‹ De l'organisation des bibliothèques dans ParisChapitre 5 sur 54 · I.E PALAIS SIAZARIN · texte numérisé non relu

I.E PALAIS SIAZARIN

Peu de temps après, en KiST. il fut au moment de céder, lorsque madame la duchesse de Bouillon lui proposa de remmener. Elle allait voir sa sœur, et La Fontaine ne pouvait douter du hou accueil qu'il recevrait, car M. de Bonrepaux, ambassadeur de France, lui avait écrit combien il était désiré de l'autre côté de la Manche. Encore celte fois, nue, épi Ire enjouée, moitié en prose, moitié en vers, fit le voyage en sou lieu et place. Puis il écrit à madame de Bouillon, et au lieu de la rejoindre, il la rappelle : « Mais on ne n quille pas madame la duchesse Mazarin comme l'on voudroit. Vous êtes ii toutes deux environnées d'enchantemens et de grâces de toutes sortes :

Vous portez en Ions lieux lu joie et les plaisirs; » Allez eu des climats inconnus aux zéphyrs, Les champs se vêtiront de roses.

Ensuite il veut faire l'éloge de madame Mazarin, mais il s'arrête prudemment :

Vous vous aimez en sœurs, cependant j'ai raison

D'éviter la comparaison; L'or se peut partager, miis non pas la louange.

Cette lettre, lue dans le salon de Saint-James, fut couverte d'applaudissements. Saint-Evremont se chargea d'y répondre, c'était son droit, et il y mit tout ce qu'il avait d'esprit. On ne s'explique pas aujourd'hui, à la lecture des œuvres de cet écrivain, la célébrité qui 1 entourait de son vivant et allait le chercher au fond de son exil; mais madame Mazarin est excusable de l'avoir accepté pour son poëte favori cu, puisque Hamilton s'humiliait devant lui Rl2, La Fontaine le revendiquait pour son maître, le duc de Ncvers 613 et l'abbé de Chaulieu 6U le proclamaient l'arbitre du goût et le critique infaillible.

En I (>!):) 61î, la duchesse Mazarin, belle depuis plus de cinquante ans, mourut comme on s'endort, envisageant la mort sans effroi. Saint-Evremont, déjà bien vieux, toujours aimable, résista quelque temps, puis s'éteignit à son tour et ainsi se ferma un salon qui s'était détaché du palais de la rue Richelieu, pour représenter à l'étranger cet esprit et ces manières, qui faisaient alors l'influence de la France en Europe °17.

Nous n'étions donc pas si loin du palais Mazarin, qu'on pourrait nous le reprocher; car c'est au milieu des correspondances de Saint-Evremont et des frères et sœurs de madame Mazarin, que nous nous retrouvons en rentrant .à l'hôtel de Nevers. En effet, son maître n'acceptait les soupers des ducs de Vendôme qu'à la condition de les rendre, de même qu'à la conversation des gens d'esprit et aux travaux des hommes de lettres , il fournissait son contingent de bons mots et d'inspirations poétiques. Longtemps, dans la bande joyeuse de ces fous sexagénaires 618, ses soupers furent, renommés, et par le

lit!) QUATRIÈME LETTRE.

choix clos mets et l'union do l'esprit des Morteman à l'imagination des Manein-i "\

Cetle imagination le mêla d'une manière fàcheusepour sa réputation d'homme d'esprit à la cabale que la duchesse de Bouillon 620 eut le tort de laisser se former dans son salon, en faveur de la Plie Ire de Pradon contre la Phèdre de Racine. La courte explication que nous allons donner eût suffi alors pour apaiser l'irritation des esprits.

Le I" janvier 1 077 , on joua la tragédie de Racine ; deux jours après, fut représentée la pièce de Pradon. Le duc de Nevers admirait franchement le grand poëte; mais il vivait dans la société des gens de lettres qui formaient, à I hôtel de Bouillon, une sorte de cabale frondeuse, vive, permanente, attelée à tous les succès pour les soutenir ou les disputer. Racine fatiguait leur amourpropre parla trop persévérante faveur du public; ils tentèrent une diversion en favorisant une lutte et en prenant parti pour la réputation naissante contre la réputation établie m. Le duc de Nevers futeompté parmi les adversaires de Racine, les yeux fermés, sans qu'on l'entendît, niais tout simplement à titre de frère de la duchesse de Bouillon. La supposition, à elle seule, était fâcheuse, peut-être injuste; mais son malheur devait être plus grand, plus injuste encore. Madame Deshouillères, femme d'infiniment d'esprit, de talent et d'une conduite irréprochable, était une des habituées de l'hôtel de Nevers, elle data, pour ainsi dire, de cette hospitalière demeure un indigne sonnet qu'elle lança contre le chef-d'œuvre de Racine :

I) ans un fauteuil doré, Tlièdre, tremblante el blême, Dit des vers, où d'abord personne n'entend rien 622 .

Le sonnet est connu, il était vif, mordant, grossier. Boilcati, sans y regarder de plus près, l'attribue au duc de Nevers, et, sans y apporter plus de ménagements, en fait la parodie :

D.ms un palais doré, Damon, jaloux et bleuie, Fait des vers où jamais personne n'entend rien C2:i.

Il est bien rare que l'injustice soit alliée au bon goût et que la colère ait de la mesure, ici clic dépassait toutes les bornes ; en attaquant injustement le duc de. Nevers, avait-on le droit d'atteindre une jeune femme, sa sœur, la duchesse Mazarin, étrangère à ces débats. Le poète grand seigneur fut indigné, il eut le tort de se servit des mêmes armes et de faire un sonnet pour menacer ses adversaires de coups de bâton r,n. Que ne les donnait-il sans sonnet. C'eût été la meilleure manière d'éviter aux contemporains la prolongation d'une lutte qui avait cessé d'être littéraire, cl à la postérité quelques commentaires erronés. Ce débat passionne lui a valu l'honneur d'être cherché dans le rôle d'Oronle.

LE FALAIS MAZAIUN. 101

Eu fait d'immortalité, c'est autant de pris. Mais il fit preuve de plus de goù et montra que la société du Temple avait respecté chez lui la délicatesse des sentiments, eu se liant avec madame de Lambert et en l'attirant dans sou hôtel.

Nous avons dit plus haut que la bibliothèque Mazarine, léguée au collège des Quatre-Nations, avait laissé vide une partie de la grande galerie, et l'extrémité du palais qui s'ouvrait dès lors sur la rue Mazarin, aujourd'hui rue Colbert Le duc de Nevers n'en avait jamais fait usage; en 1098, il la céda 623 à madame de Lambert pour en faire sa demeure et le lieu de réunion de ses amis. Rien ne pouvait mieux remplacer la fondation du cardinal, que la société de madame de Lambert. Le même escalier servit encore aux hommes de lettres ; l'esprit, rangé sur les rayons de la bibliothèque, semblait être descendu et s'animer dans ce salon, dont Fontenelle disait : « Il étoit honorable d'y être reçu. G'étoil le « seul, à un petit nombre d'exceptions près, qui se fut préservé delà maladie « épidémique du jeu, le seul où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement « les uns les autres et même avec esprit, selon l'occasion 62,1 . »

La marquise de Lambert 827 avait été élevée par Bachaumont, qui épousa su mère après la mort d'Etienne de Marguenat, seigneur de Courcelles. 11 l'aimait comme sa lille, et embellit son esprit de tout ce qu'il pouvait ravir au sien. Mariée au marquis de Lambert, qui devint lieutenant général des armées du roi et gouverneur du Luxembourg, elle vint, après sa mort, s'établir à Paris, apportant avec elle une réputation d'esprit, que ses bonnes manières, sou hospitalité et la délicatesse de ses sentiments firent aisément accepter.

Le duc de Nevers lui céda, à titre de viager, cette partie de son hôtel qu'il n'habitait pas et qui, ayant une sortie particulière [Voir planche III, les chiffres (i, 24 à 27), pouvait être facilement disposée en une demeure élégante et commode. Madame de Lambert y lit d'assez grandes dépenses 0ï8, s'y installa avec une certaine recherche, et bientôt attira autour d'elle tout ce que Paris comptait de plus distingué par les manières et l'intelligence :

Tu trouveras la déesse entourée

D'esprits divins dont elle est adorée ; Apprends qu'en ce rare séjour Sous le nom de Lambert, Minerve tient sa cour 629 .

Le mardi et le mercredi elle donnait des dîners suivis de soirées dont la conversation faisait tous les frais. 11 existe une lettre de la duchesse du Maine, son amie, qui commence ainsi : « 0 mardi respectable, mardi imposant, mardi « plus redoutable pour moi que tous les autres jours de la semaine, mardi où " préside madame de Lambert 63°. n Ce jour, en effet, était réservé aux beaux esprits, grands seigneurs et aux grandes manières ; le mercredi aux hommes

102 QUATKIÈSJE LETTKE.

de lettres, poètes et académiciens, il était permis alors d'établir ces limites et de classer les gens, sans humilier les amours-propres. Un soir, c'est un des habitués qui parle : « Les conviées du mardi n'ayant pas été de l'avis de leur » présidente, elle feignit d'en être piquée ; dit qu'elle ne se tcnoit pas pour « battue, et qu'elle porteront la question à son mercredi, qui, ajouta-t-ellc, « valoit mieux que son mardi. On ne ht que sourire de cette préférence et « personne n'en fut blessé. « Mais, madame, ajouta finement M. de Mairan, « oseriez vous dire à votre mercredi qu'il ne vaut pas votre mardi. »

Celte nuance délicate s'effaçait lorsqu'il s'agissait de concourir à faire entier à l'Académie un protégé de madame Lambert, ou simplement un habitué de ses salons ; alors on marchait d'accord, on agissait d'ensemble, on voulait qu'il fût bien établi, qu'être admis à l'hôtel Lambert, ce fut avoir des droits à entrer dans l'illustre compagnie. M. d'Argenson reconnaît cette influence, mais ne voulut pas s'en servir. «Elle m'avoit voulu persuader de me mettre « sur les rangs Elle m'assuroit le suffrage de ses amis. C'est une chose trèsii réelle que l'on n'éloit guère reçu à l'Académie que l'on ne fût présenté chez ii elle et par elle. 11 est certain qu'elle a bien fait la moitié de nos académi- « ciens actuels. Ayant laissé mourir madame Lambert sans accepter son « offre, une occasion si belle ne se présentera plus 631 , »

Madame de Lambert avait appris dès sa jeunesse, de Bachaumont, son second père, à donner à sa pensée le tour gracieux et spirituel qui est déjà un style. Elle fit chez elle, au milieu de ses amis, la lecture de ses essais, dont le motif et le but, autant que sa modestie d'auteur °3', n'ont pas peu contribué à relever le mérite aux yeux de la postérité, u Les avis d'une mère à son fils « et à sa fille, » méritaient devoir le jour dans celle bibliothèque, destinée à recevoir les productions les plus sages et les plus instructives des général lions, et qui, après bien des vicissitudes, est redevenue leur asile.

Mais revenons à l'héritier du nom Mazarin. Après avoir mutilé ses statues, vendu ses meubles et fermé son palais G3:î, le duc Mazarin devait croire qu'il en avait assez fait pour déshonorer sou nom, et se montrer indigne d'une succession que son donataire réservait à un autre avenir. 11 lit mieux, cependant, il vendit son jardin pour y construire des maisons et le traverser de nouvelles rues, — on dirait un seigneur de nos jours, à voir cet ignoble calcul. C'est Colbert, l'ancien intendant du cardinal, qui spécula sur la trisle faiblesse de cel homme, et le premier porta la main sur le palais Mazarin. Heureusement sa gloire est ailleurs.

En homme clairvoyant, il prévit le brillant avenir de ce quartier, et comprit qu en achetanl le jardin cl en construisant des maisons sur la rue Vivienne 'jj en augmenterait encore leur valeur si on les faisait communiquer directement avec la rue de Richelieu. Restailà obtenir du duc de Ne vers le passage sous sa galerie, au moyen d'une large arcade r3S. ce qu'il accorda d'autant plus

au rez-de-chaussée plus de place qu'il ne lui en fallait pour ses chevaux. Colbert, en lui cédant une partie du jardin sur la nouvelle rue, lui avait fait comprendre l'avantage que lui offrait l'élévation en façade d'un corps de bâtiment neuf, et, pour flatter son amour-propre, il donnait à cette nouvelle rue le nom de Mazarin.

Le due de Nevers mourut en I TOT, partageant entre ses deux lils ses biens de France et d'Italie 636. L'aîné devait être duc de Nevers et de Donzi, il ne fut ni l'un ni l'autre; son père avait négligé de faire vérifier son brevet, et sa conduite ne plut pas assez au roi pour lui valoir une exception. Il se consola plus lard avec la grandesse d'Espagne et le titre de prince de Vergague que lui apporta sa femme, une Spinola. A tout prendre, c'était un pauvre homme, doué de trop peu de qualités pour racheter nombre de défauts 6il .

Dorénavant, maître de sa fortune, il commença par faire de grandes réparations dans 1 hôtel de Nevers, sous la direction île l'architecte Dullin, el ne songea plus qu'à vivre gaiement avec les goûts et selon les traditions d'un autre âge. Quelquefois des fêles, toujours des. soupers, de l'esprit encore, il était dans le sang des Mancini, etPiron pour poêle :

0 duc, des ducs de nos jours, Le noble et galant modèle, Hôte aimable, ami fidèle De Bacclius et des amours, Nevers, à vous j'en appelle 638.

C'était de la décadence ou, pour mieux dire, c'est déjà la régence 63a. A la lin du règne de Louis XIV, il était bien permis de protester doucement contre l'austérité de la cour; mais les deux extrêmes devaient-ils être mis en présence : « Le prince de Vergague, écrit le duc de Saint-Simon, menait une vie qui faisait « craindre de se méprendre et de dire Vaujtxjitc « Tant il est vrai qu'il faul à tout l'heure et 1 a-propos. Ce qui faisait tache sous Louis XIV, devait brille»' sous le Régent.

En I7i6, un enfant vil le jour à l'hôtel de Nevers, ce fut plus lard le duc de Nivernois elle dernier des Mancini fii0 ; un homme d'esprit, un écrivain facile et l'héritier de Massillon au fauteuil académique cu. Mais il semblerait que la fortune du prince de Vergague ne suivit pas la marche de sa famille, car 1 année suivante il proposa au Régent de lui vendre son hôtel, pour y placer les livres de la bibliothèque du roi, beaucoup trop à l'étroit dans la petite maison de la rue Vivienne.

Dans 1 autre partie du palais, le duc Mazarin termina son extravagante carnere, et il ne resta plus, de ce grand luxe et de ce grand renom, qu'un sou-

!0 5 QtATRIÈME LETTRE .

venir. La magnifique demeure du cardinal Mazarin n'avait cependant pas épuisé la série de ses vicissitudes, elle était destinée à abriter les deux, fortunes les plus extraordinaires de cette époque. Le palais Mazarin allait devenir le palais de Law 642.

En 1716, les finances de la Fiance étaient dans un état déplorable; la dette s'élevait à deux milliards, et absorbait la môitiédu revenu ; un déficit toujours croissant avertissait, chaque année, qu'on marchait vers un précipice; on était à bout d'expédients, et les emprunts, les anticipations, les profils illicites sur l'altération des monnaies, n'avaient que mieux convaincu de l'imminence d'uiiÉ crise qui semblait inévitable.

Au milieu de ces graves embarras643, un étranger, un homme de génie, arrive en France, et présente au Régent des projets financiers 644 d'autant plus séduisants, que leur auteur mettait plus de charme et d'habileté à en développer les ressources inépuisables et l'avenir brillant. Jean Law avait appris en Angleterre et en Italie les principes du crédit public ; il en avait, par la force de ses études financières, mû et combiné les puissants ressorts. Malheureusement pour sa réputation, il mit au service d'observations justes et de théories excellentes des moyens factices, des ressources passagères et une exploitation peu scrupuleuse. Il s'était arrêté à cette pensée : que la masse du numéraire était la cause de la richesse; le crédit public, le multiplicateur certain de ce numéraire; et que, s'il parvenait à s'emparer, à bon marché, de plusieurs sources de richesses dont on ignorait les bénéfices, ou dont on n'avait pas su exploiter les avantages, il pourrait, en escomptant d'avance ces bénéfices, émettre un papier-monnaie de toute la valeur du capital, c'est-à-dire, doubler la valeur qu'il attribuait à l'opération, et centupler, peut-être, la valeur d'acquisition, en laissant aux actionnaires, pour garantie du capital, l'opération elle-même, et pour le service des intérêts, les revenus annuels. On est tout honteux, aujourd'hui, d'expliquer longuement et de vanter comme un prodige de génie ce qui semble l'A B C de nos moindres spéculations ; mais nous en étions, il y a un siècle, à ce point : que des idées si sages, si simples et si vraies dans leurs principes sérieux, ne trouvaient pas un esprit capable de les apprécier, ni un homme d'Etat assez hardi pour les adopter.

Je me trompe : en dépit des financiers à vues étroites 043 et des parlements, èl res collectifs fort arriérés, le Régent, homme d'esprit, intelligence ouverte et toujours prête à de nouvelles espérances, accueillit l'étranger, l'écouta. lccomprit. 11 fallait du courage pour tenter, seul contre tous, cette magique opération, le duc d'Orléans eut le courage des peureux : on lui proposait la banqueroute tout de suite, il préféra la banqueroute plus tard.

La nouvelle banque, bornée à l'escompte des billets de commerce, fit merveille6*6 ; la confiance s'établit ; et Law cessa d'être pour tous un visionnaire. Dès ses débuts, il montra celle hardiesse, source de ses premiers suc

iès et plus tard de sa ruine, en émettant, dans celle ^eule banque privée, iO 000,000 de billets sur un fonds de G,000,00l>. Le Régent, heureux de cette réussite, et se contentant decette épreuve, mit la fortune de la France dans les mains de l'habile financier ; sa banque, d'établissement privé, devint banque générale ; elle s'appuya sur la compagnie d'Occident, qui, elle-même, en étendant ses privilèges, s'empara, sous le nom de compagnie des Indes, du commerce du monde entier. Ce n'était pas assez : pour offrir un appât aux actionnaires, et motiver l'incessante émission des billets, Law accapara tous les privilèges, les fermes, les monopoles et les gabelles, l'affinage des métaux et la fabrication des monnaies641. Dorénavant, il voulait être, et fut, en réalité, avec le titre de contrôleur général, c'est-à-dire, de ministre des finances, le véritable régulateur et le maître de la fortune publique.

Il avait besoin d'un palais qui répondit, par son nom, son étendue, sa magnificence, à l'avenir qu'il promettait, qu il espérait. En 1711), il acheta, pour un million6*8, des héritiers du cardinal, la totalité du palais Mazarin 649, qui ne leur était échue que par moitié, et, en outre, les cinq maisons occupant le terrain qu'on avait aliéné sur la rue Vivienne jusqu'à la rue Colbert 63°. Aussitôt qu'il fut maître de ce vaste local, il distribua les bureaux de la compagnie des Indes etses grands magasins dans le palais du duc Mazarin 6S1, c'est-à-dire, dans la partie des bâtiments construits sur la rue Neuve-des-Petits-Chanips. Les comptoirs, les bureaux, l'imprimerie de la banque, qui fabriquait les billets"52, l'affinage des métaux, les ateliers de la monnaie, furent répartis dans l'hôtel de Nevers ; les anciens appartements de madame la duchesse de Nevers et une partie de la galerie sur la rue Richelieu furent réservés pour les jours de réception; on arrivait dans ces beaux salons parle grand escalier. Cependant cette distribution générale n'avait point satisfait à tous les besoins, il manquait encore de place pour plus d'un comptoir de ses vastes opérations : c'est pourquoi il décida que les anciens bâtiments seraient complétés et régularisés par la prolongation delà galerie Mazarine jusqu'à la rue Colbert, en même temps

qu'en abattant les maisons construites sur la rue Vivienne, il ouvrait, dans 1 espace que lui donnait la démolition, une place entourée d'arcades, destinée a servir de bourse. Cette jilace de Change, ainsi qu'on l'appelait, devait remplacer l'ignoble rue Quincampoix. où l'on s'était étouffé, et la place Vendôme,

où les joueurs sur le cours des actions refusaient de se rendre. C'était un établissement qui manquait à la ville de Paris el qu'on s'étonnait de ne pas y trouver, à une époque où les moindres villes de commerce en étaient pourvues"3. Law était bien l'acquéreur réel de toutes ces propriétés et l'auteur de ce grand plan d'ensemble. Lui seul connaissait ses besoins, et ordonna les nouveaux développements. Mais, en même temps qu'il agissait en son nom, il s'appuyait sur des ordonnances d'expropriation, de servitude63*, etc., qui, toutes, tendaient à lui faciliter l'exécution rapide de son grandiose établissement. L'arcliitecte Mollet fut l'auteur688 de cette transformation du palais Mazarin en bote] de la Banque royale et de la compagnie des Indes636. C'était un artiste de talent, déjà éprouvé dans d'autres constructions 0b7, et qu'on ne saurait juger ici sur des travaux interrompus et non achevés. Il n'est resté de sa restauration que la porte d'entrée sur la rue Neuve-des-Petits-Champs6S8 placée, eu retrait entre deux nouveaux pavillons 6S9, et décorée de colonnes accouplées d'une ordonnance d'assez bon goût. Le peintre Pellegrini, l'artiste en vogue à cette époque660, quoique, à vrai dire, un ft presto du plus triste genre, fut appelé pour décorer les anciens appartements, que le cardinal n'avait pas terminés. C'était l'homme qui convenait à Law : une main capable de couvrir de peintures le Louvre entier en six mois de temps. H eut à peindre la voûte du grand escalieret les plafonds des salles de la galerie sur la rue Richelieu jusqu'à l'appartement de madame de Lambert. Je ne sais si son sujet lui fut imposé ou s'il le choisit; en tout cas, il répondait aux illusions du maître de la maison, de ses commis, de tout le monde, en représentant le succès de sa banque, et la prospérité que la France paraissait lui devoir 061 .

En effet, comment en juger autrement quand on voyait la foule des équipages armoriés encombrer la rue de Richelieu et la cour de l'hôtel dcNevers; cet escalier lui-même, obstrué par les plus grands et les plus graves personnages; les antichambres remplies d'une foule dorée, qui attendait patiemment une audience pour solliciter la faveur de quelques souscriptions, faveurs! grande, qu'elle enrichissait, non-seulement. les valets de Law, mais les intrigants qui, à la faveur de sa livrée, parvenaient jusqu'aux bureaux et obtenaient pour les plus avides, des actions au prix d émission.

Aucune flatterie, aucun hommage ne fut refusé à l'habile financier; le corps diplomatique avait ordre de le ménager comme une puissance, et de traiter avec lui connue le ministre le plus important. L'Angleterre elle-même, pour lui complaire, rappelait lord Stairs, son fougueux ambassadeur GC2. 11 était recherché par la noblesse, qui briguait l'honneur d'une invitation chez lui, la laveur de s'asseoir sur le devant de sa voilure, et qui regrettait que l'âge de sa fille ne leur permît pas de solliciter sou alliance m. Enfin, pour qu'aucune illustration ne lui manquât, même les moins motivées, l' Académie voulu! le compter parmi sos membres 66*.

LIC PALAIS MAZAKIN. 10"

Si nous quittons le palais Mazarin <5,'"'i pour aller dans la rue Quincampoix 6 "c, nous trouvons une Joule plus compacte encore, plus animée, plus avide. Dans ce sale ruisseau grouillait un monde d'agioteurs, bruyants, pressés, étouffes ; ici un petit bossu fait fortune 007 en prêtant son dos pour servir de pupîlre aux endossements; là un comte de Horn 068 assassine un joueur pour lui enlever ses billets ; partout des fortunes improvisées et pas une perte, une confiance absolue et un concert unanime de louanges qui élève aux nues le grand financier, ce créateur de la fortune publique 669 .

L'Écossais Law, devenu Français, de protestant fait catholique, le pauvre hère reconnu seigneur des plus belles terres, et l'homme à projets élevé au rang de ministre d'État, ne sut pas résister à ces faveurs de la fortune. Esprit fécond, imagination vive, il aurait eu besoin de s'appuyer sur un gouvernement régulier, d'être retenu par un conseiller sage, par un priuloul modérateur; laissé à lui-même, il eut le vertige comme ses actionnaires, il céda à l'entraînement qu'il avait provoqué, et peut-être fut-il excusable de fabriquer ce papier sans fin, pour de bonnes gens qui l'acceptaient sans contrôle, en lui donnant une valeur sans limites.

De 1717 à 17 20, il jeta sur la place trois milliards 07,1 de sa fabrication, monnaie courante, acceptée, recherchée par tous, eu France et à l'étranger, c'est-à-dire, trois fois autant qu'en comportaient les règles sages établies par lui-même011, et, si l'on calcule la valeur que l'agiotage donna à ses émissions, quatre-vingt-dix fois autant que la valeur totale du numéraire en circulation. Mais il était écrit que dans la leçon de crédit public qu'il donnait à la France, rien ne manquerait à la démonstration ; les abus résultant de la facilité de fabrication de cette monnaie volante et l'inutilité des moyens forcés ; enfin, 1 immense catastrophe qui devait s'ensuivre appartenaient au nouvel enseignement; Law ne le ménagea pas à ses adeptes, et, le Ier novembre 172!), quand la défiance fut devenue générale, le gouvernement donna liberté à tous de prendre ou de ne pas prendre ce papier en payement : de ce moment, personne n'en prit.

Jean Law quitta le palais Mazarin où l'on s'étouffait pour vendre ses actions, comme ou s'y était étouffé pour les acheter c72, et se retira à Venise, gros Jean comme devant. Après avoir fait sortir de. ses poches vides trois milliards en moins de (rois ans, l'honnête homme les retrouva vides, n'emportant rien de cette immense fortune, ne nous laissant de tanl d'illusion et de billets sans valeur, que deux mots qui ont conservé la leur : « agiotage et « réalisation. » Soyons moins sévère : Law, en outre, laissa aux contribuables un allégement sensible, aux classes inférieures une aisance plus générale, dans les finances une amélioration résultant du remboursement des créanciers de 1 Etal; enfin, en France, un essor industriel inattendu et quelques idées saines dans nos tètes médiocrement financières 673 .

108 QUATRIÈME LETTKE.

A tant de mouvement, aux conversations animées des joueurs, aux coups de balanciers de la monnaie, au bruit des espèces qu'on pesait, encaissait, entassait, succéda tout d'un coup dans le palais Mazarin le morne silence du découragement et la solitude protégée par les scellés des bommes de loi. Au dehors, il y eut bien de grands cris et de longues doléances parmi tant de dupes volontaires ; mais on se fatigue des cris, on se fatigue même de se plaindre, et le Régent, qui avait trop l'esprit de sa nation pour ne pas connaître son caractère, savait qu'en France le remède souverain pour toutes choses, c'est le changement ; le palais Mazarin désert, abandonné, lui semblait un reproche vivant, destiné à conserver le souvenir de la malheureuse banqueroute et à entretenir les récriminations. Il se hâta de lui donner une destination nouvelle 67\

§ ;>. LE PALAIS MAZAMÎ1 l'.EÇOIT LES LIVRES DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

Les livres de la bibliothèque du roi étaient encore entassés dans la petite maison où Golbert les avait placés, en l(if>6, au bout de son jardin, sur la rue Vivienne, sous sa surveillance immédiate et à la portée des hommes studieux. C'était alors un sujet de pénible étonneraient, pour les étrangers P7S, que ce joyau de grand prix, si pauvrement enchâssé, que ce trésor si mal gardé.

L'abbé Bignon, garde de la librairie, savait mieux que tout autre combien la gène était sensible et l'agrandissement de l'espace nécessaire. Plus d'une proposition avait été faite pour le déplacement de la bibliothèque ; d'abord on avait pensé au Louvre, les tablettes étaient déjà préparées, puis on désigna la place Vendôme, dans un bâtiment qu'on aurait construit exprès au milieu de ce nouveau quartier; enfin, en 17 i7, l'hôtel de Nevers, que son propriétaire était obligé de vendre ; mais, alors comme aujourd'hui, les projets restaient en projets, et la bibliothèque du roi demeura dans son petit local. Après la fuite de Law et la dispersion de ses commis, l'hôtel de Nevers ayant été fermé, l'abbé Bignon ne put le voir dans son voisinage sans songer qu'il conviendrait parfaitement à ses richesses littéraires; il courut chez le Régent, il lui exposa, avec toute la chaleur de la passion, combien ses livres seraient à leur aise dans les vastes galeries de cette moitié du palais Mazarin, combien le public, les savants et les étrangers y trouveraient de ressources et. de commodités ; enfin, il lui donna mille raisons meilleures les unes que les autres; il oublia la seule bonne qui devait décider le Régent, il oublia de lui dire qu'il importait à sa gloire, à la place qu'il voulait occuper dans l'histoire, à l'influence qu'il devait encore exercer, de faire disparaître le plus tôt possible les traces de cet essai malheureux, de cette innovation financière, conduite avec une si impardonnable légèreté. Obéissant donc à sa pensée plus qu'aux prières de l'abbé Bignon, le Régent consentit à faire ce qu'il avait lui-même décidé ; et, lorsque les difficultés suscitées par les créanciers de Law furent aplanies, l'ordonnance suivante parut :

QUATRIÈME LETTHE .

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