‹ De l'organisation et de l'administration des bibliothèques et privéesChapitre 55 sur 159 · DES SOINS PRÉVENTIFS · texte numérisé non relu

DES SOINS PRÉVENTIFS

Par soins préventifs^ nous devons entendre ici les diverses précautions que 1- on peut prendre dans le but de prévenir les destructions ou détériorations des livres.

Les destructions proprement dites ne sont guère k prévoir, k moins de quelque accident funeste, un incendie par exemple, qui dévorerait une partie du fonds de la bibliothèque. Pour permettre de réparer autant que possible les pertes que pourrait causer un sinistre de ce genre, il serait bon que la bibliothèque, livres et même mobilier, fût assurée pour une somme proportionnée k son importance. Il suffit d'énoncer ce point, et nous ne croyons pas nécessaire de nous y arrêter plus longtemps.

Mais ce qui pourrait être assimilé k la destruction, c'est la perte ou la disparition de quelqu*un des volumes de la bibliothèque : le résultat de cette disparition, lorsqu'elle est un fait

accompli, est, pour la bibliothèque, le même que celui d'une véritable destruction. Il y a plus : dans le cas prévu plus haut d'une assurance en cas de sinistre, Tindemnité reçue permettra le plus souvent de se reprocurer le livre détruit ; il en sera en général tout autrement en cas de véritable disparition, a moins qu'un hasard heureux ne fasse retrouver le livre disparu.

Quels sont donc les moyens h employer pour éviter la perte ou la disparition des volumes de la bibliothèque ?

Le premier moyen, c'est que les catalogues et inventaires soient toujours complets et exacts, et qu'il y ait entre eux une concordance parfaitement établie ; qu'en outre, les volumes occupent constamment la place qui leur est assignée par ces catalogues, et ne la quittent jamais sans être remplacés par une planchette indicatrice. Nous avons déjà parlé de la confection des catalogues (1), et nous verrons plus loin le rôle des planchettes indicatrices (2) ; nous nous bornons a constater ici que l'observation de ces détails est d'une très grande importance au point de vue de la conservation , parce qu'elle permet de ne jamais perdre de vue un volume quelconque.

Un autre moyen consiste dans le récolement périodique des livres au moyen des catalogues. 11 en est, en effet, d'une bibliothèque à peu près comme d'une maison de commerce. Pour connaître la véritable situation de sa maison, le commerçant a l'habitude de faire, à certains intervalles, un inventai]*e : de même, pour une bibliothèque, un inventaire ou, pour employer le terme consacré, un récolement est nécessaire au moins une fois chaque année, dans le but d'en mesurer rimp(»rtance réelle et les accroissements successifs et de constater les pertes qui auraient pu se> produire. Nous n'entrerons pas ici dans le «détail de cette opératiom, sur laquelle nous donnerons plus loin tous les développements nécessaires (3).

Il reste enfin un troisième moyen, qui consiste dans le maintien de l'ordre établi et la surveillance sévère des visiteurs

(i) V. supra, 1" part., chap. 3, sect. 2, p. 25 et suîv.

(2) Voy. infra, 2» part. chap. 3, sect. 2, § 3.

(3) Voy. plus bas au troisième chap. de cette partie, seet. 2^ ^ 5.

et des subalternes. Rien ne doit échapper k la vigilance du bibliothécaire, et lui-même doit être le plus scrupuleux observateur du règlement établi. Tous alors, employés et étrangers, sachant le bibliothécaire partout présent, seront sans cesse retenus dans une sage réserve et craindront toute surprise, lors même que le sentiment du respect de la propriété de la bibliothèque pourrait les abandonner un instant. Nous n'avons pas à nous étendre non plus sur ce point, qu'il nous suffisait d'indiquer ; nous aurons Toccasion de nous y arrêter en un autre endroit, en parlant des règlements (1).

Nous devons dire maintenant quelques mots des moyens k employer pour prévenir, autant que possible, la détérioration des livres de la bibliothèque. Quelles sont d'abord les principales causes dont Faction peut causer aux livres des détériorations plus ou moins importantes ? Ces causes peuvent être ramenées aux cinq suivantes, savoir : 1° Tusage même que Ton fait des livres ; 2"^ le manque de propreté ; S"" Thumidité ; 4** les vers et les insectes ; 5<^ les rats. Nous allons parcourir successivement ces différents points, en indiquant les procédés que lexpérience a reconnus les plus propres h prévenir les dangers que nous voulons éviter.

§ I» De la manière de ne servir de« liTr^n.

La manière de se servir d un li>Te n'est pas indifférente à sa conservation. Qui ne s'est souvent fait un plaisir de prêter un livre de sa bibliothèque a telle personne, qu'elle savait devoir en prendre le plus grand soin, tandis qu'on redoute souvent d'être forcé de le prêter à telle autre, dont on sait que la négligence expose à voir revenir le livre dans le plus triste état? Il est, en effet, des geiis qui ne peuvent lire ou étudier quelque peu un livre, sans y laisser quelques traces nuisibles de leur passage. Si ce livre leur appartient, ce n'est encore qu'à moitié mal ; car, après tout, chacun est libre d'user de sa propriété comme il l'entend ; mais s'il appartient a autrui, c'est toujours un dommage que l'on fait subir au propriétaire. Nous ne parlons pas ici, bien entendu, de l'usure proprement

(1) Voy. iw/ra, au quatrième chap. de cette partie.

dite : les livres, quand on s*en sert, n*en sont pas plus exempts que toutes les choses que nous employons a notre usage; nous avons seulement en vue toutes les détériorations, plus ou moins importantes et de quelque genre que ce soit, qu'avec un peu de soins Ton pourrait éviter.

Les détériorations que Ton peut faire subir aux livres sont de plusieurs sortes : fatiguer les reliures, briser les coins des cartons, maculer Tintérieur de diverses façons, etc.- Tout cela regarde surtout les lecteurs et les emprunteurs ; mais la surveillance du bibliothécaire a aussi lieu de s exercer utilement. Quelles sont donc les précautions a prendre pour éviter ces désagréments ?

D*abord, en ce qui concerne le bibliothécaire, il devra avoir soin de ne confier k quelqu'un un livre qui ne soit dans de bonnes conditions, surtout si ce li^Te doit faire l'objet d'un prêt au dehors. Il doit s'assurer en particulier que la reliure est en bon état, ou, si c'est un livre simplement broché, que le brochage est tel qu'on puisse se servir du livre sans danger. Dans beaucoup de bibliothèques, (i) il est de règle que les volumes reliés seuls peuvent être prêtés au dehors. C'est la une sage mesure et un excellent moyen de conservation ; mais pour cela, il faudrait que la plupart des volumes fussent reliés, du moins ceux qui sont susceptibles d'être fréquemment demandés. Cependant combien n'arrive-t-il pas souvent que tels et tels volumes puissent longtemps servir, tout en n'étant que brochés,et que d'ailleurs on n'ait pas encore eu la facilité de les faire relier? Car on n'a généralement que des sommes relativement faibles k consacrer k la reliure,désireux que l'on est de faire plutôt des acquisitions utiles, et l'on fait relier de préférence, après les périodiques, les volumes qui ont le plus besoin de cette protection. Dès lors, pourquoi refuserait-on de laisser sortir un volume même broché, s'il est dans des conditions de solidité suffisantes?

Le bibliothécaire, en remettant un livre k quelqu'un, doit encobe, par une inspection rapide, s'assurer qu'il ne contient intérieurement aucune dégradation, qu'il n'a point de déchirures, de souillures ou de notes. Si quelqu'un de ces dé-

(I) Dans la bibliothèque municipale de Douai entre autres.

fauts existait^ le livre devrait être refusé, k moins qu'il ne s'agît de défauts non susceptibles d'être corrigés, peu importants d'ailleurs, et ne rendant pas le volume impropre au service : dans ce cas, il serait bon que la mention de ces irrégularités fût inscrite en tête du volume lui-même, afin d^éviter toute discussion au moment de la restitution.

Mais c'est surtout des lecteurs eux-mêmes et des travailleurs que dépend la conservation des livres, eu égard à l'usage que Ton en fait. Quand un livre nous est confié, pénétrons-nous bien d'abord de cette idée que ce livre ne nous appartient pas, que c'est la propriété d'autrui, et que nous devons avoir de cette propriété un respect non pas égal, mais plus grand encore, si c'est possible, que celui que nous avons de la nôtre. Du reste, les précautions î prendre en vue de la conservation des livres que l'on a entre les mains sont assez simples. Il ne faut par les ouvrir d'une manière excessive, de manière a en briser ou à en forcer la reliure, ne pas s'accouder dessus ni les poser sur une table malpropre ; il ne faut pas s'en servir non plus sans avoir les mains suffisamment nettes^ n'y ajouter en marge aucune annotation, ni surtout de ces dessins plus ou moins grotesques, qui plaisent tant k certains écoliers.

On nous permettra de citer ici quelques mots de V Essai sur la lecture de M. Darche: «C'est une chose digne de pitié, dit-il, de voir certains lecteurs tenir leur livre d'une main par le milieu ou le poser sur les genoux sans y toucher, quitte a le ramasser s'il vient a tomber, ou sur une table un peu trop malpropre, ou, ce qui abîme beaucoup le livre, le poser sur la table, avec l'un des coudes appuyé sur les feuillets d'un côté du livre et l'autre de l'autre côté : d'où il arrive que Ton fatigue beaucoup les reliures, si toutefois on n'en brise pas les ligatures. » Cette petite boutade est très juste. Nous nous y bornerions, si nous ne trouvions, dans Philobiblion de Richard de Bury, quelques autres détails d'une non moins grande justesse et d'un style agréable et persuasif, dont nous détacherons quelques passages. » D'abord, dit l'illustre bibliophile, que les étudiants mettent une sage mesure, en ouvrant ou en fermant les livres, afin que la lecture terminée, ils ne les rompent pas, par une précipitation inconsidérée, et qu'ils ne les quittent point Rv«ant de remettre te fermoir qui leur est

dû. Car il convient de conserver avec plus de soins un livre

qu'un soulier Vous verrez peut-être un jeune écervelé,

flânant nonchalamment à Tétude, et tandis qu'il est transi par le froid de l'hiver, et que comprimé par la gelée son nez humide dégoutte, ne pas daigner s'essuyer avec son mouchoir avant d'avoir humecté de sa morve honteuse le livre qui est audessous de lui....» Il a un ongle de géant, parfumé d'une odeur puante, avec lequel il marque Tendroit d'un plaisant

passage Il n'est pas honteux de manger du fruit ou du

fromage sur son livre ouvert, et de promener mollement son

verre tantôt sur une page tantôt sur une autre Il appuie

ses coudes sur le volume et, par une courte étude, attire un long sommeil ; enfin, pour réparer les plis qu'il vient de faire, il

roule les marge des feuillets, au grand préjudice du livre

Il y a aussi des jeunes gens imprudents auxquels on devrait défendre spécialement de toucher aux livres, et qui, lorsqu'ils ont appris a faire des lettres ornées, commencent vite k devenir les glossateurs des magnifiques volumes que Ton veut bien leur communiquer, et où se voyait autrefois une grande marge autour du texte, on aperçoit un monstrueux alphabet ou toute autre frivolité qui se présente à leur imagination et que leur pinceau cynique a la hardiesse de reproduire. La un latiniste, la un sophiste, ici quelques scribes ignorants font montre de l'aptitude de leur plume, et c'est ainsi que nous voyons très-fréquemment les plus beaux manuscrits perdre

de leur valeur et de leur utilité Enfin il sied à Thon-

nêtcté des écoliers de se laver les mains en sortant du réfectoire, afin que leurs doigts graisseux ne tachent point le signet du livre ou le feuillet qu'ils tournent.» (1)

Ces traits un peu humoristiques sont d'une vérité saisissante, et ils nous montrent que la gent écolière n'était pas différente autrefois de ce quelle est aujourd'hui. Et de nos jours encore, combien ne trouve-t-on pas de gens plus âgés qui sont écoliers en ce point !

^ Iff. Ben fioinft do propreté.

La seconde cause que nous avons indiquée de la détériora-

(i) Richard de Bury, PhilobibUon, Tractatus pulcheirimus de amore lihrorum, trad, H. Cocheris, p. 144 et suiv,

tion plus ou moins rapide des livres, c'est le manque de propreté. Il est incontestable, en effet, que la poussière nuit considérablement aux livres, d'une part en ternissant les reliures et en leur enlevant leur fraîcheur, d'autre part on favorisant le développement des insectes. Il faut donc prendre une grande attention a tenir dans une grande propreté, non seulement les salles de la bibliothèque, mais encore et surtout les rayons et les livres. Ceux en particulier dont Tusage est peu fréquent et qui restent longtemps en place sur leurs tablettes se couvrent insensiblement d'une couche de poussière, qui devient de plus en plus épaisse et s'y attache peu a peu. Pour ceux-là surtout il faut de temps en temps un nettoyage plus complet, pour assurer leur conservation. Pour les autres, qui sont maniés plus souvent, ce danger n'est pas k craindre, et l'usage plus habituel que Ton en fait les met a l'abri des inconvénients que nous signalons.

Toutefois une bibliothèque importante ne peut pas se nettoyer k fond en un jour ; mais il faut qu'au moms une propreté générale règne constamment partout. Pour cela, il serait bon que la personne chargée des soins de propreté passât au moins le plumeau, ne serait-ce qu'une fois la semaine, au devant de tous les rayons : ce travail coûterait peu, et empêcherait la poussière de s'amasser en trop grande quantité sur le bord des tablettes. En outre, il y aurait encore un moyen qui pourrait être pratiqué avec beaucoup d'avantage : ce serait qu'indépendamment du nettoyage ordinaire, l'employé chargé de ce service se donnât pour tâche de nettoyer complètement chaque Jour ne serait-ce qu'une demi-travée. Ce surcroît de travail ne serait pas excessivement lourd, et si la bibliothèque contient, par exemple, 100 travées, il lui faudra 200 Jours pour l'accomplir, e'est-k-dire qu'en décomptant les vacances, les dimanches et les fêtes, il ne remplira même pas l'année. Ajoutez que cette besogne ainsi répartie rendrait beaucoup plus facile et moins long le nettoyage général et complet, qui doit se faire au moins une fois l'an. A la rigueur même, ce nettoyage partiel et successif des différentes parties, pourvu qu'il soit fait avec soin et une parfaite régularité, pourrait dispenser du nettoyage général annuel.

Quoi qu'il en soit, il est nécessaire qu'au moins une fois

chaque anoée, toutes les parties de la bibliothèque soient nettoyées avec le plus graâd soin, que le travail se fasse en une fois ou qu'il se fasse par portiras et successivement. Mais comment faudra-t-il procéder à ce nettoyage, pour le faire dans les meilleures conditions ? On noos permettra d'entrer ici dans quelques détails qui pourront paiiâtre un peu minutieux, mais qui ont néanmoins une grande importance.

Pour cette opération, il est nécessaire de prenér^ séparément tous les volumes, et, après les avoir battus deux^k deux pour faire tomber le gros de la poussière qui pourrait s*êlre amassé sur les tranches, de les essuyer avec un linge I4w sec : ce linge sera secoué de temps en temps en dehors de fai fenêtre, pour que la poussière dont il se remplit ne vienne pas salir les volumes que Ton voudra nettoyer ensuite. Pour les volumes brochés ou dont la tranche n'est pas bien nette, il sera préférable d'en brosser la tranche avec une brosse un peu ferme : on parviendra plus facilement ainsi à les nettoyer a fond.

Il faudra aussi, avant de replacer les volumes sur leurs rayons, essuyer avec soin ces derniers. Pour cela, après avoir enlevé la poussière, il serait bon de prendre une éponge légèrement mouillée, et de la passer sur toute leur surface. On enlèvera de cette façon les derniers restes de poussière ; et, comme les rayons ont été a peine mouillés, ils auront le temps de sécher complètement, pendant qu'on sera occupé au nettoyage des volumes eux-mêmes.

II peut arriver aussi que, dans le courant de Tannée, on ait a prendre, sur les rayons, un volume qui y a déjà séjourné assez longtemps et se trouve recouvert de poussière. On ne peut pas décemment le présenter a quelqu'un, et il n'est d'ailleurs pas bon de s'en servir en cet état. Dans ce cas, si ce volume a une tranche bien nette, dorée ou marbrée, il suffira le plus souvent de souffler un peu fortement sur cette tranche, et en tout cas de battre légèrement le volume avec la main. Si c'est un volume broché, il sera quelquefois nécessaire de le brosser, comme nous avons dit plus haut ; mais il âudra toujours prendre soin de ne pas l'ouvrir avant d'en avoir chassé la poussière/ de peur que cette poussière ne pénètre a l'intérieur et n'y fasse tache.

Pour empêcher, d'ailleurs, que la poussière ne s'élève et ne s'amasse en trop grande quantité sur les rayons et les volumes en balayant le parquet, on a souvent la précaution de l'arroser légèrement ou d'y semer un peu de sable mouillé. Ce moyen est excellent, car il empêche la poussière de monter: celle-ci se rabat aussitôt et s'attache à l'humidité répandue sur la surface, et le tout se balaye ensemble. Toutefois, il ne laisse pas que de reproduire des taches plus ou moins visibles au parquet. Pour les éviter, au lieu de sable mouillé, on pourrait semer quelques feuilles fraîches d'arbres, de choux ou d'autres plantes mises en menus morceaux. Mais on n'en a pas toujours a sa disposition. Le mieux serait encore que le parquet fut ciré : la poussière s'amasserait moins facilement, et il suffirait d'y passer de temps en temps un balai enveloppé d'un linge. Si, pour la salle de lecture, a cause du va-et-vient plus fréquent, ce moyen n'était pas toujours praticable, on pourrait y conserver le système de balayage dans les conditions que nous venons d'indiquer.

§ m. Befit précantions à prendre contre riiuiiiidité*

Si le défaut de propreté peut causer de grands dommages aux livres, ceux qui proviennent de l'humidité ne sont pas moins a craindre. C'est pourquoi nous avons déjà remarqué, au commencement de cet ouvrage (1) qu'il fallait s'efforcer de choisir, pour la construction d'une bibliothèque, un terrain qui ne fût point bas et humide ; il y aura ainsi moins de dangers que la moisissure, résultant de l'humidité, ne s'attache aux livres et ne les détériore rapidement. Nous avons dit aussi qu'il fallait faire une grande attention a l'exposition et rechercher de préférence les ouvertures au soleil levant (2). Mais il n'est pas toujours possible de réaliser ces desiderata, et l'on n'est pas longtemps parfois a s'apercevoir que les pièces ou quelqu'une des pièces de la bibliothèque entretiennent de l'humidité. Comment remédier a ce défaut?

D'abord, outre que les salles seront garnies, comme nous

(1) Voy. supra, 1" part. chap. I, p. 4 et suiv.

(2) Eoâ. loc,, p. 5.

l'avons déjà dit, d'an bon parquet, les corps de bibliothèque devront être élevés du parquet d'au moins 12 a 15 centimètres et éloignés des murs de 4 à 5, do manière a faciliter partout la circulation de Tair. A cet effet, les fenêtres seront ouvertes toutes les fois que' la température sera un peu douce, et surtout sèche et vive : Tair du dehors, circulant ainsi a Tintérieur, viendra corriger avec beaucoup d'énergie ce que les murs pourraient avoir gardé d'humidité ; mais il faudra avoir soin de les refermer avant le coucher du soleil, car après cette heure les papillons pourraient venir déposer leurs œufs sur les tablettes et les livres : ce qui serait la source d'un autre inconvénient non moins grave, les vers et les insectes, qui ne tarderaient pas a se développer.

Lorsque la rigueur de l'hiver ne permettra pas de faire pénétrer dans les pièces avec abondance l'air extérieur, il faudra avoir recours au feu. Même dans les salles qui ne sont pas consacrées à la lecture et a l'élude, on ouvrira des bouches de chaleur, si l'on a un calorifère souterrain. Si l'on n'en a pas, il faudra établir des appareils de chauffage quelconques, et entretenir du feu, na serait-ce que quelques heures p^r jour.

Oii pourrait d'ailleurs remédier a l'humidité d'un mur ou de certaines parties du mur par le procédé suivant, que l'on emploie avec succès dans les appartements ordinaires. Il consiste 'a donner au mur plusieurs couches d'huile bouillante, et a le recouvrir ensuite de feuilles de plomb laminé, que Ion fixe avec de petits clous. On peut alors, sans inconvénient, en approcher les rayons. Ce procédé, un peu dispendieux sans doute, est très sûr, et il serait opportun de l'employer lorsqu'on a de grandes surfaces atteintes par l'humidité, car alors les moyens indiqués plus haut pourraient n'être pas toujours suffisants.

Il y a aussi certaines précautions a prendre dans l'arrangement des volumes sur les rayons. Il ne faut pas trop les écarter, parce qu'ils pourraient se déformer, n'étant plus soutenus les uns par les autres ; mais il ne faut pas non plus les trop serrer, parce que l'air ne circulant plus et ne pénétrant plus entre les feuillets, ils seront beaucoup plus sujets à ressentir les effets de l'humidité : pour peu qu'ils restent quelque

temps dans cet état, ils perdront leur solidité et le livre sa valeur.

Si, malgré ces précautions, on trouve des volumes dont les feuillets soient imprégnés d'humidité, il faut les exposer le plus longtemps possible à un air chaud et sec, ou a une douce chaleur, en les ouvrant à différentes places, jusqu'à ce que toute trace d'humidité soit disparue.

Si la reliure même est atteinte, et que Ion y remarque de la moisissure, il faut la nettoyer avec soin^ en frottant avec un morceau de drap de laine bien sec, et en exposant ensuite le volume à une chaleur modérée ou à Tair, jusqu'à ce qu'il soit tout a fait sec.

§ IV. Des moyens à employer contre leti TeM et len Inseeteft.

Les vers et les insectes sont le grand fléau des bibliothèques ; les ravages qu'ils causent sont si considérables qu'on ne saurait prendre trop de soins pour s'en préserver. Aussi a-t-on cherché, de tout temps, a éloigner des livres ces rongeurs insaisissables (1).

Le premier moyen k employer contre les vers et les insectes consiste dans le choix du bois qui doit servir 'a la construction des corps de bibliothèque. Nous avons déjà remarqué plus haut (2) qu'il importait beaucoup de rechercher un bois bien sec et bien sain, et le plus dur possible, le chêne, par exemple. Que nous laissions aux bibliothèques particulières et d*amateurs les bois de prix, il n*en reste pas moins nécessaire, pour les bibliothèques publiques, de ne pas négliger ce détail de construction, en vue même de la conservation des livres. Nous n'avons pas, du reste, à revenir sur ce sujet, dont nous

(1) Un moyen employé autrefois .consistait à disposer en croix deux bâtons. De celui placé horizontalement on laissait pendre une courroie, à Textrémité de laquelle on serrait le volume, pour qu'il fût moins exposé à être rongé par les insectes, d'où Texpression, constrictus libers conservée dans ces deux vers :

Constrictos nisi dos mihi libellos, Admittam tineas trucesque blattus,

(2) Voy. suprttf 1« part., chap. 2 p. 14.

nous sommes occupé ailleurs ; mais nous devions ici appuyer de nouveau sur cette considération, que ce n'est pas seulement dans rintérét de la durée des corps de bibliothèque eux-mêmes qu'il importe d'en bien choisir le bois, mais auss» dans l'intérêt des livres qui doivent y être placés.

Un second moyen, qui concourt avec le premier k protéger les livres contre les ravages des insectes, consiste a tenir toujours la bibliothèque, les rayons et les livres dans la plus grande propreté. Nous avons un peu plus haut (1) porté notre attention sur ce point. Nous n'ajouterons rien k ce que nous avons dit, nous contentant de renvoyer aux développements déjà donnés.

Mais ces soins généraux ne suffisent pas toujours, et il est quelquefois indispensable d'en venir a des mesures plus radicales. Nous croyons nécessaire d'indiquer ici quelques-uns des procédés qu'on peut mettre en usage.

D'abord, on a remarqué que la colle de farine, dont se servent les relieurs, entretient et développe considérablement les insectes, parce qu'ils y trouvent une nourriture qu'ils recherchent avidement. Pour éviter ce désagrément, beaucoup de relieurs ont la sage précaution (et ce serait en tout cas une excellente recommandation a leur faire) de mêler a leur colle un peu d'alun: ce sel, comme tous les sels minéraux d'ailleurs, éloignera infailliblement les insectes des livres, a la reliure desquels on a employé une colle ainsi mélangée. Si, au lieu de colle de farine, on emploie de la colle forte, également additionnée d'alun, le résultat est encore plus assuré.

Le choix des peaux pour la reliure n'est pas non plus indifférent. Les reliures en cuir de Russie, par exemple, préservent non seulement les livres ainsi reliés, mais aussi ceux qui se trouvent dans leur voisinage sur les tablettes : l'odeur de ce cuir est tellement pénétrante qu'elle devient mortelle pour les insectes qui s'en approcheraient.

Cependant on ne peut pas donner k tous les livres d'une bibliothèque des reliures en cuir de Russie. Si, k défaut de cela, on peut employer des cartons faits de vieux cordages de vaisseau imprégnés de goudron, on aura encore un préservatif

(1) Voy. supra, 2* part. sect. î», S 2, p. 141 et Buiv.

excellent : l'odeur du goudron « qui persistera malgré les diverses manipulations subies par ces débris de cordages, produira un effet analogue a celui du cuir de Russie^

Nous deTons encore mentionner une autre espèce de re*liure, qui ne donne points ou du moins qui donne peu d%iecë0 aux vers et aux insectes : c est celle qui était en usage dans les anciennes bibliothèques d'Espagne^ de Portugal et d'Italie^ Ce n'est, pour ainsi dire, pas une reliure^ et elle est sand aucune élégance. Elle consiste en une simple couverture en parchemin (sans carton) recourbée sur la trancbe. On dirait d'un volume broché, si ce n est qu'il est battu et cousu sur nerfs ; mais il est aussi solide qu'il est dépourvu de grâce, et si quelques-uns des livres reliés de cette manière ont pu être atteints des vers, il a été démontré que ce résultat devait être attribué au seul voisinage de reliures en carton ou en bois.

Lorsque l'emploi des différents moyens qtie nous venmM d'indiquer ne suffit pas, ou du moins si l'on ne parvient pas aussi facilement qu'on le voudrait a se débarrasser de ces terribles bibliophages, voici un des procédés les plus - simples que l'on peut employer. Il consiste a placer derrière les livres, surtout aux endroits où les vers et les insectes manifestent le plus leur présence, des morceaux de draps fortement imbibés d'essence de térébenthine, de camphre, ou d'une infnsicm de tabac a fumer, et a les renouveler lorsque l'odeur s'en affaiblit* On pourrait aussi répandre sur des tablettes un peu de poivre fin, dont l'odeur pénétrante produirait le même efiet.

Peignot propose encore un autre moyen qui peut être dé* cisif, mais qui nous semble peu praticable, surtout dans une grande bibliothèque. « Les livres attaqués par les vers, ditril, doivent être battus, mis a l'air et exposés a une fumigation de soufre. La vapeur de ce minéral, les tue lorsqu'ils sont iû-* sectes parfaits, mais ne produit aucun effet sur les œufs; aussi il faut attendre le temps où ils éclosent ordinairement, c'est-a-dire vers le mois de mars. On peut aussi fumiger en été. » Pr^diger conseillé de mettre entre le livre et la couverture de l'alun pulvérisé, mêlé d'un peu de poivre fin, et il ajoute qu'il convient même d'en répandre un peu sur les tablette» ài la bibliothèque.

Ainsi qu*on le voit, c'est généralement par des odeurs fortes que Ton cherche à combattre les insectes et les vers : ils se multiplient si prodigieusement et ils se cachent avec tant d'habileté, qu'il n'est guère possible de les atteindre directement.^ue le bois dont sont construits les corps de bibliothèque soit aussi, comme nous l'avons remarqué plus haut, bien sec et bien sain et le plus dur possible, et qu'en outre on fasse régner dans toutes les parties une grande propreté ; voilà, en résumé, les meilleurs moyens à employer pour mettre les livres a l'abri des ravages de ces ennemis de nos bibliothèques.

§ W. ■« Bes tnojen» h employer pour ne débarranner deu ratft et des «oarls.

Les rats et souris ne sont pas pour les bibliothèques des ennemis moins terribles que les insectes et les vers ; mais ils sont moins insaisissables. Les dégâts qu'ils causent doivent nous engager à ne négliger aucun moyen pour nous en débarrasser.

Le premier soin que l'on doit avoir lorsqu'on a constaté leur présence, c'est de rechercher dans les parquets et les lambris les ouvertures qui leur donnent accès. On bouche alors ces ouvertures le mieux possible, soit avec du plâtre, soit en remplaçant le morceau de planche qui a été rongé. Puis, dans la suite, il est bon de faire de temps en temps des visites minutieuses, pour découvrir les nouveaux trous qui auraient pu être pratiqués, et les boucher de la même manière.

Il y a encore d'autres moyens que Ton peut employer avec succès, tels que différentes espèces de pièges ou des pâtes destructrices ; mais il faut se garder de recourir aux chats, qui pourraient causer des dégâts plus considérables encore que les rats et les souris mêmes.

Quant aux pièges, on en trouve de différentes sortes, qui tous ont pour principe d'attirer l'animal a l'intérieur au moyen d'un peu de farine, de pain ou de noix, et de le saisir par un système de bascule qu'il fait mouvoir ou de ressort qu'il, détend lui-mémo. Ces pièges se placent, tout préparés, aux endroits les plus rapprochés du passage des rongeurs.

On a audsi composé, pour détruire les souris et les rats, différentes pâtes d'un succès plus ou moins certain, et qu'il peut être bon de connaître.

En voici une d'abord, qui a pour principe destructif le phosphore, et que l'on appelle, pour cette raison, pâte phosphorée. Les matières qui entrent dans sa composition sont : phosphore, 20 gr. ; eau bouillante, 400 gr. ; farine, 400 gr. ; suif fondu, 400 gr. ; huile de noix, 200 gr. ; sucre en poudre fine, 200 gr. Le mélange se fait de la manière suivante : on met l'eau bouillante et le phosphore dans un mortier de porcelaine ; le phosphore se liquéfie immédiatement : on ajoute rapidement la farine, mais par portions, en agitant continuellement avec un pilon de bois ; lorsque ce mélange est presque froid, on verse peu a peu le suif fondu et peu chaud, l'huile, et enfin le sucre, et l'on continue de remuer jusqu'à parfait refroidissement. Si le phosphore a été bien divisé dans cette opération, la pâte conserve très-longtemps son efQcacité. On introduit la pâte phosphorée dans des flacons ou des pots que l'on bouche avec soin ; mais il ne faut pas perdre de vue ce point important, qu'elle doit être placée a l'abri du contact de l'air ou de la lumière, pour éviter que le phosphore ne s'oxyde. Cette pâte est une préparation infaillible. Pour l'employer, on l'étend en couches légères sur des tranches de pain très minces. Les rats, les souris, les mulots, etc., en mangent avec avidité et ne tardent pas k succomber (1).

Une autre composition est celle de la pâte arsenicale. Pour sa préparation, on emploie: suif, 1,000 gr. ; arsenic^ 100 gr. ; noir de fumée, 10 gr. ; essence d'anis, 1 gr.

Enfin, 00 peut encore employer, dans le même but, les racines fraîches de la renoncule bulbeuse, qui sont un poison très actif pour les souris et les rats, lorsqu'on a la précaution de les piler et d'en faire un mélange avec de la graisse.

SECTION DEUXIÈME

DES SOINS RESTAU RATIFS.

Nous donnons le nom de soins restautatifs a ceux qui ont

(1) Bouchardat. Dictionnaire industriel à Vusage de tout le monde par M. E .Lacroix, au mot Rats et souris, t. II, p. 1284.

450 DB8 SOINg A DORlfBR AUX LIVRES

pour objet de rétablir en bon état les volumes >qai, pour une cause ou pour une autre, sont devenus impropres au service. Nous ne faisons pas, du reste, difficulté d'employer ce mot, parée que, malgré son usage assez restreint dans le langage ordinaire, c'est celui qui rend le mieux notre pensée.

Plusieurs cas peuvent ici se présenter.

Ou bien, c'est un volume broché, dont les cahiers, par suite de l'usage, se sont disjoints. Jusque-l'a, le dommage n'est pas bien grave ; mais il ne serait pas prudent de continuer a se servir du livre dans cet état : on s'exposerait k des déchirures, et même \k la perte de quelques feuillets. Il n'y a qu un remède alors : c'est de confier le volume au relieur, et de le faire revêtir d'une reliure en rapport avec sa nature et son importance.

Est-ce, au contraire, un volume déjà relié, mais dont la reliure a été tellement fatiguée qu'elle a cessé d'être une protection suffisante ? Le même inconvénient que plus haut va se produire : les cahiers sortis de leur place seront plus exposés à se déchirer ; les fils qui retiennent les feuillets se briseront plus facilement, et quelques-uns de ces feuillets pourront se perdre. Dans les cas de ce genre, il sera nécessaire évidemment de faire renouveler la reliure. — Quelquefois cependant, le dos du volume est resté solide et bien uni ; les charnières seules et les attaches des cartons ont été brisées : il suffit le plus souvent alors d'un simple remboltage, lequel, sans doute,' ne vaut jamais une reliure neuve, mais peut être aussi fort propre et fort solide, lorqu'il est fait avec soin. Il faut, en effet, souvent compter beaucoup avec les ressourceâ financières de la bibliothèque, et la plupart du .temps, les sommes portées au budget pour la reliure sont insuffisantes : ce n'est que par des efforts surprenants d'économie que le bibliothécaire arrive k satisfaire les besoins les plus urgents.

Mais on peut avoir a remédier a des dégradations d'un genre différent. Ou bien ce sont des taches de diverses natures qui maculent les feuillets des volumes ; ou bien ce sont des pi-

Jûres de vers, des déchirures ou des cassures dans le papier. I peut être utile de savoir remédier soi-même h ces défouts, qui ôtent toujours plus ou moins de prix aux volumes, si tant est qu'ils ne leur fassent pas perdre toute leur valeur. C'est

DfiS SOINS A DONNER AUX LIVRES 151

pourquoi nous croyons nécessaire de nous arrêter un peu sur ces divers points.

§ I* De la reliwre de» llYre*.

La reliure n'a pas seulement pour objet la conservation des livres, mais elle contribue aussi puissamment à Tomemeiit des bibliothèques. A ce double point de vue, c'est un art éminemment utile, et Ton ne saurait prendre trop de soins de faire donner à ses livres des reliures k la fois solides et élégantes. Il faut, en ce point surtout, avoir beaucoup de goût, pour faire habiller nos livres du vêtement qui leur convient le mieux.

Mais avant d entrer dans les détails pratiques, en ce qui concerne la reliure, il ne sera pas sans intérêt de jeter un coup d œil en arrière et de voir rapidement ce qu'elle a été avant nous.

L art de la reliure a précédé de beaucoup Tinvention de rimprimerie. Dès que lusage des livres carrés se répandit k Rome, on prit Thabitude de les envelopper dans un morceau d étoffe ou de soie, ou dans une sorte de couverture en bois, en ivoire, en métal ou en cuir. Dès ce moment, l'art de la reliure était inventé.

Peu k peu, ce moyen de conservation se développa. Les couvertures s'enrichirent d'ornements divers peints ou dorés, de ciselures, de pierres précieuses. Au iv** siècle, ce luxe était déjk poussé si loin, que saint Jérôme s'écriait avec douleur : c Les livres sont revêtus de pierres précieuses, et le Christ nu meurt k la porte de ses temples !»

Dan:^ les siècles suivants, l'art du relieur fut entretenu avec soin. Nous citerons seulement deux faits entre beaucoup d'autres, qui montrent quel cas on en faisait.

Au VI* siècle, l'illustre Gassiodore fait venir dans le monastère de Verviers, où il s'était retiré, des relieurs habiles, et il compose lui-même pour eux des recueils de dessins variés destinés k leur servir de modèles.

Quelques siècles après, Gharlemagne accorde k l'abbé de St-Bertin un diplôme spécial, en vertu duquel il l'autorise k se procurer par la chasse les peaux nécessaires k la reliure des livres de son abbaye.

Mais ce n'était pas assez de relier les livres dans un but de conservation ; on y mit aussi un luxe qui prit des proportions dont on se fait difficilement une idée. On y employait, outre le cuir blanc ou vermeil, les étoffes les plus riches, la soie, le damas, le satin, que Ton rehaussait souvent de broderies en or et de pierres précieuses, et que Ion ornait de clous ou plaques d'or, d'argent, de vermeil ou de cuivre doré. Puis on y ajoutait des fermoirs {fermoyes^ fermaux^ fermœrsj fermouers) en or, en argent ou en vermeil, en cuivre ou quelquefois en fer, ciselés et armaiés aux armes du propriétaire. Le nombre de ces fermoirs variait de un à quatre suivant la grandeur des volumes. Ces riches reliures étaient, en outre, recouvertes d'une enveloppe, qui, elle-même, était assez riche, et on les enfermait ainsi dans des coffres de bois précieux et artistement travaillés.

Voici quelques articles d'un inventaire des livres de la bibliothèque du Louvre, fait par Gilles Mallet à la fin du xiv^ siècle : nous y trouvons des particularités intéressantes sur l'état de la reliure à cette époque :

« Une carte de mer en tableaux, faite par manière de une table painte et ystoriée, figurée et escripte, et fermant de quatre fermoers (fermoirs).

« Messire Guillaume de Maureville, qui parie d'une partie des merveilles du monde et des pays, couvert de veluyau ynde (velours bleu).

« Marcus Paulus, couvert de drap d'or, bien escript et enluminé.

« Josephus, en deux grands volumes, couverts de cuir blanc, k queue et à bouillon.

< Josephus, escript en français, en lettre de note, couvert de veluyau azuré, à deux fermoers de cuivre dorez, a tissus de soye.

« Un livre couvert de cuir rouge k empraintes, qui a quatre fermoers d'argent des armes de la reyne, qui est de Genesis et du roi Ninus et autres choses.

« Titus Livius en un grand volume, couvert de soye, à deux grands fermoers d'argent esmaillez de France.

« Valerius Maximus, couvert de soye vermeille, k queue, très bien escript et ystorié.

« Julius Frontin, en un cahier de papier, couvert de par^ 4;hemîn. »

Il ne faut pas oublier non pins de mentionner les magnifiques reliures des livres appartenant à la bibliothèque de Jean Grolier, lun des quatre trésoriers généraux sous Fi*ançois P'. Voici ce qu'écrit k ce sujet, au xvii' siècle, Vigneul-Marville : « J'en ai eu, pour ma part, quelques volumes k qui rien ne nlanque... Ils sont tous dorés avec une délicatesse inconnue aux doreurs d'aujourd'hui ; les compartiments sont peints de diverses couleurs, parfaitement bien dessinés, et tous de différentes figures ; dans les cartouches se voit, d'un côté, en lettres d'or, le titre du livre, et au-dessous ces mots qui marquent le caractère si honnête de M. Grolier : 7. Grolierii et amicorum ; et de l'autre côté cette devise, témoignage sincère de sa piété : Portio mea, Domine, sit in terra viventium. Le titre des livres se trouve aussi sur le dos entre deux nerfs, comme cela se fait aujourd'hui. D'où l'on peut conjecturer que l'on commençait dès lors k ne plus coucher les livres sur le plat dans les bibliothèques, selon l'ancienne coutume qui se garde encore aujourd'hui en Allemagne et en Espagne... » Ces détails nous expliquent comment les livres provenant de la bibliothèque de Grolier sont encore aujourd'hui si recherchés des bibliophiles. Aussi, lorsqu'il s'en présente quelqu'un dans une vente publique, on se le dispute vivement, et il atteint presque toujours des prix fort élevés. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, le Catulle d'Aide (1515) a été adjugé, en 1856, k 2,500 fr.

Pour compléter ce point, il conviendrait de donner quelques renseignements sur les prix que devaient coûter ces riches travaux de reliure. Nous nous contenterons, pour en donner une idée, d'extraire les deux notes suivantes des inventaires du duc de Bourgogne :

« En 1376, le duc (Philippe-le-Hardi) paya k Martin Lhuillier, libraire, 16 francs (114 fr. 15 c), pour couvrir viiij livres tous romans et Bibles et aultres livres, dont vj seront couverts de cuirs en grains.

« 1598. Achat de parchemin, velin, chevrotin, froncine, 40 fr. (285 fr. 35 c), fermeilles denîuivre, bourdons, doux de Aouen, doux de laton et de cuivre, soye de plusieurs cou-

leurs, pour faire chapiteaux, et cuyr de vaches, pour iaire tirouer, pour convertir en façon de livres, 50 fr. 2 s. (362 fr.

Toutefois c'était surtout aux livres sacrés qu'étaient réser-* vées les reliures exécutées avec tant de luxe ; ceux d'un usage courant étaient simplement recouverts de bois ou de peau^ mais non sans que des soins tout particuliers fussent donnés au travail.

Tel était à peu près 1 état de la reliure, au moment de l'invention de rimprimerie. Ce système -de reliure, épaisse et lourde, cuirassée en quelque sorte, suivant l'expression de M. Paul Lacroix, ne pouvait persister longtemps. Les livres se multipliant, et leur valeur vénale devenant moins grande, la reliure dut aussi se modifier et entrer dans une nouvelle voie. En outre, les édits publiés en France, vers la fin du XVI* siècle, contre le luxe, ne furent pas non plus sans atteindre ces dépenses exagérées qu'on ne craignait pas de faire pour la reliure des livres. L'effet de ces édits, il est vrai, ne fut que momentané. Néanmoins une révolution s'était faite dans l'art. Au lieu de ces reliures d'un aspect lourd et surchargé, on recherche quelque chose de plus dégagagé, de plus léger et de plus simple. Aux ais de bois, on substitue le carton battu ) les clous et les fermoirs disparaissent peu a peu ; les différentes étoffes plus ou moins [H*écieuses, dont on s était servi jusque-12i, sont remplacées par la peau, le cuir ou le parchemin. Le goût s'épure ; l'ancienne méthode est abandonnée ; le XVII* siècle n'est pas commencé, que la reliure moderne est déjà née.

Sous le rapport de la beauté artistique, l'art de la reliure a fait peu de progrès durant les trois derniers siècles ; mais sous celui de la main-d'œuvre et des procédés d'exécution, il s'est amélioré par diverses inventions heureuses.

Nous devons maintenant nous arrêter un peu sur les détails d'exécution et sur les qualités qui font une bonne reliure. La reliure, du reste, nous le répétons, est un excellent moyen de conservation des livres, en même temps qu'elle contribue grandement k l'ornement des bibliothèques. Ace double point de vue, il importe de donner ici, sur sa confection, quelques notions indispensables. ^

Mais d'abord, une observation est nécessaire : c'est qu'il

DSS SOINS A DONNER AUX LIVRES ISS

n'est pas bon de faire relier un liTre nouyellement imprimé. On sait, en effet, que lencre d'imprimerie ne sèche que très lentement, et Ton s'exposerait, en livrant trop tôt un volume au relieur, au grave inconvénient d'en voir les pages maculées par suite du battage. Il importe donc de ne pas faire relier de livres trop fraîchement imprimés, et il convient d'attendre au moins une année, quelquefois plus, pour ce travail. Aussi l'habitude, à peu près générale aujourd'hui, de vendre les livres brochés, est-elle très sage.

Nous allons maintenant entrer dans le détail des différents genres de reliures.

En prenant le mot reliure dans un sens large, on peut en distinguer de plusieurs sortes ; la reliure proprement dite ou pleine, la demi-reliure et le cartonnage.

La reliure pleine se distingue en ce que le livre est entièrement recouvert de peau (veau, maroquin, chagrin, simple basane même), avec ou sans nerfs apparents. Jusqu'au XVIII» siècle, on faisait aussi des reliures en vélin v les Hollandais, en particulier, avaient acquis une grande habileté dans ce genre. Ce n'était qu'une sorte d'emboîtage a dos brisé ; les volumes étaient cousus sur nerfs de parchemin, et un carton très mince supportait le vélin qui formait la couverture. Cette disposition donnait aux volumes de la solidité, en même temps que de la souplesse et de la légèreté. Les Hollandais excellaient encore dans la reliure dite en vélin cordé, qui ne différait de la première qu'en ce qu'elle était à dos non brisé et cousue sur doubles nerfs, et qu'elle ne s'exécutait en général que sur des in-folio ou des in-quarto. Mais ce genre de travail est aujourd'hui abandonné.

La démi-reliure diffère de la reliure pleine par le revêtement des cartons qui servent d'enveloppe et de protection au livre. Tandis que, dans la reliure pleine, le volume est tout entier recouvert de peau, dans la demi-reliure, le dos seul en est revêtu, et les plats sont en une autre matière, ordinairement en papier diversement coloré. Quant au titre ou aux autres ornements k mettre sur le dos, il n'y a aucune distinction entre l'une et l'autre.

Le cartonnage se sépare des deux genres précédents, en ce que le dos même n'est pas en peau ; il est, soit en toile, soit

i56 DES SOINS A DONNER AUX LIVRES

en papier. Il a beaucoup moins d'élégance et de solidité ; mais lorsqu'il est bien fait il ne manque pas d une certaine apparence. Cependant, la reliure proprement dite, ou même la demi-reliure sera toujours préférable.

On distingue encore la reliure à dos brisé et la reliure à dos fixe ou non brisé. La première est préférable, en ce que le volume reste facilement Quvert k n'importe quelle page, et quelle rend la lecture beaucoup plus, commode. Cela vient de ce que la peau qui recouvre le dos n'a pas été collée sur lui : le dos en conserve ainsi plus de souplesse et d'élasticité. Lorsque, au contraire, la peau a été entièrement collée sur le dos, celui-ci en garde une certaine rigidité, qui rend Tusage du volume beaucoup moins facile.

On ne fait plus guère aujourd'hui de reliures a dos fixe ; mais ce genre était autrefois très en usage.

Il y a aussi la reliure dite à la grecque, introduite pendant le XVIII* siècle, et un moment défendue par les règlements, . et la reliure^ couture sur nerfs. La reliure à la grecque est aujourd'hui d'un usage presque général. Ce qui la distingue, c'est une entaille pratiquée dans le dos des cahiers, au moyen d'une scie, et dans laquelle on loge, a la couture, la ficelle des nerfs. Le dos des volumes reste ainsi uni k l'extérieur. Quelquefois cependant, pour figurer un volume cousu sur nerfs, le relieur simule sur le dos une saillie, qui a l'apparence de véritables nerfs. Dans les volumes reliés a la grecque, les cahiers sont plus fortement joints les uns aux autres, mais ils s'ouvrent moins bien. Pour obvier a cet inconvénient, le relieur doit pratiquer ses entailles le moins profondément possible. Ajoutons que les volumes reliés a la grecque peuvent être également k dos brisé et k dos non brisé.

Il importe maintenant de dire quelques mots des qua;lités qui distinguent une bonne reliure, soit une reliure pleine,' soit une demi-reliure : nous laissons de côté pour le moment, le cartonnage auquel nous reviendrons plus loin. Il est bon, en en effet, en vue des travaux que nous pouvons avoir k faire exécuter, que nous ayons sur ce point quelques notions indispensables. Voici d'abord comment s'exprime M. Seb. Le Normand sur le sujet qui nous occupe: «c Lorsque vous ferez relier un volume, exigez de l'ouvrier qu'il mette tous ses soins pour donner k son travail toute la solidité dont il est capable.

et soyez bien certain que si vous vous adressez k un ouvrier jaloux de sa réputation, vous aurez lieu d'être satisfait. Sacrifiez une faible partie de ce que vous auriez donné pour orner inutilement votre volumie de ces décorations extérieures qui n'ajoutent rien a sa solidité, pour obtenir une reliure faite avec soin, et vous aurez dans une belle simplicité un volume qui passera à vos arrière-petits-neveux, sans être déformé, et dont on leur offrira des sommes considérables (1). » A son tour, M. Ed. Rouveyre, dans louvrage déjà cité, nous donne les indications suivantes: « Une reliure sera bien conditionnée, dit-il, si elle réunit à' la fois la solidité et l'élégance ; si le volume s'ouvre facilement et reste ouvert à n'importe quelle page ; si, étant fermé, la couverture et les feuillets forment un tout bien uni, sans bailler ni se séparer à aucun endroit ; si le dos se brise facilement sans conserver la marque de la brisure ; si les commencements des lignes ainsi que la marge intérieure sont parfaitement visibles à l'ouverture du livre ; si, enfin, les marges extérieures sont le moins possible et partout également rognées. La régularité de la pliure, la solidité de la couture, celle du dos, l'élasticité des charnières sont encore autant de conditions d'une bonne reliure » (2). Il faut, en un mot, pour que la reliure soit telle que nous devons la rechercher, qu'elle protège efficacement le volume, sans nuire en aucune façon a son usage : solidité, légèreté et souplesse, ce sont la les qualités-mères, dont il faut toujours exiger la réunion.

Mais ce qui concerne l'ornementation de la reliure n'est pas non plus à dédaigner. C'est là ce qui donne aux bibliothèques un aspect agréable et jusqu'à un certain point séduisant ; et, d'un autre côté, il est incontestable, qu'indépendamment du sujet traité dans un livre, de la qualité du papier et de l'exécution typographique , nous ressentons un plus invincible attrait vers un volume dont la reliure est élégante et charme l'œil, que vers celui qui manque de ces qualités.

Il est d'abord un point qu'il ne faut pas perdre de vue :

(1) V. L. Seb. Lenormaiîil, Manuel du reft^wr, (Collection des manuels Roret), introduction p. 5.

(2) Ed. Rouveyre, Connaissances nécessaires à un bibliophile, l'e part. p.-65.

c'est que la beauté de la reliure doit être en rapport avec la valeur et le sujet du livre. Ensuite, bien qu une reliure pleine doive être généralement recherchée et qu'elle permette divers ornements sur les plats, il sera souvent avantageux, en raison des nécessités pécuniaires, de se contenter d'une bonne demireliure : celle-ci, lorsqu'elle aura été exécutée avec goût, ne sera pas non plus sans mérite. D'ailleurs, comme nous avons ici en vue plutôt une bibliothèque ordinaire qu'une biblio-* thèque riche , une bibliothèque d'amateur , on comprend que nous admettions souvent de préférence la demi-relinre.

£n ce qui concerne les peaux à employer, nous choisirons rarement la basane, qui est d'une belle apparence^ mais qui s'use vite. Le veau est de beaucoup préférable pour la solidité. Le maroquin joint l'éclat a la solidité, et il sera souvent choisi pour les reliures de luxe. Le chagrin^ quoique moins solide que le maroquin^ est également assez recherché et produit d'excellents effets.

Ce sont la les différentes peaux dont on se sert le plus ordi* nairement dans la reliure. Mais on en diversifie les tons et les nuances, de manière à produire une variété d'effets la plus agréable possible k l'œil. Il n'est pas indifférent, d'ailleur»^lorsqu'on met un livre entre les mains du relieur, de savoir choisir la couleur qui lui convient le mieux. Nous ne faisons, en exprimant cette idée, que reproduire une pensée émise par un excellent maître. Voici, en effet, comment s'exprimait le savant et regretté M. Amb. Firmin Didot, dans son rapport sur la reliure : « Comme principe général, le choix des couleurs plus ou moins sombres, plus ou moins éclairées devrait toujours être approprié a la nature des sujets traités dans les livres. Pourquoi ne réserverait-on pas le rouge pour la guerre et le bleu pour la marine, ainsi qu'on le faisait dans l'antiquité pour les poèmes d'Homère, dont les rapsodes, vêtus en pourpre, chantaient l'Iliade et, vêtus en bleu, chantaient l'Odyssée ? Je me rappelle avoir vu, dans la belle bibliothèque de mon père, un magnifique exemplaire de l'Homme de Barnès, dont le volume de l'Iliade était relié en maroquin rouge, tandis que l'Odfssée l'était en maroquin bleu. On pourrait aussi consacrer le violet aux œuvres des grands dignitaires de I*£glise, le noir à celles des philosophes, le rose sox

DSS SOINS A DONPTER AUX LIVRES 159

poésies légères, etc., etc. Ce système offrirait, dans une vaste bibliothèque, l'avantage d'aider les recherches en frappant les yeux tout d'abord. » Toutefois nous ajouterons que, s'il est bon de s'inspirer d'une manière générale de ces principes, il ne faut pas s'en rendre esclave, et l'on doit tenir à conserver toujours une certaine liberté d'action.

Indépendamment de la couleur des peaux employées, la reliure tire encore un grand charme des divers (Mrnements destinés a en rehausser l'éclat. Ces ornements se composent d'estampages de différentes natures : friets, petits fers, titres des livres. Le goât doit présider a leur disposition. Il faut savoir apporter, dans leur arrangement, une heureuse variété, en consultant toujours k la fois la nature des sujets traités dans les livres et l'époque où ils ont vu le jour ou celle dont leur contenu fait surtout mention. Dans le rapport cité pins haut, M. Amb. Pirmin Didot écrit sur ce point quelques lignes que nous lui empruntons encore volontiers. « On pourrait aussi désirer, dit-il, que certains genres d'ornements indiquassent sur le dos si tel ouvrage sur l'Egypte, par exemple, appartient a l'époque pharaonique ou arabe^ on française ou turque ; qu'il en fût de même pour la Grèce ancienne, la Grèce byzantine ou la Grèce moderne, la Rome des Césars ou celle des papes. » D'un autre côté, une reliure moderne, quelque magnifiques et bien exécutés qu'en soient les ornements, fera toujours mauvais effet sur un livre ancien.

£n ce qui concerne les ti.tres en particulier, que Ton met ordinairement sm' le dos du livre entre deux nerfs ou entre deux filets, il faut aussi savoir les distribiier avec goût d'une manière assez complète et en même temps assez brève. Cela n'est pas toujours aussi ai^é qu'on le croit, et bien des relieurs auraient besoin de se laisser guider en ce point. Pour les titres en langues étrangères surtout, Texactitude et la clarté sont souvent exposées a faire défaut. Aussi serait-il bon de ne permettre au relieur de pousser les titres des livres que nous lui confions, qu'après avoir reçu nos indications.

Le titre, avons-nous dit, doit être le plus complet possible, mais assez bref. Qu'il ne tienne que deux ou trois petites lignes, au plus, entre deux nerfs, rarement quatre. Le numéro du volume se mettra plus bas, entre deux autres aerfe. Outre

cela, il y a quelques personnes qui, pour certains ouvrages, indiquent aussi, sur le dos, Tédition du livre et sa date. C'est la une bonne. précaution, et la reliure seule achève ainsi de parler aux yeux : on sait, avant d'ouvrir le livre, quel est son âge, et quel est son rang entre ses pareils. Aussi recommanderions-nous volontiers cet usage, qui ne peut qu'être avantageux suivant nous, pourvu qu'on n'en fasse point d'abus.

Que dire de cet autre usage, qui consiste k faire porter, au bas du dos du volume, le nom du propriétaire? C'est une attestation de propriété, qui peut n'être pas toujours inutile, et nous ne voyons pas grand inconvénient a ajouter cette mention, lorsque d'ailleurs les différents titres et ornements indiqués ci-dessus ne seront pas trop chargés. Mais nous croyons qu'il faudra ici une certaine mesure. En tout cas, les initiales suffiront souvent. En outre, pour les livres revêtus d'une reliure pleine, il serait préférable de mettre le chiffre et le nom du propriétaire sur le premier plat, ou du moins son nom entouré de quelques ornements distribués avec goût.

On peut, d'ailleurs, faire encore usage, pour le même dessein, de Yex'libris^ qu'il suffit de coller à l'intérieur de la couverture. On pourra, pour une faible somme, en faire dessiner et imprimer un certain nombre, en y adjoignant, si l'on veut, quelque devise et des ornements appropriés ; mais il faut se garder ici d'une trop grande abondance de détails : ce qu'il .convient surtout de rechercher, c'est une heureuse simplicité et beaucoup de goût dans l'ensemble (1).

(1) Qu'on nous permette à ce propos, de citer un exemple entre beaucoup d'autres que l'on pourrait choisir. La bibliothèque universitaire de Douai possède plusieurs volumes provenant de la bibliothèque de M. J. Gomez de la Gortina. Sur le plat du volume on voit une empreinte des armes du propriétaire. Au-dessus est un ruban portant cette inscription : /. Gomez de la Cortina et amicorum, et au-dessous un autre ruban avec la devise : Fallitur hora legendo. Sur d'autres volumes, au lieu de ces deux rubans, dont les extrémités se rejoignent presque, on trouve, autour des armes, une sorte d'anneau ovale portant les mêmes mots. Ontre cela on remarque encore, à l'intérieur de certains volumes un ex-libris, représentant les mômes armes, mais avec une couronne de comte au lieu d'une couronne de marquis. La devise aussi est différente, elle porte ; Egregios cumulare libros prœclara supellex, et au dessous du dessin on lit ces mots : Bibliotheca cortiniana.

DES SOINS A DOflf>rEfl AUX LIVRES 161

£n ce qtti concerne la devise, « son principal mérite, dit M. de Reiffenberg, est la simplicité et la clarté : si elle ne doit pas tomber dans la trivialité, il faut éviter aussi qu'elle ne devienne une énigme indéchiffrable. Une devise est ordinaire* ment une déclaration de principes, dn trait de caractère qu'on désire mettre en saillie ; une pensée habituelle, un sentiment qui domine, une preuve de bon ou de mauvais goût ; c'est aussi bien souvent une prétention, l'affectation d'une qualité, d'une tendance, d'une inclination dont on voudrait persuader les autres et dont justement l'on manque le plus. De sorte que la devise peint les personnes k la fois par la vérité et le men* songe. Dans tous les cas, le corps doit parler aux yeux, et l'âme achever le sens au moyen d'un ton vif, saisissant et concis. La recherche et l'affectation y sont d'autant plus insup* portables que rien ne peut en affaiblir l'effet. » Nous ajoute-rons qu'en tout cas, devise et dessin ne sont que l'accessoire; l'essentiel est toujours l'affirmation de la propriété ; c'est Ik ce qui constitue Vex-libris,

Il ne nons reste plus que quelques mots à dire au sujet du cartonnage.

Le cartonnage est un genre de reliure beaucoup plus simple^ moins solide et moins élégant, et par conséquent aussi moins dispendieux que ceux dont il a été parlé ci-dessus. Il y en a de plusieurs sortes, qu'il est bon de distinguer, et sur lesquels nous ne pouvons nous dispenser de nous arrêter un peu«

Nous ne parlerons pas de cette espèce de cartonnage excessivement simple, dont on revêt la plupart des livres classiques destinés a être mis entre les mains des écoliers.

Mais nous devons dire quelques mots de ce genre que l'on appelle le cartonnage à la Bradel^ qui nous vient de l'Allemagne, et qui fut assez en honneur au commencement de ce siècle. Dans le cartonnage à la Bradel, le livre est cousu et endossé, comme s'il devait recevoir une reliure plus ou moins riche, sauf qu'on y met peut-être moins de soins ; mais il n'est pas rc^é, et par conséquent la tranche n'a pas k être dorée, ni marbrée, ni jaspée. Ensuite le dos et les plats sont recouverts d'une simple feuille de papier, portant la répétition du titre de l'ouvrage. On le voit, ce n'est là qu'une reliure provi^ire, ou, comme on l'a appelée avec esprit, la robe de

chambre du livre. Toutefois, cette robe de chambre, n'est pas a dédaigner, et bien des livres s'en trouvent longtemps satisfaits. Enveloppe gracieuse et modeste, elle a l'avantage de conserver aux volumes toute l'ampleur de leurs marges, en leur offrant une protection efficace, jusqu'à ce que la bourse et le goût du propriétaire lui substituent un vêtement plus riche et plus solide.

Il y aussi le cartonnage proprement dit, ou la demi-reliure toile. Ce genre, lorsqu'il est exécuté avec soin, peut, a certains égards, remplacer la demi-reliure ordinaire. Il a même sur elle l'avantage de valoir un peu moins cher, ce qui, pour beaucoup de budgets, est une considération qui a son importance. Le dos étant en toile au lieu d'être en peau, le cartonnage proprement dit a moins de solidité que la demi-relim*e ; mais le reste du travail est le même : battage, couture, endossage, etc.; le volume est également rogné et jaspé; le dos peut recevoir aussi des titres et des filets dorés, et lorsqu'il est placé sur les rayons d'une bibliothèque, un volume ainsi cartonné se distingue peu d'un volume revêtu d'une demireliure. Ce n'est pas a dire pour cela que la reliure, ou même la simple demi-reliure ne soient pas toujours, quand on le peut, préférables au cartonnage : celui-ci, en effet, n'a jamais la même élégance ni la même solidité.

On emploie, enfin, pour des livres destinés a un grand usage, et pour lesquels on recherche . moins la beauté que la solidité, une autre espèce de cartonnage, pour lequel on emploie une toile unie, beaucoup plus forte, ordinairement noire ou d'un vert foncé, qui enveloppe tout le volume. On peut faire dorer aussi sur le dos le titre du livre ; mais c'est a cela que se bornent tous les ornements.

Aux développements donnés ici, nous ajouterions volontiers quelques renseignements sur les prix généralement demandés pour les travaux de reliure. Il serait assez difficile de donner un tarif général bien exact. En province surtout, les prix sont fort différents d'une ville a une autre, et même d'un relieur a l'autre dans la même ville. Toutefois, pour rendre le plus possible notre ouvrage pratique et en faire un guide utile pour le plus grand nombre, nous reproduisons ci-dessous le tableau de M. J. B. Numier :

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