LETTRES PATENTES CONCERNANT LE LOGEMENT DE MA BIBLIOTHÈQUE
« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France cl de Navarre, à Ions présens « et à venir salut. Notre bibliothèque, formée peu à peu sous les roys, nos « prédécesseurs, se trouvant perfectionnée au point qu'il ne s'est pas encore « vu d'assemblage si complet de ce qui pont contribuer au progrès des « sciences les plus utiles dans un État, le feu roy, noire bisaïeul, se seroit h fait présenter en divers tems plusieurs projets pour la placer dans des loti gemens convenables; maislecourspresque continuel de différentes guerres pen- « dant son règne l'ayant empesché d'accomplir ce dessein, nous avons jugé à n propos de le suivre et d'acquérir l'hôtel de Nevers, rue de Richelieu, avec « une autre maison qui en dépend, faisant l'encoignure de ladite rue de Ri- « chelieu et de. la rue Neuve-des-Petits-Cbamps, pour donner à ce grand a objet la magnificence qu'il exige, ainsi que l'étendue et les commodités « nécessaires.
« A ces causes, de l'avis de notre conseil, et de notre grâce spéciale, pleine « puissance et autorité royale, nous avons ordonné, et par présentes signées « de notre main, ordonnons, voulons et nous plaist, que les bâtimens cy-dc- « vaut appelés l'hôtel de Nevers, avec ladite maison y joygnaut, soient et <le- « meurent affectés à perpétuité à notre bibliothèque, pour y placer nos livres « et autres dépendances de notre bibliothèque, y loger notre bibliothéqUaire ii et autres personnes y attachées. N'entendons cependant déroger au droit « que ladite marquise de Lambert et seigneur marquis de Lambert, son fils, « ont de jouir leur vie durant de parties desdils bàtimens , si donnons en ii mandemens à nos a niés et féaux conseillers, les gens tenans notre cour de h parlement et chambre des comptes à Paris, que ces présentes ils aient à K faire registrer, et le contenu en icelles, en I retenir et exécuter de point en point, « selon sa forme et teneur, cautelest notre plaisir ; et, afin que ce soit chose « ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre notre sccl à ces dites pré « seules. Donné à Versailles, au mois de may, l'an de grâce mil sept cens vingt- « quatre, et de noslre règne le neuvième. Signé Louis, parle roy ; signé Plic- K lippeaux, avec paraphe, visa, signé Fleuriau.
a Regislrées, ouy et ce requérant, le procureur général du Roy, pour être « exécuté selon leur forme et teneur; suivant. 1 arrest de ce jour, à Paris, en i. parlement, le 16 mai mil sept cent vingt-quatre. Signé Isabeau, avec para- « plie.
<( Registréesen la chambre des comptes, ouy eu ce requérant, le procureur h général du Roy, pour être exécutées selon leur l'orme el loueur, les bureaux ii assemblés, le treize juin mil sept cenl vingt-quatre. Signe Beau pied, avec ii paraphe
U: PALAIS JIAZARW. î | |
i. Nous, Jean Paul Bignon, conseiller d Etatordinairc et bibliothécaire du roy, « certifions ln présente copie conforme à l'original el parchemin scellé du grand u sceau de cire verte, que nous pardons avec les aultres litres et papiers de n ladite bibliothèque. En foy de quoi nous avons signé, ce jourd'huy trente u juillet mil sept cent vingt quatre.
« J.-P. Bignon. »
Dès ce moment on s'occupa de l'aménagement intérieur, des dispositions nécessaires à la nouvelle destination et. des agrandissements indispensables; nous avons les plans et devis de ces travaux, des mémoires à l'appui, tout ce qu'il faut enfin pour acquérir la conviction que, sous la direction d'un bibliothécaire aussi zélé que l'abbé Bignon C7r', d'un architecte aussi pratique dans ses dessins, aussi soumis aux conseils des hommes spéciaux que M. de Cotte; enfin, d'un directeur des bâtiments aussi bien disposé que M. le duc d'Antin, les travaux furent conduits avec autant d'intelligence que de promptitude 6T7.
Voici quelles étaient les conditions à remplir : donner place, i ° aux manuscrits, aux livres et aux estampes ; "2" aux deux globes de Mari y ; ô 0 aux employés de l'administration C78. On commença par faire disparaître toutesles traces du passage de Law el de sa banque, de ses balances, de ses machines à battre monnaie et à imprimeries billets; on poussa plus loin la rigueur, les peintures de Pellegrini furent grattées et badigeonnées, comme l'image désormais dérisoire d'illusions cruellement décries C79. Mais dès qu'il s'agit de construire, un obstacle qu'on avait espéré pou - JjŒfsajspzf^Es^EL ^ ^"'5*»!|jB3J voir renverser suspendit les travaux. Ma-| | jj \r ! jt s plà^ dame la marquise- de Lambert, puissante jEaS^^^^g^, par sa réputation, par son grand âge fiS0. par l'amitié que professait pour elle madame la duchesse du Maine m, s'opposait à la construction i des nouveaux bàl ments qui l' allaient priver de jour et d'une sortie sur le jardin de 1 hôtel de Nevers 68î. Ses droits étaient réels, on les respecta, ajournant jusqu'après sa mort la reprise des travaux. Madame de Lambert n'abusa pas de cet te complaisance ; en IT'jT), on reprit la construction de l'ancienne galerie (8 à 15) et on en bâtit deux nouvelles, dont i une (12) devait contenir les globes, l'autre donner une communication entre les nouvelles constructions et les anciennes ("). Ou se conforma, pour le style, à l'ordonnance de I ancienne galerie, avec ses deux étages, son' comble, ses avant-corps et même ses proportions assez vicieuses.
Il faut dire à qui ces globes ont dû leur existence el commenl ils sont
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entrés clans la bibliothèque royale. Le cardinal d'Estrées, par un singulier amour de la géographie, les avait commandés au père Coronelli, le grand faiseur géographe du temps.^L'un de ces globes représente la terre, et l'autre la sphère céleste; par une magnificence non moins extraordinaire, il donna ce meuble embarrassant à Louis XIV, qui le lit placer à Marly. Il fut jugé depuis que ces deux globes ne seraient pas sans utilité, et. qu'en tout cas, leur place était à la bibliothèque royale. On décida qu'on leur construirait une salle spéciale; elle fut prise sur les jardins, en dehors, et comme annexe delà galerie. Elle était disposée de façon que les pieds et un des hémisphères de chaque globe se trouvassent dans l'étage inférieur, et l'autre hémisphère dans l'étage du haut. De cette manière, il était du moins possible, sinon commode, de les étudier, si tant est qu'on désirât le faire. Cela pressait peu sans doute, à en juger par les retards apportés à l'installation de ces immenses machines. Ce ne fut qu'en I " 65 G83, après avoir séjourné trente ans au fond de leurs caisses, que les globes de Coronelli se montrèrent en public, dans l'état où nous les voyons 68i.
L'hôtel de madame de Lambert et ses dépendances sur la cour parurent propres à loger le cabinet des médailles et antiques, ainsi queson personnel. Dès l'année 1720, le Régent avait décidé que cette collection, placée près des livres de la bibliothèque royale, leur commentaire naturel, offrirait plus de ressources aux études, que dans le château de Versailles; il en avait ordonné le transport; mais, en attendant que le local fût prêt, il ajourna l'exécution de celte sage mesure. Bientôt on alla plus loin encore, et. l'on voulut donner à la collection royaleune demeure décorée avec une élégance dignedeses riches raretés. Les cloisons des appartements disparurent, ces petites distribulions 683 firent place à un magnifique salon ( numéros 24 et 25 du plan général ), que Blondel décrit ainsi ; c'est de son temps et de son style :
« Celte pièce est très-bien décorée par un lambris enrichi de sculpture, K dont les principaux ornements sont dorés ; cette menuiserie renferme des h tableaux peints par MM. Vanloo, Natoire et. Boucher. Dans les trumeaux de « cette pièce sont distribuées des tables de marbre, d'un plan chantourné, qui « soutiennent des médaillers de menuiserie dorée c8C. » Le 2 septembre 17 il, deux charrettes, chargées de vingt caisses, arrivaient de Versailles, et entraient, parla rueColbcrt, dans la petite cour (n° 215) de la bibliothèque. C'était le cabinet des médailles et antiques qui demandait l'hospitalité6.87.
Les livres, les manuscrits, les estampes688, ne furent pas les plus difficiles à caser: une nombreuse administration s'élail emparée abusivement dévastes logements. Il fallut les restreindre et les reporter sur le bâtiment à l'angle de la rue Neuvc-des-Petits-Champs, de manière à supprimer tout feu de cheminée dans la bibliothèque, et cependant M. Bignon, avec toute sa famille, ses domestiques et ses cuisines, occupait encore l'ancien appartement de madame
la comtesse de Nevers, c'est-à-dire, le voisinage immédiat des collections précieuses M9. Aussi demandait-on déjà une partie des bâtiments de la compagnie des Indes pour caser le personnel, en mettant à l'abri le précieux matériel.
Un demi-siècle a passé sur ces dispositions générales r'90 sans apporter aucun changement. A part quelques abus, comme la permission accordée à des peintres et à des sculpteurs de prendre pour leurs ateliers des salles situées au-dessus et au-dessous des galeries de livres fial, il s'établit, par le zèle des employés, un grand ordre dans toutes les collections, ordre dont on sent encore l'influence, zèle qu'attestent les catalogues imprimés, les récolements opérés dans le cabinet des médailles, étions les travaux de détail qu'il suffit de constater6".
A l'époque de la révolution, par l'oubli des plus simples règles de la prudence, on autorisa mademoiselle de Montansier à faire construire un grand théâtre sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Louvois, à la porte et en face de la bibliothèque du roi. C'était l'exposer à un danger permanent. Divers projets furent présentés pour remédier à ce triste état de choses 693 ; mais on se contenta d'établir un réservoir d'eau dans la cour, et quelques dispositions intérieures pour faciliter l'accès des secours. Aujourd'hui le danger n'existe plus, au moins de ce côté : l'Opéra a été démoli en IS22.
La tourmente de 1 795 a fait autant de mal a nos collections scientifiques qu'il lui était raisonnablement possible de leur en faire ; et, même, nous n'avons pas le courage de lui savoir gré des accroissements dont la bibliothèque royale lui est redevable, nous savons trop où elle a pris ces richesses, et avecquels soins, quels scrupules, quelle intégrité, elle en a opéré le déplacement
A cette époque, une partie des bâtiments de la rueNeuve-des-Pelits-Cliainps ayant été abandonnée aux employés, on entassa comme on put, dans le département des imprimés, les dépouilles des couvents, des châteaux, des émigrés et des victimes; aux médailles, il n'y eut de. changements que dans les dispositions intérieures; en voici la description, écrite de la main du citoyen conservateur, qui ne voulait pas laisser ignorer à ses chefs cette manifestation impitoyable de son patriotisme : « Toutes les consoles et les bureaux portoient « des chiffres et des emblèmes proscrits à juste titre, ils disparurent pour faire " place au cbêne civique et aux devises républicaines, liberté, égalité, fra-
" TERiMTÉ, UNITÉ, INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE OU LA MORT. Ce changement SC
« fit en juillet 1795. Toutes les bordures des tableaux étaient surchargées de « fleurs de lys et choquoient par conséquent la vue des patriotes, elles furent « enlevées et refaites autrement; ce changement eut lieu à peu près dans le « même temps. Deux grands tableaux représentoient Louis le Fainéant et son " prédécesseur, semblant encore insulter à la liberté Françoise, on leur donna \ « une chasse patriotique et ils rentrèrent dans le néant. A peu près à la même « époque, la montre la plus proche de ta porte de communication renfermoit
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« une suile fastidieuse des tyrans d Italie, MM. les papes cédèrent, bon gré, mal- « gré, la place aux décorations républicaines » Arrêtons-nous, nous n'en finirions pas, car ce va-nu-pieds, érigé en antiquaire, promènesur toute lacolleelion son burlesque et brutal système, dont ses successeurs se sont liâtes défaire justice on.
La guerre empêcha l'empereur Napoléon de rendre l'aspect de la bibliothèque digne des richesses qui s'y accumulaient 6S5.La restauration profita delà paix pour donner à ces immenses collections le développement qui leur était devenu nécessaires. Elle eut le mérite de vouloir conserver le palais Mazarin, d'abord en étendant les services de la bibliothèque dans tous ses bâtiments, à mesure que les différentes administrations les quittaient : la bourse, en 1821, pour prendre possession de son nouveau palais; le trésor, pour aller s'installer rue de Rivoli ; ensuite, en demandant aux architectes un plan général pour isoler l'édifice et le compléter r'06.
Les événements de I SôO amenèrent un temps d'arrêt, mais Fcxécution de ce même plan fut reprise en IS35, et une nouvelle galerie s'élevait déjà rue Viviennc, lorsqu'on s'avisa d'une découverte qui n'avait de singulier que son tardif et laborieux enfantement. On s'aperçut donc du déia- ! brement et de l'état de ruine menaçant de l'ancien palais Mazarin, et il fut décidé, à grand renfort de projels et de commissions, que la bibliothèque était en danger dans les bâtiments actuels, que sa restauration était impraticable, et qu'elle devait être déplacée. Qu'était-il donc survenu? Un de ces tremblements de terre qui lézardent les murs, une trombe qui les disloque, ou le feu du ciel qui broie et calcine la pierre? moins que cela sans doute; mais les plus fins vous montraient du doigt, sur la rue de Richelieu, le mur de la grande galerie, qui a perdu quelque chose de son aplomb. Cette découverte, on aurait pu la faire sans sortir du palais Mazarin, car dans une des lettres de Colbert au cardinal, lettre conservée dans le département des manuscrits et datée du I!) juillet IC'i", on lit : « J'ai fait visiter, I. "par les sieurs Morcau et Doublet, la galerie de la bibliothèque, nous avons il trouvé que les murs poussent au dehors d'un pouce sur six pieds, ce qui a pourrait à la longue faire courir risque à tout ce grand basliment. Je fais « faire un rapport du mal et du remède que l'on y peut apporter pour l'en- « voyer à V. E. 607. »
Or, qu'a-t-on fait depuis ce temps pour remédier au mal?Du vivant du cardinal, après avoir constaté le mal et l'absence de danger, on ne fit rien. Du vivant des ducs de Nevcrs, pas davantage, et depuis près d'un siècle que les livres remplacent les hôtes du palais Mazarin, loin de songer à réparer ou seulement à entretenir, on semble prendre plaisir à mettre à l'épreuve ce vieux bâtiment.
QUATRIÈME LETTRE. — Planche III.
État actuel de la Bibliothèque Royale ( 1845)
LE PALAIS MtZAMN I |o
On a îles salles au rez-de-chaussée, elles sont presque vides ; ou a des salles au premier, elles sont à peine remplies; mais au troisième ou accumule les livres, et au quatrième, sous le comble, on les entasse, on multiplie les casier.; et on invente des moyens ingénieux pour augmenter le poids de dix mille volumes, nouveaux venus de chaque année, comme s'il s'agissait de résoudre ce problème : Savoir ce que supportera un vieux bâtiment en le chargeant de la
MANIÈRE LA PLUS DANGEREUSE, PARCE QU ELLE EST LA PLUS CONTRAIRE AUX SIMPLES
règles du bon sens . Eh bien, eu dépit de son âge, quoique sourdement ébranlé par un tassement qui dès l'abord s'est arrêté, malgré tous les remaniements que le changement de destination lui a fait subir, en dépit du poids de 5lM),0()ii volumes élevés à son faîte, et quoique l'abandon soit la mort pour les vieillards, hommes ou édifices, le palais Mazariu reste ferme 698 et délie les faiseurs de projets de construire plus solidement, pour la bibliothèque royale, un bâtiment aussi sain, aussi sec, aussi bien isolé, un abri plus sûr pour le précieux parchemin de nos manuscrits, le beau papier de nos anciennes éditions, les reliures admirables de dix générations d'amateurs.
Sans doute, toutes les parties du palais Mazarin n'ayant pas été construites eu même temps, n'ont pas toutes la même solidité, une égale force de résistance; les anciens bâtiments de l'hôtel de Ghivry, par exemple, sont en mauvais état, ceux de l'hôtel Tubeul'ont besoin de quelques restaurations, il y a des murs à reprendre dans la galerie du cabinet des estampes, et des planchers à refaire dans la grande galerie qui longe la rue de Richelieu ; mais eu somme, le palais Mazarin est un bâtiment solide, dont les parties vraiment historiques et les plus saines sont justement celles qui peuvent entrer dans le plan d'ensemble d'une restauration générale.
Examinons rapidement, et disons eu peu de mots quelles doivent être les conditions d'une grande bibliothèque, développée dans le palais Mazariu.