‹ De l'organisation des bibliothèques dans ParisChapitre 48 sur 54 · DANS SON JOUR · texte numérisé non relu

DANS SON JOUR

ou les véritables mémoires de M. Manchini, Connétable Colonne.

«.Comme il ny a point d'actions plus éclairées des yeux de tout le mode, que celles des personnes d'une haute quaUV n ,'es °«* point aussi qui soient plus exposées à la censure, n'y plus en butte à la médisance et surtout en France, où les libelles qui ont pour objet la calomnie et de noircir la réputali, n de celles de nostre sexe ont un grand débit et passent sous le nom de pièces galâtes Mais quoyque je n'ignorasse pas qu'il n'y a rien au monde si sacré que ces sortes d'ouvrages n'at taquet , je croyois être hors de la portée de leurs coups, autant par le privilégedu temps que par la justice de mes actions, jusqu'à cè qu'on m'écrivît de France, qu'il couroit un livre de ma vie sous mô nom, cette nouvelle jointe à quelques circonstances que l'on m'en avoit mandées , m'inspira la curiosité de le voir et la veue a changé depuis le dépit et 1 indignation que j'en avois, en un mépris le plus grand du mode pour son autheur. Mais comme il y a des gens qui pour ne me pas connoitre, pourroièt être susceptibles de ces sortes d'impressions , j'ay cru être obligée daller au devant du tort qu'elles me pourroient laire, en douant moymême au public une relation sincère et véritable de tout ce qui m est arrivé depuis ma plus tendre jeunesse, à quoy je me suis trouvée engagée par les lortes instances que m'en ont faites diverses personnes intéressées en tout ce qui nie touche par devoir ou par inclination »

Il suffit d'avoir lu quelques-unes des lettres de la connétable, et il s'en est conservé un certain nombre, pour reconnaître que son style d ordinaire assez naturel se trouve ici gené par la nouveauté du rôle d'auteur L'imprimeuraura rectifié l'orthoaraphe qu'elledédaignait complètement, et en cela elleétait de son temps, car plus d'un grand seigneur pouvait envier l'incorrection de ses écrits Ce qu on cherche dans ses mémoires , est ce oui s y trouve le moins, la vérité sur la passion qu elle excita dans le cœur du roi. La connétable était enfermée à Madrid dans un couvent,et n avait d'autre ambition, d'autre désir que celui de rentrer en France et d'habiter Pans. Il fallait donc ménager le roi et surtout la reine. La vérité eut à en souffrir et sur ce point, qui devait être le plus in-

Note 559.

lércssant , ces mémoires sont vides, quand ils ne mentent pas. Sur tous les autres ils méritent confiance, autant du moins que le mérite une femme du monde, qui explique décemment pourquoi elle a quitté son mari, ses enfants, et s'en évadée comme une aventurière de la maison conjugale.

Je ne citerai deces mémoires, négligés à tort par MM. Petilot et les éditeurs de la nouvelle collection , condamnés comme apocryphes par M. Lebcr, (Cat.,n. 43q8) qu'un épisode, celui qui fait le sujet de celte note, l'évasion de Rome et le passage à Aix en Provence. La connétable remarque en premier lieu que le chevalier de Lorraine fut rappelé à la cour de France , et c'est immédiatement après qu'elle raconte son départ précipité de Rome. La coïncidence est fâcheuse :« Je partis donc le 29 de may, n'ayant en mon particulier que sept cens pistoles, mes perles et des pendants de diamants, et madame Mazarin ayant perdu toutes ses hardes , pour les avoir laissées à Rome, nous moulâmes dans son carrosse, dans le lemps que M. le Cônétable étoit allé voir un haras aux Frattochie qui est une maison qu'il a aux champs et en sortant du logis nous criâmes au cocher, à Frescali pour tromper une cohue de gens qui étoient à la porte du Palais Mazarin et à un tournant de rue , un valet de chambre allemand de ma sœur, nommé Pelletier , qui avoit fait aprèter une felouque de Naples à Civita vecchia, dit au cocher d'y marcher droii et le menaça de le maltraiter s'il n'alloit viste. » (Page 99.) Je passe la description intéressante de ce voyage périlleux , je ne citerai qu'un passage qui montre que l'assistance donnée à nos héroïnes par madame de Grignan, était due à l'injonction du roi. Après une navigation de neuf jours , nous arrivâmes heureusement à la Ciouta , où après nous être reposées rnvirô quatre heures, nous mêlâmes sur des chevaux que nous avions loues , et marchât toute la nuit , arrivâmes d'assés bône heure à Marseille , où je m'informai/ d'abord de M. Arnold, intendâl des galères, dans Vespérâce , qu'il auroil un passeport pour moy que j'auois demâdé au roi par une lettre que j'avois écrite à S. M. avant de partir de Home. — // me donna un paquet fermé, où il y avoit un passeport et une lettre de S. M. pour moy et une autre de M. de Pomponne , qui écrivoit à M. de Grignan, lieutenant du roy dans la province , luy recommandât fort de me recevoir à Aix et de m' assister de son authorité et de tout ce qui me pourvoit être nécessaire (p 111). Le lendemain malin côme j'avois envoyé à il/, de Grignan la lettre que M. de Pomponne avoit insérée pour luy dans le paquet dont j'ai parlé, on vint m'évcillcr en sursaut pour me dire qu'un gentilhomme venoit de sa part avec six gardes et son carrosse , pour m'o/frir de me conduire avec ordre de m'assisler en tout ce dont j'aurais besoin , ce que j 'acceptât/ , et après avoir dîné madame Mazarin et moy , montâmes en carrosse avec

ledit gentilhomme et arrivâmes le soir à Aix, ou M. de Grignâ, qui étoit venu au devant de nous près d'une lieue nous accôpagna dâs si) carrosse , dâs lequel il nous avoit fait entrer. (Page u3.)

Une lettre de mademoiselle de Scudéry (Sup. Bussy) , nous dit où tendaient cette étrange entreprise et ces étranges voyageuses : Madame de Colonne et madame Mazarin sont arrêtées à Aix. L'histoire dit qu'on les y a trouvées déguisées en hommes, qui venaient voir les deux frères, le chevalier de Lorraine et le comte de Marsan. •

J'aurai encore une occasion de parler de madame Mazarin, quant à la Connétable, je dirai qu'après avoir résolu devenir à Paris loger au Palais Mazarin où sa sœur désiroit vivre avec elle (p. u5 de ses Mémoires), elle fut obligée de solliciter 'du roi l'autorisation d'entrer dans sa capitale et ne put l'obtenir. Vivement irritée de ce refus, elle rentra en Italie, mais arrivée à Turin, elle rebrousse chemin, traverse l'Allemagne et ne s'arrête dans les Pays-Bas, qu'empêchée par les autorités de continuer sa route. Après avoir obtenu l'autorisation de son mari, elle passe en Espagne, où il occupait le poste de vice-roi d'Aragon, et prend le voile dans un couvent de Madrid plutôt que de se réunir à lui. C'est du sein de cette retraite qu'elle écrit ses Mémoires, puis elle s'évade et rentre en France, vers iG8à. Depuis ce moment on perd sa trace, comme elle-même perd toute son importance. Le père Anselme fixe â l'année 1715, la date de sa mort, je n'avais aucun intérêt à poursuivre mes recherches de ce côté, je rectifierai seulement une erreur de M. Weiss. Ce consciencieux écrivain, dans l'article qu'il a consacré à madame la Connétable, dans la Biographie universelle, se trompe en disant qu'elle partit de Paris avec son époux aussitôt après son mariage. Elle se maria par procuration et ne connut son mari qu'à Milan ou à quelques lieues de là lorsqu'il vint au-devant d'elle. Il y a même un détail curieux sur cette rencontre (p. 38).

Les Mémoires écrits par la Connétable furent envoyés par elle dans toutes les directions où leurs calomnieux précurseurs pouvaient avoir pénétré, et cependant ils sont devenus si rares, que je ne vois pas qu'aucun bibliographe les ait connus. Ni Brunet|ni M. Leber ne les citent; ni M. Monmerqué ni M. Moreau ne les possèdent dans leurs bibliothèques si riches en ouvrages du dix-septième siècle.

La Connétable n'en fit sans doute tirer que le petit nombre d'exemplaires destinés à ces envois, mais je suppose qu'elle chargea un sieur Bremond de les faire réimprimer après les avoir rev us. En effet, ses Mémoires parurent en Hollande sous ce titre : Apologie ou les véritables Mémoires de madame Marie Mancini, conncstable de Colonna, écrits par elle-même, — suivant l'imprimé à Madrid. Cologne, P. Marteau, 1670. Format in-120 de 132 pages. L'année suivante il paraît une se-

Note 560.

coude édition à Leide pour l'auiheur , chés Jean van Gelder, à la Tortue, 1Ô78, même format, de 200 pages.

Le sieur Bremond adresse ces Mémoires à l'un des anciens courtisans de la Connétable, au duc de Zell, Brunswick, Lunebourg, et lui dit avec autant de vérité, que Saint-Réal l'aurait pu faire en parlant des Mémoires de madame Mazarin :

Ce sont ses propres Mémoires, et le portrait, que je fais de sa vie, est si particulier que votre altesse sÉRÉNissiME verra bien que c'est après l'original que je l'ai tiré. Je puis dire, même sans faire trop l'habile peintre, que je luy rends jusqu'à la parole; car il est vraij que ce ne sont pas seulement ses actions et ses sentimens ; mais jusqu'à ses pensées et ses expressions, comme Vostre Altesse Sérénissime le reconnaîtra fort bien.

En effet, ce nouvel éditeur s'était contenté de corriger, je veux dire, d'altérer les Mémoires originaux, coupant ici une phrase, ôtant là un nom et partout affadissant le style. On en jugera par le début:

Comme il n'y a point d'action plus exposée à la veue du public que celles des personnes de grande qualité, il n'y en a point aussi qui coure plus de danger de la censure et de la médisance, surtout en France où ces sortes de libelles que la malice produit contre la réputation de notre sexe, avec un cours et un applaudissement qu'ils ne méritent point, passent pour des galanteries de cour. Néanmoins, quoique je fusse bien persuadée que ces sortes d'ouvrages n'épargnassent pas seulement les personnes les plus sacrées, je croyois d'en être exemple, autant parle privilège du temps que par une conduite assez bien réglée, que j'ai toujours tenue dans le monde. Jusques à ce qu'on m'écrivit de France, qu'il couroit une Histoire de ma vie qu'on supposait d'avoir été écrite par moy-même.

Les catalogues indiquent une traduction italienne de 1G78, il est bien probable qu'elle fut faite à la sollicitation de la Connétable. Cette romanesque personne avait intérêt à faire connaître dans ce pays, plus qu'ailleurs, la vérité ou ce qu'elle voulait qui passât pour la vérité.

Les libraires hollandais servirent sa cause en donnant encore une édition de ses Mémoires, en 1701, seulement ils prirent parti contre elle en les réunissant aux souvenirs de sa sœur, afin de leur donner ce titre peu galant : Les Illustres Aventurières dans les cours des princes d'Italie, de France, d'Espagne et d'Angleterre. Cologne, l>. Marteau, 12°, 1701.

Sa réhabilitation lu (donc incomplète, auraitelle été plus entière, si elle avait pu charger le sieur Brossard de sa défense. Ce capitaine réformé a composé, au i8csiècle, peu de temps après la mort de Louis XI V, une histoire de Marie Mancini sous ce litre : Les Agrémens de la jeunesse de Louis (Quatorze, ou son Amour pour mademoiselle de Mansiny. Il est curieux de voir comment un épisode historique d'un assez grand caractère, tourne au vulgaire et au

burlesque sous la plume de ce militaire en belle humeur. Voici un échantillon de son savoir faire :

Le roi, qui n'avait jamais vu la nièce de son ministre, la rencontre pour la première fois aux Tuilleries, dans le jardin de Renard. Sans plus d'égards, il l'accoste cavalièrement et lui demanda la cause de sa tristesse; la jeune lille lui avoue qu'on veut la marier avec un homme qu'elle ne peut souffrir, le Roi la rassure et lui promet qu'il n'en sera rien. Il rentre au palais, fait venir le Cardinal comme on appelle un laquais, et lui dit: Vous avez une nièce aymable qui est un des ouvrages parachevés du Seigneur, morceau consêquament qui me convient. — Quand il l'a ainsi rembarré, il écrit a Marie de Mansiny : J'ai fait le Cardinal capot. — Il serait inutile de poursuivre plus loin, une analyse sérieuse de cette impertinente transformation d'une passion royale en aventure de garnison; mais ce manuscrites! magnifiquement relié, doré sur tranche etoffertà M.Bonnier de la Mosson; il a pris rang dans la collection des manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal ( Hist. Française, W n° 198), elBraun l'a cité dans son catalogue, il était donc indispensable que j'en fisse mention. A plus juste titre parlerai-je d'un roman dont madame Sophie Gay est l'auteur, dont Marie de Mancini est l'héroïne. Ce n'est pas le dix-neuvième siècle, ce n'est pas non plus le dix-septième siècle , ce n'est pas de l'histoire, ce n'est pas de la fable, c'est un roman historique, on sait ce que ceja veut dire et le succès lui sert d'excuse.

(559) Madame de Montmorency écri t à Bussy, le i5 juillet 1O68, Four des nouvelles, vous salirez que M. de Itohan parle avec mépris de madame Mazarin. Il dit qu'on veut avoir ses bonnes grâces, mais sans en faire cas quand on les a. Il en parlait à son aise, peut-être aussi était-il irrité contre sa conduite, pendant le voyage de Paris à Milan. L'habitude des enlèvements ne se perdit pas dans la famille, et le Palais Mazarin était destiné à en voir d'autres. En 1682, le jeune marquis de Richelieu enleva la fdle du duc Mazarin , et madame de Sévigné écrivait à celte occasion : Le marquis de Richelieu a enlevé mademoiselle de Mazarin de Sainte-Marie de Chaillot. Elle court avec son amant qui, je crois, est son mari, pendant que sou père va consulter à Grenoble, à la Trappe et à Angers, s'il doit marier sa fille. Le moyen de ne pas perdre patience avec un tel fou. Cependant, quoique tous les parents consentent au mariage, le Mazarin ne laisse pas de pousser les informations. (Paris, 22déc. 1682.) Louis XIV, dit Dangeau (17 oct., 5 sept. i08Î), fit grâce des peines encourues par le crime de rapt, en considération des grands services rendus à l'État par les cardinaux Richelieu cl Mazarin.

(560) Être jaloux du roi à une cour où le déshonneur était l'ambition des plus glorieux

Note 562.

et des moins maltraités par la fortune (V. les notes 577 à 5o8), c'était une singularité, d'autant plus grande que ce mari n'était pasjaloux de ceux qui le trompaient : Madame de La Fayette fait l'observation suivante : L'habitude que le Roi avoit prise avec les nièces du Cardinal, lui donnoil plus de disposition à leur parler qu'à toutes les autres femmes, et da beauté de madame Mazarin, jointe à l'avantage que donne un mari qui n'est gu'eres aimable, à un roi qui l'est beaucoup , l'eût aisément portée à l'aimer, si monsieur de Mazarin n'avoit eu ce même soin, que nous lui avons vu depuis, d'éloigner sa femme des lieux où était le Roi. (Hist. de mad. Henriette d'Angl. p. 3i.)

(561)Brienne parle de plusieurs tableaux qu'il fil porter tout d'un coup au Louvre parce qu'ils représentaient des nudités, cependant il gardait chez lui des tapisseries dont les sujels ne devaient pas lui paraître décents, après son opération vandalecontrelesslatues.Colberl fut chargé par le Roi de lui demander ce qui l'avait poussé à faire une action si extraordinaire, il dit que c'était sa conscience. Mais Monsieur, reprit Colbert, pourquoi avcz-vous dans votre chambre celle tapisserie de Mars et de Vénus? Ah! Monsieur, lui dit le duc Mazarin, ce sont des tapisseries de la maison de la Porte.

Il y a, sur ces mutilations, une épigramme latine de Ménage dans une note à la Réponse de Sainl-Evremont au plaidoyé de M. Erard (t. V, p. 216), et longtemps après, Louis XIV, la Cour et les chansons faisaient allusion à cet acte de démence :

A Marie-Anne Mazarini, femme de Louis Christophe de Gigault , marquis de Relie fond:

Vous, soyez la bien revenue Marquise, vous et vos grands yeux, Il faut redouter votre père, Quoique nous ne le voyons plus, Crainte qu'il vint dans sa colère Me briser comme Komulus.

(Bibl. roy.Coll. Maurepas, 1688. fol. 289, t. V.)

Ces vers ont paru plus tard dans le Recueil des chansons choisies. (Paris, 120, 169a, p. 120). Cette mutilation explique une phrase de Blondel, dans son Architecture françoise, t. III, p. 70. On remarque dans cette galerie line assez grande quantité de figures de marbre, dont quelques-unes sont antiques, mnisla plupart si mutilées, qu'elles n'intéressent que faiblement. Lister visita le palais Mazarin et la collection des sculptures en 1698. Quoiqu'en pleine décadence, celte habitation se place au premier rang parmi celles qu'il décrit dans son chapitre m. Of the Palaces and otlier public buildings and the curiosilics of nature and art which are in thern.

In the palais Mazarin there arc many good piclurcs, but thaï of which. J look the greatest notice ivas a very large collection ofGrecian and Roman statues, which were rangcd in a gaUenj'by them selves. Mosl of thern were hrought front [tome bij the Cardinal. Those

which are togatœ and cloathed, are as ihcy were found ; but such as were nudœ whem the were carved, are miserably disguised bg the affectation of the Cardinal ivho in a sudtlen transport of dévotion, caused them to be first mutilated and mangled, and then had them frocked by some sad bungler and icith a wretched plastcr of Paris, so that they appear quite ridiculous (p. 57, édition de i8i3).

Je ne reprocherai pas trop rudement à Lister la singulière erreur qu'il commet, au préjudice des goûts si délicats du Cardinal ; il faudrait ne pas connaître la légèreté des voyageurs, pour s'étonner qu'à quelques années de distance d'un fait, on pût le dénaturer ainsi; ce que je liens à faire remarquer dans cette citation, c'est l'état du palais Mazarin, encore ouvert aux visiteurs et sa collection de statues restaurées tant bien que mal, en l'année 1G98. Dix-huit ans plus tard on publiait, encore, dans une description de Paris: le petit hôtel Colbert est à côté et l'hôtel ou le Palais Mazarin, où demeuroil le cardinal Mazarin qui demanderait un trop long détail pour en particulariser toutes les magnificences et les curiosités. L'hôtel de Sainl-Pouange est auprès, p. 68. (les curiosités de Paris, de Versailles, de Marly. — Ouvrage enrichi d'un grand nombre de figures. Par M. L. It. — A Paris, quai des Augustins, 12°, 1716.)

Si le duc de Mazarin détruisait d'un côté, il produisait de l'autre , il posa nombre de fois pour son porirait; nous en avons plusieurs gravures qui le représentent : i° Larmessin, 1661 ; — 2" Ant. Paillet, p. — Et. Picarl, se. folio; — 3° Moncornet, etc., etc.

(5G2) Le duc de Saint-Simon écrivait ce qui suit, en 1712 : « Le duc Mazarin mourut dans ses terres, où il s'était retiré depuis plus de trente ans. lien avait plus dequalre-vingis, et ce ne fut une perte pour personne. La piété, toujours si utile et si propre à faire valoir les bons talens, empoisonna tous ceux qu'il tenait de la nature et de la fortune par le travers de son esprit. Il lit courir le inonde à sa femme, avec le dernier scandale. Il se retira dans ses terres, où il devint la proie des moines et des béats, qui profilèrent de ses faiblesses et puisèrent dans ses millions. Il mutila les plus belles statues, barbouilla les plus rares tableaux, fit des loteries de son domestique, en sorte que le cuisinier devint son intendant et le frotteur son secrétaire. Le sort marquait, selon lui, la volonté de Dieu. Le feu prit au château de Mazarin, où il était. Chacun accourut pour l'éteindre, lui à chasser ces coquins qui attentaient à s'opposer au bon plaisir de Dieu. Il désolait les officiers de ses terres par les détails où il entrait et les absurdités qu'il leur voulait faire faire. Il défendit dans toutes aux filles et aux femmes de traire les vaches, pour éloigner d'elles les mauvaises pensées que cela pouvait leur donner. On n'en finirait pas sur touiessesfolics.il voulut faire arracher les dents de devant à ses filles parce

qu'elles étaient belles, de peur qu'elles y prissent trop de complaisance. Il ne faisait qu'aller de terre en terre, et il promena pendant quelques années le corps de madame Mazarin, qu'il avait fait apporter d'Angleterre, partout où il allait. Il vint à bout de la sorte de la plupart de tant de millions, et ne conserva que le gouvernement d'Alsace et deux ou trois gouverncmens particuliers. C'était un assez grand et gros homme de bonne mine, qui marquait de l'esprit, a ce qu'il me parut une fois (pie je le vis chez mon père, lorsqu'il fut chevalier de l'ordre, en 1688 (Mémoires de Saint-Simon, tom. X, p. 391. Voir aussi la préface de la Réponse au Plaidoyé de M. Erard , dans les Œuvres de Saint-Evremont, tom. V, p. 206, édit. de 1730). Les chansons du temps firent allusion à cette singulière idée d'enlaidir ses filles, pour leur éviter les embûches de la galanterie; il semblerait qu'il pensa aussi à les rendre borgnes, en même temps que brèchedents. Une chanson s'adresse à la marquise de Bellefonds, sa tille :

Aussi pourquoy de vos beaux yeux

Vous laisser la maîtresse,

Voslre père eut fait beaucoup mieux

De vous rendre borgnesse.

(Bibl. roy.. Chansons mss. et Recueil de chansons choisies, Paris, 120, 169/1, P- i48.) Tallemant des Réaux nous apprend les singuliers procédés qu'il employait pour encourager la charité dans ses terres, et la tyrannie qu'il exerçait sur le pelit prince venu de Madagascar (Historiettes, t. X, p. Charpentier, Relation de l'établissement de la Compagnie des Indes Orientales. Paris, à", 166O. Raynal, Histoire phil., p. 307). Il est de fait qu'il se ruina avec une immense fortune et entouré des meilleurs conseils. La correspondance ou les papiers de Colbert prouvent la sollicitude que, malgré ses importantes occupations, le ministre était tout disposé à continuer à la gestion des grands biens du Cardinal. L'abbé de Choisy fait cette remarque fort juste : // a trouve le secret de se ruiner, quoi qu'ait pu faire Colbert, Gaumont et Bellinzani, les liois hommes du monde les moins dissipateurs, qui, dans le commencement, se faisaient un honneur d'abandonner leurs propres affaires pour avoir soin des siennes (Mém.).

(565) Madame de Sévigné avait été à Port- Louis; elle parle de M. Mazarin:«On nesauroit faire un bon compte de l'extravagance de cet homme; c'est un fou, il est habillé comme un gueux, la dévolion est tout de travers dans sa tète. Nous voulûmes lui persuader de tirer sa femme d'Angleterre, où elle est en danger d'être chassée et peut-être pervertie, et où elle est avec les ennemis du roi. Il en revient toujours à dire qu'elle vienne avec lui; avec lui, bon Dieu ; ah ! disons avec Saint-Evremont, qu'elle est dispensée des règles ordinaires, et qu'on voit sa justification en voyant M. de Mazarin.

(A Auray, 13 août 1689.) »

Dans la liste satirique des Logemens de 1O77, copiée dans la collection des Chansons manuscrites, faites pour M. de Maurepas, et conservée à la Bibliothèque du roi, on lit :

Le nue Mazarin A Ja seringue, près les Petites-Maisons.

Et aussi ces deux autres adresses, qui frappent assez juste :

Madame de Bouillon, à la Linotte, rue du Moulinet.

Mademoiselle , ù l'Espérance, rue Dauphine.

C'était un jeu d'esprit déjà ancien; sans remonter plus haut que la Fronde , je jette le filet dans la mer des Mazarinades et j'en retire du premier coup : les Logemens de la cour, à Saint-Germain-en-Laye, h°, 1GZ19. On supposeque le vieux château étant occupé par la reine d'Angleterre, et le neuf étant en ruine, on loge la cour et sa suite dans les auberges de la ville : Nous choisi smes pour le roi le Mouton, monsieur fut logé au Papillon, et la reine au Chapeau houge; mais parce que le logis et principalement les chambres esloient mal accomodées , nous y logeasmes son train , et sa personne eut pour elle le Saucisson d'Italie, bien qu'il, lui fût fort agréable pour sa gentillesse ; les filles furent logées à la Petite Vertu; M. le Cardinal fut logé ù la Harpe, la Couronne luy ayant esté desniée (page lx)-

(564) Les extravagances du duc Mazarin donnaient un air de plaisanterie à ses entreprises les plus sérieuses, et les galanteries de la duchesse un tour libertin aux paroles les plus graves et jusqu'aux plaidoieries. Dans leur procès, lorsque Maître Sachot reprochait si fort la mutilation des statues, Erard, avocat du duc, répartit : Est ce àcause de celle mutilation des statues que votre Duchesse refuse de retourner au palais Mazarin? Bayle fait aussi cette remarque, si j'ai bonne mémoire.

(565) Sa charge de grand-maître lui donnait le logement de l'Arsenal, ses fonctions de gouverneur deVincennes lui assignaient un logement dans le château. La duchesse Mazarin accoucha de son premier enfant :

Dans l'Arsenal, son domicile.

(Loret, Muse historique.)

(566) Loret nous décrit aussi, à plusieurs reprises, les réceptions que le duc Mazarin fait au roi, lorsqu'il vient chasser dansle parc (Voir 22 avril 1662, 22 juillet 1663, etc., etc.), et au fils du roi de Danemarck (3i mars iG63).

Le gazettier-poète donne la description des réjouissances et des aumônes faites au palais Mazarin , en l'absence du duc :

Les gens de monsieur le grand-maître, En son palais ont fait paraître Tant et tant de magnificences, Que dans pas un seul autre hôtel On n'a, dit-on, rien vu de tel.

(5 novembre 1661.)

Note 570.

(567) Le mercredi 1 5 février i663, le comte d'Harcourt, suivi de cinquante carrosses des écuries royales, alla au devant du cardinal d'Esté :

Et par les soins du souverain,

Dans le beau Palais Mazarin

Des plus charmans qui soient en France,

Mena ce Romain d'importance;

Ayant dans ce grand logement

Un somptueux appartement.

(Loret, 17 février i663.)

(568) Je renvoie à la Muse historique de Loret ; on trouvera, dans quatre de ses lettres, îa description des allées et venues du Légat du pape, et, dans celle du iGaoust ]664, son entrée à Paris, au milieu d'un immense cortège :

Et selon la coutume antique, Ledit légat apostolique, Etoil sur mule et non mulet Egale en blancheur à du laii.

11 fut reçu parl'archevesque et le chapitre, â Notre-Dame :

Après quoy les princes du sang, Et plusieurs seigneurs de haut rang, Point encore ne l'abandonnèrent Mais volontiers l'accompagnèrent,

Au palais pour luy préparé. (Palais Mazarin)

Son cortège étant éclairé (D'autant qu'on ne voyoit goûte) De cent lumières sur sa route, Qui rendoient aux lieux d'alentour Une lueur égale au jour.

(îô aoust i664.) Loret ajoule en marge le nom du palais, n'ayant pu le faire entrer dans la rime.

(569) Il y avait encore dans Paris un autre hôtel de Nevers, plus ancien et plus célèbre, les ducs de Nevers l'avaient construit sur les terrains de l'hôtel de Nesleet avec une grande magnificence : Henry IV, dit Tallemant des Réaux (Hislor. tome I, p. 91), le trouvoit un peu trop magnifique pour être à l'opposite du Louvre et un jour, en causant avec M. de Nevers et lui montrant son bâtiment : Mon neveu, lui dit-il, j'irai loyer chez vous quand votre maison sera achevée. Cette parole du Roi, et peut-être aussi le manque d'argent, firent arrêter l'ouvrage. La dernière duchesse de Nevers, Marie de Gonzague de Clèvcs, vendit l'hôtel deNesle, en 1641, àHenry Guénégaud, ministre et secrétaire-d'État, qui le fit transformer et embellir par le grand Mansart, sans parvenir à lui ôter son nom. Ainsi, madame de Sévigné , Pomponne, Joly, Malherbe et plusieurs autres parlent de leurs visites chez madame Guénégaud à l'hôtel de Nevers, et le Guide de Paris, contenant le nom et l'adresse de toutes les rues de ladite ville par le sieur De Chvynes Loynnois, A Paris, chez Jean Brunei (1652), indique l'hôtel de Nevers, rue du (Jnay de Nevers.

Je renvoie pour l'histoire de cet hôtel et du quartier dans lequei il fut bâti, à une publica-

tion déjà ancienne (Projets d'embellissement pour le dixième arrondissement. Paris, û°, 1 842), et pour une curieuse protestation contre la construction des pavillons du Collège des Quatre-Nations, aux prochains numéros de la Revue d'Architecture.

Le prince, de Conti obtint celte belle demeure, en échange de sa terre du Bouchet et de son hôtel du quai Malaquais, qui, à ce qu'on croit, avait été construit pour sa femme aux frais du cardinal Mazarin, son oncle. Voici comment M. Paul Lacroix raconte les vicissitudes de cet hôtel après cet échange: « Il fut acheté ensuite par le duc de Créqui, premier gentilhomme de la chambre du Roi, qui y apporta d'Italie une belle collection de tableaux italiens. Le duc de la Tremouille, gendre du duc de Conti, y demeura quelque temps, puis en 1712, ce fut le comte de Lauzun qui l'acheta. Sa veuve le revendit à madame Louise- Adélaïde de Bourbon-Conti, qui en fit l'hôtel de la Roche-Guyon. (Bulletin des Arts, publié par M. Paul Lacroix, 10 juillet 1845, p. là. C'est un de ces rares recueils qui contiennent plus que ne le comporte leur cadre, autant que l'indique leur titre.) Le grand Plan de Paris, publié par M. Turgot, donne à cet hôtel le nom de la Roche-Guyon. Son dernier propriétaire, M. Caillard, industriel enrichi, mais pas assez enrichi encore, l'a fait abattre celte année pour gagner 100,000 francs, prix des matériaux, et retrouver dans la vente des terrains nus, le prix qu'on lui offrait pour l'hôtel entier. J'ai sauvé, comme je l'ai pu, un plafond entier, signé Doublet, et date de 1778.

Quant à l'hôtel de Nevers ou de Guénégaud, il prit, dès 1670, le titre d'hôtel de Conty qu'on inscrivit sur la porte, c'est ainsi qu'il paraît dans la gravure de Blondel. En 1731, le prince de Conti, grand prieur do France, vendit son hôtel à la Ville de Paris pour 1,300,000 livres. La Monnaie occupe son emplacement.

Le Cardinal avait laissé par testament sa bibliothèque au collège Mazarin, les boiseries dont le duc de Nevers n'aurait su que faire sans les livres, furent comprises dans la donation, et Dorbay, l'architecte du nouveau collège, se régla pour les hauteurs de sa salle sur les dimensions qu'elles avaient. Plusieurs manuscrits de la bibliothèque des ducs de Nevers (les anciens, les vrais) , se retrouvent dans le fonds Mazarin de la Bibliothèque royale. Je ne m'explique pas et M. P. Paris (Les Manuscrits François, t. IV, p. 96) semble avoir ignoré comment ces volumes ont passé avec le nom de leur propriétaire dans l'avoir du Cardinal. L'errata placé en tête du volume V de ce même ouvrage ne donne pas plus de lumière sur cette transmission et semblerait indiquer que ces manuscrits ont été la propriété de Philippe Mancini, à litre de duc de Nevers, mais cela ne peut-être.

(570) Le duc de Nevers avait occupé, étant jeune, des charges dans l'armé* sans avoir le

Noie 577.

LE PALAIS MAZAIKN.

goût de la carrière militaire. Ainsi, on octobre 1654, Louis XIV le nomma colonel, à la place du duc de Joyeuse, Loret en annonçant cette nomination ajoute que le roi :

A voulu récompenser,

Par estime et par conscience ,

Ce Neveu de son Êmincnce ,

Des senices dî son Ainé.

(Muse liist. Liv. V, p. i38.)

Au siège de Coudé il fut blessé (août iOjj) et il inspirait assez de confiance en 1 656 pour servir d'intermédiaire au rapprochement de la cour avec le duc d'Orléans et Mademoiselle (Voir, Loret et la Partie de billard, livre VII, p. 27.)

En janvier 1607 la compagnie des mousquetaires à cheval fut rétablie et M. de Mancini , duc de Nevers , en devint le capitaine.

(571) Mademoiselle de Monipensier remarque dans ses mémoires , ces habitudes vagabondes : // va et vient de Home par fantaisie deux ou trais fois Cannée, comme les autres qui vont se promener an cours, et il se traîn a marié lorsqu'il ne croyoil pas l'être.

(572) La gazelle de Uenaudot annonce ce mariage dans le 1,0 168, de 1670 , à la date du \h décembre. Madame de Sévigné écrivait à celte occasion : « Ce M. de Nevers si difficile a ferrer, ce M. de Nevers si extraordinaire , qui glisse des mains alors qu'on y pense le moin*, il épouse enfin, devinez qui? — Mademoiselle de Thianges , jeune, jolie , modeste, élevée à l'abbaye aux Bois.» (Paris, 10 déc. 1670.)

Subligny avait vent de cette tournure sauvage de son caractère, et de son élolgnenient pour le mariage :

J'ay déjà cent fois assisté A des contrais de mariage, Où depuis qu'on le sçait en ûge, On l'engage île tous côlés, Cela se fait sans luy.

(Musc Dauphine, 28 oct. 1666.)

Madame de Sévigné disait de mademoiselle de Thianges : « Elle est belle comme le jour et brille fort sans qu'on en soit en peine.» ('.«juillet 1670.) Plus tard elle blâme sa toilette : «Madame la duchesse de Nevers y vint (chez la duchesse Ventadour) coiffée à faire rire : il faut m'en croire, car vous savez comme j'aime la mode excessive. » (18 mars 1671.)

Le duc de Saint-Simon annonce sa mort en 1715 et il ajoute cet éloge : « Peu de femmes l'avaient surpassée en beauté. La sienne était de toutes les sortes, avec une singularité qui charmait. Madame de Nevers à plus de soixante ans était encore parfaitement belle, lorsqu'elle mourut d'une maladie fort courte. » (Mém., t. XII, p. 79.)

(573) Pendant que l'on construisait le collège des Quatre Nations ou Mazarini , Colbert

et les exécuteurs testamentaires faisaient rédiger le catalogue de la bibliothèque et défendaient les livres par des grillages en fer. M. Leba.s écrit le 7 août 16G1 ce qui suit à Colbert : « On a résolu de faire faire le catalogue des livres de la bibliothèque et qu'à ma diligence on fera fermer les tablettes avec des portes garnies de fils d'aréchal cl de serrures.» Dans une autre lettre du 13 on lit:

«On commença hier à travailler au catalogue des livres, ce que M. le premier président affectionne fort. J'ay esté aujourd'hui' les voir et comme M. La Poterie avoit cy devant seid fait divers mémoires pour — les livres grecs, cela les advancera beaucoup et travaillant quatre ou cinq personnes par jour comme il se propose, il n'y aura pas de besogne pour un au, à ce que m'a dit ledit sieur La Poterie. Nous avons fait venir le maître André le menuisier et un ouvrier en fil d'aréchal pour.cognoistre à peu près ce que pourroit couster les portes garnies de lils d'aréchal, de serrures, en avant de chaque lablette de hauteur d'environ neufs pieds, c'est-à-dire deux portes, car l'une sera au-dessoubs du pupitre et l'autre au-dessus, nous avons compté svec le sieur Sellori que cestc dépense n'excèderoit pas mille escus, elle paroit nécessaire — si on veut charger des livres le sieur La Poterie, outre que ces portes serviront lousjours lorsque la bibliothèque sera transférée dans le collège. »

(574) C'élail alors le luxe à la mode, Marot, Bloil'lcl, et les autres ouvrages sur les hôtels de ce temps en donnent la preuve. La Bruyère en parle quelque pari.

(573) Nous avons des plans qui montrent toutes les dispositions prises par le duc de Nevers, j'en indiquerai quelques unes : la duchesse de Nevers habitait au premier (t, 11,21, 22,23), les cuisines étaient installée s au rezde-chaussée. Le duc de Nevers dans la galerie en retour (18, 19, 20). Les écuries occupaient tout le rez-de-chaussée (r, 1 et 2), l'orangerie venait ensuite (3, à et 5). C'est peut-être à cette époque et dans cette même intention maritale et galante qu'il acheta la magnifique terre et scigneurerie de Fresnes à M. de Guénégaud pour la somme de 3oo,ooo fr., il l'a revendit plus tard pour 23i, 000 fr. à M. D'Aguesseau parce qu'elle ne produisait rien (Bibl. roy. suppl. 11. 2818.)

(576) C'était le premier symptôme, où la preuve éclatante du pouvoir de la nouvelle maîtresse, madame de Montespan. (Déc. 1670).

(577) Colbert fut un ministre intègre, tout en amassant dix millions de fortune, il lut un ministre austère tout en s'acquittant de commissions de la nature de celle que contient la lettre suivante de Louis XIV :

il!

Note 581.

« Saint-Germain en Laye, 1 5 juin 1G78.

« Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos indiscrets , c'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près, et pour qu'il n'ait plus de prétexte de restera Paris, voyez Novion, afin qu'il se hâte au parlement.

« Je sais que Monlespan a menacé de voir sa femme et comme il en est capable et que les suites seroient à craindre, je me repose encore sur vous pour qu'il ne parle pas. N'oubliez pas les détails de cette affaire et surtout qu'il sorte de Paris au plus tôt.

« Louis. »(OEuv. imprimées de LouisXlV, tome V.)

L'intermédiaire complaisant du roi et de ses maîtresses, celui qui lui avait ramené mademoiselle de LaVallière, souriante comme un enfant au milieu de. ses pleurs, pouvait bien chasser un mari fâcheux , qui se permettait des propos indiscrets sur l'amant de sa femme.

L'cpïtre de La Fontaine charmant objet , digne présent des deux, clc, adressée à madame de Fontanges, créée nouvellement duchesse, suffit pour reporter dans le milieu de celle opinion relâchée. Le conteur de mœurs faciles exprimait celles de tout le inonde. On sait que madame de Montespan une fois dépossédée trouva fort mauvaise à l'égard de la nouvelle inaîtresse l'indulgence du père La Chaise , dont elle avait profilé. Elle l'appela le père La Chaise de commodité, oubliant que l'esprit des Mortemart, comme tout autre, devait avoir sa mesure.

(578) Lor>que le roi soupirait auprès de mademoiselle de La Moihe Houdancourt , celle-ci rcsiait insensible, non par vertu, niais parce (pie son cœur n'était plus libre , elle aimait le marquis de Richelieu. « Sa mère la grondait de ne pas répondre à la passion d'un si grand monarque, les amies de la mère querellèrent aussi à outrance cette aimable fille.» ( llist. Amoureuse des Gaules. ) Je sais que Bussy liabulin a une plume, j'aurais presque dit une langue bien mauvaise, je vois qu'il s'agit ici non d'une femme perdue , mais de la maréchale de La Moïhe Houdancourt, plus lard gouvernante du Dauphin et de tout temps une femme de bien, (Saint-Simon, mém., t. VII, p.5.)Jt; vois qu'il s'agit la non d'une fille de rien, mais d'une jeune personnequi devint plus tard marquise de Lewis et duchesse de Ventadour, et cependant je n'hésite pas à accepter l'anecdote. On sait par les mémoires de madame de Mottevilleqne lecomte etla comtesse de Brancas demandèrent à la reinc-mere la permission de favoriser les amours du roi avec leur fille. Devant de pareils faits, quand les sentiments les plus naturels et les caractères les plus honorables dévient jusqu'à ce point, ce n'est plus la faute des individus, c\st la faute du temps.

(579) Voir dans les mémoires de Saint-Simon les nobles sentiments ([tic celte bassesse

lui inspire. Il raconte Vinfâme politique d'an mari, qui sachant tout, conduisant tout, feignait d'ignorer tout avec le plus grand soin. ( Tome V, p. 12.) M. Barrière ( probablement d'api ès les mémoires de La Fare, p. 63, édit. de 1716, 12°) attribue à M. et à madame de Moniausier la même indulgence, il les accuse d'avoir favorisé les amours de madame de Montespan et de s'étonner de la jalousie de son mari. Il faut rechercher dans l'ouvrage de M. de Rœdcrer un commentaire plus habile et une explication plus naturelle des mémoires de Saint-Simon (mém. sur la Société polie, p. 227). A l'exception de M. de. Moniausier, type du M\san\ro\\v.\a Maxime d'Amphitryon, pièce qui fut jouée justement U l'époque où s'élevait la plainte du marquis de Montespan (i3 janvier 1668), étail acceptée par chacun , si non pour soi, au moins pour les autres :

Un partage avec Jupiter

N'a rien du tout qui déshonore.

(580) Madame de Montmorency écrit à Bussy Rabutin : « La Feuillade fait ce qu'il peut pour mademoiselle de Sévigné, maiscela est encore bien faible. »II fut un instant question de faire succéder mademoiselle de Sévigué à madame de Montespan. Bussy si orgueilleux de sa race, si entiché de ses Babutins, répond le 1 7 j uillet : «Je serois fort aise que le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle est fort de mes amies, et il ne pourroit être mieux en maitres.se. «Ne croirait-on pas qu'il s'agit de quelque fille du coin, de quelque actrice d'opéra. Toute la cour partageait ces sentiments.

Madame de Sévigné écrivait à sa fille à propos de mademoiselle de Grancey fille cadette de la maréchale : «Je ne sais si vous aurez appris que Villarceaux (le marquis), en parlant au roi d'une charge pour son fils, prit habilement l'occasion de lui dire qu'il y avoit des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce (pie sa majesté avoit quelque dessein sur elle; que si cela éloit, il le supplioit de se servir de lui, que l'affaire seroit mieux enire ses mains, que dans celle des autres, cl qu'il s'y cmploiero'u avec succès. » Le roi se mit à rire et dit : « Villarceaux, nous sommes trop vieux , vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans.. (Tome II , p. 269, édition Monnierqué.)

(581) Madame de Sévigné remplissait ses leltres de ces détails ( 12 juin 1680) : « On disoit que madame de Nevers fai.'oitune trace dans la première tète du monde, et qu'une autre tête plus petite en est renversée , mais je ne trouve pas que cela ait eu de suite.» Madame de Caylus écrit de son côté qu'on s'y prit d'une manière trop grossière.

Les chansons n'épargnèrent pas lamaîtresse en titre, voici un des couplets qui stigmatisaient sa conduite :

NolC 5îSft LE PALAIS

Ne pouvant plus être putain, l.a Montospan s'est faite enfin Maquerelle, pour lui complaire, Lere la, 1ère lan 1ère.

(liée, de chansons. Maurepas, iG84, loi. 33i,l. V.)

(~)8*2) Madanio de Sévisiié donnait, à sa manière, la raison de la tranquillité du duc : « M. de Nevers n'a aucune inquiétude de sa femme parce qu'elle est d'un air naïf et modeste qui ne fait aucune frayeur. » (Lettre du 5 août 1676.) Cette quiétude pouvait être encore fondée à cette date. L'intrigue de la duchesse de Nevers avec le prince de Coudé est «le 1O86-88 , puisque dans le même récit madame de Caylus parle de M. le Duc, titre que portait le (ils du prince de Coudé et de M. le Prince , litre qu'il hérita de son père , le 1 1 décembre 1O87. Le due de Saint-Simon se reportait à ces derniers temps lorsqu'il écrivait du duc de Nevers : « Il fut jaloux fort inutilement de sa femme, mais jamais brouillé avec elle. » Deux vers d'une satire déjà citée, portent à croire', qu'il n'était pas disposé a >e ranger sous la L'annière des maris complaisants :

Les galants, à présent, sont des maris fâcheux, Et les m iris des g liants très commodes.

(Satire, p. 43. Recueil. Liibl. de l'Arsenal.)

(">83) « 11 n'appeloit sa femme que Diane , il lui est arrivé trots ou quatre fois d'entrer le matin dans sa chambre , de la faire lever tout de suite, de la faire monter en carrosse, sans que elle ni pas un de ses gens se fussent doutés de rien, et de partir delà pour Home sans le moindre préparatif, sans que luy mesnie y eût songé trois ou quatre jours auparavant. » Voilà le récit de Saint-Simon mais, j'ai préféré suivre celui de madame de Caylus : « M. de Nevers avoil accoulum S de partir pour Rome de la même manière dont on va souper à ce qu'on appelle aujourd'hui une guinguette : et on avoit vu madame ne Nevers mouler en carrosse persuadée qu'elle alloit seulement se promener, entendre dire à son cocher : a ro.vie » Au milieu du l'eu croisé des anecdotes, la confusion s'établissait facilement, ce qui appartient à l'une était attribuée à l'autre. C'est ainsi qu'on lit dan* le Joui uni lïUiorlqub oit Mémoires par Charité Colle ( Paris; 8° , 1807 , t. I, p. agli) à l'année 17JO, que « la marquise de llicheîitïu, fille delà duchesse de Nevers, la fameuse Manciui, al ail à Home, comme on \a aux enviions de Pari*.» L'abbé de Grccourt lui attribue lemotbi<;n connu :« Ah charmant voleur! » et celte réflexion :« Si j'écrivais ma vie vous verriez bien d'autres aventures. » Collé accepta tout sans meilleur examen : « Si effectivement , comme ou me l'a assuré, il lui est arrivé beaucoup d'aventures de cette espèce, ou aussi extraordinaires dans un autre genre, c'est grand dommage que nous n'ayons pas l'histoire de celle femme.''

MAZAttIN. S" l

(;>84) Saint-Simon ne pouvait pardonner au prince de Coudé, lils du grand Condé, <> d'avoir dérobé pour rien à force de caresses et de souplesses, la capitainerie de Senlis et la forêt d'Hallusire à son oncle et à la marquise de Saint-Simon.» Ce pelit grief lui suffisait et au-delà pour charger des plus sombres couleurs la palette qui lui servit à faire son portrait. Pour notre objet, il nous suffira de citer les passages qui prouvent la séduction de ses manières , le luxe de ses fêtes et ses prodigalités galantes.

« C'était un petit homme très mince et très maigre, dont le visage d'assez petite mine ne laissait pas d'imposer par le feu et l'audace de ses yeux et un composé des plus rares qui se soit guères rencontré. Personne n'a eu plus d'esprit et de toutes sortes d'esprit, ni rarement tant de savoir en presque tous les genres, et pour la plupart à fond, jusqu'aux arts et aux mécaniques , avec un goût exquis et universel. Jamais encore une valeur plus franche et plus naturelle , ni une plus grande envie de faire; et quand il voulait plaire , jamais tant de discernement, de grâces, de gentillesses, de politesse, de noblesse, tant d'art caché coulant comme de source. Personne aussi n'a jamais porté si loin l'invention , l'exécution, l'industrie, les agréments, ni la magnificence des fêtes, dont il savait surprendre et enchanter et dans tomes les espèces imaginables.

« C'était un homme dont on avait peine à se défendre quand il avait entrepris d'obtenir par les grâces, le tour, la délicatesse de l'insinuation et de la flatterie et par l'éloquence naturelle qu'il employait. Autrefois il avait été amoureux de plusieurs dames de la cour (le duc de Saint-Simon écrit en 1709, époque de sa mort), alors rien ne lui coûtait. C'était les grâces, la magnificence, la galanterie même, un Jupiter transformé en pluie d'or. Tantôt il se travestissait en laquais, une autre fois en revendeuse à la toilette, tantôt d'une autre façon. C'était 1 homme du monde le plus ingénieux. Il perça lotit un rôté d'une rur près de Saint-Sulpice par les maisons, l'une dans l'autre, qu'il loua toutes et qu'il meubla, pour cacher ses rendez-vous». (Mémoires, t. VU, cliap. xi.)

Les Mémoires du temps sont remplis d'autres peintures qu'on retrouvera facilement , je citerai un détail moins connu, que j'emprunte aux Pouriraicls de In Cour pour le présent. — Colonne, 1a0, 1OO7 : a II a la droite de son père et je ne scay par quelle raison, les uns l'attribuent à une bonté paternelle pour luy et c'est bien là ma pensée, d'autres disent que c'est en Vertu de Noblesse qui est toujours plus grande à la mesure qu'el e s'éloigne de son origine. D'autres veulent que ce ne soit (pie par la commodité de son père, et qui se trouve mieux ainsi, dans le carrosse qu'ailleurs , et tiennent celte maxime, que la première place est celle que les plus éininents occupent, ainsi (pie la llèyne mère, qui oc-

LE PALAIS MAZAMN.

Noie 587.

cupe toujours le devant de son carrosse » (page 63).

(585) « A défaut du Roi, madame de Nevers se contenta de M. le Prince qu'on appelait alors M. le Duc (le grand Condé n'était pas encore mort quand cet amour fit ses débuis). L'esprit, la galanterie et la magnificence, quand il était amoureux, réparait en lui une figure qui était plus du gnome que de l'homme. Il a marqué sa galanterie par une infinité de traits, niais je ne parlerai que de celui-ci. (Elle parle desa manie de voyages inattendus.) Avec le temps, madame de Nevers connut mieux M. son mari et elle se tenait surses gardes. Elle découvrit qu'il était sur le point de lui faire faire encore le même voyage et en avertit M. le Prince, lequel, aussi fertile en inventions que magnifique lorsqu'il s'agissait de satisfaire ses goûts, pensa, par la connaissance qu'il avait du génie et du caractère de M. de Nevers, qu'il fallait réveiller sa passion pour les vers. Il imagina donc de donner une fête a Monseigneur, à Chantilly. On l'accepta. Il alla trouver M. de Nevers et supposa avec lui un extrême embarras pour le choix du poêle qui ferait les paroles du divertissement, lui demandant en grâce d'en trouver un et de le vouloir conduire, sur quoi le duc de Nevers s'offrit lui-même, comme M. le prince l'avait prévu. Enfin, la fêle se donna, elle coûta | lus de cent mille écus et madame de Nevers n'alla pas à Rome ».

J'ai suivi ce récit de Madame de Caylus, elle devait être mieux Instruite de cette intrigue «pie le duc de Saint-Simon. Celui-ci croyaitquc le duc de Nevers, s'étant aperçu de la véritable intention de cette fête, aurait emmené sa femme à Rome avant qu'elle n'eût lieu. (Mémoires, tome xh, p. 7Q.) Nous avons des descriptions de ces fêtes et des gravures qui en représentent les incidents les plus remarquables. L'examen de tout cela me mènerait trop loin.

(580) Je laisse de côté les autres salons, je ne prends que les grands traits, ce qui fait la physionomie, car en promenant la vue depuis le château de Chantilly, jusqu'à l'hôtel somptueux du financier d'IIervart, on aurait à par'-courir une longue suite de sociétés différentes où l'esprit trouvait asile et protection.

(r»87) Il n'entre pas dans mon plan de faire le tableau de ces différentes sociétés, ces indications suffiront pour marquer le caractère des réunions du duc de Nevers et de celles de madame de Lambert , tous les deux habitants du palais Mazarin.

Dans la société de madame la duchesse du Maine , Malczieu , ancien précepteur de son époux, était devenu l'âme de la conversation et l'organisateur des fêtes et divertissements! C'était un homme distingué et qui troûva dans le mariage de son pupille, de nouvelles raisons de lui rester attache. En effet, madame

la duchesse du Maine avait un esprit singulièrement ouvert à toute étude, puissamment curieux de toutes investigations, il se lit son précepteur, lui enseigna les langues et les sciences, et il réussit si bien qu'elle devint l'esprit le plus fortement cultivé de son temps. Aux enseignements de l'étude, Malczieu joignit le commerce des intelligences les plus élevées et les calmes ressources de la piété. Fénélon et Rossuet qui furent et restèrent tous deux ses amis, représentaient dans la société de la duchesse du Maine , ce côlé sérieux et doux de la sociabilité.

Nous avons deux volumes sur les Divcrtissemens de Seaux (Trévoux, 12", 1712, cliez Etienne Ganeau et la Suite (les Divertissement de Seaux. A l'atis, 120, 17U5, chez le même libraire: celle suile est rare). Malezieux en était l'ordonnateur. L'abbé Genesi l'assistait comme le premier de ses lieutenants. Le dire de Nevers les aida souvent, soit en composant des paroles italiennes pour des opéras que Matair metiait en musique, soit en se conformant â la mode des impromptus et des bouts rimés.

Quelque ennui qu'on éprouve, quelque dégoût qu'on ressente à la lecture de ces compositions poétiques, il faut toujours faire la part de l'impromptu, qui excuse la négligence de ces vers et ne pas perdre de vue que la manière de les réciter y ajoutait un charme perdu pour nous. N'oublions pas d'ailleurs que le marquis de Saint-Aulairc, devenu a l'âge de 80 ans l'un des bergers de la duchesse du Maine (voir sur ces bergers, les Lettres de De I a Motte, Paris, 12", p. 13), composait ce madrigal qui est trop connu pour qu'il ne prenne pas place ici :

La divinité qui s'amuse A v ouloir aujourd'hui pénétrer mon secret, Si j étois Apollon, ne seroit pas ma muse, Elle seroit Thélis et le jour finiroit.

La littérature légère n'a pas de plus beau litre de gloire, il faut eu accorder le mérite it la société de la duchesse du Maine.

De Sceaux on se rendait quelquefois à Chatenay où Malczieu traitait chez lui ses nobles protecteurs (voir la Description d'une fêle â Chatenay, par Hamllton, tome III, p- 1A8. OEuvres d'Hamillon, Paris, Renouard, 8°, 1812), c'est là (pie le spirituel Hamilton lui adresse ce compliment flatteur :

Inimitable Malezieux

C'est trop (pie d'avoir en partage,

Et les talents du sérieux

Et l'agrément du badinage.

En effet, pour faire ressortir dans un curieux contraste les mérites du savant avec les facéties de l'homme d'esprit , il suffirait de mettre en regard les Elémens de Géométrie (Paris, 8", 1715) , et Polichinelle demandant mie place à l'Académie. (Pièces échappées au feu. Plaisance (Paris), 120,1717.)

Malczieu était devenu une sorte d'oracle dans les salons de madame la duchesse du

Noie 589

Lli PAI.AlS MAÏAIUN.

Maine; pour en donner la preuve je ne citerai pas ses vers, peu capables de nous donner le secret de son influence, mais je rapporterai une phrase des mémoires de Me"« Delaunay, la spirituelle dame de compagnie, et alors la toute humble femme de chambre, couchée dans une soupente et mangeant à l'office : Les décisions de M. de Malezieu avaient la même infaillibilité que celles de Pilhugorc parmi ses disciples. Les disputes les plus échauffées s';/ terminaient au moment que quelqu'un prononçait; il l'a dit. Il dit donc que j'étais une personne rare, on le crut.

Mille rapports de société unissaient les salons du temple et de l'hôtel de Bouillon avec les salons de l'hôtel du Maine et de l'hôtel Lambert (on appelait ainsi la demeure de madame de Lambert a l'extrémité de l'hôtel de Nevers.)Ces rapports n'étaient pas précisément ceux de l'intimité entre les personnes , mais certaines circonstances rapprochaient les esprits. Lorsque le duc de Vendôme épousa mademoiselle d'Enguien, les noces se firent à Sceaux. Nous avons les vers de Malezieu faits pour la circonstance :

Accourez , peuples, venez voir

Une auguste princesse,

Que Vendosnie va recevoir

Des mains de la Sagesse.

( Tome II, p. 3i des Divertissements.) On sait (pie ie grand général, confus des éloges qu'on lui débitait, arracha des mains de Malezieu le papier qu'il lisait. Le poè e s'en tira avec esprit :

Oui Vendosme, quand l'univers

Retentit de ta gloire,

C'est peu de déchirer mes vers;

Déchire aussi l'histoire.

(Tome II, p. 33.) Le duc de Nevers, comme nous l'avons dit, avait un pied dans les salons du Temple et l'autre dans ceux de l'hôtel du Maine. CJiaulieu familier desduesde Vendôme, était amoureux de mademoiselle Delaunay, femme de chambre de la duchesse du Maine ( née le 3o août i&84 , morte le i5 juin 1750). On connaît cette tardive passion par f-a correspondance et par le recueil de ses œuv res,par Malezieu et par l'abbé Gcnest qui de Sceaux lui adressent leurs lettres, et enfin par les mémoires de mademoiselle Delaunay elle-même.

Un petit volume qui réunit les lettres et poésies de De La Motlie fait connaître, mieux que les mémoires du temps, l'union intime qui existait entre l'hôtel du Maine ou le châleau de Sceaux et le salon de madame de Lambert. Il ne faudrait pas toutefois juger par cet échange de pensées précieuses et de vers fort plats, du charme et de l'intérêt de ces réunions. (Lettresde M. de La Motte suivies d'un recueil de vers du même auteur. (Paris), 120, 1734. ) Le marquis de Saint-Aulaire, l'Apollon des divertissements de Sceaux , avait récherché pour son fils unique la main de mademoiselle de Lambert et ce mariage était un lien à ajouter aux autres.

(."188) On aurait pu lui appliquer les vers de Boileau :

Reste de ces esprits jadis si renommés Que d'un coup de son art Molière a diffamés.

(Sat. X.)

Le salon de madame de Lambert n'était évidemment que l'écho lointain et affaibli de l'hôtel de Rambouillet. Bien que Voltaire ait donné place a la marquise de Lambert dans sa longue liste des Écrivains du siècle de Louis XIV, bien qu'il l'ail défendue contre La Beaumelle, et qu'il ait cité avec éloge son Trahi de l'amitié (édit. Beuchot, t. 39, p.iâG), cependant il lui reproche ses riens entortillés dans des phrases précieuses et ses billevesées éniymatiques. ( Tome 52 , p. 209- Lettre à M.Thieriot.) On appelait ses réunions des Bureaux d'esprit. L'abbé Trublet les fréquentait et il nous a laissé de curieux mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle ( Anist. , 12», 1 7.19, seconde édition) .Dans cet ouvrage il exprime ainsi son opinion : « Je m'y suis quelquefois ennuyé comme ailleurs, mais je ne les ai pas trouvées ridicules.» (Page 72.)

(589) Hamilton qui s'était retiré à Saint- Germain, à la suite de Jacques II, venait se distraire à Sceaux et il cite, dans une lettre du 12 août, les personnes qu'il y rencontre. Parmi elles, je remarque : .11. le dur et madame la duchesse de Nevers avec mademoiselle leur fille digne héritière de l'esprit de Monsieur son père et des cflarmes de madame sa mère (il composa pour elle quelques vers anglais, rare infidélité qu'il faisait à notre langue. ) Dans les Divertissements de Sceaux on trouve des vers composés par le duc de Nevers pour les réunions de madame la duchesse du Maine, mais au nom de sa femme, qu'il nomme toujours Diane :

Ma veine seiche, usée, aride, Ne produira rien, je le voi; Mais Diane écrira pour mai.

( Tome I, p. 205.) Ce préambule est suivi d'une description assez bien faite des plaisirs de la campagne.

Sa fille, qui fut plus tard la duchesse d'Estrées , était aussi des divertissements de Sceaux, comme on l'a vu par la lettre de Hamilton; nous trouvons des vers que son père lui adresse avec cette explication : «Vers de M. le duc de Nevers pour mademoiselle sa fil le qui étoit souvent à Sceaux et qu'on appelloit quelquefois Api par plaisanterie. » Le début n'est pas sans charme :

Toi qui bornes tous mes souhaits Cher objet, en qui j1, me plais, Aimable Api, charmante fille, Astre naissant dans ma famille Qui brillant ('ans son jeune cours.

Fais tout le bonheur de mes jours, Dissipe l'ennui qui me presse, L't viens égayer ma vieillesse.

(Tome I , p. 3i4.)

LE PALAIS MAZiARIN!

Note 591.

Après avoir perdu son père , étant déjà duchesse d'Elrées, elle continua de paraître au château de Sceaux et à l'hôtel du Maine, où elle prenait part a ces jeux littéraires qu'imaginait la duchesse du Maine, pour combattre sou ennui. On sait qu'une loterie était élahlie dans le salon, 'es lots se composaient de lettres, qui imposaient au gagnant un rondeau, s'il lui était échu un /î, un opéra s'il avait tiré un O, et ainsi de suite de toutes les formes variées de la petite littérature poétique. Nous avons deux Chansons de M. de Malezieu,ponr madame la duchesse d'Fslrées, à qui dans la lollcrie.il etoit tombé un vaudeville en partage:

Madame ordonne sans façon Un vaudeville, une chanson A moi qui n'en sçus jamais faire.

Lairc la, laire, etc.

Que ne puls-je en faisant des vers Moi, tille du duc de Nevers , Évoquer l'ombre de mon père. Laire la laire, etc.

(Tome II, p. o5-)

(390) L'habitude des camps explique peutêtre des mœurs soldatesques que rien n'excuse. Le duc de Saint-Simon abuse des droits de la sévérité et du talent de bien écrire, en faisant le portrait de ce grand général. ( Voir ses mémoires, t. V, p. 37.) Il y avait à la rigueur dans la maison des Vendôme assez de lauriers pour cacher quelques turpitudes. Chaulieu, La Fare, La Bruyère et les contemporains font allusion aux travers honteux des deux frères, et le mordant Hamilton y pensait, lorsque donnant la parole à Phœbus, il dit que le dieu était prêt à chanter sa gloire au milieu des combats :

Mais quant a son hymen, ajouta-l'il tout bas, Quoi que vous ayez dans la tète, Entre nous je ne croyois pas Jamais chanter à telle fêle.

(Lettre â M. de Campislron , t. III, p. 180, édit. de 1812.) Du reste, c'était chez eux un vice de famille, carTallemant des Réaux, en parlant du père ; cite une chanson qui courait du temps de Henri IV :

Monsieur de Vendôme Va prendre Sodome.

(Tome IV, page 9. Voir aussi les mémoires de D'Argenson, 1. 1, p. 168.)

Aussi appelait-on l'hôtel Vendôme , Vhôleï Sodome (Brienne, mémoires , t. Il, p. 295. J. Marot nous a donné des vues intérieures et extérieures de celte grande habitation, et la face de l'hostel du grand Prieur de France bâlie dans le Temple — du dessein du sieur de l'isle. ) Jacques de Souvré , grand prieur de France construisit ce grand hôtel en 1GO7, dans l'enceinte du Temple , niais à son extrémité, au coin des rues du Temple et de la Corderie. On le voit sur le plan de 16.39 avec sa grande façade et sa cour en fer à cheval ,

entourée de portiques, comme a l'hôtel de Soubise. De Llsle en est l'architecte et il n'avait pas terminé les travaux, lorsque le grand prieur de Souvré mourut. Son successeur les acheva. Germain Brice qui fait la critique de cette demeure, recommande aux voyageurs de voir dans l'enceinle du Temple : La maison de M. de Fremont d'Aplancourt qui fsl un bijou. (Tome I, p. i43,edit. de 1687.)

Après la brillante victoire de Calcinato (19 avril 1706), brillante, au milieu des revers, on fit ce couplet sur les ducs de Vendôme et les généraux du temps :

Ce brave homme et le grand-prieur ,

Élevés dans Gomorrhe,

Font des prodiges de valeur

Que tout le monde honore.

Tessé, Tallard, et Villeroi

Ne sont que des infâmes

Ils suivent l'exemple du roi ;

Us n'aiment que les femmes.

(Le Nouveau siècle de Louis XIV , t. III, p. 186.)

Les recueils de chansons sont remplis de vers faisant allusion à sa bravoure, à ses vices, a sa saleté ; je recommande celle qui commence par :

Qu'on préparc sur nos musettes Pour Vendosme des chansonnettes. (Page 244, 1. 1 du recueil de M. Benj. Delesserl.) Et le quatrain de Palaprat sur un portrait du duc de Vendôme :

Favori de Vénus autant que de Bellone Le héros que tu vois, etc., etc.

Ces compositions ne se rapporlent pas assez directement aux hôtes du Palais Mazarin pour en salir ces pages. J'évite en ce genre l'inutile, je ne prends (pie l'indispensable.

(391) L'abbé de Chaulieu avait l'intendance de tous les biens des ducs de Vendosme (niém. de La Fare, p. 222, édit. de 1716). En gérant leur fortune, il fit la sienne. (Voir la hauteur avec laquelle en parle le duc de Saint-Simon. Méui. , t. II , p. 307.) Il payait à La Fontaine la pension que le duc de Vendosme lui a\ait accordée :

L'abbé m'a promis quelqu'argent

Amen et le ciel le conserve.

(Épitre au duc de Vendôme, 1689.)

Si vers Noël l'abbé me tient paroi •

Je serai roi... Le sage l'est-il pas?

Souhaiter l'or, est-ce l'être.

(Êpîlre de 1691.)

Chaulieu habitait au Temple même et recevait dans ses appartements. Madame de Bouillon ayant eu envie de rencontrer Ninon de Lenclos, il l'invita chez lui à souper : Mademoiselle de I.enclos se rendra à vos ordres vers les six heures du soir. C'est l'heure où Vhilcmon et Itaucis servirent aux dieux une table aussi frugale que la mienne ( 3o dér. 1672.)

Note 5(Jf».

LE PALAIS MAZAR1N.

(502) La Fare, de tendre amant de madame de La Sablière était devenu gai compagnon du Temple , on l'appelait dans ces cyniques réunions, M. de la Cochonière et la lettre dans laquelle le clievalierde Bouillon nous apprend qu'on lui avait donné ce titre, contient des détails qui prouvent qu'il ne l'avait pas usurpé. Un jour l'abbé de Chaulieu l'invite à diner en ces ternies :

Notre féal et bien aimé Cochon,

Êtes prié ce soir d'assister à huit heures A la défaite d'un dindon.

De son côté, il adressa a l'abbé de Chaulieu son ode sur la paresse :

Pour avoir secoué le jnug de quelque vice, Qu'avec peu de raison l'homme s'enorgueillit! Il \\V frugalement; mais c'est par avarice ; S'il fuit les voluptés, hélas! c'est qu'il vieillit, etc.

Les deux poètes restèrent en. si parfaite communauté de pensées et de compositions poétiques, qu'on réunit d'ordinaire leurs œuvres dans le même volume.

Lorsque La Fare mourut le 28 mai 1712, l'abbé de Chaulieu composa nne plainte qui offre des beautés :

La Fare n'est donc plus! La parqueiinpitoyable A ravi de mon cœur cette chère moitié, etc.

(aSS) Voltaire écrivait à l'abbé de Chaulieu du château de Sully, où Chapelle s'est enivré deux ans de suite, et il évoque son ombre pour lui demander comment il a composé ses vers aisés :

L'amour, me dit-il, et le un, Autrefois me tirent connoître, Les grâces de cet art divin :

Puis à Chaulieu l'épicurien Je servis quelque temps de maître; Il faut que Chaulieu soit le tien.

L'abbé de Chaulieu ne pouvait accepter un si aimable compliment, sans le lui rendre; le voilà ;

D'une ombre qui vous dit de me prendre pour Ne croyez pas l'illusion. [maître, Quand avec vos talents, le ciel vous a fait naî- II n'est pour vous de maître qu'Apollon, [tre, Voltaire insista : Vtus avez beau vous défendre d'être mon maître, vous le serez, quoi que vous en disiez.

(594) On connaît celte société par les compliments délicats que se renvoyaient à l'envi tous ces compagnons aimables; il semblait que l'esprit avait perdu ses défauts, le talent son amour propre, son cn»ie, ses susceptibilités; sans doute il en restait quelque chose au fond, mais à la surface nous ne saisissons que grâces aimables , et tours charmants.

Le marquis de Dangcau écrit â l'abbé de Chaulieu :

Mais n'en avez-vous pasqui doivent faire envie?

Ces jours que vous passez dans Anet, dans Ne sont-ce pas les plus heureux [Evreux, Qu'on puisse passer dans la vie ?

Le charmant prince qu'on y voit, Mène avec, lui toujours la joie et l'allégresse ;

C'est à lui que la France doit

Le retour du bon goût et de la politesse. Que ne dirai-je pas de l'aimable princesse Qui répand les clartés que vot re esprit reçoit?

Elle qui sur le bout du doigt, [Grèce. Sait tout ce que savoient Rome et l'ancienne Abbé votre honneur est plus grand qu'on ne

[croit.

Le chevalier de Bouillon lui écrit à son tour : Quand on 11 eu le plaisir de vivre avec vous, tontes les autres compagnies paraissent fort insipides. ( Lettre de 171 1.)

Nous avons des vers de Hamilton au duc de Vendôme, de l'abbé Courtin à l'abbé de Chaulieu, de Chaulieu à celui-ci : Aimable glouton, cher Courtin. De Rousseau à l'un, de Saint-Aulairc à l'autre , de Voltaire et Courtin à Chaulieu, etc.:

A vous l'Anacréon du temple,

A vous le sage si vanté

Qui nous prêchez la volupté

Par vos \ers et par votre exemple.

Nous buvons à votre santé,

Dans ce beau séjour enchanté (Sully)

Nous faisons excellente chère

Et voilà tout en vérité :

Vous avez la mine d'en faire

Tout autant de votre côté.

Ouvrons enfin le Temple du goût pour y faire entrer tous ces aimables convives : Je vis arriver en ce lieu, Le brillant abbé de Chaulieu Qui chantait, en sortant de table.

La Fare avec plus de mollesse, En baissant sa lyre d'un ton Chantait auprès de sa maîtresse.

Auprès d'eux le vif Hamilton, Toujours armé d'un trait qui blesse, Médisait de l'humaine espèce Et même d'un peu mieux, dit-on.

L'aisé, le tendre Saint-Aulairc, Plus vieux encor qu'Anacréon Avait une voix plus légère.

(595) Voici quelle fut la filiation des Vendosmes : César, duc de Vendôme, (ils naturel d'Henry IV et de Gabrielle d'Estrécs , naquit au mois de juin ijqû, il épousa Françoise de Lorraine, duchesse de Mercœur. Son fils aîné qui prit ce dernier titre, fut marié , en i65i, â la propre sœur de la duchesse de Bouillon, à Laine Mancini, une sainte femme qui mourut en 1056, entouré des regrets et de la vénération de tous. (Voir à cette date la Gazette et les papiers de Colbert.) Quant à la faiblesse de cœur, il est inutile de rechercher jusqu'où elle alla, et encore plus de repousser l'accusation de Lesage, qui prétendit devant les juges de la Chambre ardente de ifi8o, que la duchesse de Bouillon demandait à la Voisin la

mort de son mari, afin d'épouser le duc de Vendôme. (Voir l'inlerrogaioire publié par le duc de Bouillon lui-même.)

(396) Charlotte- Rose de Caumont de La Force, peiile-fille de Jacques de La Force, maréchal de Fiance, alliée aux plus grandes familles, vivait du produit de ses compositions littéraires, depuis (pie son mariage avec le fils du président Brion avait été cassé. Le laisseraller de sa inorale, la v ivacité de son esprit et la tournure romanesque de son imagination, unie à beaucoup de charme dansles manières, lui al tiraient des succès partout où elle se présentait et la rendait nécessaire au Temple et il l'hôtel de Bouillon. Contrainte, dans sa vieillesse, de se retirer au couvent, elley mourut à l'âge de 70 ans, en mars 1724.

(.">9") Racine filss'élèvccontrc la supposition que son père ait été amoureux de la Chammêlay (il écrit aijisi) : Selon toutes les apparences, nain père n'a jamais eu pour la Chammêlay relie passion qu'on a conjecturée de ses assiduités auprès d'elle (pag. 110 de ses Mémoires.) L'histoire ne s'écrit pas sur un seul témoignage, et celui-là n'est pas désintéressé.

Ninon de Lenclos allait au Temple, mais elle n'était reçue nulle part ailleurs. Madame la duchesse de Bouillon qui consentait à la voir dans ces salons, où l'on n'avait pas droit d'être difficile, en lait de moralité, se cachait pour ainsi dire lorsqu'elle demandait a l'abbé <le Cliaulieu de la réunir à cette courtisane célèbre (voir dans les Œuvres de Chaulieu). Je mécontenterai de citer, au sujet de son arrestation, ce qu'en dit la Muse royale, une Gazette que l'on consulte rarement. On sait sa réponse, au moins celle qu'on lui attribue, lorsque la reine lui fit demander dans quel couvent elle préférait se retirer. On recherchera des détails curieux dans Tallemant,( VIII, 225,) mais je trouve un intérêt particulier dans ces relations de Gazettes, empreintes de l'opinion du moment même où le l'ait s'est passé: Une célèbre courtisane,

De maints amours bi lle artisane,

Qu'en sou nom de guerre ou vrai nom

On nommoit l'Enclos ou Ninon,

Fut mise parmi les noneltes

Que l'on huche aux Madelonneltes,

Un des juins de dernièrement,

Par très exprès commandement,

D'une puissance souveraine.

De quoy plus de demi-douzaine ,

D'idolâtres de ses attraits,

Oui de très sensibles regrets ,

D amant que celte créature..,.

A voit un esprit admirable,

Une accorlise incomparable,

Une mélodieuse voix,

Kl de ses blancs et polis doigts

Vous pinçoit un luth à merveille.

(La Muse royale, i3 mars iGjO.)

L'abbé de Chaulieu logeait au Temple, chez te grand Prieur,, iua,deuiuisdle Delauaay noua

MAZABIN. Note 600.

raconte les soupers qu'il lui donnait. Cette femme dont l'esprit avait fait oublier la condition, était reçue par les ducs de Vendôme; elle parle des réunions formées selon ses goûts par son vieil adorateur et des soupers du grand prieur. Lorsque je voulais bien aller au Temple, chez lui ou chez le grand prieur, l'ahbé de Chaulieu y rassemblait à ses risques et périls, les gens les plus avéables et tous ceux que je pouvais souhaiter. (Edit. donnée par M. Barrière, 12". Paris, Didol, p. 100.)

(.">98) Une invitation d'un abbé a un autre abbé, nous transporte dans ce monde, il faut remarquer qu'elle était écrite moins pour l'ami auquel elle s'adressait, que pour toute sa société et qu'elle devait ensuite parvenir au libraire hollandais, par le fait d'une indiscrétion surlaquelleon Décomptait pas vainement. C'est l'abbé Courtin qui invite l'abbé de Chaulieu :

Abbé très-cher, quand viendras-tu chez moi Faire un essai de la convalescence?

Choisis le jour; je te jure ma foi, Que je l'attends avec impatience ; Pour l'éprouver de plus d'une façon, Ami j'aurai de quoi te satisfaire, Et sur ce point n'ai besoin de leçon ; Viens a choisir brunes faites pour plaire Au doux parler, au maintien gracieux, Propres surtout à l'amoureux mystère Même un peu trop, abbé, pour un goutteux: Plus n'en dirai, le reste est ion affaire.

L'abbé de Cliaulieu accepte et répond : Ce dieu qui sait que tu cherches à plaire A tes amis, t'a montré la façon Dont convenoit de meubler ta maison, Et tout ainsi qu'on les meuble à Cy Ibère ; Canapé large, amples et bons carreaux, Sophas douillets, force lits de repos, Dont plut à Dieu (pie pusse en faire usage Aussi fréquent que le voudrait mon cœur!

Ces deux abbés, il est vrai, n'avaient pas reçu les ordres, ils se contentaient de toucher do riches bénéfices, l'abbé de Chaulieu retirait 28 mille livres de rente, près de So.ooo f. «le notre monnaie, de son prieuré de Saint- Georges qu'il devait au grand prieur de Vendôme,

(599) J.-B. Rousseau fait assez bien la critique de leur morale en disant à Chaulieu :

Par tes conseils et ton exemple, Ce que j'ai de vertu fut fort bien cimenté, Cher abbé, dans la pureté Des innocents banquets du Temple.

(G00) Nous faisons au Temple merveilles, L'autre jour on but vingt bouteilles,, Renier en fut l'Arehitriclin.

La nuit étant sur son déclin, Lorsque j'eus vidé mainte coupe Latigeaniet, aussi de la troupe Me ramena dans mon manoir.

Jq lui donnai, non le hau soir,

Note 608.

Mais le bonjour: la blonde Aurore, En quittant le rivage maure, Nous avoil à table trouvés.

Nos verres nets et bien lavés:

Mais nos yeux étoient un peu troubles Sans pourtant voir les objets doubles.

Jusqu'au jour on elianta, On but, on rit, on disputa, On raisonna sur les nouvelles; Chacun en dit et des plus belles.

Le grand Prieur eut plus d'esprit Qu'aucun de nous sans contredit.

(Lettre au duc de Vcndosme, 1689.)

(601) Je sçai que vous avez l'honneur, Me dit-il, d'être des orgies De certain aimable Prieur, Dont les ebançons sont si jolies Que Marot les retient par cœur Et que l'on m'en fait des copies, etc. (Lettre de M. Arouet, à monseigneur le grand Prieur.)

(602) Deux charmantes aquarelles dans les Galeries des Portraits , atlique du château de Versailles, n° 258 1. Le salon du prince de Conti, au Temple, un clavecin au milieu, des harpes et des guitares, dans le fond une table chargée de lumières, de piats et de bouteilles nageant dans la glace. Les murs tapissés de cuirs estampés dans des panneaux. N» 2583, Une autre salon, les murs couverts de boiseries peintes en blanc et dorées.

(603) Madame Mazarin a vécu trois ans entiers à Chambéry, toujours tranquille cl jamais obscure. Quelque désir qu'elle ail eu de se cacher, son mérite lui établit malgré elle un petit empire; et, en effet , elle commandoil à la ville et à toute la nation. — C'est une chose bien extraordinaire d'avoir vu s'établir une cour à Chambéry (Satnt-Evremonl, OEuvres, lom. IV, p. 272, édit. de 1739). Charles-Emmanuel, duc de Savoye, mourut le 12 de juin

(604) Voir la note 552.

(60.'i) Non loin de là, Eléonore Desmiers dame d'Olbreuse, devint duchesse de Zell, de simple demoiselle de compagnie qu'elle était près de la duchesse de La Tremoillc. Née en 1638, elle séduisit, par le charme de sa figure et les agréments de son esprit , le prince Georges-Guillaume de Brunswick, duc de Zell, qui l'épousa et en lit, par sa fille Sophie-Doroihée, la souche des familles royales de Prusse et d'Angleterre. Les Mémoires du temps contiennent son histoire, mais elle n'y est pas restée cachée; ceux qui avaient intérêt à rabaisser l'orgueil nobiliairedesdeux puissantes couronnes qui s'y rattachent, l'ont mise au jour et fait connaître avec soin. Aussi, est-ce avec quelque éconnement qu'on a vu, ces joursci, leSiècle, un journal qui se vante de 35,ooo

abonnés, annoncer, comme une découverte tirée de la poussièredes archives, un article du Quarterly lieview, qui mentionne cette origine française des maisons royales de Prusse et d'Angleterre.

Nous ne prendrons de toutes ces redites données pour nouveautés, que la lettre suivante :

Monsieur,

L'article du Quarterly Review, rapporté aujourd'hui dans le Siècle, est véritablement historique. Permettez-moi de le compléter à l'aide de mes titres de famille. La seigneurie d'Olbreuse, qui avait appartenu à Alexandre l>esmiers, a été donnée à titre de parent parle roi d'Angleterre, Georges II, et sa sœur la reine de Prusse, en vertu d'un acte authentique remontant au 28 novembre 1728, à Alexandre Prévost, chevalier, seigneur de Gagrmont , trisaïeul paternel de ma mère, née Prévost de Gagemont.

Charles de Saint-Scxcnl.

(606) Tombée dans la nécessité, elle vivait à Paris d'une pension de I2;ooo livres, que le régent augmenta, en 1718, de 8,000 autres livres. Il était juste et de bon exemple, dit Saint- Simon, de se souvenir des services importants et continuels qu'elle avait rendus de très bonne grâce à la France, du temps qu'elle était, en Angleterre , la maîtresse très puissante de Charles II (Mémoires, t. XV, p. û8i). Les chansons font allusion à sa liaison avec le duc d'Elbenf, Henry de Lorraine, et jettent sur son salon et celui de madame de Bouillon un opprobre qu'ils ne méritaient pas :

Dis moy, mon cher Cartigny , Où sont les câlins de la ville?

Chés la Portsmouih et la Bouillon On en trouve de toute espèce.

(Bibl. roy., Snppl. fr., 2036-69, lom. V,f. 136.)

(60T) En novembre 1675, elle avait suivi la frontière française pour se rendre de Chambéry à Amsterdam. On sut en Bretagne qu'elle s'était approchée de Paris; j'en al parlé dans la note 558. Madame de Sévigné écrit des Rochers, le 20 novembre :

Voilà un petit billet du comte de Saint-Maurice, qui vous apprendra des nouvelles de la Hlazarinr.On m'assure , dans ce moment , qu'elle est à six lieues de Paris ; ô la folle! û la folle !

(608) Saint-Evremont l'avertit, avec toute la réserve qui lui était alors imposée, que son cœur prenait le dessus sur son esprit et renversait ses projets. Elle n'écoula que son cœur. Voir le Discours sur l'amitié, et cette phrase : De quoi ne seraient pas venues à bout madame de Chcv>euse,la comtesse de Carlhle, la priticesse palatine, si elles n'avaient pas gâté, par leur cœur, tout ce quelles auraient pu faite paw leur esprit,

i l palais mazarin.

Noie 610.

Charles II éprouva un vif dépit de ce mécompte, qu'il eut le tort de considérer comme un affront. Il retira à la duchesse la pension de i, ooo livres sterlings, dont elle jouissait depuis son arrivée. Plus calme et mieux conseillé plus lard , il lui rendit sa pension sous le prétexte délicat qu'il ne faisait que lui reslituer de grandes sommes, reçues nagtières du Cardinal.

(600) Saint-Evrcmont lui avait dit :

Vous feriez des sujets de lous les souverains, Si vous n'apportiez pas plus de soin et d'éludé, Pour votre liberté que pour leur servitude.

(610) Baylc n'avait pas connu la duchesse -Mazarin, mais, vivant en Hollande, il était en rapport avec des gens qui devenaient les habitués de sou salon aussitôt qu'ils se trouvaient en Angleterre.

Voici , d'après leurs témoignages, comme il en parle.: Ellèaeoil des charmes surprenons dans son esprit et dans ses manières; elle avoit de l'élude, elle aimait à lire, elle se plaisoit à la conversation des savans. Le docte Vossins, chanoine de Windsor, clnil bien venu chez elle, et quelquefois elle lui disoit : Vous, monsieur Vossim. qui lisez toutes sortes de bons livres, hormis la Isible, vous pourrez bien nous expliquer une telle chose. Elle acquéroil ainsi la connaissance de plusieurs choses curieuses, et perdait tantôt un article de sa foi, tantôt un autre (p. 167, édil. 12", Rotterdam, 1704).

La duchesse Mazarin avait trop voyagépour n'avoir pas appris qu'on ne se plaît dans chaque pays, qu'en adoptant ses habitudes. A Londres, elle vécut de la vie anglaise ; à cheval aux courses du Newmarket, pariant aux coinbals de coqs, présente aux luttes de boxeurs, et suivant les chasses en véritable amazone, elle rentrait chez elle et devenait Française dans son salon, où sa grâce et son esprit attirait ce que Londres comptait de plus illustre dans la noblesse, les lettres et les arts.

Ce salon souffrit une atteinte grave lorsque Morin, croupier de Paris, poursuivi par ses créanciers se réfugia à Londres. Sa célébrité, sa qualité de Français, celte contagion du jeu qui n'épargnait personne, tout enfin lui ouvrit le pavillon de Saint-James. Il y entre avec sa compagne, la Bassette, suivi des passions brûlantes, de l'ardeur au gain, de l'inquiétude dans la perte; dès lors, adieu la conversation, adieu les plaisirs variés de l'esprit ; tout ce qui y prenait part s'enfuit , Saint-Evrcmont resta seul pour se plaindre :

Qu'est devenu le temps heureux, Où la raison d'accord avec vos plusdoux vœux, Parlageoient les plaisirs de voire belle vie.

Vous jouissiez en liberté.

D'une heureuse tranquillité.

Enfin on vous trouvoitet trop sage et trop belle Pour avoir rien d'une mortelle.

Cependant regardons la fin,

De cette vertu si complète.

Hortence joue à la Bassette

Aussi longtemps que veut Morin.

Voir pour le tableau du salon de madame Mazarin, cette Epitre sur la liassetle et le Dialogue entre le Vieillard et la Mort ( Sainl- Evremoni, Œuvres, loin. IV, p. 160; lom.V, p. 106, édil. de 1730). La Bruyère avait parlé d'un grand joueur (Caract., De la mode, § 7) et les clefs mirent en note Morin ; je crois bien ipie c'est le même homme, les dates coïncident.

La Bassetteélait devenue à Paris, vers 1678, une passion à la mode, une véritable frénésie : U qens heureux, écrit madame de Sévigné, ô demi-dieux, si vous êtes au dessus de la raye de la Bassette (Lettre à Bussy Babulin, du 18 décembre 1678, loin. V, p. 383, édil. Monmerqué). Sa fille, madame de Grignan, élait restée très mortelle, car on lit dans une de ses lettres, si rares : La falie de la Bassette nom a jettes dans un jeu de soirée, qui nous donne un grand air. iSons sommes comptées dans le nombre des Bosselles, et par conséquent à la grand' mode (Bibliothèque de l'Ecole des Charles, article de M. A. Valletde Viri ville, t. IV, p. 32.>). On se rappelle que madame de La Sablière accusait le jeu de tous ses malheurs, car il avait rendu La Fareinconstant. Le Parlement de Paris proscrivit la Basselte, introduite depuis quelque temps, dit l'arrêt daté du 16 septembre 1680 (Delainarre, Traité de la police, tom. I, p. Ixçti). Voir sur ce jeu de la Basselte quelques vers de Coulanges :

Vouloir gagner beaucoup d'argent.

(Chansons manuscrites, t. V, fo!. i5, Bibl. roy.,Coll. Maurepas.)

et deux petits romans, composés l'un et l'autre dans une très bonne intention, mais c'est là tout leur mérite. Le 6 janvier 1679, il est permis au sieur Prerhac de publier un livre intitulé : La noble Vénitienne , ou lu Bassette, histoire qalante, suivant la copie de Paris, chez Claude Barbin, 120, 1O79 (Amsterdam, édil. Elzev.). Après l'explication du jeu à la mode, vient le roman, et puis la clef qui nous apprend ([ue l'auteur a composé el publié ce volume pour se refaire de quelques perles au jeu. A la page 122, je trouve ce renseignement : l'IIora est un jeu qui vient de Catalogne, le Lansquenet d'Allemagne, et l'Ombre est unjc.u espagnol, que ion jouait sauvent chez la reine avant que lu Bassette fût connue. L'autre roman avait de plus liantes tendances, l'auteur s'attaquait à la mode ; il faithommage de son livre au chancelier, et tout en vantant les réformes qu'il a introduites partout, il lui demande de remédier aux désordres que la Basselte produit tous les jours, dont les plus sages même n'ont pu se défendre. — ■ Le Parlement a voulu pourvoir (i ce désordre, niais cependant il ne laisse de continuer, et en vantant abattre la leste de ce monstre, il en est sorti/ trois autres, le Lansquenet de Pologne, le Sombre el le Treize t jeux composés delà Basselte et du

Noie 616.

Hoca. Voilà, dans celle citation, une date pour l'introduction du Lansquenet et l'abandon de la Basselte , en même temps que du Hoc, ce jeu dont on attribuait dans les libelles l'invention au cardinal Mazarin. J'ignore le nom de l'auteur t'e ce petit volume qu'on rencontre sous ce titre : Les désordres de la Bassetle, nouvelle galante. Paris, chez Gabriel Quinet, 12°, 1682.

(611) Il était aussi son secrétaire et dans toutes les occasions de quelque importance, il écrivit ses lettres, ses mémoires justificatifs, etc., etc. Lorsque le duc Mazarin rappelait sa femme, il répondit pour elle plusieurs lettres, dont une à madame la duchesse de Nevers, l'autre à madame la duchesse de Bouillon. Il exposait dans ces épîtres les excuses de sa conduite et l'état de sa déiresse. A quelques phrases habilement tournées, on reconnaîtra son style : Je ne parlerai point des avantages que f avais , par modestie, je me tairai des qualités de M. Mazarin , par discrétion. J'ai demeuré plus que je ne devais et aussi longtemps que j'ai pu avec un mari (/ni m'éloil si opposé; à la fin, je me suis dégagée par raison d'un homme avec qui je m'élois laissé lier par obéissance (loin. V, p. 33).

(612) Epargnez vos amis, de grâce;

Ils savent trop bien ce qu'ils sont, Pour avoir seulement l'audace, De regarder Saint-Evrcmont, (liéponsc ù M. de La Chapelle.)

(0 13) L'éloge qui vient de vous, Est glorieux et bien doux.

Tout le monde vous propose Pour modèle aux bons auteurs.

Vos beaux ouvrages sont cause Que j'ai su plaire aux neuf sœurs.

(Lettre à saint-Evremont.)

(614) .le vais devenir l'objet, Ai-je dit, de la risée Dr cet homme si fameux, De qui le goût seul décide Du bon et du merveilleux, lit qui, plus galant qu'Ovide, Est comme lui malheureux.

Ce critique tant vanté Qui, pour sa délicatesse, Des ouvrages de la Grèce Auroil élé redouté.

(Lettre à la duchesse Mazarin.)

Enfin Bayle nes'exprime-t-il pas ainsi: Elle était assurée de V immortalité de son nom, qu'elle voioit consacrée dans des ouvrages d'un écrivain incomparable. Il durera, en effet, autant que les livres de Saint-Evrcmont , et c'est là un gage d'une éternelle durée. (Réponse aux questions d'un Provincial, édit. in 8°, p. iGj.)

(613) Le a juillet 169g, a l'âge de cinquantetrois ans. Saint-Evrcmont, qui en avait quatrevingt-six, fit des stances sur cette mort :

Enfin le ciel l'a retirée Cette beauté tant adorée; Celle qui causa tant d'amour, Hélas vient de perdre le jour.

Jamais la mort ne fut soufferte Avec tant de tranquililé; Jamais on ne sentit de perte, Avec plus de douleur et moins de fermeté.

(Œuvres, tom. V, p. 33o-333, édit. de 1739.)

Il dit ailleurs : Les Anglois qui surpassent toutes les nations à mourir la doivent regarder avec jalousie (t. V, 337). On publia, sous son nom, une Lettre sur la mort de madame de Mazarin , mais elle n'est pas de lui et les articles de gazettes qui s'occupèrent en Angleterre, en France et en Allemagne, de la mort de celle femme distinguée, amplifièrent le récit de ses derniers moments, des inventions les moins fondées. Le XXIe chapitre de Bayle, dans sa Réponse aux questions d'un Provincial, est intitulé: D'un bruit qui a couru touchant les dernières heures de la duchesse Mazarin. On y lit : On vous a conté que cette duchesse fit paraître, dans les derniers moments de sa vie, qu'elle ne croioit poin t à l'immortalité del'ame. Je l'ai ouï dire, aussi bien que vous, et je sais qu'il y a quelques gazettes qui en font mention, mais je ne suis pas pour cela plus en état de vous garantir, que le fait soit véritable (Page 162, de la réimpression, 12", Rotterdam, 170Z1). Ce n'étaient, en effet, que des contes et des onïdjre, mais qui servaient a Bayle d'entrée en matière.

(616) Saint-Evremont mourut le 20 sept.

1703. Soldat courageux dans les ginrresde la Fronde , il était devenu le favori du due d'Enghien qui aimait son esprit caustique. Seulement le grand Coudé s'amusait des épigrammes quand elles se dirigeaient sur les autres, il n'en pouvait souffrir la pointe, quand elle se tournait contre lui. Saint-Evremcnt sortit de sa maison en 1OÛ7 par la même porte qui lui donna entrée dans la Bastille en i632, et s'ouvrit pour l'exil de loule sa vie en 1662. (Voir la note 100.)

Moins vain que Bussy Rabu tin quoique aussi bon écrivain , moins indiscret quoiqu'aussi heureux, il fui, quoique moins coupable, plus digne dans son exil que l'auteur de l'Histoire amoureuse des Gaules dans sa seigneuriale retraite. Ils se ressemblent donc plutôt par position que par caractère. L'un épuisait l'activité de son esprit dans de vaniteux projets et dans d'humbles suppliques, il consuma sa vie au milieu des mécomptes de la vanité et de l'ennui de l'isolement , l'autre vécut heureux d'une modeste aisance, dans le commerce des gens d'esprit , jouissant des succès de l'amourpropre et des plaisirs des sens. Saint-Evre-

mont avait si bien pratiqué la inorale d'Epicure, qu'on voit dans sa correspondance et dans ses coniposi lions poétiques qu'il fit une perle qui lui fut bien plus sensible que celle de la duchesse Mazarin. Il perdit son appétit. Aussi mêle-t-il dans ses derniers écrils les regrets de son cœur avec les souffrances de son eslomac. On lit des passages comme celuici : Si la pauvre madame Mazaiin vivoit, elle aurai ides pêches dont elle n'auroitpas manqué de me faire pari ; elle auroit des truffes , que j'aurois mangées avec elle, sans compter les carpes de Sewhall (loin. V, p. 36-j). J'ai trouvé ilanslacollection d'aulographesde M. Feuillet, une lettre de la main de madame Mazarin , en date du 22 janvier 1699 , cinq mois avant sa mort. Il n'y est question que de bons vins et de truffes, qu'un domestique du nom de Jean doit lui rapporter à Londres. Les regrets de Saint-Evreinont étaient donc bien fondés, car cette amie fidèle avait une indulgence délicate pour ses goûts les plus matériels.

Ninon de Lenclos, élève de la même école, lui écrit: L'appétit est quelque chose dont je jouis encore, l'ïût à Dieu de pouvoir éprouver mon estomac avec le vôtre. C'est dans cet échange de grossiers souhaits que deux vieillards plus qu'octogénaires terminaient leur existence. Il est vrai que la courtisane faisait au philosophe cette amère remarque -.Qui m auroit proposé une telle vie, je me serois pendue. Est-il besoin de dire que la morale d'Epicure n'a qu'un temps, et que la morale chrétienne est de tous les âges.

Saint-Evremont voulut tirer quelque argent du duc Mazarin , en compensation des avantages qu'il perdait par la mort de sa femme. Il prétendit qu'elle lui avait du jusqu'à huit cents livres sterling et qu'elle était morie, lui devant quatre cents guinées, tandis qu'il avait vécuaû ans à ses crochets et l'avait empêchée de rentrer en France parses conseils intéressés, espérant que la mort du duc Mazarin lui permettrait de ne pas rentrer dans son palais seule. (Voir la vie de Sainl- Evremont par Desmaizeaux.) La duchesse de Bouillon fut plus sensible, elle aimait sa sœur, elle la regretta ; les compagnons du temple s'empressèrent autour d'elle pour la consoler, chacun à sa manière : Cherchez à l'oublier, lui écrit l'abbé de Ghaulieu, employez pour vous consoler de la mort de votre sœur , le même courage et la même fermeté , dont elle s'est servie pour la mépriser. Désormais jetions des fleurs sur le tombeau de madame Mazarin; faisons des hymnes à l'honneur de sa beauté, des vers à la louange de son esprit cl de son courage. Voila les leçons de la philosophie.

Le duc de Saint-Simon écrit dans ses mémoires en l'année iGyo : La duchesse Mazarin finit aussi son étrange carrière en Angleterre, où elle était depuis plus de 25 ans. Sa vie a fait tant de bruit dans le monde que je ne m'arrêterai pas à en parler. — M. de Mazarin l'envoya enterrer avec son fameux an-

mazarin. Note 619.

cle, en l'église du collège des Quatre \alions ii Paris. (Tome II, p. 324.)

(617)Voltaire devait à ses voyages en divers contrées de l'Europe, d'avoir bien comprisl'influencede l'esprit français émigrant au profit de la France. Il n'oublie pas dans son siècle de Louis XIV de faire ressortir les salons français qui furent à la mode en pays étrangers : La langue française est devenue la langue de l'Europe, tout y a contribué. — Un Saint-Evremont dont toute la cour de Londres recherchait le commerce , la duchesse de Mazarin ci qui l'on ambitionnait de plaire ; madame d'Olbreuse devenue duchesse de Zell qui porla en Allemagne toutes les grâces de sa patrie. (Tome III, cliap. XXXII.)

Madame de Mazarin habitait a Londres un pavillon dépendant du palais de Saint-James et elle passait l'été dans une maison de plaisance, aChelsea. Ses habitués appelaient sa maison le Petit Palais, et elle se distinguait par sa propreté, dans un pays où toutes les maisons sont propres.

Saint-Evremont lui dit :

Vous êtes admirée en cent et cent climats , Toutes les nations sont vos propres étals El de petits esprits vous nomment vagabonde, Quand vous allez régner en tous les lieux du

[monde.

Il fait suivre ces vers d'une description curieuse de toutes les réformes introduites par madame Mazarin dans les manières des sociétés de Home et de Londres où elle régna successivement. (Tome IV, p. 269et 277, édil. de 1739 )

Vers 1O78 un Anglais publia un volume assez hostile sur l'état de la France. L'auteur laisse percer toute sa mauvaise humeur en parlant de l'influence française; voici ce qu'il dit des modes , peul-èlre ce sarcasme assez maladroit d'ailleurs, s'adressait-il au pa\illon de Saint-James ouvert depuis trois ans à la plus fine fleur de l'élégance anglaise : Musique française , maislie de danse français, l'air français en nos contenances, la jambe française, le chapeau français, les compliments français, les grimaces françaises, il n'y a que leur fréquent haussement d'espnule que nous n'imitons pas parce généralement nous ne sommes point d'une taille si basse , ni si fort subjectsà la démangeaison, p. 62. Chrislianissi mus Chrislianandus au le moyen de réduire la fronce (i un état plus chrétien pour le bien de l'Europe. Suivant la copie imprimée à Londres,chez J.Xicolas,in-i'2°. (Hollande 1678.)

(618) Ghaulieu, le plus jeune, avait 5a ans.

(619) L'abbé de Ghaulieu écrit au marquis de La Fare, de Fontainebleau, en 1701: « Depuis votre départ de la bonne ville, un enchaînement de plaisirs m'a bien laissé le temps de penser a vous , niais non pas celui île vous écrire. Vous croyez peut-être, parce

Note G21.

Lli PALAIS MAZARIN.

que depuis la deslruetion du paganisme, vous avez pris la place de Cornus, et le lai les adorer sous le nom de La Fare, qu'il ne nous éioit pas permis en l'absence du dieu des festins et de la joye, de faire des soupers agréables: nous en avons fait, ne vous en déplaise, les meilleurs et les plus délicieux qu'on puisse faire, chez M. le duc de Nevers; la compagnie exquise et peu nombreuse, qui joignoit seulement les grâces de Mortemar a l'imagination de Mancini ; tout eût été parfait, si le luxe et la magnificence de ces repas n'eussent été indignes du goût des convives. »

Il s'adresse ensuite au duc de Nevers luimême :

Excuse, grand Nevers, la lenteur de ma veine;

L'hiver a glacé l'Hippocrène ,

Pégase ne peut plus marcher

Et la divine Melpomène,

En Lipare s'en va chercher

Broutes pour le ferrer à glace.

Le poète lui dit ensuite , que le duc de Vendôme s'est rétabli et que la petite vérole a fait :

D'un Vendôme un peu trop blafard, Un Vendôme plus beau qu'un ange,

qui revient avec un appétit capable de dévorer les repas de l'hôtel de Nevers :

Et bien nue chez toi l'abondance,

Si familière en tes repas,

Y fournisse cinquante plais

Des mets les plus exquis de France.

Le duc de Nevers de son côté écrivait au duc de Vendôme qui s'était arrêté à la Charité-su r-Loire en allant (]08o) prendre possession de son gouvernement de Provence où il menait l'abbé de Cliaulieu. Il voudrait lui envoyer son âme :

Mais l'âme dans le corpsest trop embarrassée Et ne peut par son hôte être ainsi délaissée,

A moins que le fatal ciseau, Sans retour ne l'envoie en la nuit du tombeau.

Il associe dans ses regrets le duc et son gai intendant :

Mais quand leverrons-nous de retour en ce lieu, Le bon Chaulieu-Vendôme et Vendôme-Chau Paris sera charmé, la cour sera ravie, [lieu? Moi je verrai combler mes plus ardents désirs: C'est un autre moi-même; il sait goùterla vie, En paresseux sensé qui pond sur ses plaisirs.

Les soupers du duc de Nevers étaient aussi recherchés à Rome qu'a Paris. Coulanges avait rencontré les deux époux dans la grande ville papale, et il célébra dans ses vers l'agrément de leur maison :

Home étoit aimable, Plaisant, agréable Pendant le règne de Nevers.

Toujours de jolis vers, Toujours une table De peu de couverts.

(Coll. Maurepas. Bibl. roy., t. XXVI, f" 247.)

Lié avec eux , ayant leur confiance , en lait de gourmandise, il est chargé un jour de commander leur dîner au maître d'hôtel du duc de Chaulnes :

Rien n'est plus ennuyeux quêtons ces grands Cher Honoré, nous voulons peu de plas, [repas Du vin exquis et de plus d'une sorte Et que pour mieux manger plat à platonaporte- C'est un mets excellent, pour le duede Nevers, Qu'une table fort libreet de peu de couverts. (Année 1691, t. XXVI, f» 3o3.)

Lorsque le duc de Nevers et sa femme quittèrent Rome en 1691 , cet habitué joyeux de leur maison , fit de jolis vers en forme d'adieux, j'y renvoie; ils commencent ainsi :

Hélas que ce palais est vide

(Coll. Maurepas, t. XXVI, f» 3o5.)

(620) Pour juger de la lutte de Racine et de Pradon, il suffit d'avoir vu aux prises la médiocrité et le génie, mais pour excuser les esprits distingués qui dans cetle lutte se rangèrent du côté de Pradon, il faut avoir assisté à ces combats littéraires, à ces ovations de parterres , et se rappeler ce que peuvent la passion, et l'entraînement des hommes réunis pour dominer le bon goût et jusqu'au bon sens. On sait que Racine et Pradon composèrent en même temps, en l'année 1677, une tragédie de Phèdre. La société de l'hôtel de Bouillon réunissant beaucoup de poètes, devait réunir beaucoup d'envieux de la réputation du grand tragédien; on vanta le talent de Pradon pour contester le succès de Racine, et madame de Bouillon eut le tort de ne pas opposer son bon goût à ces mauvaises passions. Racine fils lui attribue la chute de la pièce de son père, ou au moins le froid accueil qn'elle trouva dans une salle dépeuplée de spectateurs, car selon lui et au dire de Boileau , madame de Bouillon dépensa quinze mille livres pour retenir les premières loges des deux théâtres, pendant les six premières représentations, et faire ainsi â son gré le sort des deux pièce'. Les six premières représentations furent si favorables à la Phèdre de Pradon et si contraires à celle de mon père, qu'il étoit près de craindre pour elle une véritable chute. (Page îoâ des Mémoires sur la Vie de Jean Racine. A Lnuzanne et à Genève, 1767. Le Mercure galant, de 1677, page 3i, parle de la Phèdre du faubourg Sl-ùermain. c'était la désigner par le théâtre sur lequel on la jouait.)

Sur cette guerre littéraire, il faut^ consulter l'Avertissement mis en tète de l'Épîiie VII dans l'édition de Boileau donnée en 1747, par Saint -Marc, en cinq volumes, tome I, p. 3Û0, et la Préface de Pradon placée en tête de sa Phèdre et Hippolyte. — A Paris, chez Jean Ribou , 1677.

(6i21) Pendant vingt ans l'envie fut à l'affût des talents dramatiques qu'elle pouvait opposer à Racine. Fontenelle avec sa tragédie d'As-

LE PALAIS MAZAMK.

Noie 62A.

par, sujet pris dans la Décadence romaine, eut son tour en 1O80. De son côté , Hacine, dont la dévotion n'avait point encore tempéré l'irritabilité , émoussé la malice, lui décoche une épigramme dont on connaît ce trait final : Mais quand sifflets prirent commencement, C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle), C'est à l'Aspar du sieur de Fontenelle.

Après la représentation, Pradon fit imprimer sa tragédie et la dédia à madame de Bouillon, c'était afficher sa protection, Madame, souffrez qu'Hippoly le sorte aujourd'hui/ du fond de ses forcis, pour venir rendre hômatje à vosire Altesse. Bien que ce prince fust le plus habile chasseur de son temps , son adresse auroit cédé sans doute éi celle que vous faites admirer si souvent il toute la France dans ce noble exercice, et il auroit esté charmé de vous voir avec tout cet éclat et cette grâce qui vous accompagnent toujours. — Ce sont ces raisons, qui ont forcé Ilippolyte à venir vous rendre ses respects et vous remercier des bontés dont V. Altesse l'a déjà daigné honorer au théâtre.

(622) La biographie de madame Deshoullières reste à écrire , c'est un cadre commode pour faire enlrer une foule d'appréciations neuves sur la tendance de son talent et sur la société qu'elle fréquenta ou dont elle s'entoura, autant que sa médiocre fortune lui permettait de former un centre. Ce sonnet que j'ai copié dans la Collection des Chansons historiques de M. de Maurepas (Ribl. roy. mss. t. IV, folio 375), fait contraste avec la douceur des mœurs et le pastoral du talent de celte femme distinguée. Aussi l'attribue-t-on encore dans les notes manuscrites et marginales des chansons, au duc de Nevers.

Dans un fauteuil doré Phèdre tremblante et

[blême,

Dit des versoù d'abord personne n'entend rien. Sa nourrice lui fait un sermon fort chrétien, Contre l'affreux dessein d'atenter sur soy

[même.

Hypolite la hait presqu'autant qu'elle l'aime ; Rien ne trouble son air et son chaste maintien, La nourrice l'accuse, elle s'en punit bien, Thésée a pour son fils une rigueur extrême. Une grosse Aricie au teint rouge , aux crins

[blonds,

N'est là que pour montrerdeux énormes testons Que malgré sa froideur Hypolite idolâtre. Il meurt enfin traîné par ses coursiers ingrats; Et Phèdre, après avoir pris de a mort aux rats, Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.

(Tome IV, fol. 375.) L'actrice Dennebaut élait petite, blonde et grasse, dit la note des Chansons manuscrites. D'autres ont cru que madame Deshoulières faisait allusion à l'actrice Deso'illets, rpii dans ce temps avait une grande réputation ; voir l'édition de Boileau donnée par Saint-Marc, lom. I, p. 3/i<), note 6, et le nouveau siècle de Louis XIV, tome IV. p. lui).

(623) Je dis dans le texte : Madame Deshoulières, femme d'une conduite irréprochable. Je. n'en rétracte rien, même après avoir lu une lettre que celte femme d'esprit écrit au prince de Condé et dans laquelle on lit ce passage :

22 décembre 1606.

// faut encore que vous empêchiez une chose qui est que cent contes que quelques médians railleurs de votre Cour fini de moy, ne soient suspar la personne qui y a intérêt (son mari), car cela ferait le même effet que le reste. — Brûlez cette lettre, il est important pour moi. (Imprimé pour la Société des Bibliophiles français, année 1828. Publié par M. de Châteaugiron d'après un original qui appartenait a M. Gaillard.}

Je ne vois dans ces contes qu'une preuve a ajouter à toutes celles que nous avons de la légèreté des propos a toutes les époques, et dans les appréhensions de madame Deshoulières, qu'un argunienteii faveur de son innocence. Les femmes de ce temps avaient banni les scrupules et les précautions, elles tombaient tête haute et tambour battant.

Voici, d'api ès la même collection Maurepas, la parodie du sonnet par Boileau ; la leçon me paraît préférable à celle que Saint-Marc a rapportée dans son édition. Va partout l'univers promener, ne vaut pas étaler :

Dans un palais doré, Damon jaloux et blême, Fait des vers,où jamais personne n'en tend rien. Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrcslien Kl souvent pour rimer se dérobe à lui-même. La nuise par malheur le hait plus qu'il ne l'aime; 11 a d'un franc poêle et l'air et le maintien. Il veut juger de tout, et n'en juge pas bien. Il a pour le Phébus une tendresse extrême. Une sœur vagabonde, aux crins plus noirs que Va partout l'univers étalerdeux tétons [blonds, Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre. Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats. L'Enéide-, à son gré, est de la mort aux rats; Et, selon lui, Pradon est le dieu du théâtre.

(1677, fol. 377, tome IV.)

Racine et Despréaux se défendirent d'avoir fait celte parodie, et on voulut répartir sur plusieurs personnages de la Cour la solidariié de tout ce qu'elle avait de compromettant. On prétendit qu'elle avait été composée en commun par MM.de Nanlouillet, parle comte de Fiesque , par le marquis de Manicamp, par le marquis d'Efflat et par M. de Guilieragues. Je doute en général de l'esprit en commun, et j'ai plus de confiance dans la puissance que le tact et le bon goût devaient exercer sur des gentilshommes de ce rang. Une pareille attaque dirigée, bien hors de propos, contre madame Mazarin, ne pouvait venir de personnes habituées aux convenances sociales.

(624) Racine et Despréaux, l'air triste et le

[teint blême.

Viennent demandergrace et ne confessent rien. Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien, Maison sait ce qu'on doit au public, à soi-même.

Noie 626.

Damon, pourl'intérêfde cette sœur qu'il aime, Doit de ces scélérats châtier le maintien : Car il seroil b'âmé de tous les gens de bien, S'il ne punissoit pas leur insolence extrême :

Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds; Qui leur pressa du pus de ses affreux tétons, Ce sonnet qu'en secret leur cahale idolâtre.

Vous en serez punis, satiriques ingrats, Non pas en trahison d'un sou de mort-aux-rats Mais de coups de bâton donnés en plein théâtre.

A tout prendre et en considérant la difficulté des bouts rimés, ce sonnet d'un seigneur de. la cour montre tout autant de talent, de verve et d'àpropos qu'on en peut trouver dans le sonnet de madame De-houlières , ou dans celui de Racine et de Despréaux. Les coups de bâton ont-ils été reçus, comme on annonçait l'intention de les donner. Talleniant avait bien lu en pleine Académie une lettre qu'il prétendait lui avoir été écrite , et dans laquelle on lui mandait que le jour précédent M. Despréaux ava't été fort maltraité dans un lieu de débauche, derrière l'hôtel de Coudé (OEuvres de Boileau, tom. I, p. 300). Mais Talleniant était malicieux indiscret; et quelque chose de pis, Sai nt-Marc dit avec plus d'assurance que de cerli lu de : Un autre duc, illustre par la beauté de son esprit et les agréments de ses vers, qui n'étoil pas favorable a la critique maligne de M. Despréaux , jugeait à propos d'employer le même moyen pour la corriger. Il a même annom é au public, par une épi gramme fort élégante, que notre homme avoil déjà tàlé de ce correctif et en avoil profilé (loin. Dl, p. 4ji , édit. iu-8°. Paris, 1747.) Saint-Marc i.e connaissait pas une troisième transformalion du sonnet de madame Deshoulières, composée exprès pour célébrer ces coups de bâton :

Dans un coin de Paris, Boileau tremblant et

■ [blême

Fut hier bien frôlé, quoiqu'il n'en dise rien. Voilà cr qu'a produit son siyle peu chrétien ; Disant du mal d'aulrui, l'on s'en lait à soi- [mênie ; etc.

Le Père Louis Sanlecquc, professeur de rhétorique au collège de Nanterrc, était dans les intérêts du duc de Nevers; son assertion aurait besoin de plus d'autorité. L'auteur du Nouveau Siècle de Louis XI F, recueil de chansons annotées, attribue, sans aucune raison, ces vers an duc de Nevers (t. IV, p. 4i8). Il est plus raisonnable de croire que les deux poètes n'eurent rien à redouter, rien à souffrir de la colère fort légitime du noble personnage qui n'avait pas besoin de l'intervention du grand Coudé, pour maintenir dans des limites convenables, une querelle dont il était la victime. Quant à cetie intervention, je m'en suis expliqué (note 622), et la meilleure preuve d'une pacification complète, c'est le silence gardé par Despréaux dans sa septième épître. De lantde menaces, Talleniant se trouva seul

puni, et par un seul vers, de son indiscrète communication à l'Académie.

Vingt ans avant cette époque, Giles Boileau, frère aîné de Despréaux, se faisait aussi menacer de coups de bâton par Scarron, dont il avait insulté la femme dans une épigramme. Le poêle burlesque lui disait :

On sait de cent Boileau les tristes aventures, Et leurdos ont souvent de noires meurtrissures. (Recueil de quelques pièces nouvelles

et galanies. — A Cologne, à la Sphère,

J'ignore à quelle époque précise l'abbé Perrin a composé le virelay suivant, dont le refrain est significatif:

Viste, un cottiet, une trique Que j'assomme ce critique, Cet insolent de Boileau, Viste, un collret, une trique.

(Bibl. de l'Arsenal, mss. Conrart, tom. IV, p. 29 )

(62.'i) Cette concession eut lieu en 1698, et lut confirmée en 1699. Voir, pour les clauses et termes de l'acte, le Mémoire de madame la marquise de Lambert (note O28).

(626) Fontenelle était le dieu de ces sociétés un peu affectées ; ses succès dans le monde féminin lui attirèrent les satires de La Bruyère, qui fit son portrait sous le nom de Cydias, et ce portrait fut reconnu do tousetde lui-même, non sans douleur : l'ade discoureur qui n'a pas îiiis plutôt le pied dans une assemblée, qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie, cl mettre en œuvre ses rares conceptions. C'est en un mot un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province (Caracf., De la conversation, §7'â). La Bruyère publia celte attaque en 1O94; madame de Lambert était établie à Paris depuis huit ans, mais pas encore dans l'hôtel de Nevers. L'épigramine deJ.-B. Rousseau s'adresse bien certainement au salon de l'hôtel Lambert, de la rue de Richelieu :

Depuis trente ans un vieux berger normand,

Aux beaux esprits s'est donné pour modèle.

Il leur enseigne à traiter galamment

Les grands sujets en style de ruelle.

Ce n'est pas tout; chez l'espèce femelle

Il brille encor malgré son poil grisou,

Il n'est caillette, en honnête maison,

Qui ne se pâme à sa douce faconde.

En vérité caillettes ont raison

C'est le pédant le plus joli du monde.

Les succès et l'influence de Fontenelle dans ce monde précieux, offusquaient J.-B. Rousseau, cet homme irritable. Le berger normand est une allusion à sa naissance à Rouen, le il février 1G57.

Voltaire fut plus indulgent et plus juste. En l'annonçant dans le Temple du Goût, il dit de lui :

LE PALAIS MAZAR1N.

Note o30.

C'était le discrel Fontcnelle, Qui par les beaux-arts entouré, Répandait sur eux à son gré Une clarté vive et nouvelle.

D'une planète à lire d'aile, En ce moment il revenait Dans ces lieux où le goût tenait Le siège heureux de son empire.

Le Temple du goût était pour Fontenelle le salon de son amie, madame de Lambert. Voir, sur la vie de cette femme distinguée, l'Eloge de madame de Lambert, par Fontenelle (dans ses OEuvres, plusieurs fois imprimées, et aussi le Mercure de France, août 1733). Cet éloge a été faussement attribué à madame Vatry, par le premier éditeur des OEuvres de Fonteuebe. Voyez une réponse de Fontenelle à M. Vernel, qui lui demandait la liste des ouvrages de niadame de Lambert, pour les imprimer à Genève. On trouve dans l'édition de Paris (120, i843, Charles Gosselin), un Essai sur les ouvrages de madame de Lambert, par madame Louise Colet. Il appartenait à une femme de faire ressortir toutes les qualités du cœur, qui sont empreintes dans ces pages. Madame Colet s'en acquitte trèsbien. On peutencore rechercher une petite notice surmadamede Lambert et quelques -extraits de ses ouvrages dans l'Esprit des femmes célèbres du siècle de Louis XIV et de celui de Louis XV jusqu'à présent. Paris, chez Pissot, 12", 1768 (loin. II-, p. 33). On y lit : Sa maison étoil une espèce d'Académie, nù'les personnes d'esprit s'assem- •bloieni régulièrement (p. 3li).

(627) Anne-Thérèse de Marguenat de Cour- ■celles, née en 1647, de Etienne Marguenat, seigneur de Courolies, maître ordinaire en la «hambre des Comptes, mort le aa mai i65o, et de MoniquePassart, morte le 21 juillet 169a, après avoir épousé en secondes noces François de Coigneux, seigneur de Rochetu rpin et de Ba- •chaumont (Voir sur madame de Courcelles, et sur ce mariage, les méchancetés deTallemant •des Réaux, tom. VII, p. 1 53 ).

Elle épousa, le 22 février 1666, Henri de Lambert, marquis de Saint-Bris ou Saint-Prix en Auxerrois, baron de Chitry et AugL, mort au mois de juillet )086 , étant gouverneur et 'lieutenant-général de la ville et duché de ■Luxembourg.

Elle eut de ce mariage, outre deux filles imortes en bas âge , un fils et u«e autre Qlle : Henri François de Lambert, né le s3 décembre 1677, lieutenant-général des armées du roi, marié, en 1725, à Angélique de Larlan de Rocliefort: il meurt le 4 octobre 1709; Marie- Thérèse de Lambert,, mariée, en 1,703, avec Louis de Beaupnilt comte de Saint-Aulaire, mourut le 13 juillet 1731.

La marquise de Lambert termina sa belle carrière le ta juillet 1733,. dans sa. quatrevingt-sixième année; (Cabinet généalogique de I.?, Bibliothèque royale, dépa sterne ut dies mss-.\

(628) Madame de Lambert dépensa plus de cent mille francs, somme considérable alors, pour disposer convenablement ce corps de bâtiment et pour construire, sur la rue Colbert, les communs (n° 27 du plan général) et la nouvelle entrée (n<> 26). Nous avons toutes les propositions de son architecte, les plans qu'il lui soumit et ceux qu'il exécuta. On reconnaît cette disposition : la salle à manger (n° 26 du plan général), le salon (11° a/t et les deux premières travées de la salle 6 ), la chambre a coucher (la troisième et la quatrième travée du n°6), le cabinet de toilette (la cinquième travée du 110 6), qui s'appuyait sur le gros mur encore existant (qui sépare les salles 5 et 6) , les cuisines au-dessous de la salle 25. Elle avait, en outre, la jouissance d'une basse-cour, dans la partie du jardin occupée aujourd'hui par le bâtiment n"8 8 et 9, ainsi que par la cour y attenante, et par conséquent un droit de passage dans la grande cour de l'hôtel de Nevers.

(629) Vers de madame Vatry, adressés à madame la marquise de Lambert. Voltaire était trop heureux de trouver sa bêle noire, La Beaumella, en défaut d'honnêteté, de bon goût et d'exactitwde. Cet auteur des Mémoires de madame de Maintenon traitait mal le salon de madame de Lambert. Voltaire s'écrie : Cet homme a-t-il connu madame de Lambert, qui était une femme très respectable? a-t-iljamais approché d'elle ? est-ce à lui de parler de goût ? (Les Honnêtetés Littéraires, 1767, édit. Beuchot, tome LU, page 702.)

(650J Voir les Lettres de madame la duchesse du Maine et de madame la marquise de Simiane (à Paris, ja°, an XIII, 1800), et le volume des Lettres de La Mothe, que l'on réunit ordinairement, comme dixième lome, à ses œuvres (Paris, 8°, 1754).

Madame la duchesse du Maine se lia avec madame de Lambert; elle la recevait chaque année à sa résidence de Sceaux, et honorait de sa présence les dîners et les soirées de Flrôtel de Lambert (de la rue de Richelieu). Un jour elle s'y élait fait annoncer et n'y vint pas; La Motte s'en plaignit ;

Elle ne viendra point à la fête nouvelle* Mon cœur se trouble et s'affoiblii.

• •••■> ^ Maudit mardi, je ne te dois plus rien;.

En vain tu fis, quinze ans, la douceur de ma vie.. (P. 101 de ses OEuvres; voir aussi p. .107. )i

Si plus lard, elle offrit à, la vieillesse de madame de Lambert une protection dans la, train quillité de son habitation, c'était acte de re-r connaissance, car son amie lui avait été très, dévouée;on,en voit tapreuve dans les Mémoires, de mademoiselle Delaunay. Au moment oùi la, duchesse du Maine allait être arrêtée, un message l'avertit ; il était envoyé par madame de Lambert. (Mémoires, édition donnée par;- M,- B.a.!:n.è!;c..i;8/i6,,p. 1,23. \

Note 635

Li: PAf.AIS MAZA1UN.

Celle princesse, élam à la ville d'Eu, enirclenait une correspondance avec madame de Lambert, qui montra ses lettres a ses réunions du mardi. La duchesse écrivit à mademoiselle Delannay ( îG août 1726) : Comment, ma chère Launay, on fait lecture de mes lettres en plein mardi; encore passe si je n'étois exposée qït'au mercredi. CeUe citation semblerait indiquer que le premier nom de madame de Staal était de Launay et non pas Delannay comme on l'écrit.

(651) C'est l'abbé Trublet,ilansses Mémoires sur Fontenelle , qui cite le mot de M. de Mairan (Mémoires, page 72). Le marquis Voyer d'Argenson avait laissé des papiers que son fils, M. de Paulmy, réunit tant bien (pie mal et publia à Paris (le titre porte Amsterdam), sous ce litre : Loisirs d'un ministre, ou Essais dans le goût de ceux de Montaigne, 1 783, 1 vol. in-8°. Cet ouvrage fut réimprimé a Liège, en 1787,2 vol. in-8", c'est l'édition que j'ai plusieurs fois citée, et à Bruxelles en 1788, en un volume. La publication originale et ces deux réimpressions ne renferment rien sur les salons et la vie de madame de Lambert ; ces détails se trouvent dans l'édition dont s'est enrichie la collection des mémoires relatifs à la révolution française, édition qui a souffert quelques reiranchemens, qui a reçu aussi quelques additions intéressantes, et une longue notice biographique par M. Voyer d'Argenson, le (iis de l'auteur.

Voici les principaux passages de l'article sur madame de Lambert : « Je viens de faire une perte bien sensible (juillet 1733) en madame la marquise de Lambert, morte à l'âge île quatre-vingt-six ans.Lessavanset les honnêtes gens ne perdront de sitôt sa mémoire. Il y avoit quinze ans que j'élois de ses amis particuliers, et qu'elle m'a voit fait l'honneur de m 'attirer chez elle. J'y allois régulièrement dîner les mercredis qui étoient un de ses jours. Le soir il y avoit cercle, on y raisonnoit sans qu'il y fût plus question de caries qu'au fameux hôtel de Rambouillet, tant célébré par Voiture et Balzac. Elle étoit riche, faisoit un bon et aimable usage de ses richesses, du bien à ses amis etsurtoulaux malheureux. (P. 284.)

On remarquera que M. d'Argenson dînoit chez madame de Lambert le mercredi, tandis que son titre, son nom, sa position, l'appellent au mardi. Peut-être (pie son amour-propre d'auteur était plus flatté et ses espérances de candidat académique mieux entretenues ce jourlà que l'autre. Le fait a peu d'importance.

Dans une des lettres de Sterne (London, 120, 177G), publiées par sa fille, mistr. Medalle, on voit que l'auteur du Voyage sentimental en France, obtient un passeport par l'entremise d'une marquise L..... M. Davy, dans son ouvrage intitulé Olio, traduit cette initiale par Lambert. La marquise de Lambert ici mentionnée poui roil être la belle-fille de la célèbre marquise, Angélique de Larlan de Hocheforl, mariée en 172."). lin tout cas, Sterne ayant

fait son premier voyage à Paris, en 17G7, ne put connaître la marquise de Lambert dont il est question ici, elle était morte depuis 1733, ni entrer dans son salon: il était fermé depuis sa mort.

(652) Madame de Lambert désirait n'être pas imprimée : Nous autres femmes nous ne sommes faites que pour être ignorées, écrivaitelle, et j'ai trouvé ce passage dans une lettre inédite (Bibl.roy.cab. généalogique) en clatedu 8 janv. 1728 : Le livre dont vous me parlez, Monsieur, m'a donné bien du chagrin, j'ai/ fait l'impossible pour qu'il ne fût pas imprimé, il me comte 700 livres, l'n anltre ébauchwc n'a pas laissé que de courir.

(G35) En 1689 le duc Mazarin avait intenté un procès à sa femme absente depuis plus de vingt ans, présentant requeste « afin qu il fût ordonné qu'attendu son injuste retraite et son opiniâtreté à demeurer hors de sa maison et hors du royaume, elle demeureroit décime et privée de sa dot et de sis conventions. » M. Eraril soutint avec talent et une parfaite mesure ces basses prétentions, M. Sachot lui répliqua dans l'intérêt de madame Mazarin, mais avec beaucoup moins de tact.

Le duc Mazarin élaii accusé à Londres de la dissipation de ses biens et de la vente de ses meubles. « Le plus grand mal n'est pas â donner , encore qu'on donne mal â propos , c'est à laisser perdre et à laisser prendre. En conseil dévotement imbécile fait couvrir des nudités ; un pareil scrupule fait défigurer des statues; un jour on enlève les tableaux , un autre les tapisseries sont emportées: les gouvcrneniens sont vendus , l'argent s'écoule , tout se dissipe et on ne jouit de rien , voilà Messieurs , le misérable étal où se trouve M. Mazarin. (Sainl-Ev remont. Oraison funèbre, t. IV, p. 266.)

Il y avait du vrai dans ces exagérations, la fortune était encore immense, mais le duc Mazarin avait en effet vendu sa charge de grand-maître de l'artillerie et s'était vu interdire dans ses fonctions de gouverneur de Brissac et de l'Alsace.

(634) On lit clans la Description de Paris par Germain Bricc, l'un des bons ouvrages sur l'Histoire de nos anciennes habitations; « J. lî. Colbert y fit bâtir sous son ministère plusieurs maisons commodes prises sur le terrain du Palais Mazarin, dont i! avoit acheté une partie, lesquelles embélissent considérablement cette rue ( p. 396, édition de 17Ô2.) Elles sont marquées sur le plan cavalier. (Voir la planche II.)

(633) J'ai été longtemps arrêté devant cette arcade. On croyait qu'elle avait été ménagée dans celte galerie à l'époque de la construction du palais par Mazarin. Une ordonnance citée par Messieurs Lazare dans leur Dictionnaire des rues de Paris, semblait favoriser

celle opinion : « Sur la rcqucste à nous présentée par Jean-Baptiste Colbert, — permettons île faire faire l'ouverture d'une rue sur les places à lui appartenantes , laquelle sera nommée la rue Mazarin, et de trois toises et demie de large, pour communiquer de la rue Vivien dans celle de Richelieu , traversant sous la galerie de l'hôtel de Nevers. » Malgré l'opinion générale et celte autorité, l'appareil de la construction et l'irrégularité des fenêtres au premier me donnait des doutes, je fis des recherches tant dans la division administrative des grandes archives du royaume que parmi les plans de la division domaniale. Elle furent complètement infructueuses et j'aurais eu honte de perdre autant de temps pour éclaircir un fait d'aussi peu d'importance, si dans les travaux que j entreprends, l'exactitude n'était de devoir strict sur tous les points. Je tentai un dernier effort dans la partie des archives générales, qui sous le titre de division judiciaire est encore entassée dans les combles du palais de justice. Après avoir parcouru les ordonnances de police et de voirie , les dossiers des rues de Paris, qui nie fournirent sommairement l'indication des requêtes de Colbcrt , des empiètes ordonnées et des rapports laits à celte occasion , j'arrivai enfin aux registres des ar- 1 êls parmi lesquelsje trouvai la pièce suivante dans laquelle on remarquera ce passage : <■ Nicolas de Lespine, maître-général des œuvres de maçonnerie des bastiniens du roy, estime que ladite rue nouvelle estant d'une grande utilité et commodité pour le publicq, qu'elle doit eslre percée à l'endroit proposé — traversant par dessous la galerie dudit hostel de Nevers , à l'effect de quoy sera fait deux arcades sous les deux murs de face des escuries estans sous ladite galerie de 18 pieds de largeur au inoins et de hauteur jusqnes sous la voûte d'icelles escuries, le tout bien solidement faict et construit. » Le rédacteur de l'arrêt dit deux arcadts, mais il n'entend parlerque d'une arcade, formée en effet de deux arcaiurcs, une sous chaque mur de face. Voici la pièce entière :

« Du lundy, xvin janvier 1683.

• Présens, Messieurs de Varoquier, Sallé , Dufour, de La barre, Delhi, Rouiller, Sinon, Babouin, Beraud, Former, Fremin, Lebrun, Auget, Jacob, Dunoye , Bourdon et Pasquier.

« Sur la requeste à nous présentée par messire Jean-Baptiste Colbert, chevalier, marquis de Chasteauncuf, conseiller ordinaire du roi en tous ses conseils, secrétaire et ministre d'estat , commandeur et grand trésorier de ses ordres, contrôleur général des finances, surintendant des bâtimens de sa majesté, arts et manufactures de France, Exposilive qu'estant propriétaire de plusieurs places à baslir aboutissantes, rue Vivien, du costé et derrière les escuries de l'hostel de Mazarin lesquelles ont de profondeur jusques à la rue de liiche-

ftote G36.

lieu, il désireroit pour la commodité publique de faire une rue au travers des dites places et bastirau dessus d'icelles, la quelle rue auroit trois toises et demie de large et traverseroit de la dite rue de Vivien en celle dite de Richelieu au travers des escuries du dit hostel Mazarin, ce que ne pouvant faire sans nosire permission et allignement tant pour l'ouverture de la dite rue que pour la construction des bastiniens à faire sur icelle et sur la dite rue Vivien, requérait qu'il nousplusl luy permettre l'ouverture de la dite rue. — Vu notre ordonnance — portant — que les lieux seraient veus et visités a l'effect de l'ouverture (!e la dite rue en question, laquelle seroit de trois toises et demie de large et passerait sous la gallerie de l'hostel de Nevers ainsy qu'il avoit esté convenu entre le dit sieur Colbert et le sieur duc de Nevers, le raport du dit de l'Espine de la visittacion par luy faite en présence des dits sieurs commissaires le dit jour xv avril par lequel apert qu'après avoir veu Testai desdils lieux, il estime que la dite rue nouvelle estant d'une grande utilité et commodité pour le publicq, qu'elle doit estre percée à l'endroit proposé, sçavoir du coste de la rue Vivien a six toises Irais pieds dix pouces du devant du mur mitoien d'avec le sieur de la Guillaumie jusques au coing de la dite nouvelle rue, laquelle pourchassera sa largeur de trois toises et demie jusques à la face de la rue de Richelieu traversant par dessous la gallerie du dit hostel de Nevers, à l'effect de quoy sera fait deux arcades sous les deux murs de face des e-curies estans sous la dite gallerie , de 18 pieds de largeur au moins et de hauteur jusques sous la voûte d'icelles escuries , le tout bien solidement fait et construict. Ouy le raport — permettons de faire faire l'ouverture d'une rue, laquelle sera appellée la rue Mazarin — traversant sous la gallerie de l'hostel de Nevers, comme pareillement ordonnons qu'icelle rue sera pavée en toute son estenduede bon pavé neuf etsable nécessaire.

« Monsieur Auget. »

(656) Le duc de Nevers mourut à l'âge de soixante-six ans. La gazette de Rcnaudot dans son numéro dix-neuf du 14 mai 1707 annonce en ternies convenables qu'il a terminé sa carrière le 8 du même mois. lient de son mariage deux fils et deux filles; l'aînée épousa le prince de Chimay, qui devint après 8 ans de mariage le gendre du duc de Saint-Simon , la seconde fut la duchesse d'Estrées et n'a pas eu d'enfants. De ses deux fils, l'aîné s'appela M. de Donzi, et le second conserva le nom de Maneiui et il eut les biens de l'Italie.

Il paraîtrait d'après Saint-Simon (mémoires, t. V, p. 3 16) que la conduite de M. de Donzi déplut au roi, qui ne lui permit de prendre ni le litre de duc de Nevers, ni le titre de duc de Donzi. Après la mort de son père en 1707, il fit faire île grandes réparations à sa demeure sous la direction de l'architecte Dul in; Blon-

l.E PALAIS M AZAlilN.

Note 636.

Lli PALAIS MAZAIUN.

di l en parle dans son Histoire de l'architecture françoise , elje trouve le détail suivant dans un compte que présenta le lils aîné du duc de Nevers à son frère, le 29 juillet 171 1. « Et veu Testât où estoit ledit hôtel lors du décès dudit seigneur duc de Nevers, qui a obligé ledit seigneur, prince de Vergagne, d'y dépenser de ses deniers près de cent mille livres en réparations ou améliorations nécessaires, sans que ledit hostel soit encore parach vé. •

Au désordre de sa vie succéda le désordre dans ses affaires , ses biens furent grevés de dettes hypothécaires, son hôtel tomba dans le plus grand délabrement, et il fut même question en 1717 de le vendre. L'architecte du roi, M. de Colle, reçut l'ordre d'examiner s'il était possible de placer la Bibliothèque royale dans l'hôtelde Nevers et dans ce projet quelles seraient les dépenses d'appropriation ; car tout était délabré, des pièces entières étaient dépouillées de leurs portes et fenêtres. Voici un extraitcle ce mémoire :

« Pour moitrc Monsieur de Cotle en état de faire ses desseins et projets, par rapport ù celuy de placer la bibliothèque du roy dans l'hôtel de Nevers, l'abbé de Louvois a examiné le plan qu'il luy a bien voulu prêter; et sur l'examen qu'il en a fait, il trouve que si la portion de la galerie qu'occupe présentement madame de Lambert pouvoitêlre réunie dès à présent audit hôtel de Nevers, la bibliothèque du roy pourroit y être placée entièrement, sans causer une dépense bien considérable.

« Depuis le grand escalier jusqu'au bout de l'apartement de madame de Lambert il y une seule construction qui peut être toute réduite en galerie, et qui sur le plan paroit avoir 65 toises de long. On n'a point d'attention aux différens relents que feu Monsieur de Nevers a faits pour placer dans cet espace un grand apartement, non plus qu'à ceux qui peuvent diviser et composer présentement celuy de madame de Lambert.

« Ces relents ou cloisons qui portent sur une voule qui occupe tout le dessous, peuvent être détruites ou changées, sans faire tort a la construction générale du bâtiment.

« Ainsi ou regarde tout cet espace comme susceptible de tout arrangement ; et sa hauteur va jusqu'à l'assemblage du toit , dont les tirants servent de poutres. On ne peut disconvenir que si cet espace est suffisant pour y placer dignement ce qui compose actuellement la bibliothèque du roy, ce ne soit un avantage considérable , par lequel on évitera une dépense superflue quant à présent, et on se renfermera dans celle qui est absolument nécessaire pour un pareil établissement.

« Pour cela on observe d'abord que pour placer la bibliothèque du roy dans l'état où elle est à présent, il faut 000 toises courantes de livres in-folio, 600 d'in-4", et G.'io d'in 8°. Or l'on croit pouvoir placer celte quantité

considérable de. livres dans la seule galerie, en y faisant les arrangements qu'on va proposer:

« On propose , i° de faire à l'entrée deux salons de 8 toises chacun, ensuite une galerie de 32 loises, qui scroit suivie de deux autres salons pareils aux premiers. Dans les quatre salons on pourroit laisser les fenêtres ouvertes des deux côtés; et dans la galerie du milieu , pour gagner de l'espace , les fermer du côté de la rue , au moins en bas , de manière qu'elles ue seraient ouvertes qu'au dessus du corridor dont on va parler.

« On croit, 20 qu'il convient de faire audessus des premières tablettes un corridor avec des balcons, qui multipliera sans incommodité l'espace des livres. Cet expédient qui avoit déjà été proposé dans le dessein de placer la bibliothèque du roy au Louvre n'étoil pas nouveau. Il y en a des exemples dans plusieurs bibliothèques, comme dans celle des jésuites de Lyon qui est belle et magnifique , et dans celle de leur collège à Paris, où la chose a été maussadement exécutée. Cet arrangement a de plus de la commodité, en ce (pie les petits livres se trouvent placés hors de portée d'être volés.

« Les manuscrits seroient placés dans les di-ux dernières pièces ou salons, comme les monuments les plus précieux et dans des bureaux qu'on y pourroit placer, on mettroit aussi le cabinet des médailles.

«Les livres imprimés occuperoient la galerie et les deux premiers salons.

« On ne parle point dans cet arrangement de placer les deux gros globes qui sont au Louvre, parce que pour le pouvoir faire, il faudroit construire un salon qui eut beaucoup plus de largeur que n'en a la galerie , et que c'est une chose qui se peut faire dans la suitte quand les temps seront plus favorables pour la dépense.

« Il faut aussi remarquer que cet arrangiinent n'empêcheroit point ceux qu'on pourroit faire dans la suilte pour bâtir de nouvelles galeries quand la bibliothèque du roy viendra à faire de nouvelles acquisitions; et que touché de la magnificence et de l'utilité de sa bibliothèque, le roy voudra en augmenter et les bâlimeus el l'emplacement.

« Mais comme la caducité de la maison ou la bibliothèque est présentement , presse exlraordinairenient de la déplacer, et que la dépense qu'il y aura à faire dans l'hôtel de Nevers suivant ce projet , est déjà considérable, on n'a songé dans ce mémoire, qu'à faciliter et accélérer l'exécution du beau dessein que son altesse royale a pris de la placer dans cet hôtel.»

Madame la marquise de Lambert refusa de quitter son appartement , M. de Cotte obligé de céder devant des droits aussi solidement établis que bien défendus voulut modifier son projet, mais on ne pensait déjà plus à l'exécuter.

Noie 642.

Le second clos fils de M. le duc de Nevors ne ménagea pas mieux sa fortune, à en juger au moins par les procès qu'il engagea (on en trouve le long détail dans le volume du Slippl. Franc. 2818 de la Bibl. Royale),' et par la vente de ses biens. Dan« l'Histoire (pic j'ai faite de l'Académie de fiance à Rome (voir note 199), on lit ce passage des Mémoires de madame Mazarin : A'c pouvant encor me résoudre a demeurer chez ma sœur, je fus loyer au Cours (a Rome), dans notre maison paternelle, où l'Académie de Borne s'est tenue de tout tems ( pag. 107). Cette maison comprise dans l'héritage du second des fils du duc de Nevers était louée en 1710, 900 écus romains estimés 3,ig5 livres, elle devint la propriété de la France en 1737 :

Par devant les Conseillers, notaires du Roy, a Paris, soussignés, fut présent très liant et très puissant seigneur monseigneur Jacquesllipolite, marquis Mancini, prince romain et noble vénitien, demeurant a Paris, a l'hôtel de Louvois,rue île Richelieu, paroisse St-lloch, — lequel a reconnu avoir vendu — au Roy — le palais Mancini situé en la ville de Rome avec généralement tous les bâtimens — tels qu'ils sont actuellement occupés par l'Académie de Peinture et Sculpture du Roy a Rome — a commencer la jouissance du î»* jour du présent mois de septembre 1737. Celle vente faille moyennant cent quatre-vingt-dix mille livres.

(fi"t)M.de Donzi, horsd'espéranced'ètreduc, avait cherché à y suppléer par un mariage. Il le trouva dans la fille aînée de J. B. Spinola, gouverneur d'Âth et lieutenant général des armées de Charles II, roi d'Espagne qui en 1677 le fit faire prince de l'Empire. — M. de Donzi prit de sa femme le nom de prince de Vergagne. (Mémoires de Saint-Simon, tome VI, p. 140. Voir aussi tome XIII, p. 307, à l'année 1715, la conclusion de cette affaire. )

(G38) Dès sa jeunesse, dit le duc de Saint- Simon, il était bien avec M. le duc d'Orléans, et la débauche avait entretenu leur commerce et la bienveillance du prince (1. XIII, p. 3G7.)

Piron comptait encore parmi ses hauts prolecteurs et ses appuis dans la misère, le comte de Livry et le prince Charles, le comte de Maurepas et le duc de la Vrillière. (Vie d'Alexis Piron, par M. Rigoley de Juvigny en tète de ses OEuvres complètes. Paris, 8», 1776, t. I, p. 153.)

(639) La Goutte, Ê pitre à M. le duc de Nevers. (Tome VI des OEuvres complètes, p. 33, édit. de Paris, 8°, 1776.)

(640) Louis-Jules Bai bon Mancini Mazarini, duc de Nivernois, pair de France, grand d'Espagne de la première classe, brigadier des armées du Roi, chevalier de ses ordres, l'un des quarante de l'Académie française, honoraire de celle des inscriptions et belles-lettres, né

Paris, le 16 décembre 1716, marié en 1731, avec Hélène-Angélique-Françoise Philippeanx de Pontcharlrain , qu'il a chantée dans ses vers sous le nom de Délie. Barbon Morosini , ambassadeur de Venise en France avait été son parrain.

(641) J. B. Massillon, évêque deClermont, mourut le 28 septembre 17/12. Le duc de Nivernois apprit sa nomination a l'armée et prononça son discours de réception le l\ février 1743. (Il a été réimprimé dans ses OEuvres posthumes. Paris, S", 1807.) Il prolongea son active carrière jusqu'à un âge si avancé que nous pouvons le compter presque parmi nos contemporains. Echappé aux fureurs de la révolution, il chantait encore en janvier 1797, sur l'air de Tarare: Ahi povero Calpigi :

J'ai vu de près la guillotine, Mon sort avait méchante mine Et j'en avais quelque souci, Ahi povero Mancini ; Mais j'ai trompé la faulx cruelle El dans le quartier de Grenelle Je suis reçu, je suis chéri, Ah, ah, trop heureux Mancini.

(OEuvres posthumes publiés par M. François de Neufchâteau. Paris, 8°, 1807, tome I, p. 273.)

(6-42) Il était impossible de traiter des finances et de l'économie politique, en général, sans donner une opinion sur le système de Law. Slewart, Ganilh, Siorch, etc., etc., et en France, Bailly, G. Bresson, Villeneuve Bargemont, etc., etc., en ont parlé d'u ne manière sommaire. Ou trouve une appréciation plus juste et de plus amples détails dans l'ouvrage de Fonrbonnais: Considérations sur les finances, dans les Réflexions politiques sur le Commerce elles Finances, par Dutot, dans le livre de Duvernay, et enfin dans une Histoire du Système des Finances sous la minorité de Louis XV pendant les années 1719 et 1720 que je trouve citée, mais que je n'ai pu me procurer.

Le Recueil des Édits royaux qui répond, quant au volume, à l'émission des billets, forme le document officiel et le nerf de la discussion. M. Thiers, dans un résumé clair, nous a évité la peine de recourir à celte source, et en général on peut dire que son article (Law et de son Système de Finances, dans la Revue progressive, tomel, p. Z19. Paris, 8°, 1826. Il n'a paru de cetie Revue que ce remarquable numéro devenu aujourd'hui un volume recherché et rare), dispense de toutes autres recherches, tant la netteté des idées et la justesse des appréciations s'y trouvent ex poséesavec méthode. On devra aussi recourir aux Biographies de Law, écrites par des anglais. Ou y dislingue une lutte bizarre entre leur sens droit et la pelile vanité nationale qui fait condamner d'un côté ce qu'on excuse de l'autre. Outre les grandes Encyclopédies et le Diet. biog. de Clialmcrs, ou a aussi dèWood : Life of John

Note M3.

LE PALAIS MAZAMN.

Law of Laurision, Edimburgh, 182Ù. (Voir la noie GOq.)

Quant aux appréciations contemporaines et aux anecdotes sur la personne de Law, et quant à ses écrits, il l'a n t chercher les unes dans Saint-Simon, dans Duclos et Marmonlel, ses plagiaires, dans Soulavie qui écrit, sous le nom de Massillon, des Mémoires sur la Minorité de Louis XV, ou bien enfin dans Voltaire qui faisait des vers sur le Système (Corresp. Lettre XXIX, i3 nov. 172Û), sansen comprendre le mécanisme, mais qui se rappelait d'avoir vu arriver le grand financier dans les salles du Palais-Royal, suivi de ducs et pairs, de maréchaux de France et d'évèques. (Siècle de Louis XIV. )

J'ai cité dans le texte quelques traits fournis par les mss. de Dangeau, mais j'ai besoin de donner mon opinion sur ces Mémoires. Selon moi, ce sont de forts curieux et authentiques journaux de tous les faits de quelque importance qui sont parvenus à la connaissance de l'auteur, depuis i(>84 jusqu'au 16 août 1720. Je sais bien que Voltaire a écrit ceci : Je tus, il y a quelques années, dix-huit volumes infolio des Mémoires du feu marquis de Dangeau. t'es Mémoires ne sont pas du marquis de Dangeau, mais d'un vieux valet de chambre imbécile qui se mêlait de faire, à tort cl A travers, des Gazettes manuscrites de toutes les snttises qu'il entendait dans les antichambres. (Disser- (ation sur la mort de Henry IV à la suite de la Henriade.) Voliairc s'est trompé ici comme ailleurs, et si ce vaste agenda était publié in extenso, personne n'en douterait. Il est défait que Dangeau dictait le résumé de ses journées à son secrétaire , mais celui-ci mettait une telle sincérité dans ses fonctions, qu'on trouve celte note dans l'une des copies de la Bibliothèque du Roy :

(Au mois de septembre 1719.) Comme l'auteur de ces Mémoires ne veut pas encore mêles dicter, je continuerai/ à les écrire, mais je les écrirai/ jour par jour, et je tâcherai/ d'être mieux informé afin que cela soit plus exact.

On sait que ces Mémoires se terminent avec la maladie dernière de l'auteur, au 16 août 1720. Il existe plusieurs copies de ces manuscrits , l'Arsenal , dans l'ancienne Bibliothèque de madame de Pompadour, à Vienne, etc., etc., la copie qui se trouvait dans la Collection de Hénault avait été annotée par le spirituel président. Des extraits en ont élé publiés par madame de Genlis, par Sartory, par Voltaire lui-même et par Lemontey.II ne faut pas confondre toutefois, comme l'a fait M.Beuchot, (Dict.Biog. art. Dangeau), les in-folios manuscrits qui sont des Mémoires, avec les quatre cents portefeuilles de Dangeau qui sont remplis de pièces originales on imprimées, de correspondances, etc.

Une édition, plus complète que toutes ses devancières, a été tentée par M.Paul Lacroix. (Paris, 8", i83o). Elledevait avoir dix volumes, elle n'a atteint; que le quatrième, s'a-rêtanl an mois de juillet 1699. Cette interruption

est une chose fâcheuse, car c'eût été un bon travail quoique encore cette fois un abrégé.On lit, dans la préface de l'éditeur Il était nécessaire de faire disparaître non seulement les plus ennuyeuses redites, mais des puérilités qui avaient grand charme pour un seigneur de la cour de Louis le Grand, et (pie madame de Maintenon se délectait il lire dans sa retraite de Saint-Cyr. Notre travail a porté principalement sur le s retranchements exigés par l'intérêt du livre et les bornes de notre édition.»

Le gouvernement a chargé M. Feuillet de publier enfin une édition complète de ces Mémoires ou de ces agenda curieux; nous l'attendons impatiemment, mais nous craignons bien de l'attendre longtemps.

Cette disgression nous a empêché de parler des écrits du financier écossais. On les trouve dans toutes les bibliothèques. A vrai dire, Law n'a jamais écrit dans un but de publication, il lit des propositions aux différents gouvernements, il les appuya de mémoires fort remarquables et très bien rédigés. Ces écrits, exposés habiles de ses idées ingénieuses, forment son bagage littéraire. En 1700, de retour de ses voyages, il proposa ù l'Ecosse ses projets de finances et mit sous presse son système pour le faire parvenir à un plus grand nombre de lecteurs, sous ce titre : Proposais and Reasons for Eslablishing a Council of trade. Edinburg, 1701. Repoussé dans sa province, il fil un nouvel essai à Londres, qui ne fut pas plus heureux , mais il ne quitta pas celte capitale sans publier les idées qu'il avait répandues inutilement, et dont la mise en œuvre semblait une chimère : Mo ne y and Trade considérai icith proposai for supphjing the nation wilh Money. London, 1705. On traduisit en français, et l'on imprimait La Haye, ce dernier ouvragedans un petit volume in-12 , qui parut en 1720, sous ce titre : Considérations sur le commerce et sur l'argent , par M. Law, contrôleur général des finances. La situation permettait alors de mettre en tête de celte publication le portrait de l'auteur , avec les quatre vers louangeurs que nous avons cités, et de dire dans la préface : Voilà l'homme que la Grande-Bretagne a perdu.

En 1790, lorsque le désordre des finances portait les esprits aux combinaisons financières, M. de Senovert traduisit tout ce (pie Law avait écrit et le publia sous ce titre : OEuvrcs de Jean Laie, contenant les principes sur le numéraire , le commerce , le crédit et les banques , avec des notes. Paris , 8" , 1790 , Buisson.

(G4r>) Jean Law de Laurision était né ù Edimbourg, en avril, 1G71. Il descendait par sa mère, Jeanne Campbell, de la maison ducale d'Argyle, et quoique son père fût orfèvre, ce métier se confondant alors avec les fonctions de banquier, lui donnait à Edimbourg une bonne position. Il hérita des terres de Randleston et de Lauriston, et passa sa jeunesse comme l'aurait pu l'aire le fils du plus élégant des

Noie 648.

vieux lords de Londres. Il avait plus qu'eux le goût de l'élude, l'instinct de l'observateur et des dispositions remarquables pour les combinaisons du calcul. Il appliqua ses rares qualités d'abord au jeu de caries, dont il exploita utilement les combinaisons, pour lui si faciles, et plus lard , obligé de quitter Londres, à la suile d'un duel, il se réfugia en Hollande et voyagea en Italie. En chemin, il porta toute son attention sur le mécanisme des banques et du crédit, développé et mis en mouvement avec habileté et succès dans ces deux pays, dans la capitale de la Hollande surtout.

En 1700, il rentrait dans sa pairie, et c'est de cette époque que date, au moins dans sa tête, son système financier, ses propositions d'établissement de banque et ses écrits. Voici comment le duc de Saint-Simon en parle dans ses Mémoires :

Law était Ecossais, fort douteusement gentilhomme, grand et fort bien fait, d'un visa/je et d'une physionomie agréables, galant et fort bien avec les daines de tous les pays où il avait fort voyagé. J'ai dit ailleurs, et, je le répète, qu'il n'y eut ni avariée, ni friponnerie en son fait. C'était un homme doux, bon, respectueux, que l'excès du crédit et de la fortune n'avait pas gâté, et dont le maintien, l'équipage, la table et les meubles ne purent scandaliser personne. C'était un homme de système, de calcul, de comparaison, fort instruit et profond en ce genre, qui, sans jamais tromper, avait partout gagné infiniment au jeu, A force de posséder, ce qui me semble incroyable , la combinaison des caries. Sa banque, comme je l'ai dit ailleurs, était une chose excellente dans une république ou dans un pays comme l'Angleterre, où la finance est en république. Il vécut plusieurs années à Venise, avec fort peu de bien, et y mourut catholique, ayant vécu honnêtement, quoique fort médiocrement, sagement et modestement, et reçut avec piété les sacrement s de l'église. Ainsi se termina Vannée 1720. Le même écrivain disait au milieu de son récii , en 1718: Cet Ecossais, avec une ènoncialion de langue peu facile, avait une netteté de raisonnement et un lumineux séduisant, avec beaucoup d'esprit naturel qui , sous une surface de simplicité, niellait souvent hors de garde.

(644) Le duc de Saint-Simon, au milieu de l'engouement général , jugea très bien cette nouvelle combinaison financière : Celte banque qui, dans un pays libre, serait un très bon et très sage établissement , devait être rejetée en France, comme l'appât le plus funeste (t. XIV, p. 120.)

(643) On a mal compris les idées de Law. Ona cru qu'il attachait une grande importance au papier, en tant (pie papier. Le financier écossais voulait (m représentant du numéraire qui ne fût pas, comme les métaux, sujet à une variation dans sa valeur intrinsèque, et qui eût sur eux l'avantage d'être commode, léger et maniable dans les transactions. Il y avait

là, comme dans toutes ses idées, un côté sensé et pratique, mais immédiatement vous trouviez des émissions sans mesure, sans limite, et par conséquent la condamnation de ses propres principes.

(646) C'était peut-être le moment le plus défavorable pour faire fonctionner une machine aussi rapide , aussi fougueuse, mais en même temps aussi fragile dans ses rouages factices, que le crédit public.

Le duc de Saint-Simon s'exprime ainsi : Law tenait, par son papier, un robinet de finances qu'il laissait couler 11 propos sur qui le pouvait soutenir. M. le dut, madame la duchesse, Lassé, madame de Verne, y avaient puisé force millions et en tiraient encore. L'abbé Dubois y en prenait il discrétion (loin. XVIII, p. 94. Voir aussi p. 99). Ce qui hâta la culbute de la banque et du système fut l'inconcevable prodigalité de 31. le duc d'Orléans, qui, sans bornes, et plus, s'il se peut, sans choix, ne pouvant résister A l'importunité, donnait à toutes mains, plus souvent se laissait arracher par des gens qui s'en moquaient et n'en savaient gré qu'A leur effronterie. On a peine A croire ce qu'on a vu, et la postérité considérera comme une fable ce que nous-même nous ne nous remettons que comme un songe. Enfin, tant fut donnée A une nation avide et prodigue, toujours désireuse et nécessiteuse par son luxe, son désordre, la confusion des états, que le papier manqua et que les moulins n'en purent assez fournir (tom. XVIII, p. i3i).

Le chevalier Charles de Brosses, dans ses lettres écrites, en 1739, parle du papier en usage général dans les Etats italiens : C'est de IA que Law avait pris l'idée de ce système qui nous a fait tant de mal en France , et qui, au vrai, n'était pas mauvais en soi, s'il eût été retenu dans de certaines bornes, puisqu'en même temps qu'il multipliait l'argent universel , il en facilitait le transport et le commerce. Mais il ne fallait pas avoir affaire à un prince trop facile et A une nation fougueuse qui pousse tout A l'extrême.

(647) Je ne sais où placer le fait suivant, consigné dans un assez pauvre ouvrage intitulé : Mémoires de la Régence. La Haye, 120. 1729, tom. II, p. 112. Après avoir parlé de l'ajournement personnel donné par le Parlement contre Law, l'auteur dit qu'il ne s'en effraya pas : Au contraire, il établit alors une manufacture de montres anglaises , pour laquelle il avoit déjà fait venir une centaine d'horlogers d'Angleterre.

(648) On lit dans les mémoires de Saint- Simon: Il acheta pour 1,000,000 l'hôtel !Hazarin pour y meure sa banque qui avait été jusqu'alors dans la maison qu'il louait du premier président. Il acheta en même temps 55o,O0O il», la mais ni du comte de Tessé. — Mais ce que ne dit pas ret auteur, Dangeau dans ses manuscrit!) l'ajoute : i.c 21 nov.

Note 6ft(J.

LE PALAIS MAZAlilN.

1719, M. Law a acheté un million l'hôlel Mazarin, et outre cela il a acheté la maison du comte de Tessê cinq cent mille livres, et l'a prêté pour deux ans à Monsieur de Mazarin sans intérêt , afin que M. de Mazarin eût le loisir d'en faire bâtir une autre pendant ce temps-là.

(G49) .l'ai retrouvé l'acte passé le 10 mai 1719 entre Jean Law et le duc de Nevers , il résulte de cette pièce dont je ne donnerai qu'un extrait, que l'hôtel était grevé de nombreuses dettes hypothécaires. J. Law prenait le titre de seigneur de Tancarville, en raison des vastes propriétés qu'il avait achetées;c'était donc de tous ses titres celui qu'il préférait. On lit dans les Mémoires de la lléç/ence. La Haye , 12». J. van Uuren, 1720:» Il acheta du comte d'Evreux, pour huit cent mille livres, le comté de Tancarville en Normandie, et en 1718 le marquisat de Rosny. (Tome II, p. 111 , avec son portrait, p. 358. Voir aussi la Vie de Philippe d'Orléans, par M. L M. D. M. Londres, 8°, 1737, vol. Il , p. 24 où il est donné des détails sur ses acquisitions et ses projets d'acquisitions) :

* Par devant les conseillers du roy, notaires, garde-noites et garde- scel au Chàlelet de Paris, soussignez, fut présent très haut et très puissant seigneur , Monseigneur Philippes-Jules-François Mazarini Mancini de Nevers, substitué aux duchez pairies de Nivernois et' Donziois, grand d'Espagne du premier ordre, prince de Vergagne et du saint Empire, gouverneur et lieutenant-général pour le roy desdits pays et duchez île Nivcrnois et Donziois , ville et ancien ressort de Saint-Pierre Le Moustier, héritier par bénéfice d'inventaire de delfunt très haut et très puissant seigneur monseigneur Phi lippes-Julien Mazarini Mancini , son père, vivant duc de Nivernoiset Donziois, pair de France, chevalier des ordres du roy, gouverneur et lieulenant-général pour sa majesté desdits pays et créancier de la succession du feu seigneur duc de Nevers son père, tant à cause des substitutions faites en sa faveur par son Eminence monseigneur le cardinalMazarini son grand oncle , des biens qu'il a légués à la charge desdites substitutions audit feu seigneur duc de Nevers, son neveu, par son testament reçu par Le Vasseur et Le Fouyn, notaires a Paris, les 10 mars 1661, et par les codiciles étant ensuite, que comme ledit seigneur duc de Nevers comparant , étant aux droits de très haute et très puissante dame madame Diane -Adélaïde-Philippine Mazarini Mancini sa sœur, épouse de très haut et très puissant seigneur monseigneur Louis-Armand duc d'Estrées, de Lauzières et de Themines, pair de France, laquelle était dotataire entrevifs dudit seigneur duc île Nevers son père, par contrat passé pardevant Delot et son collègue, notaires, le i3 mars 1700, insinué audit Chàtelet de Paris, le 13 juillet en suivant, laquelle donation ledit seigneur comparant a

acquittée, et fait des dons et avantages à ladite dame sa sœur ; au moyen de quoy elle a renoncé en sa faveur à tous ses droits dans la succession dudit feu seigneur duc de Nevers son père, ainsi qu'il est porté par le contract de mariage fait de ladite dame avec ledit seigneur duc d'Estrées passé devant ledit Belot et son collègue, notaires, le 3 aoust 1707 et quittance étant ensuite du même jour, ledit seigneur duc de Nevers, demeurant à Paris dans le viel Louvre, paroisse Saint-Germainl'Auxerrois, lequel en la présence et en tant que besoin seroit du consentement de haut et puissant seigneur messire Jacques-IIyppolile Mancini , marquis de Mancini son frère , ledit seigneur marquis de Mancini avec ledit seigneur de Nevers, comparant et ladite dame duchesse d'Estrées seuls habiles à succéder audit feu seigneur duc de Nevers leur père au jour de son decez au moyen de la renonciation faite à sa succession par très haut et très puissant seigneur monseigneur Charles- Louis-Anloine d'Alsace , comte de Bossu, prince de Chimay et du Saint-Empire, grand d'Espagne du premier ordre, preniierpairdes comtés de Hainault et de Namur, chevalier de l'ordre de la Toison d'Or, lieutenant-général de sa majesté catholique et très haute et très puissante dame madame Diane-Gabriclc-Victoire Mazarini Mancini son épouse, fille dudit feu seigneur duc de Nevers, en conséquence des avantages (ails à ladite dame princesse de Chimay , par son contrat de mariage passé devant ledit Belot et son collègue, notaires, le 2 mars 1699 et par un autre contract passé depuis pardevant le ledit B< lot et son collègue, notaires, le 1 5 juin 1703, contenant ladite renonciation à ladite succession pour les causes y exprimées, ratifiée par ladite dame princesse de Chimay, par acte passé à Bruxelles, le 21 desdils mois et an, dont l'original est .tnnexé à la minute dudit contract, ledit seigneur marquis de Mancini, demeurant ordinairement à Rome, de présent à Paris, rue Saint-Honoré, i3 , Passage Saint-Boch , pour ce comparant, a ledit seigneur deNevers comparant reconnu et confessé avoir vendu, cédé, quitté , transporté et délaissé par ces présentes , dès maintenant et à toujours et promet garantir de tous troubles, dons, douaires, dettes, hypothèques, évictions, substitutions, aliénations et autres einpêchemens généralement quelconques à messire Jean Law, seigneur de Tancarville, demeurant à Paris, place de Louis-le-Grand , susdite paroisse Sainl-Roch,àce présent et acceptant, acquéreur pour luy, ses hoirs et ayants cause une grande maison appelée l'hôtel de Nevers scis eu cette ville de Paris, rue de Richelieu, paroisse Sain t-Eustache, ayant face et sa principale entrée en ladite rue de Richelieu et dont l'étendue pour ee qui est sur icelle rue est depuis le jardin de la maison dont se prétend propriétaire le sieur de Varennes et qui faisoit autrefois partie dudit hôtel de Nevers, jusqu'à la maison du sieur Guyct en dera île

LL PALAIS i\IA7.AflliN.

iNole 050.

laquelle est une grande arcade pratiquée dans le corps de logis qui conduit à la rue Neuve- Mazarin dont l'espace faisoit autrefois partie dudit hôtel, et a main gauche de ladite rue est !a principale entrée de la maison occupée par la dame marquise de Lambert, lesquels doivent rester audit hôtel et appartenir audit seigneur de Nevers, vendeur, qui les délaisse et comprend en la présente vente, suivant et conformément à l'acte passé double entre ledit feu seigneur duc de Nevers et ladite dame marquise de Lambert pardevant ledit Belot et son collègue, notaires, le 8 mars 1698;

« Ce fait, comme dit est, en la présence dudit seigneur Jacques-Hippolyle Mancini, marquis de Mancini, lequel a déclaré a\oir le présent conlraci agréable, approuvant ladite vente et en consentant l'exécution. Ce faisant, il a déchargé, et décharge par ces présentes, ledit hôtel de Nc\ers, présentement vendu, ses appartenances et dépendances, de tous droits, hypothèques et prétentions qu'il pourrail y avoir, soit à titre d'héritier par bénéfice d'inventaire dudit feu seigneur duc de Nevers, son père, ou autrement, en quelque manière et pour quelque cause (pièce soit, à la charge du payement tant de la somme pour laquelle il est cy-dessus cm ployé que des au très soin mes aus'-y cy-dessus désignées, et notamment de celles qui restent dues par la succession dudit feu seigneur duc de Nevers, faisant partie de celles susdites qui sont les seules dont ledit hôtel est chargé.

« A ce faire était présente el est intervenue ti'f-s haute et très puissante dame madame Marie-Anne d'Espinola, épousedudit seigneur de Nevers, de luy autorisée à l'effet qui en suit, laquelle a déchargé et décharge par ces présentes ledit hôtel de Nevers présentement vendu, ses appartenances et dépendances de tous droits, actions et hypothèques qu'elle y pourrait avoir et prétendre, soit pour raison de sou douaire et de ses conventions mal rimoniales ou autrement, pour quelque cause que ce soit et puisse être, et outre ladite dame autorisée, comme dit est, s'est obligée et s'oblige par lesdiles présentes pour et avec ledit seianeur de Nevers, solidairement elle seule pour le tout sans division, diseulion ny fidejussion,à quoy elle renonce envers ledit sieur Lavv, ce acceptant, à la garantie dudit hôtel présentement vendu, telle qu'elle est cy-dessus .stipulée, ensemble à rentretenement, exécution et entier accomplissement de tout le contenu an présent contract, dont et du tout ladite dame fait con propre fait et son propre nom solidairement, sans fide jussion, comme dit est, et y affecte, oblige et hypothèque tous ses biens, meubles et immeubles présens et avenir, reconnaissant ladite dame df Nevers, que sanssa présente intervention et obligation solidaire, ledit sieur Law n'eût fait la présente acquisition.

« Car ainsi et pour l'exécution des présentes rt dépendances, lesdits seigneurs el dame de

Nevers, et ledit sieur Lavv ont eslu leurs domiciles à Paris, en leurs dites demeures auxqui Is lieux nonobstant, promettant, obligeant chacun à son égard , lesdits seigneur et dame de Nevers solidairement renonçant. Fait el passé à Paris, ès demeures des parties, l'an mil sepl cent dix-neuf, le dixième jour de may, avant niidy, et ont signé la minute des présentes, demeurée à maître Ballin, l'un des notaires soussignez, qui a averti les présentes être sujettes à insinuation ; signé Chèvre et Ballin. Et à côté, scellé ledit jour. »

Je trouve dans une ancienne noie : M. Law avoit toujours dit qu'il avoil acheté cette maison pour le compte de Sa Majesté; cependant on en trouvoit le contrat en son nom , el cette acquisition faite de ses deniers, ce qui ne laissoil pas de surprendre. Enfin on s'imagina de faire rechercher la minute, et on trouva une déclaration qui y éloil jointe, qui faisoit mention que cette, maison avoit été achetée des fonds de Sa iVajeslé.

Cette mention pourrait bien avoir eu pour but de retirerl'hôtel des mains des créanciers.

(630) J'ai retrouvé le contrat de vente qui nous apprend les noms des vendeurs et acheteurs du terrain, les noms de l'entrepreneur des six maisons et ceux de leurs premiers habitants:

« nti septembre 1719. Contract passé devant Perichon et Ballin , notaires au Chàtelet, par lequel dame Marie-Louise du Bouchet de Solli cites, épouse de M. Louis Colbcrt, comte de Lignières, héritière de M. Jacques Nicolas Colbert, archevesque de Rouen — ont vendu à Jean Lavv, seigneur deTancarv ille, six maisons sises à Paris, rue Vivien, dont il y en a cinq qui se tiennent l'une à l'autre, savoir deux grandes, l'une occupée par M. Lecouturicr et l'autre par le sieur Cholet, et les trois autres, l'une par le sieur Laurel, une autre par le sieur de Ximen , et l'autre par le sieur Fleury , el la sixième faisant le coin de la rue Colbert, occupée par la dame Roland, appartenant lesdites maisons, sçavoir : les cinq qui se tiennent, audit comte île Lignières, seul comme lui estant estimes parla subdivision entre lui et ses cohéritiers en la succession de M. Charles-Edouard Colbert, son frère, comte de Sceaux, du lot écheu en commun auxdits sieurs comtes de Lignières et de Sceaux , par le partage des biens de cleffunt messire Jean- Baptiste Colbert, contrôleur général des finances, et de dame MarieCharron, son épouse, et ladite maison au coin de la rue Colbert,— lesquelles maisons ledit feu sieur Colbert, contrôleur général, avait fait construire sur les places par luy acquises des héritiers du sieur Mazariuy, cardinal, à commencer la jouissance du 1" octobre 1719, moyennant 300.000 liv.»

On trouve annexe â cette pièce un dossier rempli de sommations et oppositions élevées par Antoine Du Puis, bourgeois de Paris, au nom et comme tuteur du jeune comte de Lignières, pour maintenir certaines servitudes

Note 65£u

MAZAlilN.

dues par lesdites maisons — Sentence par défaut. — Protestations des architectes de Law,MM. Mollet etGranthomme. — Réplique, sentence contradictoire, ordonnances, arrêts , etc. — Ces débats continuent jusqu'au û septembre 1721, et se terminent par une décision qui indemnise Du Puis.

(651) Tous ces bureaux et ces magasins de peaux de castor et autres marchandises n'étaient point faits pour embellir ce palais. On lit dans la Description de Paris, par Germain Brice : On a renversé tout l'ordre des appartenions, les plafonds des principales chambres qui étaient peints par le llomanelle, par Grimaldi et par d'autres peintres italiens, ont été détruits, on a presque tout converti en bureaux (p. 440). 11 exagérait le dégât, qui était réel.

(652) Il y avait imprimerie en taille douce et imprimerie typographique. Si l'on se représente la rapidilé avec laquelle les trois milliards de livres divisés en actions ou billets de 1,000, 100, 5oet 10 livres furent fabriqués, on comprendra la nécessité de vastes ateliers.

Nous avons conservé la suite des billets émis à cette époque ; ils n'offrent aucune de ces recherches, aucune des combinaisons qui luttent avec la contrefaçon par les difficultés qu'elles opposent à l'imitation. C'est un papier ordinaire, assez grossier, imprimé en taille douce d'abord, en typographie ensuite, revêtu de trois signatures à la main et d'un timbre sec très simple, puis enfin privé de cette garantie des signatures originales et imprimé tout entier. On ne s'explique pas comment ces billets n'ont pas été contrefaits en plus grande quantité, quand on songe que les actions de i,ooolivres ont valu un moment 20,000 livres.

1. Les billets de la Compagnie d'Occident, du 19 septembre 1717, étaient gravés sur cuivre,plusieurs sur une même planche et étaient

imprimés en taille douce. 2. N° cent

livres tournois. — La banque promet payer au porteur à vue cent livres tournois en espèces d' argent, valeur rcçeue à Paris, le 10 janvier 1719, gravés plusieurs sur la même planche , avec un timbre sec, portant les mots Banque royale, placés au dessus de l'écusson royal. Il y a d'autres billets exactement pareils mais de plus petite dimension. 3. Dividende d'une action sur les fermes (26 août 1719) gérâtes du bail d'Aymard-Lnmbert. Première

année i\° , Le timbre sec porte autour des

fleurs de lys ces mots : Fermes unies du Jtoy, gravés plusieurs sur une même planche.

4. mille livres tournois. — Le premier janvier mille sept cens vingt , imprimé sur la presse typographique, les signatures à la main. Timbre sec. — cent livres tournois, idem. — dix livres tournois, idem. — Plusieurs arrêts autorisèrent à cette époque un plus grand nombre de personnes à signer ces billets, et on lit, à la date du 11 décembre 1719, dans les manuscrits de Dangeau : Il y a un

arrêt qui commet encore cinq personnes pour signer les billets de banque, a fin que cela aille plus vite. Et en effet cela n'alla pas encore assez vile; les émissions se succédèrent rapidement, et le public étant toujours plus avide d'actions, on se décida à se passer de signatures autographes, et les billets furent entièrement imprimés. S. dix livres tournois. — Le premier janvier mil sept cens w'wi/f .Toutes les signatures imprimées. 6. dix livres tournois. — Division. — Le premier juillet mil sept cens vingt. Les signatures sont imprimées et les timbres secs, apposés sur une vingtaine de billets a la fois, pour aller plus vite, ont perdu la netteté de leur empreinte. 7. cinquante livres tournois. — Division ordonnée pararrest du 2 septembre 1720. — Le deuxième septembre mil sept cens vingt. Toutes les signatures imprimées. 8. Décision du 12 mars 1720, actions de la Compagnie d'Occident. Dans la marge : Actions rentières sur la Compagnie des Indes; ces mots sont gravés au milieu de rinceaux de fleurs. Les signatures à la main. 9. Le porteur est propriétaire d'une action rentière de dix mille livres sur la Compagnie des Indes, gravés au nombre de six sur la même planche, les signatures à la main.

Tous ces billets lurent soumis aux fluctuations du système ; en 1722 on fil une chanson sur le visa des billets de banque; les derniers vers sont les moins mauvais ;

Pauvres cervelles abusées C'est des billets visés qu'on fit billevesées.

(Page 5i, année 1722, de la Coll.

Delessert.)

(653) Londres, Amsterdam, etc., avaient une bourse où se réunissaient les négociants, pour s'offrir et échanger les marchandises, les effets publics et les nouvellcsdu jour, capables d'influer sur leur prix. Paris n'avait pour emplacement que la rue Quincampoix, dans laquelle débordaient les spéculateurs, que ne pouvaient contenir les comptoirs des traficants d'effets publics établis dans ce quartier etdans celte rue. C'était donc une mesure de sûreté publique et de convenance nationale que l'établissement de la nouvelle bourse.

L'hôtel de Soissons fut loué, en 1718, pour servir aux bureaux de la banque et à la salle de la bourse, mais ce projet avait été abandonné, car Law put offrir, un an plus tard , 1,400,000 liv. au prince de Carignan, pour cet hôtel.

(654) 26 mai 1720. Arrest du conseil, signé en commandement, par lequel sur le veu de l'arrest du 1/1 novembre précédent par lequel Sa Majesté voulant faire construire une place de change et donner un logement à ses frais à la Compagnie des Indes, a fait deffenses aux propriétaires des maisons édifiées et jardins compris dans le plan annexé à la minute dudit arrest dans l'enceinte des rues de Richelieu, Neuve-dcs-Petits-Champs et Vivien, jusqu'à la rue Colbert inclusivement, de pas-

LU PALAIS MAZAKIN.

Noie C63.

ser aucune vente ni de faire aucune réparation — et Sa Majesté ayant depuis ordonné l'exécution dudit plan concernant ladite place de change à la construction de laquelle on travaille actuellement et dont remplacement comprend touies les maisons situées le long de ladite rue Vivien, depuis le jardin de l'hôtel Mazarin jusqu'à la rue Colbert, — ordonne qu'elles seront incessamment démolies.

Je fais grâce de cinquante extraits d'ordonnances, arrêts et significations pour ventes et acquisitions, je n'ai rien trouvé dans leurs considérans qui eût rapport à mon travail.

(6"j.'i) On le voit paraître comme architecte de Law dans les experlises.

(656) Les deux hôtels restèrent toujours séparés.

(6'J7) C'est lui qui construisit, en 171 1, l'hôtel d'Évreux, pour Henry de la Tour d'Auvergne. Cet hôtel fut plus tard la propriété et l'habitation de madame de Pompadour (1752). Nous lui devons en outre l'hôtel d'Humières et le château de Slains.

(6."i8) Nous verrons plus loin que ce bâtiment ne fut pas achevé, il n'avait encore ni portes, ni fenêtres, quand on construisit la salle des globes en 1736.

(6î>9) Je dis nouveau, parce que les gravures du dix-septième siècle représentent la façade de cet hôtel flanquée de deux petits dômes d'assez mauvais goût qui, dans la restauration de Mollet, ont disparu.

(6G0) Antoine Pellegrini, né à Padoue, en 167/1, fut élève de Genga et de Paul Pagano; il peignait dans cette manière facile et lâchée qui caractérise l'époque. Ce défaut était alors un titre à la vogue ; il l'obtint et gagna beaucoup d'argent dans une tournée qu'il fit en France, en Angleterre et en Allemagne. De tous ses travaux, les plafonds de la compagnie des Indes, dans le palais Mazarin, lui firent le plus d'honneur. Nous remarquerons qu'il exécuta deux plafonds dans le palais du Japon , aujourd'hui la bibliothèque royale de Dresde. Ilrevinten Italie avec une grande fortune,et il mourut en 1751. Le Prince et après lui quelques auteurs ont placé les travaux de Pellegrini, à l'époque de, la construction du palais Mazarin, c'était une erreur d'un peu moins de cent ans.

(661) Le 20 août 1725, sur l'ordre de M. le duc d'Antin, ordonnateur général des bâtiments, le sieur C. F. de l'Espée, expert ordinaire des bâtiments du roy, fait une visite générale et dresse un état des lieux, des bâtiments de !a Banque royale, en présence de M. de Cotte, intendant et contrôleur général desdits bâtiments. J'en donnerai ici un extrait parce qu'il fournit certaines indications, aujourd'hui perdues, particulièrement sur les peintures de Pellegrini qui furent effacées.

L'expert trouve pour la lolaiité des bâtiments affectés à la Banque, un périmètre de 2,078 toises et demie. La principale ported'entrée iiui est construite de pierres de taille audessus de laquelle est un cartouche qui renferme l'inscription : Bibliothèque du Roy sur un fond de marbre noir dont les lettres sont gravées et dorées. Les armes du Boy au dessous avec mutiles de lion aux deux côtés et corceleis au dessous de la corniche , une grande porie de menuiserie garnie de toutes ses ferrures, ornée de sculpture par la faceducôlé de la rue.

Toutes les salles de la galerie du rez-dechaussée qui longent la rue de Richelieu étaient pavées de marbre et de pierres de liais, tapissées de comptoirs avec traces des balances; au dessus du grand escalier se voyait un plafond en calotte orné de peintures de différents sujets. — Dans la première salle du premier, longue de 35 pieds sur 2fi de largeur, le plafond en calotte peint, représentait Noé et différentes fleurs; la seconde salle, longue de 33 1(2 pieds sur 26 1J2 de largeur, avait plafond peint par haut en calo'.te, représentant Eole et autres sujets, avec fleurs et fruits. — L'imprimerie de la Banque était dans le bâtiment du milieu. — L'expert comprend dans son inventaire l'appartement du marquis de Lambert.

(662) On lui envoya de Londres son acquittement pour l'affaire du duel dans lequel il tua un sieur Wilson. En même temps la ville d'Édinburg, flattée d'avoir donné le jour à un si grand personnage, qu'elle avait fort dédaigné quelques années avant, lui adressait par une députation, le droit de cité dont les litres étaient renfermés,' dans une élégante cassette en or.

(663) Duclos s'exprime ainsi : « Il y avoit « déjà longtemps que Law étoit obsédé de « solliciteurs qui soupiroient après sesgrâces, « mais aussitôt que son état parut assuré , « ii eut une cour dans toutes les formes. Des « femmes titrées se montroient courageuse- « ment sur le devant du carrosse de sa femme « et de sa fille et des hommes du plus haut « rang assiégeoient son antichambre. Ils « croyoient se disculper de leur bassesse , « en la tournant en plaisanterie. » La princesse Palatine mère du régent, a mis dans sa correspondance beaucoup de détails sur Law et son système, je reproduirai les plus curieux d'après la mauvaise édition que nous en avons : 19 déc. 1713. Law est un honnête homme et très raisonnable, il est extrêmement poli avec tout le monde et sait bien vivre. Il a beaucoup d'esprit et il a mis tant d'ordre dans les affaires, que toutes les dettes du roi ont été payées. C'est wi homme admirable pour les finances. Feu le roi l'aurait volontiers employé; mais comme Law n'est pas catholique, le roi disait qu'il ne fallait pas se fier à lui. Il prétend que de tous ceux a qui il a exposé son système, il n'y en a que deux qui l'aient saisi, savoir : le roi de Sicile et

Noie 6C9 LE PALAIS

mon fils; il eut toul étonné d'avoir été si bien compris. On le poursuit au point qu'il n'a pas de repos , ni jour , ni nuit. V ne dur liesse lui a baisé la main devant tout le monde. Or, si les duchesses agissent ainsi, que lui baiseront donc les autres daines. Je crois que, s'il voulait, les françaises lui baiseraient , sauf respect , le derrière. Ve sont-elles pas déjà assez peu délicates pour le voir pisser. Ayant un besoin pressant de lâcher de l'eau , il refusa de donner audience à des dames et leur fit connaître ce motif. Elles répondirent : Cela ne fait rù n ; pissez et écoutez-nous. Elles restèrent donc auprès de lui. Une autre daine se fil conduire dans un carrosse devant l'hôtel de M. Laïc pour y verser. Elle s'écria, en s'adressant à son cocher , verse donc , coquin verse. M. Laïc étant accouru pour la secourir , elle lui avoua qu'elle l'avait fait exprès pour se procurer une entrevue avec lui.

Quand mon fils demanda une duchesse pour accompagner sa fille jusqu'il Gènes, quelqu'un qui se trouvait chez lui, lui dit : Monsieur, si vous voulez avoir le choix des duchesses, envoyé: chez madame Laïc, vous les y trouverez toutes rassemblées.

Le 10 décembre (1720) Law s'est retiré, il est dans une de ses terres, à sixmilles de Paris, il, le duc , pour aller le voir, a pris la chaise de poste de madame de Prie et a fait habiller ses laquais en gris : autrement le peuple l'aurait mal accueilli. Laiv s'est rendu à Bruxelles; madame de Prie lui a prêté sa chaise; en prenant congé de mon fils, Law a dit : Monseigneur, j'ai fait de grandes fautes; je les ai faites parce que je suis homme; mais vous ne trouverez ni malice, ni friponnerie dans ma conduite. Sa femme ne veut partir qu'après avoir payé toutes les dettes, il doit au rôtisseur seul 10,000 livres.

On lira encore avec intérêt les observations suivantes : Law était l'objet d'une idolâtrie sans exemple, la noblesse remplissait ses antichambres. Un de ses anciens amis, introduit près de lui , le vit faire de longs calculs, déjeuner ensuite, puis jouer au Pharaon , tandis qu'une foule de grands seigneurs attendaient dans son antichambre. Law n'y mettait aui une insolence, mais il n'aurait pas pu vaquer aux soins les plus pressans , s'il avait voulu se prêter à l'empressement général. Une dame fil verser sa voiture sons ses fenêtres pour l'obliger à se montrer. Law était resté fort modeste, mais sa femme moins spirituelle que lui, ne cachait pas aussi bien son orgueil de parvenue, et montrait insolemment l'ennui que lui causaient les assuidilés dont elle était l'objet. Le fils de Law fut admis à danser avec le roi , dont il avait l'âge; sa fille qui comptait à peine six à huit ans, donna un bal chez elle, la noblesse la plus brillante brigua l'honneur d'être admise à cette fête donnée par un enfant.

Le nonce du pape y parut des premiers , saisit dans ses bras la jeune maîtresse de la maison et l'accabla de caresses. Des ducs

et des princes demandaient à être fiancés à celte fille de six à huit ans (p. 8g, Revue progressive.)

Le duc de Saint Simon s'est étendu très au long sur les pourparlers qui précédèrent un bal donné par le roy, et il s'étonne de l'énor- 111 lté qu'on allait commettre, en admettant le lils de Law dans le quadrille. Il paraît que la difficulté disparut parla mort de cet enfant, quelques jours avant le bal.

(664) On lit dans les mémoires manuscrits de Dangeau : 11 déc. 1719. Law fut élu ces jours passés à l'Académie des sciences en la place de Hegnault , lieutenant - général un des honoraires , et il y sera reçeu mercredi). Après sa fuite, son élection fut annulée et le cardinal Fleury le remplaça en 1721. Je trouve en outre ce renseignement da te du 1 7 déc. 1719: Le bruit est fort répandu que M. Law achette la charge de prévost de l'ordre de Saint-Esprit de Monsieur le Camus. Il faut faire dans cette charge les mêmes preuves que les chevaliers de l'ordre.

(665) Les actions s'émettaient a 5 mille livres à l'hôtel de, Nevers, dans les bureaux de Law, et elles étaient cotées à 7 et 8 mille livres par l'effort de l'agiolage dans la rue Quincampoix. On conçoit l'empressement dans la rue Richelieu , pour parvenir jusqu'au bienheureux dispensateur de si grands bénéfices. Voir la vue de la grande porte de l'hôtel de Nevers , assiégée par les agioteurs, dans les premiers exemplaires du Dictionnaire historique, édition de l'année 1719.

(666) Cette rue avait reçu son nom des seigneurs de Quincampoix , voir l'armoriai du père Pelau et celui du père Labbe. Les autres étymologies de ce nom singulier, sont ridicules. Dans le Livre de la taille de Paris pour 1292, elle est appelée : Rue Quiqunnpoist-

(667) Les détails abondent sur ces fortunes improvisées, je ne les reproduirai pas; un seul suffira pour indiquer leur caractère. Un domestique fait fortune en quelques heures, il s'achette un carrosse pour arriver dans la rue Quincampoix d'une manière convenable, mais au lieu de monter dans la voiture , par un reste d'habitude, il veut monter derrière et s'apercevant de son erreur, il s'écrie : Vais je l'avais bien dit, ce carrossier maladroit n'a laissé de place que pour un laquais. On lit alors ces vers :

Lundi j'achetai des actions , Mardi je gagnai des millions , Mercredi j'arrangeai mon ménage, Jeudi je pris un équipage, Vendredi je m'en fus au bal Et samedi à l'hôpital.

(668) Duclos , Dangeau , etc , donnent les détails de son crime et de son exécution.

(669) Pour ne rien omettre je citerai quelques mémoires publiésà l'occasion du système

iNole 669.

Lettres sur le nouveau système des finances (par l'abbé Terrasson. Paris), 1720, la première du 21 février, la seconde du 12 mars, une autre du 18 mai, etc.

Réponse aux deux lettres , sur le nouveau système des finances, (par M. Pannier, grand agioteur. Paris), 1720.

Lettre au sujet de l'arrêt du conseil d'état du 22 mai 1 720 (par l'abbé Tensin. Paris), fl", 1 720.

Considérations sur le nouveau système des finances ; par où l'on prétend faire voir le domage qui doit résulter de l'établissement des compagnies, 4°.

Je trouve dans le recueil des pièces manuscrites de la bibliothèque de M. Benj. Delessert l'histoire satirique suivante, je ne sais si elle a été imprimée :

Histoire du prince Papirius , surnommé Pillargent, gouverneur des islesdes I'rancsots, p. Iiô2 du volume de l'année 1719.

Je citerai encore un petit tableau du système qui vient de paraître sous ce titre : Law et les Chemins de fer, par R. B. de L. (Bouthilier de l'Isle). Paris, 18°, i8/t5. C'est un résumé assez exact des faits connus, où l'article de M. Tbiers se trahit trop ouvertement. Enfin je ne connais le travail suivant que par son titre : Geschichle der Law' sclien Vinanzoperation wahrend der Minderjàhrigkeil Ludwigs XV in Franheich. Il a paru dans le Historisches Taschenbuch publié par Frédéric de liaumer (VIIe année, 1845. Leipzig, chez Blockhaus.) Je ne m'expliquerais pas qu'on pût apporter des idées neuves ou de plus vives lumières dans une question dont nous avons tous les éléments.

On a gravé plusieurs fois le portrait de l'auteur du système. Le plus remarquable le représente en buste, dans un ovale. On lit autour : Monsieur Law , conseiller du roij en tous ses Conseils, contrôleur général des finances, inspecteur général de la banque de la Compagnie des Indes , a été peint par J. Hubert et gravé par J. Langlois. Je citerai deux autres portraits qui offrent chacun une particularité curieuse. L'un parut en tête de la traduction des Considérations sur l'argent , il porte au-dessous de la figure ces quatre vers: Sous l'auguste et sage régence D'un prince aimant la bonne foi, Law consommé dans l'art de régir la finance, Trouve l'art d'enrichir les sujets et le roi.

Ces quatre vers ont été plusieurs fois parodiés et les collections manuscrites ne manquent jamais d'accoler la parodie à l'original.

En 1719 on prépara en Hollande une édition nouvelle du Dictionnaire historique de Bayle , on décida qu'elle serait dédiée au régent de France. Pour accompagner cette dédicace on demanda à B. Picart, l'habile graveur, un portrait du duc d'Orléans, entouré comme c'était l'usage, d'allégories et d'allusions. Picart excellait dans ce genre, aussi n'épargna-t-il rien pour faire comprendre par le palais du Louvre qui s'achève et par de nombreux artistes à l'ouvrage, que le régent pro-

tège les arts. Des livres, des instruments de mécanique et d'astronomie témoignaient de son goût pour les sciences, enfin comment oublier lamagique opération dusyslème au moment de sa plus grande vogue, et au milieu d'une prospérité qui semblait fabuleuse; aussi les rives du Mississipi se développent à leur aise sous la main d'un petit nègre, tandis que des amours renversent des cornes d'abondance pleines de monnaies,et qu'on apperçoit dans le fond la porte de l'hôtel de Nevers avec le titre de Banque Itoyale. Elle est entrebaillée et défendue avec peine, par force hallebardiers,contreun Ilot envahissant d'actionnaires. On lit au bas :B. Picart invenil et sculpsit

Le livre parut. La Motte Houdard,sous le nom de Michel Bohm , s'adressait ainsi au régent dans la dédicace :«Votre justice et votre bonté vous ont fait trouver pour acquitter les dettes de l'État et pour y répandre de nouveaux trésors, ces prodigieuses ressources qui étonnent les nations.» Et on lisait au-dessous du portrait du duc d'Orléans dix-neuf vers de Limiers dont on jugera l'esprit et l'àpropos par ceux-ci :

Cesse de l'affliger, ô France !

Vois, comme parses soins, en métal transformé Le papier enrichit le français alarmé.

Vois ce riche palais, ou, sur un fonds certain. Tout ce peuple à l'envi court assurer son gain.

Les exemplaires se vendaient ainsi et le tirage continuait selon les besoins , lorsque parut l'édit du 20 niai 1720 qui commença la déroute financière. La Hollande se ressentait presque autant que la France du coup porté par la chute du système et on trouva les vers du portrait par trop ridicules dans leur louangeuse confiance. On les supprima dans tous les exemplaires qui restaient à vtndre , c'est-à-dire dans le plus giand nombre et l'édition de 1720 avec les vers est devenue fort rare. (Voir l'édition de 1820 donnée par M. Beuchot, en 16 volumes in-8", 1. Lp.XIII et t. XVI, p. 3o.)

L'agiotage , passion nouvelle alors , prêtait au ridicule dans le premier accès de sa fièvre. Les artistes s'en emparèrent et le système devint texte à caricatures. On en a un rtcueil complet d'autant plus volumineux , que la vogue des actions en allant sur les places d'Amsterdam et de Londres exercer son influence, offrit dans chaque pays les mêmes ridicules.

Je citerai, non pas toutes les estampes, mais parmi elles, ce qui m'a paru le plus digne d'être cité. D'abord les portrabs de Law :

1° Dans un niédaillun , en buste. — J. Hubert pinxit. J. Langlois sculpsit, à Paris, chez Maillot; *2" En pied. — M. Jean Law. Léon Schenk fecit. Pet. Schenk exc. Anist.; 5° Madame Law, à mi-corps, dans le fond la ville de Venise, au bas ces vers : « Ik speel voor man enwyf...» encadré dans une bordure formée

.\otc 069

LE PALAIS MAZAHTN.

de rinceaux de feuillages. Ce portrait, à vrai dire, appartient aux pièces satyriques.

Si j'avais eu le temps de classer dans un ordre chronologique toutes les estampes sur le système , j'aurais mis après les portraits de Law, les planches dont le sujet a trait à l'agiotage en général et à la chambre de justice de 171O en particulier :

1. La Déroule des agioteurs, grande et petite planche. 2. La Voiture des agioteurs. 3. Le Diahle d'Argent. A Paris, rue Saint- Jacques, au Grand Saint-Rémy. 4. Chacun va tirant ce diable d'argent. S. L'agioteur élevé par la fortune au plus haut degré de la richesse et de l'abondance. 6. La Justice qui détruit d'un seul de ses rayons la fortune de l'agioteur.

Parmi les estampes qui font une allusion directe au système, je prendrai d'abord celles qui ont été publiées a Paris, puis ensuite je citerai les gravures hollandaises :

1. Almanach de la fortune ou Agenda de la rue Quimquempoix. Bernard , inv. sculp. Cette planche, publiée en 1720, montre en perspective la rue Quincampoix encombrée de voitures, de chaises à porteur et de gens affairés. 2. Véritable portrait du très fameux seigneur Quinquenpoix, avec trente vers français de chaque côté et au bas la traduction des légendes hollandaises. Le texte est gravé sur une seconde planche faite exprès pour être insérée, t. II, p. 327 des Mémoires de la Régence. La Haye, 12°, 1729. 3. Monument consacré à la postérité en mémoire de la folie incroyable de la XXe année du XVIIIe siècle. B. Picarl fecit 1720. Celle gravure avec texte français et hollandais a tout l'esprit de ce genre de pièces satyriques qui furent publiées à profusion en Hollande, et tout le charme du talent de Picart. Elle fut tirée à part pour les Mémoires de la Régence, et elle porte en haut t. II, p. 33i. 4. Nieuwe Volkplanting 0111 wind. — Missisippi of 'Twydbc faainde goudland door de inbeeldiug der Windnegolic, c'est la rive du Mississippi. S. Tytelprint d> r actie-kraam of Voor-hof van Quimquenpoix. Bordure allégorique. 6. Ariequyn aclionist, on voit force indécences pour prouver que le systi me n'est que du vent et des devises hollandaises qui signifient :« Le dernier paiera pour tous, un fou en fait d'autres. » La scène se passe dans la rue Quiincampoix. 7. Esope actionnaire. 8. Bombario actionisl endc geest van Esopus. 9. L'envie de gagner qui trace le tableau flatteur du Mississippi. — De inbeeldiug Ueersseres van't Rookverkopengild maald Missisippi hier ' 1 geen Vrankryks schat verspild. On y voit une figure faisant un ballot d'actions : Pakt de aclies iveg wantover honderd jare zal ment niel geloven. Le reste est également satyrique. 10. Un litred'almanach : Nieuw-Jaars geschenk — Lauw maands llerdenking wegens de neuwbavke goude eeiav, vertoverd in Vaardc Vygen. La gravure en est jolie cl spirituelle. 11. Le Triomphe des actions :Oe Ko mis kraam van deaclic-knaapen.

Grande planche in-folio très médiocre. 12. Le Commerce des actions fondé sur le vent et sur les châteaux bâtis en l'air. Vylslad der Wind negotie, Assez bonne planche. 13. KueQuinquempoix en l'année 1720. A Humblot inv. et sculp. — A Paris, chez G. Uuchange. Cette vue est toute d'invention. 14. Quincampoix in Duigen. Sans esprit, liî. De meerman van't Morder-Gewesl. Satire toute hollandaise sur les imitateurs de Law. 1G. Op en ondergang der aclieonisten. Satire dirigée contre la banque de Law en Hollande. 17. La Dispersion des actionnaires semblable à celle de la tour de Babel : Der Verwarde actionisien lorenbouw toi Babel. Avec un texte de quatre colonnes au bas. Assez bonne gravure. 18. De Compagny is vol. Satire locale sur la ville de Hoorn dans le nord de la Hollande. 19. Opkomts, midden , en geen eynde van de n door trapte Jan Lauw. Longue satyre en petits tableaux. 20. De Eklips der Zuiderzon. Satire dirigée contre la compagnie anglaise delà mer du sud, formée à l'instar de celles de Law. *2,l. Des Kladpapiercn IVaerelds mur in as verkeerd, le sujet principal est entouré d'allusions mythologiques en rapport avec la misère des actionnaires. 22. De Begeerlykheyt zoekt de Fortuin t'achterhalen of voor by le Loopen. On compare la célébrité de Law à celle d'Eros- (ratequi brûla le temple d'Eplièse, les sujets sont variés, chacun a sa légende gravée. 23. De Inventeur der Wind negotie op zyn Zegekar. Law assis dans un char traîné par deux coqs; grossier travail. 24. Allusion tirée de l'Apocalypse § XVIII, 2, et autres passages du Nouveau Testament, grande planche laite sans esprit.2î>. Rombariot 0 doodl te schendig in de nood , Mercure, la Mort, le Temps, jouent un rôle dans cette médiocre composition, avec Démocriteet Héraclite. 26. Anatomie der ivind-Negotic. of Bombario voor de h Drommel. Satire assez singulière et gravée avec quelque soin. 27. De verreeze Frederik Uendrik ouwerweis Patron der Verkeerdc Barinherligheid. Allusion à une loi du prince Frédéric. 28. De If 'acreld isern speii Toneel elle speeld zyn roi en krygl zyndeel. Les magistrats d'Amsterdam, figurés en dieux, défendent l'entrée de la Hollande contre l'invasion des aclions.Dix petits tableaux complètent la caricature. 29. Siyrd Tuszen de Smullende Bubbel Ueercn,en de aanstaande Armoede. Ce combat entre les actionnaires engraissés et les gens dans la misère est rendu dans le style des gravures de ce temps. 30. De Ophgehulde Aciionisten in hun eer en aanziengesteld. Allégorie soutenue, embrouillée et fort peu attrayante. 31. Vonnis van Apolover de Rubbcls. Apollon rend sa sentence au milieu des fous et desdicux de l'Olympe. 32. Afbceldinge van't zeer vermaarde Eiland Gers-kop. Cette carte de Plsle de la Folie, représente une léte de profil ; Quincampoix est la capitale de l'isle. 33. Atlas. Le monde supporté par Law et ses partisans. 34. De vervallen aciionisten, hcrsleld, door den Triompheerden Arlequin.

■Noie 669.

Il distribue les actions du haut d'u» char, traîné par quatre chevaux. 33. liaad voorJan Law. Allusion à la fuite de Law et au départ de sa femme, après qu'elle aura payé ses dépenses. 56. Een schone Lofkrans deese onse Actie Hinkél. Le Temps montre à la Terre, dans un miroir, le sort prochain des adions. En bas, un texte en types mobiles, bonne gravure. 57. Arc Mémorial dressé au lieu de Uenierremenl des actions consumées. La liste des partisans de Law est assez ridicule. 38. De IVindverkopcrs of Windvangers, die door wind, vetiiezen Geld en goed bederven Vrouw en kind. 39. L'intérieur d'un grand bâtiment est surmonté d'un pavillon d'horloge, qui porte le nom de Quincampoix. 40. Der (/rote Vergader-plaals der ffindverkopers van't Jaar.A" 1720. Assez sotte représentation, flanquée de quatre tableaux , dont un représente Minerve rétablissant les métiers des manufactures. 41. De Ridder van hei Gilde kalf. Allusion à la richesse des actionnaires. 42. Des IVaettlds doen en doolen. C'est à qui mettra son argent dans les Compagnies, une grande foule se presse, des vaisseaux partout, etc. bô-Bij Veele zit de Kei in't lloofl.W.Om dal men in de Wind Gelooft. Grand hôpital de gens malades par la folie des actions. Cette gravure ne manque pas d'esprit. 43. De Laggende Law, de treurende actionist, met de smekende Mercurius. Mauvaise gravure. La ligure de Law et celles des actionnai tes ne rendent pas le sentiment que la légende leur suppose. 46. llet uitgeteerde , enftervendc Actie hoomtje.Velile planche, sans importance, qui fait allusion à la décadence du Mississipi, représenté par un arbre desséché. 47. Bronwaterof geneesmiddel voordezieke-Actionisten. C'est le pendanldela gravurecitée plus haut : Harlekin en liombario in de llouw. Médiocre petite gravure. 48. Quinquanpoix. Regrets sur la perle du véritable commerce. 49. De schijnscJwone Actie Sphinx. Il se précipite en voyant son énigme ou sa fraude découverte. 30. De Viaantsche Toi - l'oort. Satire locale suc le refuge des actionnaires à Viaanen. SI. De Lachende Ezopus. Les actionnaires figurés parties singes qui mangent du chou, les renards s'enfuient avec les moutons 32. De verslagen Actionist in de sloel. Satires nombreuses dans un même cadre, chacune avec sa légende. 35. De Zuidze Compagnie door wind in top gerezen beklaagt un haar verlies , etc. 34. Law, als een tweede Don Guichot. Satire contre les imitateurs de Law. 33. De stervende Bubbel-hrer in den schoot van madame Compagnie. Bonne caricature, avec les coiffures du temps assez bien rendues. 36. De Malle Actionisien naar Viane.n of't Veperland.

Satire locale. 37. liombario aclioniil , c'est une suite de sept figures grotesques, qui forment autant de planches. 38. Spiegcl der fieden voor ll'anhopende Actionisien. Avec trois colonnes de le.xle. 39. La fortune bonne cl mauvaise, Boilard fa it. C'est une allusion indirecte au système, une critique de l'agio-

tage. 60. Sur la gravure des Mcworabilia A" MDCCXX Gedenckwùrdigkeilcn des l720lc" Jahres. On voit dans l'un des petits tableaux qui forment l'ensemble : Der Acticn liegieren. 61. Ilet hobbdend Actieschcepjc van madame Compagnieen monsieur Bubbels.Veïile gravure sans esprit, expliquée par cinq colonnes de vers qui n'en offrent pas davantage. 62. De Bubbcl jonge op de jagt. Petite gravure accompagnée de cinq colonnes de vers. 65. De stopende actie-valk oui liais, En'l Bubbel liotje onder de Klaauwenvan den Vil. Avec cinq colonnes devers. 64. Un jeu de cartes entier , faisant allusion aux différentes phases du système et à sa chute. 63 Baalofde IVaereld in Maskerade. C'est plutôt une allusion générale aux travers du monde. 66. De Actiewereld op Haareinde. Gravure dans le genre Browver. 67. De ll'intgot. Sale invention, que l'esprit ne rachète pas. 68. De Koning van Mississipi. 69. Bespiegcling voor de Geld zugliqe. Grande planche , dont le trait satirique n'est pas facile à trouver. 70. Le commerce que les Indiens du Mexique font avec les François au port du Missisipi. Grande planche double et historique, plutôt que satirique.

Les planches de cuivre du plus grand nombre des estampes que nous venons de citer, fuient acquises, en 1720, par un éditeur hollandais qui en fit tirer des épreuves sur papier in-folio de manière à former un volume. Pour donner plus d'attrait à la spéculalion, il couvrit les marges des estampes, de longues tirades de vers, qui devaient ajouter par leur esprit à la malice du dessin, en outre une introduction de 25 pages el deux longs hors-d'œuvres qui viennent après les planches (l'un de 52 pages, l'autre de 21), complètent ce gros livre qui parut à la fin de 1720, sous ce litre : Un gronie Tnf;reel der dwaaslieid, verloonende de opkomst, voortgang en onder gang des Actie, Bubbcl en Windmgotie en Vrankrgk, Engeland, en de Nederlandtn, geplcegt in den jaare MDCCXX.

Après les gravures, je devrais citer les chansons dont j'ai trouvé des recueils entiers dans plusieurs collections, mais l'espace me manque, ou plutôt le courage, car je commence à me fatiguer, et j'ai hâte d'arriver au terme de cette laborieuse collection de notes. Je ne puis renvoyer le lecteur aux collections particulières, elles sont de leur nature mobiies cl difficilement accessibles, mais il trouvera tout ce qui peut suffire à la curiosité la plus exigeante dans le recueil des chansons manuscrites formé par M. de Maurepas el conservé à la Bibliothèque royale. En demandant les volumes marqués sur la liste suivante, en cherchant aux pages indiquées, il pourra lire tout, ou à peu près tout, ce qu'il a été écrit de plus spirituel, et de plus violent sur le célèbre financier:

Volume XIII, page 356. — XIV, p. 26, 86,

207, 221, 238, ~2Ô8, 268. 269, 276, 302, 322 bis, 390. — XV, 26, 27, 29., 3a, 33,

Noie (37-2.

LE PALAIS MAZMliN.

31, 54, 55, Oy, 72, 73, 79, 81, 83, 85, 8G, 97, i85, 191, 19J, 198, 20], 202, 203,

23o, 23i, 2I2, 2/18, 3oo, 3o5, 309 bis, ter, 312, 3l5, 3l8, 31961'i, 335, 337, 33q, 310, 482, I87. — XVI, 5, 10, Û12. — XVII, 80, 201. — XXX, 341. — XXXI, 23. — XXXIV, 62. Voir aussi dans les papiers de Conrart, tome VII, in-folio, de la Bibliothèque de l'Arsenal, aux pages 3i8, 326, 352, etc. etc.

Le duc de Saint-Simon écrit en 1719.

— C'étoit à qui auroit du Mississipi. Il s'y faisait presque tout à coup des foi tunes immenses. Laie, assiégé (liez lui de supplions et de soupirons, vouait forcer sa porte, entrer du jardin par les fenêtres, tomber dans son cabinet par la cheminée. On ne parlait que par millions ( lom. XVII, p. 355). Le contrôleurgénéral eut le tort d'exciter ce mouvement au lieu de le calmer, et de pousser à la hausse, au lieu de maintenir la valeur de son papier dans des limites raisonnables : Dangeau dicte à son secrétaire, à la date du 29 may 1719 : M. Law assure qu'avant la fin de l'année on y gagnera beaucoup davantage encore. — Cela parait incompréhensible à beaucoup de gens, mais M. Law n'a rien fait espérer jusques icy qui ne soit arrivé par la suite et beaucoup de ses ennemis conviennent présentement de son habileté dans les finances.

(CTO) Laie séduit lui-même par son système avait successivement émis une quantité de papier telle, qu'en 1719, elle représentait quatre-vingts fois tout le numéraire qui pouvait circuler dans le royaume , c'est-à-dire 52,800,000,000 livres (9G milliards de francs). (Page 20, tome II, Hist. de l'Économie politique par M. de Villeneuve-Bargemont. Paris, 8", 18/11.)

Les calculs minutieux n'allaient pas à la brusquerie de madame la duchesse d'Orléans, mère du régent, voici comment elle apprécie l'émission abusive du papier monnaie dans son style sale et cynique :

Personne en France n'a plus le son maintenant, mais je dirai, sauf respect, en bon allemand Palatin, qu'ils ont tous des torche-culs de papier de reste (11 juin 1720). (Fragments de lettres originales' de madame Charlotte- Elisabelh de Bavière, veuve de Monsieur, frère unique de Louis XIV, écrites à S. A. S. Monseigneur le duc Antoinc-Ulric de B** W** (Brunswick Wolfenbûttel), de 1715 à 1720. A Hambourg, 120,1788).

Celte remarque n'a rien de plus voilée dans le texte original, et la belle-sœur de Louis XIV n'avait pas le mérite de l'invention , car 011 chantait déjà :

Quoi que l'on en dise,

Un jour nos neveux,

N'auront leur chemise

Ni le cul brencux

Car en abondance

Ils auront des torche-culs,

Lanturlu, lanturlu, lanturlu.

(Mss. Bibl. roy., tome XV, f. qii.)

Dans une autre chanson on interpelle ainsi Law :

Fier écossais, Pioy de papier.

(Mss. Bibl. roy., tom. XV, f. 72.) Je trouve encore dans mes notes une anecdote dont je ne priverai pas le lecteur, d'abord parce que je ne l'ai pas lue ailleurs, ensuite parce qu'elle est assez piquante et pourrait s'appliqueraux préoccupations actuelles : A la mort un bon capucin, Exhortant un actionnaire, Luy parloit des tourments sans fin Qui des péchés sont le salaire, Ce ne sont point des fixions Récompenses, mon fils, en peines éternelles

Sont le prix de nos actions. [elles?

Le mourant à ces mots, dit : A combien sont- (Mss. Bibl. roy., tom. XV, I". 71.)

(671) Le revenu de la Compagnie n'a pas dépassé quatre-vingts millions et U s espérances fondées sur les Colonies étaient exagérées. Ce ne fut donc en réalité, qu'un intérêt de deux et demi à peu près sur les trois milliards émis et par conséquent une fraction inaperçue sur le prix (pie l'agiotage avait donné aux actions.

(672) Dès le 18 décembre 1719, il cessa d'être en sûreté tant était grande l'irritation. On lit dans les Mémoires de Dangeau à cette date: Sur les bruits qui ont couru qu'il y avait des yens qui voulaient attenter à la vie de Al. Law, an lui a donné seize Suisses du régiment des Gardes pour coucher dans sa maison. 17 juillet 1720 : il y eut une grande foule à la Banque et dans les rues voisines où il y eut dix ou douze personnes étouffées.

Depuis le jour où il fut assailli par la multitude, et où l'on demandait tranquillement en plein parlement s'il n'était pas déchiré par morceaux, Law s'était réfugié au Palais-Royal et n'en était plus sorti. Au mois de novembre il vit qu'avec la chute entière du système, la fureur publique s'était déchaînée contre lui et qu'il ne lui restait plus qu'à sortir d'un pays qu'il avait bouleversé. Le 10 décembre il quitta Paris, passa par une de ses terres, Guermande, et y attendit des passeports que le Régent lui envoya avec une facilité significative. Le duc de Bourbon, en souvenir de la fortune qu'il lui devait, mit à sa disposition de l'argent et la voiture de sa maîtresse, madame de Prie. Law avait 2,000 louis, il relusa l'argent et partit dans la voiture. Il passa par Bruxelles et se dirigea vers l'Italie.

« Law, génie malheureux, après avoir un « moment rempli l'Europe de son nom e.t de > son système, parcourut diverses contrées de « l'Europe et se fixa enfin à Venise. Malgré la « fortune qu'il avait apportée en France et 1 celle qu'il y avait laissée, il vécut pauvre. « Resté en correspondance avec ledncd'Or- « léans, puis avec le duc de Bourbon, il ne « cessa de réclamer ce que le gouvernement « (rançais avait l'injustice de lui refuser. 11 •< écrivait au duc de Bourbon : Esope fat un » modèle de désintéressement, cependant les

ZtOO LE PALAIS

« courtisans l'accusèrent d'avoir des trésors « dans un coffre qu'il visitait souvent : ils n'y « trouvèrent que l'habit qu'il avait avant d'è~ « Ire dans la faveur du prince. Si j'avais sauvé « mon habit, je ne chuinterais pas d'état avec « ceux qui sont dans les premiers emplois, « mais je suis nu, ou veut que je subsiste sans « biens et que je paie des dettes sans en avoir « les fonds. Lavv n'obtint pas l'ancien habit « qu'il réclamait. Peu d'années après sa sortie « de France, en 1729, il mourut à Venise, « pauvre, malheureux et oublié. »

(A. Thiers. Revue progressive, p. 127.)

(675) Il quitta la France avec deux mille louis, laissant sa procuration pour la gestion de ses intérêts; mais abandonné du régent, qui se sentait entraîné par la vindicte publique, il fut condamné personnellement, le 23 niai 1721, à restituer à la Compagnie des Indes 11, 959, 856 livres 2 sols 3 deniers ; opposition faite par ses fondés de pouvoirs , il en fut débouté par arrest du Conseil d'Etat, du 29 avril 1721, et enfin la saisie réelle de l'hôtel de la banque eut lieu le 18 juillet 1721.

On publia cet édit : Veu par le roi estant en son Conseil : Il sera incessamment procédé au recouvrement des effets mobiliers et à la vente des immeubles dudit Jean Laiv , pour le prix en eslrc distribué entre ses créanciers. Versailles, le 1 5 septembre 1 722. L'hôtel de Nevers fut considéré comme acheté des deniers et au nom du roy ; on ne mit en vente, au profit des créanciers, que les terrains achetés des héritiers de Colbert , encore couverts des démolitions de cinq hôtels abattus, pour faire place aux constructions de la place de change projetée. Voici deux pièces qui constatent ce fait. La vente de ces terrains permit d'élever les quatre maisons que l'Étal sera obligé de racheter plus tard pour compléter le bâtiment delà Bibliothèque royale.

«19 mars 1 723. Contrat de vente et aliénation des places et matériaux de cinq maisons déiinolies et d'une sixième non démolie, rue Vivien, moyennant 100,000 livres et les 2 sols pour livres, passé par les commissaires du roi a Frédéric Sold. — Nous avons, pour y parvenir, fait allumer trois bougies pendant le ifcu desquelles nous avons fait publier à haute et intelligible voix, par l'un desdits huissiers du Conseil île Sa Majesté, la vente et aliénation desditesplaces et maisons, si tuées à Paris, rue Vivien; sur l'offre dudit M. Hegnault de la somme de 100,000 livres et les 2 sols pour livres, et ne s'étant trouvé personne pour surenchérir après plusieurs publications et proclamations, cl à l'extinction de la troisième des^ dites bougies, nous avons adjugé lesdi tes places, scis- s à Paris, 1 ne Vivien. — Je, Antoine Paris, conseiller du roy en ses Conseils, garde du trésor royal, confesse avoir reçcu comptant en celte v ille de Paris, de M. Frédéric Sold, boui r geois de Paris, la somme de 100,000 livres, pour laquelle somme vente et adjudication lui a été faite, le 24 décembre 1722, par MM. les commissaires à ce députés, conformément à

MAZAltlN. Note 675.

l'édit du mois d'aoust 1708 (Edit du roy portant aliénation des domaines, donné à Fontainebleau, au mois d'aoust 1708. Imprimé ti°), et aux arrêts du Conseil, des 23 juin et il\ juillet 1722, des places où étoient cy devant les six maisons scises à Paris, rue Vivien, qui appartenoient au sieur comte de Lignières et au sieur marquis de Civry, son fils, avant l'acquisition qui en a été faite par le roy, l'une desquelles maisons, faisant le coin de la rue Coibert, est encore en nature, n'étant point démolie , pour jouir par ledit Sold desdites places et maisons et des matériaux qui en dépendent, qui sont encore en nature patrimoniallement. — A commencer la jouissance du ier octobte 1722, avec faculté à l'adjudicataire d'y faire construire une ou plusieurs maisons.»

J'ai remarqué dans les papiers de la succession de Lavv, une note qui, pour nous au moins, a quelque intérêt. Il y est question de la nombreuse bibliothèque de Lavv. Où cet homme prenait-il le temps de lire des livres, ou même seulement d'en acheter.

Il a été représenté de la part du contrôleur général des recettes et des directeurs des créanciers du sieur Jean Law, qui avoit cy devant acquis lesdiles maisons dudit sieur comte de Lignières, que les livres de la bibliothèque dudit sieur Law avoient été mis dans celle desdites six maisons, laquelle n'avoit point été démolie, et qu'attendu la grande quantité de livres, la vente en détail qu'ils entendaient en faire faire devoit durer plusieurs mois, en sorte qu'il serait difficile qu'ils pussent être transportés dans une autre maison.

Il aimait en outre les tableaux ; le comte de Brosses, dans ses lettres d'Italie, écrit : Law est mort à Venise, n'ayant laissé pour tout bien n sa mort, de tant de millions qu'il avait maniés, que 80,000 écus, presque tout en immeubles et en labi aux, dont il était fort amateur. Je liens ce fait de son exécuteur testamentaire.

Enfin, pour né rien omettre de ce qui peut caractériser sesgoùis etse rattacher à ses habitudes, je donnerai ce passage des Mémoires manuscrits de Dangeau : 24 décembre 1719. M. Law a donné de l'argent à l'Opéra, pour qu'il n'y eût plu* que des bougies au lieu de chandelles: cela s'exécute présentement. Et lors de sa conversion au catholicisme : Il donna 1 00,000 écus à Sainl-Iioch, pour achever de In bâtir (Méni. de la Bégence).

(674) Voir, note 630, le projetd'acquisition de cet hôtel , en date de 1717, pour y placer les livres de la bibliothèque du roy.

[675) Maichel vint à Paris, en 1719, pour mettre à profit les ressources littéraires qu'offraient abondamment nos bibliothèques publiques. De retour â Londres, eu 1720, il publia un petit volume très intéressant, écrit en latin, et dans lequel il parle ainsi de la Bibliothèque royale , § 3o : Quod locum attinet, in quo hœc Bibliotheca hactenus servalur, notandum est, eam extare in domo quailam privata, in plalea, ci>ue diciti;r Vivienne, not\ adça

Note 677.

LE PALAIS MAZAR1N.

longe distante a via victoriarum, galliee, place des Victoires. Sed fatendum est, hune locum non respondere prœstantitr atque ampli ludini hit jus Ribliothecœ , neque hicadparere dignum patelin operculum. Unde pridem in en laboralum fuit, ut locus aliquis dignior in aire Regia eidaretur, quiet eijam destinants fuit; quem tamen brevi non occupabit; quin pntius proxime transferetur in domum Severs dictant in Via Riciielia, ubi locus eam capiet amplissimus, atque lam pulchra Bibliotheea dignissimus (Daniclis Maichelii Inlroductio ad historiam lilerariam de prweipuis bibliotliecis parisiens/bits. Juxta exemplar excusum Cantabrigœ — Lipsiœ, 12°, 1721). Martin Lister, dans son Account of Paris , publié en 1699, ne s'exprime pas autrement, et je ferai usage des détails qu'il donne dans ma cinquième lettre, ainsi (pie de sa description des autres bibliothèques de Paris dans la onzième.

(616) L'abbé Bignon était l'ame de tous ces projets, le stimulant de tous ces travaux; il connaissait les besoins. Aux uns, il indiquait la distribution dessalles; aux autres, ildonnait les dimensions des tablettes. Je trouve dans une note celte recommandation : lin socle de six pouces, cinq rangs d'in-folio, dont au moins les trois premiers et tous s'il se peut , auront vingt-deux pouces en hauteur, sans compter l'épaisseur delà tablette. Trois rangs d'in-quarto, qui auront treize pouresen hauteur. Au dessus du balcon, un socle de six pouces, trois rangs d'in-octavo ou in-douze de dix pouces chacun. Quatre rangs d'autres indouze et in-seize de sept pouces chacun.

(677) Je donnerai ici quelques extraits des papiers de M. Cotte, l'architecte chargé des travaux, et auquel on doit plusieurs monuments d'un goût contestable, mais d une importance qui s'explique plus par sa position officielle de premier architecte du roy que par son talent. On peut citer dans le nombre le Château d'Eau, le revêtement intérieur du chœur de Notre-Dame, etc., etc. J'entre forcément dans ces détails, parce qu'ils ont été omis dans l'ouvrage, commencé en 1699, par Blondel, qui écrivait son troisième volume en 1754 , et qui exprime ainsi ses regrets : Nous avons fait plusieurs recherches pour cou ■ naître les noms des différents architectes qui ont travaillé à ces édifices, mais elles ont été inutiles. H paroitra sans doute étonnant que dans le même siècle, au milieu des scicncesel des arts, et vivant avec la plupart des contemporains de ces artistes, nous n'ayons pu découvrir le nom de ceux qui ont éle chargés de ces bâtiments. — Ce qui est certain, c'est que dans les Mémoires de la Bibliothèque, il n'en est fait atteune mention, et que la plupart des personnes qui y sont attachées ignorent le nom de ces architectes (loin. III, p. 79}. Voici donc les extraits que j"ai faits : « L'intention de M. l'abbé Bignon est de ne point placer de livres dans les trémeaux entre les croisées, mais d'en mettre dans le fond, vis-à-vis les croisées et par les côtés, ne désirant pas que l'enfilade

des portes soit dans le milieu de chaque pièce, mais bien du côté des croisées, comme cela est fait dans les trois premières pièces, dans le corps de logis sur la rue de Richelieu, alin de pas couper, par l'enfilade du milieu, les tablettes de livres, parce qu'il faut qu'elles soient communiquées par un balcon ; ainsy j'ay travaillé sur ce principe.

« Toutes les pièces (en supposant comprises ccllesde madame Lambert) font ensemble deux cent trente-une toises courantes de livres, en sorte que cinq rangs d'in-folio feroient onze cent quinze toises; d'in-quarto, treize cent trente-six toises; d'in-octavo et d'in-douze, huit cent quatre-vingt-quatorze. Comme il faut placer les globes, ma première idée étoit de les placer au derrière du bâtiment neuf, tenant au mur qui sépare les places de madame de la Vergne, dont la dépense auroit été environ à vingt-cinq millelivres, mais cette pensée ne convient pas; c'est pourquoy j'ai une aile de bâtiment entre le vieil bâtiment sur la rue de Richelieu et le bâtiment neuf, qui contient quinze toises de long sur six de large. A la vérité, les globes y seront mieux placés, mais la dépense ira a cinquante trois mille livres; mais on ne peut faire cette communication qu'après avoir le logement de madame la marquise de Lambert. »

L'ensemble des dépenses se montait à 2/tS,995 livres ; on lit au dessous du total :

« J'ai vu et examiné tous les plans et projets ey dessus dressés, avec grand soin, par M. de Cotte, sur les mémoires que je lui avois remis; après avoir fait les calculs de la quantité et hauteur dis différents volumes de la bibliothèque du roy. Fait à Paris, le 7 septembre 1727. L'abbé Bignon. »

« Ceprojetme paroîtle plus beau du mondeet le plus sage, et la bibliothèque du roi est un objet si considérable et mérite tant d'attention que je crois qu'il n'y a pas d'ouvrage plus pressé, d'autant que le plus difficile est fait par l'achat de la maison, qui est des plus vastes de tout Paris. Fait à Paris, le 8 de septembre 1727, Le duc d'Antin. »

J'ai retrouvé tout le détail de l'exécution des armoires et des tablettes pour les livres; cet extrait suffira :

« Devis et conditions des ouvrages de menuiserieet assemblage de charpente que le roy veut faire construire pour sa grande bibliothèque à Paris, dans l'ancien hôtel de Nevers, dressé suivant les ordres de monseigneur le duc d'Antin, pair de France, etc., etc., directeur général des bâtiments, jardins, arts et manufactures de Sa Majesté, et les dessins et devis dressez par M. de Cotte, chevalier de l'ordre de Saint-Michel, conseiller du roy, premier architecte et intendant des bâtiments de Sa Majesté. — Lesdits ouvrages pourestre commencés en l'année 1728. — Seront faites les armoires pour placer les livres dans les cinq pièces du grand étage, compris la galerie, dans le corps de logis du côté de la rue de Bichelieu, contenant ensemble soixante-dix-huit

ZiU2

toises courantes sur vingt pieds et demi déliant.— Tous les bois seront de bon et beau bois de cliêne d'Hollande, sain et sec, même les tablettes, sans aubiers, nœuds, gerçures, coups de crocs, ni mastics; le tout assorti de couleur, pour être verni. — Je promets à monseigneur le duc d'Anlin de faire les ouvrages contenus aux présents devis et dessins pour la somme de six cents livres pour chacune toise courante. Fait à Paris, le deuxième avril 1728, Leschandelle. »

Dans une autre liasse :

« Devis des ouvrages de sculpture en bois qu'il convient faire à la face des armoires de la bibliothèque du roy, à Paris, suivant les dessins et modèles qui ont esté faits par M. de Colle, premier architecte des bâtiments du roy. •

Le 17 juillet 1728, ces travaux sont adjugés à Legoupil et de Goullon.

L'abbé Bignon écrivait de Lislebelie, le 3o aoust 1728, à M. de Cotte :

« Je m'arrangerai pour aller faire un tour à Paris, afin de vous exposer une pensée qui m'est venue , pour ménager dans le salon et dans la place entre le grand escalier et la première galerie, quelques petits cabinets pour M. Sallier et pour les sçavants qui viennent journellement travailler sur les livres Je la bibliothèque du roy. J'en ay déjà touché quelque chose à M. l'abbé, qui pourrait vous l'expliquer d'avance, et je suis persuadé qu'avec vostre excellent esprit et vostre bon goust vous pourriez nous ménager une commodité si essentielle, sans rien gasler de la beauté d'un si magnifique monument. »

Le duc d'Anlin écrit à l'abbé Bignon, en date du 5 mai 1729 : A mon retour de Compiègne, j'iray admirer voire bibliothèque et recevoir vos ordres pour ce qui reste à faire, car il faut que rien ne manque à un ouvrage aussi utile, cl qui deviendra avec raison l'admiration des étrangers. Les projets de M. de Cotte avaient, comme on voit, l'approbation du duc d'Anlin, mais le ministre ne la confirma pas, car M. d'Anlin écrit de Bellegardc, le 6 may 1730, à M. de Cotte : le Cardinal ne trouve pas que notre dernier projet réponde à la beauté du premier , et cont int à suspendre l'ouvrage; c'est dommage de suspendre un monument semblable pour la postérité, mais nous n'avons point d'autre parti à prendre que d'obéir , c'est à M. Bignon à faire le reste.

Après quelques modifications, les travaux furent répris, ainsi qu'on le voit dans une aulre lettre du li octobre 1731 (Bibl. roy., cab. des Estampes. Archives).

(678) 27 mars 17^0. Noms des personnes qui font le service actuel de la Bibliothèque , et qu'il faut nécessairement loger.

MM. l'abbé Bignon. L'abbé Sevin, commis à la garde des manuscrits. L'abbé Sallier , commis à la garde des livres imprimés. Malin, commis écrivain de M. l'abbé Sallier. Dachet, commis à la garde et recherche des livres de belles-lettres. Boudol. Lefobvre. L'abbéCapo-

Notc 082.

ronnier. L'abbé Alary, commis à la recherche des livres d'histoire. L'abbé Girard. L'abbé de Boisl'rand. Lancelot. Harmin, interprète de la bibliothèque du roy. De Villeneuve. Gaillard. Guiblet , généalogiste. Delaconr, commis de M. Guiblet Delacroix , garde des estampes. L'abbé Jourdain , secrétaire de la bibliothèque du roy. Hardoin, commis à la garde de la petite bibliothèque de Versailles. De La Frenaye, commis.de M. Hardoin. Carpentier, garçon de la bibliothèque. Deux frolteurs. Deux suisses. Les domestiques de l'abbé Bignon.

(679) En î-jôli Blondel décrivait le plafond de l'escalier ainsi : Le plafond a été peint à ce qu'on m'a assuré par M. Dullin, peintre, frère de l'architecte. Cet ouvrage de peinture est d'une grande manière, mais on en a si peu de soins qu'à peine y voit-on les beautés de détail qu'il contient. Ce plafond avait été peint par Pellegrini, D 11 1 1 i 11 l'architecte avait restauré l'hôtel, peut-être que son frère le peintre en rajeunit un peu les peintures. M. Duchcsne aîné se rappelle d'avoir vu des peintures sur cette voûte.

On lit dans la description de Paris par Piganiol : On a fait détruire, il y a quelques années, toutes les peintures que Pellegrini avait faites dans cette gallerie. ( Tome III, p. 1/11, édition de 1765.) Il s'agit des plafonds de la grande galerie.

(680) Elle avait alors quatre-vingt-trois an«.

(681) Le 22 avril 1780, M. le duc d'Anlin écrivait de Fonta'nebleau a M. de Cotte : Je vous envoie, Monsieur, le placel de M. et Madame de Lambert que H. le dur du Maine m'a donné ce matin devant le roy , car vous sçave: la protection de M. et de Madame du Maine, pour cette famille là , les clauses de son contrat m'ont paru fortes et pourr oient bien déranger nos projets.

(682) Voici le mémoire dont il est parlé dans la note précédente, on doit relire le contrat de vente cité dans la note 6flg :

« Madame la marquise de Lambert a acquis de Monsieur le duc de Nevers par (raillé passé entr'eux , le huit mars 1698 et trois septembre 1O99, une portion de terrein et l'hostel dê Nevers sur laquelle elle a fait bastir la maison qu'elle occupe pour en jouir sa vie durant.

« Sa majesté qui est devenue propriétaire de cet hôtel par le contrat d'acquisition qu'elle en a fait sous le nom du sieur Law, s'est chargée d'entretenir et exécuter les (rainés passés entre feu sieur duc de Nevers et ladite dame, en considération de la perte qu'elle a soufferte par le remboursement qui lui a été fait de plus de cinq cent mil livres de son bien en papier pendant le système. Le roi, en la confirmant dans sa jouissance, en a ordonné la continuation au profil de Monsieur son fils après elle, par un même arrêt du 12 février 172?! à la minute duquel est joint l'ordre de monseigneur le duc d'Orléans qui explique que cette grâce lui a été accordée

LE PALAIS MAZAKIN.

en considération de la perle de la plus grande paftye du bien de sa mère (jiii a élé remboursée de 55o mil dont la pins grande partye est en actions. Sur la foy de cet arrest et parce rpie la jouissance de celle maison doit passer à M. le marquis de Lambert , elle l'a fait décorer de glaces , de menuiseries et de dorures d'une dépense très considérable.

« Par la même raison que M. de Lambert perdoit la plus grande partye des fonds de sa famille par les remboursements qui leur en ont éié faits en papier, et dont madame sa mère, ny luy, n'ont eu aucune indemnité , le roy a bien voulu luy accorder la jouissance d'un apartement au dessous de ecluy de madame sa mère dans le même hosiel de Nevers, par arrest du conseil du G avril 1722, ce qui a été confirmé par l'arrest du 12 février 172/1.

« Sur la foy du quel arrest M. de Lambert a aussy fait une grande dépense pour s'y loger, et il a fait construire sur le terrein qui en est joint et compris dans la concession, des écuries et des remises et autres commodités, ce qui luy coûte plus de dix ou douze mil livres.

«C'est dans ces circonstances que madame de Lambert et Monsieur son fils entendent dire que l'on se propose de lever dans l'iioslel de Nevers, pour la bibliothèque du roy , de nouveaux édifices qui pourraient nuire à la jouissance de leurs apartements.

«Ils ne peuvent se le persuader, étant fondés en litres si justes et si solennels, qui les ont jetlés dans de grandes dépenses qu'on leur l'endroit inutiles.

« D'ailleurs l'édit du mois de juin 1724 qui desline l'iioslel de Nevers à l'vsage de la bibliothèque, contient une disposition précisément contraire en ces termes , qui doit les rassurer :

« N'entendons cependant déroger aux droits qu'ont ladite dame marquise de Lambert et le sieur marquis de Lambert son /ils de jouir leur vie durant de partye. desdits bâtiments.

« L'édii n'a élé regislré au Parlement et à la Chambre des comptes le même jour treize juin 172Z1, qu'à celle condition.

« Il leur seroit bien difficile d'auoir en leur faveur des titres et des lois plus inviolables. Madame la marquise de Lambert qui a dépensé plus de cent mil francs pour bâtir et orner celle maison, ne peut pas être troublée dans la jouissance qui luy assure les lieux dans l'état où elle les a acquis, ce qui arriverait si on exécutoit le projet, qu'on se propose, d'élever vn bâtiment vis à vis ses fenestres pour transporter les globes.

« Monsieur son fils, dont le titre ne peut pas eslre séparé, étant compris dans le même arrest et confirmé par lettres patentes enregistrées, ne pourrait plus jouir de son logement , puisque le bâtiment qu'on se propose de lever à quatre loises de ses fenêtres qui sont au relz de chaussée de son apartemenl, lui ostcraii tous ses jours et la communication de son logement à sa basse court.

LE PALAIS MAZAKIN.

Mo

« On ne pourroit exécuter ce projet sans détruire des litres aussi authentiques, qui assurent â M. de Lambert une jouissance de sept à huit mil livres de rente en dédommagement de la perle de la plus grande partye de son bien el de celui de madame sa mère.»

Après la mort de madame de Lambert son fils oblint comme faveur la permission d'emporter toutes les glaces.

De longs débals curent lieu, des compensation furent offertes, on se trouva inondés de projets, les uns achetaient toutes les maisons de la rue Vivienne el complétaient un vaste et magnifique carré, les autres s'étendaient sur le côlé du nord de la rue Colbert en achetant la propriété de madame de Lambert , et en doublant l'arcade Colbert. Des propositions moins ambitieuses plaçaient les globes dans la nouvelle galerie qu'ils élevaient assez en avant pour laisser eu arrière un passage à madame de Lambert. On finit par s'entendre , les compensalions pécuniaires furent acceptées par celleci ; les globes eurent leur salle particulière appuyée sur le bâtiment qu'on soutint par de forts éperons, deux escaliers de dégagement (n^ 8 et 1G) lurent élevées aux extrémités, et enfin on unit les deux corps de bâtiment par une galerie centrale (n» 7 ) qui à l'extérieur s'alignait sur la rue Colberl et à l'intérieur continuait, à quelques modifications près, le style des anciennes constructions.

Au milieu de tous ces projets pour la Bibliothèque royale on en trouve un qui porte cette légende : Projet antérieur à 1725 et abandonne à cause des réclamations el des droits de madame de Lambert sur le lot/entent qu'elle occupait et que les constructions du fond auraient gênées. Ce projet se résumait ainsi : Détail des ouvrages à faire à l'hôtel de Nevers

au sujet de la Bibliothèque du Itoy, suivant

le dernier projet du mois de novembre mil

sept cent dix-sept :

Au rez-de-chausée : les démolitions des pavés, des escuries, mangeoires, râteliers, cloisons, que forment la sellerie, orangerie, logement du jardinier et autres séparations jusqu'au mur qui sépare la rue, où est l'arcade; envoyer les gravois au champ.

Au grand escalier, onze toises et demie de rampes à i5o francs i,675liv.

Le jardin qui est en friche à défoncer et replanter avec broderies ou gazons par estimation. . . 5oo

Le rétablissement de la couverture du bâtiment sur la rue de Richelieu — c'était l'ancien magasin de meubles.

L'ensemble des dépenses du devis montait à 1 30,79^1 liv. — et avec les sculptures à 152,000

Le bâtiment à faire à neuf entre cour et jardin en maçonnerie, cliarpenteiie, couverture, plombs, menuiserie, gros fers, balcons, sculpture et autres 77,<>oo

Le bâtiment opposé à faire à neuf où seront les globes 100,000

Le bâtiment en retour joignant les deux ailes 87,000

Total général. 4i0,oooliv.

(683) Blondel parle de ces retards et dans l'édition de Piganioldc 176Ô, on lit : Ces (/lobes sont enfermés dans tin lieu obscur et très humide au rez-de-chaussée, el seront bientôt entièrement détruits par la pourriture. (T. III, P. <47-)

(684) Butterfïeld mécanicien avait construit de grands cercles de bronze de i3 pieds de diamètre pour leur servir de méridiens. Voir une description détaillée dans l'essai de Le Prince, p. îûâ.

(683) Une partie fut prise pour établir la communication entre la nouvelle galerie (n°7) et l'ancienne (n° 6). On réunit en une seule salle au dessus de l'arcade les appartements (25 et 26.)

(686) Cette salle était décorée des portraits en pied de Louis XIV et de Louis XV, de trois tableaux de Natoire: Terpsichore, Thalie, Calliope; de quatre tableaux de Boucher: Uranie, Melpomène, Erato et Clio; de trois tableaux de Vanloo : Apollon, Euterpe et Polyninie. (Architecture françoise, tome III, p. 75.) Il n'y a de changé à celte décoration première, que le portrait de Louis XV , qui a fait place à un portrait de Louis XVIII, de pacifique mémoire, auquel M. A. Scheffer a donné un air de conquérant et de matamore.

(687) On conserve, dans les papiers bien rares qui forment les archives du cabinet des médailles, une expédition authentique de l'ordonnance de 1720 e! cette note manuscrite : Le samedi, 2 septembre 1761, sur les six /lettres du soir , sont arrivées de Versailles à la Bibliothèque deux charrettes chargées de vingt caisses, où sont les médailles du roi, qui ont été apportées ici par ordre de Sa Majesté , pour être placées dans le magnifique salon qui est au bout de la Bibliothèque. Ce riche cabinet était ainsi apprécié en 1690 par un savant bien compétent : / was informai bij M. Spanheim , envog exiraordinary front Brandenburghal Paris, irho wrote on the use and excellence of ancient medals, thaï the French king' s collection of medals, is not only bij far the besl in Europe , but thaï ever was mode. (An accouni of Paris bg Martin Lister. London , 8°, 1699.)

(688) Les livres occupaient les trois grandes galeries de l'ouest, du nord et de l'est, les manuscrits étaient distribués dans les casiers qui dès cette époque cachèrent les peintures de Grimaldi. Les estampes étaient placées dans la salle qui précède celle des globes, enfin les médailles se trouvaient dans le salon que nous venons de décrire.

(689) Le 27 mars 1740 M. de Cotte reçut de Versailles l'avis officiel suivant : Le roi, Mon-

Xole 698.

sieur, m'a donné ordre de ne souffrir personne de logé à sa bibliothèque à Paris, ni au-dessus, ni au dessous des lieux qui sont occupés par les livres, ou qui y sont destinés, je vous fuis part de cet ordre et vous charge de sa part de le faire exécuter incessament.

(690) La salle n°2 du plan général fut transformée en chapelle. Blondel en 1750 écrivait: On g dit la messe seulement les dimanches el les fêtes. Sa décoration est fort simple. (Arcl). franc. , t. III). Le personnel de la bibliothèque était alors composé, en majorité, d'ecclésiastiques.

(69!) Natoire, Boucher, Pierre el Restout ont occupé successivement la grande salle au dessous de la salle du Parnasse ( n° 7). Il y avait un atelier de sculpteur au dessus de la salie de lecture actuelle (n« 12), au moins estil représenté dans la grande coupe des bâtiments de l'estampe intitulée : Des dispositions à prendre contre l'incendie, par Bellanger.

(692) Je renvoie à mon histoire delà Bibliothèque royale pour ces détails. Letirc 5m«.

(693) Les propositions de Bellanger sont les plus connues, parce qu'elles ont élé gravées. Voirquelques détails dans la Lettre VIII.

(694) L'original de ce curieux procès verbal est dans les archives du cabinet des médailles, Louis le Fainéant (Louis XV), n'a pas été remis à sa place , c'est le Louis XVIII de M. Ary Scheffer qui l'occupe. Cet ancien portrait existe dit-on, dans les combles, il y aurait justice et convenance à le replacer, sans compter que sous le rapport du talent, celte ancienne peinture n'a rien à craindre de la comparaison avec la nouvelle. Voir la lettre II, page 2 pour l'arrêté de Barras.

(695) J'ai cité, lettre II, p. 8, des projets de M. Peyre, adoptés par M, Fontaine, architecte de Napoléon.

(696) J'ai parlé (deuxième lettre, p. 9) des projets de restauration de l'architecte Delannoy d'après les dessins originaux qui se trouvent aux archives du conseil des bâtiments civils, depuis j'ai trouvé l'ouvrage suivant qui a élé publié par M. Uelannoy fils : Souvenirs de la vie el des ouvrages de F. ,/. Dclannoy , architecte. Paris, petit in-folio, i83g. Il donne dans les planches 19, 20, 21 et 22, ses projets de restauration et d'agrandissement de la Bibliothèque du roi. Dclannoy était né le 27 octobre 1755, il est mort le 27 juillet 1835. Une notice biographique précède la collection de ses travaux.

(697) Fonds Baluze. Papiers de Mazarin et de Colbert souvent cités.

(698) A la séance de la Chambre des députés du 22 mai 1842, M. Villemain , tout eu étant favorable au déplacement , s'exprimait ainsi : Hier même M. le ministre des travaux publics a visité avec moi les parties les moins bien conservées des vastes bâtiments de la Bibliothèque royale, cl quoiqu'il y ail convenance, utilité à réaliser un plan complet,

Note 09!).

Lli PALAIS MAZAHIN.

plus analogue à tous les besoins d'un pareil établissement , il n'y a pas urgence, il n'y a pas péril en la demeure, il faut que la chambre le sache bien. (Moniteur du 23 mai. Voir aussi ma deuxième lettre, p.

(699) La distribution des imprimés dans les combles de la Bibliothèque royale est le ré sullat des nécessités du local. Aucun système théorique , aucune expérience pratique n'a présidé à cet ordre. J'ai visité tous les étages , j'ai compté le nombre des tablettes et il est facile avec les renseignements qui suivent, en ayant le plan sous les yeux et en se servant d'un compas, de calculer approximativement le nombre des volumes par la place occupée.

Page 1