule le lendemain de ses noces 323, la femme du seigneur y recevait les hommages de ses vassaux 32\ la femme du monde y restait couchée presque toute la journée 325 ; c'était, après le fauteuil, la place d'honneur où l'on faisait asseoir la personne la plus importante 326 et qu'on ne laissait pas usurper 327. Naturellement, ce qu'il y eut de société ou de sociabilité dans ces temps vint se réfugier autour du lit, et les ruelles devinrent le réduit où s'installèrent la galanterie, l'esprit, la conversation, la sensualité aussi et les instincts grossiers, selon les époques et les personnes.
La grandeur de ces lits 328, le froid de ces chambres , la rudesse des mœurs, qui sentaient le camp, une certaine familiarité presque rustique, maintinrent longtemps l'habitude qu'avaient les hommes entre eux, les femmes entre elles, de coucher deux ou davantage, de recevoir ainsi, de causer et de traiter affaires 329. Tout cela fit de la chambre à coucher le centre et comme le théâtre de toute la vie privée ; aussi le lit est-il une scène d'aventures dramatiques330, d'anecdotes piquantes 33t, de surprises risibles 332, survenues , la plupart, faute d'une invention bien simple et qui devait longtemps encore manquer aux habitations. Les sonnettes étaient inconnues , on n'avait pas encore songé à faire courir ces menus fils d'archal contre les murs , de long en large, de bas en haut : où convenaient-ils mieux cependant que dans ces vastes hôtels, où des distances énormes séparaient la maîtresse de la maison de ses femmes et de ses domestiques? Aussi combien d'attentats à la vie que pouvait prévenir ce simple moyen de défense! combien d'attentats moins graves qui ont trouvé des victimes en leur laissant cette excuse!
Outre ces restes de la représentation et de la société du moyen âge, le dixseptième siècle avait conservé dans ses ameublements des traces de son existence guerrière , aventureuse et quelque peu nomade. Ainsi , de même qu'aujourd'hui dans tout l'Orient, la maison offrait un asile si peu sûr contre l'émeute, la guerre civile ou les proscriptions, que les moyens de fuir étaient toujours prêts 333 ; on n'aurait pas confié à des armoires fixées dans les murs ses bijoux, sa vaisselle, sa garde-robe; mais des bahuts portatifs, des caisses faciles à charger sur un mulet, contenaient tout l'avoir, ce qui formait la dot de la femme et le plus clair de la fortune du mari 33i. La mode des bahuts sculptés , des cabinets d'Allemagne ou d'Italie faits en ébène on en écaille , procédait avec des formes plus élégantes de ces sauvages précautions.
Au dix-septième siècle , beaucoup d'enfantillages du moyen âge étaient conservés par respect, mais plus encore par goût. Sur la table , une large nappe, plissée avec adresse, figurait « une rivière ondoyante qu'un petit vent « fait doucement soulever 338 ; » l'argenterie, quoique moins bizarre dans sa ' forme que les plats de Palissy, avait pris la figure de navires, les serviettes
celle (le fruits et d'oiseaux; les pâtisseries avaient reçu toutes les formes, pour représenter aux yeux des convives tous les objets de leur goût 336 . La garde-robe aux nombreux costumes, la lingerie aux approvisionnements séculaires, offraient encore de singulières réminiscences, et si nous descendions aux détails de la vie privée, nous nous étonnerions d'une somptueuse pénurie 337, qui va d'accord avec les riches tentures, et de l'incommodité de la maison , avec l'or et la soie des meubles. Dans les cuisines , d'immenses cheminées, plus commodes pour rôtir un cerf entier que pour cuire un œuf, des écuries aussi vastes que des étables , mais non pas mieux tenues , des remises qui n'étaient que des hangars, des étuves moins bonnes que celles du public, bien que plus ornées , des bains auxquels on préférait le Baigneur, quoique les peintres les plus célèbres en eussent décoré les plafonds 338, et pour tous ces services, les mêmes passages, les mêmes escaliers pour les seigneurs et les laquais , les maîtresses et les servantes.
L'hôtel avait autrefois suffi à tout, on en jugera par une description du temps : « Les appartements de l'hôtel Saint-Pol étoicnt composés d'une ou de « deux salles, d'une antichambre, garde-robe, chambre de parade , qu'on ap- « pelle la chambre à parer ; outre cela, d'une gallerie ou deux , d'une chapelle « basse et haute; de deux cabinets, l'un grand et l'autre petit, celui-ci qu'on « nommoitla chambre du petit retrait et l'étude, et l'autre, la grande chambre a de retrait. De plus, il avoit un jardin, un parc, une chambre des bains, une « des étuves, une ou deux autres chaudes, qu'ils appcloient chauffe-doux; un « jeu de paume, des lices, des vollières, une chambre pour les tourterelles, « des maisons pour les sangliers , pour les grands lions et les petits , une « chambre du conseil, etc., etc.339. » C'était alors une sorte de forteresse, prête à subir un long siège; ce fut plus tard une ville en devenant l'hôtel d'un Condé, par exemple , avec la foule de ses gentilshommes , de ses gardes , de ses pages, de ses secrétaires et de ses laquais ; mais quand renaquit la sécurité, lorsque le roi seul eut une cour, des gardes et des pages , lorsque le marché , bien approvisionné et les boutiques bien fournies, rendirent inutiles les ressources qu'on s'était créées dans la maison, alors on réforma le superflu et l'inutile, alors on s'aperçut des défauts des habitations.
Toute l'ancienne distribution ou l'absence de distribution tenait évidemment à des circonstances particulières qui avaient disparu, à un état de choses qui était changé. Désormais une société nouvelle, autre par ses goûts, autre par ses besoins, exigeait des dispositions différentes. Je l'ai dit , la marquise de Rambouillet se fit l'habile interprète de ses contemporains. Elle imagina ( c'était alors une inspiration 3!l0) qu'il était possible de réunir dans la même habitation les appartements de l'intimité et les salles des fêtes, de rendre les escaliers dignes des appartements auxquels ils conduisaient, et les appartements conformes aux goûts de ceux qui devaient les
habiter. D'après ces idées, elle dressa elle-même le plan du nouvel hôtel de Rambouillet , qui remplaçait l'hôtel de Pisani après la mort de son père 3U. L'architecte suivit en tous points ses indications.
Comme tant d'autres, cet hôtel a été détruit par la spéculation m, mais nous avons la description d'un contemporain. Sauvai n'admirait pas moins l'intelligence qui présida à la distribution des appartements, que les grâces et l'esprit qui en avaient fait leur demeure. Nous citerons un passage de son ouvrage dans lequel il décrit le nouvel hôtel de Rambouillet : « C'est une « maison de briques, rehaussée d'embrasures, d'amortissements, de chaînes, « de corniches, de frises, d'architraves et de pilastres de pierres 343.
« De l'entrée et de tous les endroits de la cour, on découvre le jardin qui , « occupant presque tout le côté gauche, règne le long des appartements et rend h l'abord de cet hôtel non moins gai que surprenant : de la cour, on passe à « gauche dans une basse-cour assortie de toutes les commodités et même de « tontes les superfluités qui conviennent à une grande maison; le corps de « logis est accompagné de quatre beaux appartements , dont le plus considé- « rable peut entrer en parallèle avec les plus commodes et les plus superbes « du royaume. On y monte par un escalier, consistant en une seule rampe « large, douce, arrondie en portion de cercle, attachée à une salle claire, « grande , qui se décharge dans une longue suite de chambres et d'antichamn bres , dont les portes en correspondance, forment une très-belle perspective. h Quoiqu'il soit orné d'ameublements fort riches, je n'en dirai rien néanmoins, « parce qu'on les renouvelle avec la mode et que je ne parle que des choses qui « ne changent point; je remarquerai seulement que la chambre bleue, si « célèbre dans les œuvres de Voiture , étoit parée de son temps d'un emmeu - « blement de velours bleu 344, rehaussé d'or et d'argent, et que c'étoit le lieu « où Artenice recevoit ses visites. Ses fenêtres sans appui, qui régnent de « haut en bas , depuis son plat-fond jusqu'à son parterre, la rendent très-gaie « et la laissent jouir sans obstacle de l'air, de la vue et du plaisir du « jardin 34 5 . »
On trouvera de plus amples détails dans l'ouvrage de Sauvai , et l'on pourrait en demander d'autres à mademoiselle de Scudéry 346, à Voiture 3", à Huet 348, à Balzac 349 à Tallemant des Réaux 33J, à Segrais 381, à Fléchier même 3b2, et à tous les illustres 333 qui, admis dans l'hôtel des précieuses, l'ont rendu célèbre ; mais il nous suffira de signaler leur accord pour remarquer qu'il ne se construisit plus , ni un palais, ni un hôtel , ni une maison de quelque élégance m, sans que les architectes n'aient été envoyés à la demeure d Arthénice , pour copier ou imiter ses innovations.
Madame la marquise de Rambouillet eut , comme je l'ai dit , une part active dans la construction de son hôtel ; mais nous avons trop la pratique des arts pour admettre qu'ils s'improvisent , et pour donner le rang d'un Mansart à une
<iO QUATRIÈME LETTRE.
femme intelligente , parce qu'elle a fait bâtir sa demeure d'après ses goûts et l'a distribuée selon ses besoins. Son mérite n'en est pas moins grand, mais notre manière de l'envisager sera plus juste. La noble Arthénice avait le sentiment du bien-être social, le goût de l'intimité, elle sut le faire partagera toute la société française, et bientôt, en donnant dans la distribution de son bôlel l'exemple de quelques changements que le sentiment des arts lui avait montré praticables , elle apprit aux architectes à étudier les besoins nouveaux pour y répondre. Dans une société parfaitement tranquille, elle comprit et fit comprendre qu'une habitation devait se prêter avant tout aux aises de la vie ; en se disant qu'une maison est une prison, elle lui donna le plus d'air et de jour qu'elle put; connaissant par expérience l'inutilité d'un nombreux domestique, ellecongédia tous les serviteurs quineservaientpas365,ctmitceux qu'elle gardait à la portée de sa voix, afin de pouvoir les appeler en l'absence desa demoiselle de service ou de compagnie. A l'habile ordonnatrice de ces nouveaux arrangements qui bouleversaient l'ordre des anciennes maisons , il ne manqua , pour compléter son œuvre 335, que l'invention des sonnettes , meubles bien utiles cependant dans ces alcôves dont l'idée lui appartenait , près de ces lits dont la dimension raisonnablement réduite laissait de chaque côté assez d'espace pour une petite ruelle. Mais on ne peut tout prévoir, et c'était déjà beaucoup de mettre près du lit, des cabinets de toilette, des salles de bains S57, et les dégagements du service. Ses cheminées furent proportionnées au feu qu'elle faisait, ses chambres au monde qui devait y être admis , et prenant celte sage mesure pour règle , elle eut des cuisines , des écuries , des remises en rapport de grandeur avec le nombre de ses convives , de ses chevaux et de ses voitures.
Pour ses réceptions mêmes elle avait bien de vastes salles, mais elle détermina leur grandeur de manière à donner des fêtes qui ne devinssent pas des cohues, car elle avait renoncé de bonne heure à paraître au Louvre et à aller dans les salons, tant ces défauts lui avaient rendu insipides ou gênants les plaisirs du monde 3S8.
Ses appartements eurent escaliers et dégagements selon les besoins. Aux salons de réception, l'escalier d'honneur qui s'arrête au premier ; aux logements intimes, l'escalier de fond; aux cuisines et aux domestiques , l'escalier de service.
La même pensée qui avait présidé à ces changements dans la distribution de la demeure, eut son influence sur ses habitants et ses habitués, et réforma aussi l'ameublement. Réformer n'est pas le mot : il y avait à ajouter plus qu'à changer, la marquise de Rambouillet peupla le vide ; la ruelle du lit, ce réduit 359 de la causerie, lui avait paru trop familier, surtout chez elle, où l'alcôve 300 la rapprochait davantage du lit, elle renonça donc à l'étiquette du balustre 361 et se tint près de sa cheminée, ou passa dans son cabinet 3G2, dont l'étendue s'était augmentée de tout ce qu'elle avait pris sur le jardin au moyen
LE PALAIS MAZARIN. (il
d'un balcon vitre 3,!3. Elle ajouta au fauteuil magistral et à quelques chaises pliantes bien rares 364, des chaises et des placets 3n5 qui venaient en aide, dans leur légère et vagabonde allure, aux larges fauteuils, permettaient de rompre un cercle, d'interrompre la monotonie d'une conversation, et de remplacer, par l'agrément des tête-à-tête ou des groupes, la solennelle gravité des anciens cercles.Les hommes continuaient bien à s'asseoir sur leurs manteaux, aux pieds des dames, mais ils ne conservaient cevieilusage quepour mieux montrer leurgalante soumission, la grâce de leur pose, l'aisance de leurs mouvements ; ceux qui, moinsjeunes, craignaient dese relever moins facilement, qui, plus économes, ne voulaientpas miroiterleur velours, vantaientles nouveaux usages en se servant d'iinplacet 368. Les femmes, après s'être démasquées en entrant367, les hommes, sans replacer leur chapeau sur leur tète 368, venaient prendre des sièges auprès du fauteuil d'Arthénice, faisant cercle autour de la cheminée 369, préservés de l'ardeur du feu par des écrans, de l'àpreté de l'air par des paravents. Ces grands paravents avaient double fonction, d'abord d'arrêter les courants d'air, ensuite de donner à la chambre, selon le nombre des visiteurs, plus ou moins d'étendue, la proportionnant toujours à la société pour qu'elle ne cessât pas d'être intime. Ils permettaient d'entrer dans le cercle ou de se mêler aux groupes sans se faire annoncer, pas même par le bruit d'une porte, et ils laissaient à chacun la liberté de se retirer sans se faire remarquer 31°. Ces minuties sont les ressorts de la civilisation dans la société du grand monde. Une seule remarque prouvera leur influence : tôt ou lard, toutes les nations de l'Europe sont arrivées à la moralité dans les mœurs, à la politesse dans les manières, toutes ont des chefs-d'œuvre dans la littérature et dans les arts, des titres aux plus belles inventions, des faits glorieux dans les guerres, la France seule a un mérite qui date de deux siècles et qui a pris naissance dans l'hôtel de Rambouillet, elle a une conversation.
La marquise de Rambouillet étendit sa réforme sur d'autres parties de l'ameublement qui en avaient besoin. Ainsi les grandes tapisseries qui ne permettaient pas les tableaux restèrent immobiles dans les salles de réception; mais elle adopta pour les murs de ses chambres et pour les rideaux des fenêtres les couleurs tendres d'étoffes moelleuses, qui reflétaient le jour ou l'interrompaient avec douceur, d'une manière aussi favorable à la beauté 311 qu'à l'esprit, à l'imagination, à l'intimité. Selon l'époque de l'année, on variait l'ameublement de manière à le mettre en rapport avec la saison 372 ; dans l'alcôve, on suspendit quelques tableaux de sainteté, peints par les grands maîtres, ou des portraits de famille 373. Sur sa table, à défaut de porcelaine, elle étala la vaisselle plate ; mais elle la voulut simple 374 quoique élégante de forme, et bannit de ses dîners tous les enfantillages d'un autre temps qu'avait propagés la puissance du mauvais goût 373.
En cela, comme en toutes choses, l'hôtel de Rambouillet eut ses imitateurs,
ses copistes maladroits et ses caricatures. Si quelques sottes poussèrent la délicatesse des sentiments jusqu'à l'afféterie, l'honnêteté jusqu'à la pruderie, la pureté du langage jusqu'au ridicule, d'autres sottes voulurent avoir l'air de bâtir d'inspiration, et ennuyaient leurs courtisans de plans mal conçus, que personne, sans en excepter les inventeurs, ne songeait à exécuter 37G. « Ces précieuses ridi- « cules » furent bafouées par Molière, aux applaudissements des véritables précieuses 371, qui n'eurent que le tort bien pardonnable de ne pas comprendre qu'elles seraient un jour confondues dans la même condamnation par la postérité, décidéeà n'accepter, en fait de jugements, queceuxqui lui sont commodes.
Marie de Médicis fut la première à apprécier les innovations de sa compatriote : décidée à quitter le Louvre, elle voulut, en se faisant construire une habitation digne de la veuve de Henri IV, qu'elle réunît à toutes les beautés de l'architecture du palais Pitti, toutes les distributions commodes de l'hôtel de Rambouillet. Jacques de Brosse 378 , son architecte, termina, en 1620, le palais du Luxembourg ; Rubens avait peint son histoire 379, et nous ne voulons pas d'autre témoignage de la commodité de ses appartements, que celui de la grande Mademoiselle, qui, bien que plus flattée de son logement des Tuileries, n'en convient pas moins que « le Luxembourg est le lieu du monde le « plus propre à donner de grandes et petites assemblées 580 . »
En homme d esprit, le cardinal de Richelieu faisait grand cas de la marquise de Rambouillet; en homme d'Etat, il prisait haut l'influence qu'elle exerçait sur la littérature et sur les mœurs; en homme de goût, il adopta dans sa nouvelle demeure les dispositions de l'hôtel de la marquise dont il avait été l'habitué, quand l'évêché de Luçon lui laissait tout le temps d'y soutenir des thèses d'amour et d'y faire valoir la vivacité de son esprit. Le Petit-Luxembourg a conservé jusqu'aujourd'hui les traces de cette influence; la beauté de l'escalier qui conduit et s'arrête au premier, la régularité des appartements , leur commode distribution , sont comme une copie assez fidèle de l'habitation de la belle Arthénice, cl ce qui, mieux que tout commentaire, en prouve les avantages, c'est qu'aujourd'hui, dans l'hôtel du Petit-Luxembourg, ils sont sentis aussi vivement par M. le chancelier de France qu'ils pouvaient l'être par les brillants cercles de madame la duchesse d'Aiguillon, au temps où ses salons, rivaux de ceux de l'hôtel de Rambouillet, retentissaient des démonstrations de Pascal, du murmure des conversations et de la musique des vingt-quatre violons.
Le cardinal de Richelieu avait construit son habitation près du Luxembourg, croyant que cette demeure serait habitée par le roi ; mais le Louvre lui parut bien éloigné, et, sous prétexte que son hôtel était trop petit, il lit élever, dans la rue Saint-Honoré, à côté du palais des rois, sa nouvelle demeure qu'il intitula Palais-Cardinal, élevant ainsi palais contre palais, puissance contre puissance.
De tous les lorrains qui lui lurent proposés, celui-là seul lui convenait par sa position et par la liberté qu'il avait ou qu'il prit de déborder sur l'enceinte de la ville, de manière à isoler son habitation, en l'encadrant d'un magnifique jardin.
Les anciens hôtels de Rambouillet, de Mercœur, de Brion, firent place au nouvel hôtel Richelieu, dont le cardinal voulut être l'architecte; ainsi l'exigeait la mode. Il ne laissa à Lemercicr la responsabilité d'aucune de ses finîtes, c'était un moyen commode de s'attribuer tous ses mérites 381. Les défauts furent grands, ils provenaient tous du manque d'ensemble. On commença par un corps de bâtiment, sans avoir prévu quel édifice viendrait s'y joindre, et on compléta ainsi tant bien que mal un grand palais, sans style à l'extérieur, sans distribution à l'intérieur 382, vaste entassement de salons, de galeries et de collections, rehaussé au dedans par les peintures des plafonds et les objets d'art, embelli au dehors par le plus beau des jardins.
Le cardinal Mazarin lui avait été cependant de bon conseil ; nouvellement sorti de l'Italie, il lui avait inspiré le goût de ce luxe grandiose et élégant dont Rome a donné les modèles, et de ses différents voyages il lui avait rapporté de beaux morceaux de sculpture et quelques tableaux de prix qui furent le noyau de ses collections 383. Mais, quand le sentiment et le goût n'agissent qu'à titre de conseil, ils manquent leur effet ; dans la demeure du cardinal Mazarin, au contraire, ils le dirigèrent, et, « ce nouveau palais, dont « le Palais-Cardinal n'avait été que l'ébauche, » s'en ressentit partout. Celte remarque est de Sauvai, et ce laborieux écrivain de l'histoire et des recherches des antiquités de la ville de Paris ajoute : « Tout le monde y remarque « une certaine grandeur qu'il avoit apportée d'Italie, et qui n'est point encore « entrée dans les maisons particulières, non pas même dans les royales; ce « palais est une des merveilles de Paris et de la Fiance 384 . »
Sauvai était contemporain de toutes ces créations, il les vit dans l'éclat de leur nouveauté. Reçu partout, et comme homme de lettres et comme le futur historien de Paris, il put à son aise examiner et comparer ; il vivait familièrement avec tous les artistes qui concoururent à orner ces nouvelles habitations et à transformer les anciennes, il connaissait leur mérite et appréciait bien leur talent ; enfin, pour dernière garantie de son impartialité et de son exactitude, je rappellerai qu'il écrivait après la mort de ces hôtes illustres, et, plus heureux que nous, ayant encore toutes leurs créations sous les yeux.
De ce moment 3«5, la distribution des appartements fut un art, chaque besoin nouveau devint un sujet d'étude; les architectes se mirent à la disposition des personnes qui leur demandaient une demeure, et au lieu de la construire sur un patron traditionnel et uniforme, ils reçurent les désirs comme des ordres, les moyens financiers comme des programmes, les caprices même comme des
Oi QUATRIÈME LETTRE.
indications, et, quelles que fussent 1 irrégularité du terrain, la différence des niveaux, ils n'y virent qu'un stimulant à leur zèle, qu'un moyen de faire preuve de talent avec plus d'évidence 38\
L'hôtel de Beauvais, rue Saint-Antoine le collège Mazarin, quai Conti 388, l'hôtel de Vauvray 389 , rue de Seine, et tant d'autres, dans une suite non interrompue, prouvent quelle élude on fit dès lors de la distribution, et avec quelle souplesse l'art et le génie des architectes se prêtaient à toutes les exigences nouvelles.
Ces beaux hôtels habilement construits, ces anciennes habitations ainsi transformées, furent pour Paris un nouvel ornement, et, pour tous les artistes de l'Europe, des modèles. Que nous eu rcste-t-il?
On ne sait point assez 39°, les Parisiens ignorent eux-mêmes, tout ce que la capitale a perdu de monuments dignes, à tous les égards, d'être conservés à l'étude des artistes, à l'admiration des hommes de goût. Quand on pense que cette ville a réuni, sans interruption depuis quinze siècles, la magnificence de la couronne, le luxe des grands, la richesse de l'industrie; que Paris n'a pas cessé d'être le foyer actif de l'intelligence, le théâtre brillant des arts, le dominateur permanent de ce qu'il y a de plus variable, le goût et la mode, on a droit de s'étonner de sa pénurie monumentale. Arles, Nîmes, Orange, Vienne, pour ne pas sortir de la France, ont conservé ce que les Romains ont construit; Avignon semble être encore la ville papale, et Dijon la résidence des ducs de Bourgogne; Rouen est une ville gothique, Blois et Orléans des villes de la renaissance, et Paris, où la domination romaine, la royauté de toutes les races, le clergé de tous les degrés, la municipalité, l'université, les ducs et seigneurs, les gens d'épée, de robe et de finance, ont élevé à grands frais de magnifiques habitations, sous la direction des plus habiles artistes, Paris ne conserve rien, rien !
Notre capitale hérita des Romains tous leurs monuments : temples, cirques, thermes, palais royaux, rien ne lui a manqué. De toute cette époque que reste-t-il? Un pan de mur301. Après les Romains, le christianisme employa dans Paris la pierre qu'on tire de son sol, le plâtre dont il possède des carrières, la brique qu'il fabriquait dans ses tuileries, sur le bord delà Seine, le bois de ses forêts, enfin tous les matériaux de construction accumulés dans le fond de cette vallée, comme parmi pourvoyeur prévenant dans le vaste magasin de la ville.
Notre-Dame, Saint-Pierre et Saint-Paul, Saint-Julien le Pauvre, Saint-Séverin; puis les palais royaux : l'un sur la hauteur de Sainte-Geneviève, l'autre à la pointe occidentale de la Cité, le troisième au sud de la ville, enfin le Louvre, « celle maison de campagne aux environs de Paris 392 , h formèrent les centres religieux ou royaux auxquels se rattachèrent les nouveaux accroissements de la ville. De ces pieuses fondations, de ces nouveaux palais, qu'avons-nous conservé? Bien !
LE PALAIS MAZARIJi. oVi
Bientôt Paris s'enferme dans une nouvelle enceinte, hors des murs de laquelle de |>ieu\ solitaires, lundis pionniers de la civilisation, fondent, comme autant de forts détachés, des abbayes bastionnées qui appellent les populations. De ces innombrables fondations religieuses, il nous reste quelques noms peints, sur lave de Volvic, aux coins de nos rues.
Sans doute, de ces monuments et de ceux qu'élevèrent, dans Paris, les générations suivantes, tous n'ont pas eu le même sort. Félicitons-nous d'avoir sauvé quelques chefs-d'œuvre de l'art et de magnifiques témoignages de la piété de nos pères ; mais ici, où nos recherches se bornent aux édifices civils, il ne reste presque partout que des souvenirs. La royauté, la noblesse, le clergé dans l'université, n'avaient-ils pas assez construit de palais, d'abbayes, d'hôtels, de collèges, pour espérer que ce sol, qu'ils avaient si souvent et si profondément creusé, garderait l'empreinte de leur passage ; vain espoir : tout a croulé ! le palais des Tliermes, le palais de Sainte-Geneviève, le palais de la Cité, le palais du Louvre, l'hôtel de Soissons, qui était aussi un palais : tout a disparu ! Devons-nous pousser l'exactitude jusqu'à rechercher ce qu'il reste du palais delaCité : une salle basse, que l'on cherche à la lumière, et que l'on reconnaît aux gémissements qui en sortent; un escalier, qu'anime le pas chancelant de quelque criminel conduit à l'échafaud.
La noblesse avait peuplé nos rues de ses somptueux manoirs, qui leur ont laissé leurs noms, et dont l'histoire est celle deParis. De ces grandes existences, il restait, il y a encore trois ans, un seul témoin : l'hôtel de Guy de la Trémoille. On l'aurait mis sous verre, tant était curieux, tant était rare, ce monument unique de l'art gothique appliqué aux habitations, ce représentant de l'histoire privée de finit siècles Le conseil municipal et l'État n'ont pas trouvé cent mille francs pour arrêter sa ruine : il est tombé pierre à pierre-, le dernier coup de marteau résonne encore à nos oreilles.
Des élégantes maisons de nos riches abbayes qui logaient à Paris les représentants ebargés des intérêts de la communauté, nous n'en avons plus qu'une seule : l'hôtel deClugny. On allait le vendre et l'abattre; mais la ruine de l'hôtel de la Trémoille avait laissé un remords; eu tombant il sauvait son frère 3M. J'allais oublier l'hôtel de Sens, qui, déshonoré depuis longtemps par la destination qu'on lui a donnée, reste encore debout pour représenter les habitations de nos grands dignitaires ecclésiastiques au quinzième siècle. Défendu moins parla solidité de ses murs épais et des tours qui le flanquent, que par l'abandon où tombe le quartier de l'Arsenal, il subit lentement les sourdes détériorations que lui fait endurer son seigneur: le roulage général 30 *.
Quant à ces collèges qui s'élevèrent par centaines sur le penchant de la montagne Sainte-Geneviève, aux applaudissements de la jeunesse européenne, avide de science et accourue de (ouïes paris dans Paris, son asile, pour enten-
G(i OOATIJÈME LETTLE.
dre ses éloquents professeurs, demandez à cette grande université fondée par Charlcmagne ce qu'elle en a sauvé. Elle vous montrera la Sorbonne, mais le confesseur de saint Louis n'y reconnaîtrait pas une seule des pierres qu'il y a mises; elle vous dira les noms des autres collèges, parce qu'elle sait son hisiloire, mais elle ignore jusqu'à la place où ils étaient construits.
Dès cette époque, la Cité regorgeait d'habitants ; le quartier de l'Université, ou tout ce que comprenait sa juridiction, était encombré, et cependant une seule classe de la population s'était portée de ce côté ; tous les suivants de ce qui entoure la cour et de la noblesse s'étaient abattus clans ce vaste espace qui s'étend sur la rive droite de la Seine, en formant un triangle entre le Louvre, les hôtels Saiut-Pol et desTournclles, et enfin les Célcstins. Pas un grand nom alors qui n'y eût un grand hôtel; c'étaient de véritables forteresses, dont la solidité eût défié le temps, si elles n'avaient eu que le temps à combattre. De tous ces hôtels royaux, de toutes ces maisons seigneuriales, de ces riches abbayes, de ces redoutables enceintes bastionnées, il reste par-ci par-là un pan de mur, une arcade, une tourelle 3'jD; mais on croirait que la haine populaire de 95 a tout renversé avec, la Bastille de Cbarles le Sage.
Le seizième siècle a porté bonheur à tous ses parrains. François 1er doit sa célébrité ;\ la renaissance : les arts se sont ainsi acquittés envers lui de la protection qu'ils en ont reçue. Sans vouloir protester contre ce protectorat, je vois clairement tout ce que nous a coûté de vétérans des arts cette ère de jeunesse, et je cherche ce qu'elle nous a laissé de beaux rejetons. Nos grands manoirs, dont la liste serait longue, si ces études nécrologiques pouvaient avoir quelque intérêt, tombent alors avec fracas; on renverse les hôtels de Bourgogne, de Nesle, des Ursins, d'Artois, de Flandre , de Fécamps, et, plus tard, ceux de Saint-Pol et des ïournelles 390 ; des rues s'ouvrent sur leur emplacement, de nouvelles demeures s'élèvent. Qu'avons-nous conservé de cette transformation 397 '? Bien ! Et il a fallu qu'à notre confusion, à notre joie aussi, un homme de goût vint nous apporter, dans des caisses, un hôtel de la renaissance, pour peupler le quartier de François 1er. Je me trompe : une fumée d'arquebusade, un flot de sang m'avait caché le Louvre; le chef-d'œuvre de Pierre Lescot ne doit pas être responsable de la faiblesse de Charles IX.
Des cinq règnes qui suivent, il n'est resté intact que l'hôtel de Carnavalet. C est bien peu, c'est encore trop, pensent les spéculateurs qui songent à l'abattre. Heureusement que le temps de ces sauvages démolitions est passé Qui oserait, aujourd'hui, porter la main sur le seul monument qui nous rappelle à la Ibis toutes les gloires des arts français : Jean Goujon, Androuet Ducerceau, •b an Huilant, François Mansart, et les charmants souvenirs de madame de Sévigné, et ses petites mutilations aussi 398.
Henri IV aurait il réservé, pour le culte des chefs-d'œuvre du temps passé, des scrupules ijii il n'avait pas eus poursa religion. Trop positif pour être sen-
siblc à certaines délicatesses, il traita les arts avec tout le sans-gène d'un soldat et la rigueur aveugle d'un agent voyer. De son règne datent la tyrannie, destructrice de l'alignement et les envahissements vandales au nom de l'utilité publique ; ce règne si brillant d'ailleurs est marqué dans Paris par de larges voies de communication, par le Pont-Neuf 39S, par des quais, des rues, des places publiques; malheureusement partout on abattit pour reconstruire. Le palais des Tournelles avait résisté à l'arrêt de Charles IX ; il croula devant un plan d'alignement, la place Royale s'éleva sur ses ruines ; l'hôtel des Étuves, maison de plaisance bâtie par nos rois, à la pointe de la Cité, ne put obtenir grâce devant la place Dauphinc 4"°, la rue du Harlay et les nouveaux quais. Henri IV allait encore s'emparer de l'île de Notre-Dame (Saint-Louis ), pour en régulariser les constructions; il projetait, dans d'autres parties de la ville, des rues tirées au cordeau, qu'il appelait déjà de noms glorieux, quand il tomba sous le poignard d'un assassin.
Les Parisiens avaient suivi l'impulsion de ce rude adversaire de nos vieux monuments : on a depuis autant construitque sousHenri IV, jamais on n'a plus abattu. Nous ne parlerons que des constructions qui se rapportent à ce règne, et seulement des plus importantes. A ce litre se présente d'abord à nos yeux l'hôtel de ville, terminé à cette époque. C'est un monument curieux par ses beautés etscsdéfauts, souvenirs fulèlesdcs changements destyle survenus pendanlla lenteur de son exécution. En remontant la Seine, sur la même rive, on rencontre l'arsenal et l'hôtel du grand maître de l'artillerie. C'était le logement de Sully, qui occupa cette charge, et se la réserva, en se démettant de tous ses autres pouvoirs, à la mort de son maître. Il agrandit cette demeure 401 et la lit orner intérieurement avec un luxe d'élégance qui contrastait avec ce qu'on suppose delà sévérité d'un grand maître de l'artillerie et ce qu'on sait de son caractère, mais qui convenait aux fêtes galantes qu'il donna et dont nous avons la description Eu remontant vers la rue Saint-Antoine, on traverse la rue de la Ciseraic, au fond de laquelle se cachait ce grand hôtel Zamet 4";!, « l'hôtel des menus plaisirs du roi, » et plus lard l'hôtel Lesdiguières. La rue Saint-Antoine montrait l'hôtel de Mayenne 401 et, presque en face, le grand hôtel du joueur Gallet, qui porta ensuite le nom de Sully, quand le ministre l'eut acquis 40S. Dans la rue des Fil; - Aymont, l'hôtel des ducs de Guise fut reconstruit à neuf'*06, et l'hôtel de Roquelaurc, qui fut, plus tard, l'hôtel Saint-Paul, reçut ses plus beaux embellissements407. En descendant par la rue Saint-Honoré, ou remarquait l'hôtel de Sillery*08; dans l'espace compris entre le Louvre et les Tuileries, l'hôtel du marquis de Viciuille, et, dans la rue Fromanteau, l'hôtel du maréchal de Souvré 409- Sur la rive gauche, nous ne citerons qu'un seul édifice, le palais abbatial de Saint-Germain des Prés, grande et imposante demeure comme elle convenait alors à ces puissants seigneurs, à celte belle église, à ce grand domaine 410 .
Le caractère de ces monuments, le style de cette architecture, se distinguent par l'appareil de la construction; on peut considérer, d'une part, celle qui sert depierrede taille, et de l'autre, celle qui emploie la brique comme revêtement extérieur et moyen de décoration. La pierre permet de plus vastes constructions, un grand luxe de sculptures. La lourdeur est le défaut des artistes de ce temps ; elle se communique des profils à la sculpture ; on avait été élancé etfluet, on se fit court et trapu : les arts procèdent assez souvent par ces extrêmes.
Quand les architectes associent la brique à la pierre, il y a, en général, ^dus de simplicité dans la disposition des corps de bâtiment, moins de charge sur les étages, plus de sobriété dans les ornements. On se sent plus à l'aise au logis : car ces matériaux conviennent à l'habitation particulière, à notre climat, à nos besoins ; et, à l'extérieur, l'opposition des couleurs entre la brique, la pierre et l'ardoise s'harmonise d'une manière gaie et pittoresque.
Nous sommes plus heureux pour cette époque que pour celles qui l'ont précédée et suivie : presque tout ce qu'elle a élevé est encore debout ; des diverses causes qui ont valu aux monuments du règne deHenrilV un respect qu'on a refuséà leurs devanciers et à leurs successeurs, la plus puissante, et non pas la moins singulière, c'est l'abandon. En effet, la mode que les tournois, les duels, les galantes aventures Ul, scmblaientavoir fixée dans la place Royalcct ses alentours, s'en retira peu à peu, et ce ne fut pas la boutade d'un amant, mais le dernier adieu d'un dernier départ. Du moment qu'il n'y eut plus d'intérêt à construire, il n'y en eut pas à abattre : c'est ainsi que nous avons conservé la place Royale tout entière, les hôtels de Lesdiguières, de Mayenne et de Sully, et de même bon nombre de maisons dans leur style primitif autour de biplace Dauphine, de la rue du llarlay, et des quais des Orfèvres et des Morfondus, sans omettre sur la rive gauche le palais abbatial de Saint-Germain des Prés. Toutes ces constructions, mi-parties brique et pierre, sont solides et ne céderont qu'au marteau. Si l'hôtel de ville est trop restauré, l'hôtel de Sully l'est trop peu . celui-ci, construit en pierres de taille, voit ses sculptures, ses corniches, menacées de Ions côtés ; espérons que le gouvernement viendra en aide au propriétaire pour conserver aux artistes ce spécimen d'une grande habitation sous le règne de Henri IV.
Le Pont-Neuf a résisté aux deux courants destructeurs qui ne cessent de l'ébranler, le courant qui s'écoule sous ses arches en flots bruyants, en glaçons menaçants, et le conratil qui roule, qui marche, qui trotte sur son pavé, et qui a centuplé, depuis deux cents ans , en nombre et en rapidité.
L'hôtel de ville a résislé aussi, mais avec moins d'avantages, contre les restaurations modernes, les appropriations el les achèvements; cependant, comme on menaçait d'écraser sa forme première sous les additions , il faut se réjouir d'avoirobtenu qu'au moinson conservât l'original à côté de la pâle copie.
LE PALAIS MAZAltlN. (jU
Après avoir quille l'extrémité orientale de la ville, la mode resta quelque lemps indécise entre le Luxembourg et le Louvre. Le cardinal de Richelieu eu l(iô(i, et son successeur en IG 'iO , firent tourner la chance et donnèrent à la1 tendance de Paris vers le nord une impulsion dont nous ressentons encore l'influence après deux siècles d'activité. Il y eut toutefois cette différence essentielle entre la conduite des deux ministres, que Richelieu abattit trois beaux hôtels 412 pour élever le sien , taudis que Mazarin conserva, dans les vasles développements de son palais , le pelit hôtel qui en avait été le germe. Interrogeons les trente années qui suivent le règne de Henri IV, recherchons de combien de grandes habitations elles dotèrent la ville , et ensuite de combien elle s'est appauvrie.
Pendant que le vieil archevêché se relève par les soins de monseigneur de Gondi , pour mieux loger plus lard son célèbre neveu , le premier président se fait bâtir une noble demeure dans le voisinage du palais , non loin de l'hôtel du trésorier de la sainte Chapelle. Le choix de l'emplacement se subordonnai l ici à la position officielle des propriétaires. Ailleurs , et en général , le mouvement était excentrique, l'enceinte de Paris, loin d'être un obstacle, semblait inviter à franchir celte limite. Des Yveteaux, qu'on avait appelé par plaisanterie le dernier des hommes, parce qu'il habitait seul au Marais, vil bientôt s'aventurer plus loin que lui, dans le faubourg Saint-Germain, les grands hôtels de Liancourt 413, de Goncini 4U, de Retz *u, de la Force 41G, deMortemart 4n, de Falconi 418, et sur le Pré-aux-Glercs , la maison du président le Goigneux 41 9 .
Si nous quittons la circonscription de l'Université pour entrer dans la ville proprement dite, par les Célestins ou la porte Saint- Antoine , près de la Bastille, nous trouvons la place Royale , qui se complète parles hôtels de Lavardin , de Sainl-Géran, de Saint-Luc 42°, et en même temps les hôtels de Mayenne, de Sully et de Vitry qui se terminent; mais aucune construction nouvelle ne ranime ce quartier, qui vit sur sa vieille réputation , sur ses belles habitations, sur ses anciens habitués. En gagnant la rue Pavée, on passait près de l'hôtel d'Angoulême, qui s'appela plus tard de Lamoignon 421 ; on ne suivait pas la rue Saint-Denis sans remarquer, après la fontaine du Ponceau, le grand hôtel de Saint-Chaumont 422 ; la rue Vieille-du-Temple montrait, l'hôtel d'Amelot, de Bizeuil , où le luxe dépasse toutes les bornes, et l'hôtel d'Effiat, remarquable par son étendue; on trouvait dans la rue Sainte-Avoye, l'hôtel d'Avaux , l'ancien hôtel de Montmorency, transformé et reconstruit pour l'ambassadeur Claude de Mesmc >n, et en avançant davantage à l'ouest, on rencontrait le magnifique hôtel construit en 1615 par Roger de Saint- Larri , duc de Bellegarde, grand écuyer de France , cl qui devint, en I ()->">, l'hôtel Séguier, théâtre des l'êtes royales , asile des lettres et des arts, lieu de réunion de l'Académie naissante 424. Dans la rue Cop-Héron, M de Fonlenay
71» QUATKIÈME LETTRE.
Mareuil fondai ( sa demeure, et non loin de Saint-Eustache, rue Coquillière, on voyait l'hôtel Châteauneuf m.
Près du Louvre, les hôtels de Clèves et d'Eu s'élèvent pour la duchesse douairière de Guise , la marquise de Rambouillet construit le sien en s'appuyant sur les murs des Quinze-Vingts, et dans l'espace qui sépare le Louvre des Tuileries 421, déborde un flot de grands seigneurs qui semblent vouloir assiéger la demeure royale. La longue rue Saint-Honoré, ou ses aboutissants, comptent les hôtels de Schomberg428, de Bellangreville429, delà Roche- Guyon, 430 de Royaumont 431, d'Hocquincourt 43i, et en appuyant vers le nord, 1 hôtel d'Herbaut de la Vrillicre , construit par le grand Mansart 433, l'hôtel Brion, accolé par le duc de Damville au Palais-Cardinal 434 ; plus haut, vers la rue Plàtrière, l'hôtel du surintendant des finances , Claude de Bullion 435 ; plus haut encore, touchant aux limites de Paris, le Palais-Cardinal, et tout autour les hôtels de ses créatures, les Chivry, Tubeuf, Bautru , Vanel 436, enfin , et comme dernière limite du développement de la ville, comme suprême expression du luxe et de l'élégance , le grand palais Mazarin.
De tant de somptueuses demeures, de cette richesse empruntée à tous les pays , de cette élégante transformation sous la direction de nos grands architectes François Mansart, Du cerceau , Métézeau et d'autres, que reste-t-il? Un seul représentant, le palais Mazarin , tout le reste a été détruit 437.
Nous arrêterons ici nos recherches ; poussées plus loin , elles ne serviraient, du reste, qu'à prouver encore avec plus de force la nécessité évidente de faire quelques sacrifices et de grands efforts pour conserver ces rares spécimens des anciennes habitations, de ces nobles demeures contre lesquelles tout semble conspirer depuis les bases constitutives de la société moderne, ce qu'il y a de plus sérieux , jusqu'à la mode , ce qu'il y a de plus futile.
Sans doute le temps n'est plus où l'on démolissait des monuments, par arrêt de l'université, au son des hautbois et des autres instruments de musique; le temps n'est plus , espérons-le du moins, où, la torche et la hache au poing, on faisait crouler, aux applaudissements de la foule , l'innocente habitation , tout au ji I ii s coupable de l'impopularité du maître; mais le temps où la spéculation abat tout autour d'elle, c'est le nôtre, d'autant plus dangereuse, quelle agit sans bruit, sans fracas, qu'elle semble avoir honte de ce qu'elle fait. Vous croyez su ivre ses projets, et vous n'apprenez son œuvre de destruction que lorsqu'elle est consommée. A la place du vénérable monument, elle a fait sa large trouée , et sur le sol nu, elle a planté son fatal drapeau où est inscrit: Terrain à vendre.
Elevons drapeau contre drapeau , avec la confiance que tous les hommes de cœur cl, de goût se grouperont autour du nôtre pour le défendre, car il aura puni devise : « Souvenir national, monument historique à conserver. »