CHAPITRE QUATRIÈME
Dans tes développements qui vont suivre, nous aurons par*^ tîculièrement en vue les bibliothèques publiques ou semi^ publiques. Pour les bibliothèques absolument privées, en effet, outre qu'elles sont généralement d'une moindre importance, elles ne comportent pas dé service régulier de prétaau dehors éL de lecture à Tintérieur, et il n'y a pas lieu de se préoccuper d un personnel propre k assurer ce service. Le propriétaire sera la plupart du temps son propre bibliothécaire, et il lui suffira que les soins ordinaires de propreté soient donnés ii la salle de bibliothèque par quelqu'un des serviteurs de sa maison.
Pour une bibliothèque publique ou semi^publique, au contraire, il n'en saurait être ainsi. Quelque bien établie et organisée qu'elle soit, quelques richesses qu'elle possède, elle sera de peu d'utilité, si elle n'est bien administrée, si Tordre ne règne dans toutes ses parties, si tous les détails ne concourent au même but, si enfin le service n'est régulière*ment assuré grâce k un personnel intelligent et dévoué. Il en est a peu près d'une bibliothèque publique comme d'une grande maison de commerce : sa prospérité, c'est-k-dire, dans les conditions ordinaires, l'usage que l'on en fera, dépendra du zèle du bibliothécaire et de ses subcfirdonnés, comme celle d'une maison de commerce de l'activité de son gérant et des employés sous sa direction. « Pour qu'une bibliothèque publique soit vraiment utile, dit M. Constantin, (1) il faut que l'ordre le plus sévère règne dans toutes les parties de son administration ; car rien ne rend le publie plus négligent et en même temps plus exigeant, que l'orsqu'il reconnaît de l'indif-
(i). BiblipthécQnomie, p. 7a.
férence dans la gestion d'un établissement. L'administration d'une grande bibliothèque est, de notre temps, tellement étendue et composée de tant de parties qu'elle nécessite un personnel plus ou moins nombreux. Il faut donc qu'il y soit attaché autant de personnes qu'exigent son étendue et l'usage auquel elle est consacrée ; sans cela, l'ordre, l'utilité et la con-. servation souffrent d'une manière toujours croissante. La capacité et le zèle des employés diminuent^ au reste, la nécessité du grand nombre ; et il est ici, comme partout, qu'on trouvera toujours des personnes capables aussitôt qu'il leur est présenté une position honorable et des appointements qui les compenseront des travaux continuels et souvent arides de leurs fonctions. »
Le nombre des personnes attachées au service d'une bibliothèque dépend de son importance et en même temps du mouvement général des lecteurs et des emprunteurs. Le plus ordinairement le personnel sera camposé :
D'un bibliothécaire ou conservateur en chef;
D'un ou plusieurs sous-bibliothécaires ou bibliothécairesadjoints ;
D'un ou plusieurs garçons de bibliothèque.
Dans certaines circonstances, il pourra être adjoint des employés auxiliaires pour l'exécution de travaux particuliers.
Outre ce personnel proprement dit, spécialement attaché au service de la bibliothèque, il devra y avoir aussi une commission de surveillance, dont la composition et les attributions seront réglées suivant la nature et l'importance du dépôt a gouverner.
Reprenons chacun de ces points.
SECTION PREMIÈRE
DU BIBLIOTHÉCAIRE
On donne le nom de bibliothécaire k celui qui est préposé à la garde, à la conservation et k l'administration d'une bibliothèque. Pour être a même de bien remplir les fonctions qui lui sont confiées, un bibliothécaire doit réunir diverses qualités très distinctes qui lui permettent de passer sans effort
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d'une chose k l'autre, et de donner k toutes les parties une heureuse impulsion. Il faut qu'il ait, par-dessus tout, un grand esprit d'ordre, qu'il possède des connaissances étendues et variées, qu'il soit d'un abord facile et toujours prêt à guider, au besoin, les recherches des travailleurs. « Le bibliothécaire, disait, au moment de la Révolution, le citoyen Parent, se doit au public et surtout à la foule des vrais amateurs, qui trouveront en lui une bibliothèque parlante, qui trouveront plus de secours de sa vaste et complaisante érudition, que de ses registres d'ordre, de ses tables alphabétiques, de ses séries numérotées. Il se doit k une jeunesse curieuse et avide d'instruction, pour qui il sera un guide sûr et afiable, qui les conduira vers les sources les plus pures et les plus abordables. Il doit être, pour les professeurs des différentes écoles de son département, un collègue utile, un ami éclairé, un conseil permanent, qui, de concert avec eux, travaillera au succès de l'instruction publique. »
L'abbé Cotton des Houssayes, qui avait été lui-même bibliothécaire de la Sorbonne, ne se montrait pas moins érigeant ; il voulait que le bibliothécaire eût exploré d'avance toutes les régions de l'empire des lettres, pour servir plus tard de guide et d'indicateur fidèle a tous ceux qui veulent le parcourir. « Il ne sera étranger, ajoutait-il, k aucune des parties de la science : lettres sacrées et profanes, beaux-arts, sciences exactes, tout lui sera familier. Travailleur assidu et infatigable, profondément dévoué aux lettres, son but unique et permanent sera d'en assurer l'avancement ». Ces paroles sont excellentes et d'un esprit juste. Mais combien de bibliothécaires, réputés savants, se confinent dans un exclusivisme étroit, dirigeant toutes les forces de leur intelligence sur une partie de la science, et dédaignant presque les autres! Ils se disent érudits, et ils peuvent, en effet, avoir pénétré très avant dans l'étude de telle ou telle science : ceci est bien ; mais comme leurs aptitudes ou leurs goûts les ont constamment tenus éloignés des autres sciences, ils sont comme étrangers au milieu des richesses qui les entourent. Mathématiciens, ils connaissent k peine les plus grands noms de la littérature ; philosophes, ils ignorent les plus grands faits de l'histoire politique. Que nous aimerions bien mieux une'science moins profonde mais
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pltts géoérale, une érudition moins spéciale mais plus variée. Littérature, histoire, philosophie, religion, sciences, beauxarts : rien ne doit lui être étranger, et il doit, dans toutes les branches, être a même d'indiquer la voie qui conduit k des aperçus qu'il n'a fait qu'entrevoir. Ainsi seulement il pourra tenir constamment ses collections au niveau du développement de la science, et il ne sera pas exposé à sacrifier une partie importante pour une autre qui a sa prédilection.-Il sera, en un mot, plutôt un guide dans toutes les sciences qu'un profond savant dans une branche ; ou, du moins, s'il est quelquefois le second, il sera toujours le premier.
A ces indications générales nous en ajouterons quelques autres plps spéciales, que nous fournit M. A. GhampoUion- Figeac, dans \e Dictionnaire de la conversation et de la lecttJire^ au mot Bibliothécaire. « Toutes les qualités nécessaires k un bon bibliographe, dit M. Champollion-Figeac, le sont aussi à un bibliothécaire, puisque cette science est celle à laquelle il doit surtout s'adonner. L'histoire littéraire et le mécanisme de la typographie lui sont essentiels pour décider du format, du caractère et de l'impression de certaines éditions des quinzième et seizième siècles. La gravure sur bois et sur cuivre et l'écriture des différents siècles doivent être connues de lui, pour qu'il puisse juger du mérite des miniatures qui ornent la plupart des livres imprimés ou manuscrits, déchiffrer les textes contenus dans le volume, dont il est aussi tenu de donner une description exacte, qui consiste a rendre fidèlement la lettre, la date, le nom de la ville, de l'imprimeur et de l'auteur d'un ouvrage, notions que l'on est obligé de chercher parfois, soit à la tête ou k la fin d'une dédicace, soit dans la préface ou dans le prologue pour les manuscrits, soit dans le privilège, dans les acrostiches, éloges, devises, emblèmes, etc. ; il doit aussi compter les feuillets de Touvrage, ceux qui le précèdent ou le suivent, en désignant leur emploi ; indiquer si le livre est imprimé k longues lignes ou k colonnes, si le caractère est romain, gothique, italique, etc. ; si les chiffres, les réclames, les signatures s'y trouvent exactement ; compter et examiner les miniatures, et annoncer les index, tables, répertoires, etc. : tous ces renseignements font partie d'une description utile pour reconnaître complètement, soit UQ ma-
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nuflcrit, soit une édition prineeps, et distinguer celle-ci des éditions postérieures. Le bibliothécaire ne doit pas être étranger k la numismatique, parce que cette science prête son secours à Texplication des faits les plus marquants rapportés par les écrivains classiques. Après s'être familiarisé avec la connaissance des livres^ il doit se faire un système de classification simple, facile, et qui, suivant Torigine et la filiation des connaissances humaines et les rapports qu'elles ont entre elles, doit présenter au premier coup d œil un résultat capable de plaire a Timagination sans fatiguer Tesprit ». Ce tableau général des connaissances nécessaires a un bibliothécaire, nous montre avec quel soin il faut le choisir. Si Ton ne peut pas les trouver toutes réunies k un degré éminent dans une même personne, il faut au moins s'efforcer de se rapprocher le plus possible de cet idéal. Du reste, celui qui a vécu quelque temps au milieu des livres et qui a pris goût à ses fonctions, ne tarde pas à pouvoir suppléer facilement aux détails qui peuvent lui échapper,
SECTION DEUXIÈME
DES SOUa-BIBLlOTHBCAIRES
Suivant l'importance de la bibliothèque, le bibliothécaire sera assisté d'un ou plusieurs sous-bibliothécaires. Quant k la distribution du service, c'est une question d'ordre intérieur, qui ne doit pas nous arrêter. Il faudra néanmoins que ce service soit réglé avec assez de précision, pour qu'il n'y ait pas d'hésitation possible en ce qui concerne les attributions de chacun. Le sous-bibliothécaire doit, en tout cas, se conformer toujours aux prescriptions du bibliothécaire, son supérieur immédiat ; mais en même temps celui-ci doit se souvenir que le sous-bibliothécaire est pour lui un aide, un auxiliaire, mais nullement un serviteur.
Cette qualité d'auxiliaire du bibliothécaire nous fait comprendre ce que doit être un sous-bibliothécaire. Quoique chargé spécialement d'une partie déterminée du service, il est nécessaire qu'il ne soit point étranger aux autres parties ; .car, si le bibliothécaire se trouve empêché pour une raison ou pour une autre, c'est k lui que revieqt \^ direction, |1 doit.
comme lui, avoir la plus grande somme possible de connaissaoces générales, et s'efforcer de les développer chaque jour par la pratique. Il s'attachera surtout a 1 étude de la bibliographie, en particulier de la bibliographie matérielle, qui est la science spéciale du bibliothécaire. Il sera bon aussi qu'il s'initie peu a peu aux différents détails de l'administration : il pourra ainsi, lorsqu'il aura obtenu une nomination de bibliothécaire, marcher sans hésitation et ne se point trouver gêné dans ses rapports avec l'autorité supérieure, avec les fournisseurs et avec le public. En un mot, le poste de sous-bibliothécaire est un acheminement k celui de bibliothécaire; mais dans Tun et l'autre, c'est le même but que l'on poursuit, le développement de la science sous toutes ses formes.