I. Authenticité
Les livres de Tançienne loi, quand, par qui furent-ils écrits? Sont-ils bien l'ouvrage de ceux auxquels on les attribue?
Sont-ils authentiques en un mot ? Telle est la question fondamentale par laquelle il faut nécessairement commencer.
Je remonte pour étudier ces livres, au teipps où ridiôme dans lequel ils sont écrits , vivoit encore chez les Hébreux.
Traversant les âges divers de la littérature hébraïque, je rencontee partout, malgré le développement naturel de Fart de parler, malgré l'influence des révolutions politiques et d'une civilisation progressive, une langue déjà fixée. Ce fait me démontre que plus haut encore dans la nuit des siècles, je dois découvrir une époque décisive , où le langage national a reçu sa forme , et trouver enfin quelque ouvrage important qui en aura déterminé le caractère. BientOt, à la source de ce fleuve antique, j'aperçois le Pentateuque ou les cinq livres de Moïse, et je reconnois l'époque, l'événement et l'ouvrage que je cherchoîs. Cet ouvrage, je l'étudié, et je vois bientôt qu'il est la base de tout l'ancien Testament, le livre que tous les autres imitent, supposent
OU commentent. Ce livre renferme Thistoire de la législation juive , celle des événemens qui la rendirent nécessaire > ou qui durent la préparer. Ce livre paroît écrit au moment même où cette législation naquit. En effet, le récit de Moïse concis et même obscur dans Tex* position des faits très-antérieurs à la lé-^ gislation et sans rapport avec elle , à l'approche de cette époque décisive devient tout à coup abondant et varié , com»me Test d'ordinaire l'histoire contempo* raine. Ou plutôt, ce n'est plus ime histoire , c'est un j ournal où les lois , les guer^ res et les miracles viennent s'inscrire tour à tour, sans autre ordre que celui du temps. Tout indique que le Pentateuque n'a pas été composé plus tard. Cette supposition soulèveroit contre elle une telle masse de preuves critiques, historiques, littéraires que nous ne pouvons songer à vous les développer toutes. Le Pentateu-
(6) que auroit-il dans ce cas ce style simple , original et légèrement antique, qui le distingue de tout le reste de l'ancien Testament ? Prësenteroit-il , sous sa forme première , cette législation divine qui fut altérée immédiatement après Moïse ? Ne parleroit-il jamais des Usages religieux qui s'introduisirent après lui? L'imposteur ne se trahiroit-il par aucun indice ?
Gomment enfin cet étrange imposteur auroit-il fait admettre ce livre par ses concitoyens, comme l'ouvrage de Dieu même ? par ces hommes intéressés à le rejeter, dont la lente et opiniâtre intelligence ne cédoit jamais qu'au bruit du tonnerre et aux éclats de la foudre ?
Mais quand auroit eu lieu cette im* posture ? Depuis Josué à Néhémie , ce livre est sur le premier plan de l'histoire des Hébreux, toute la marche de l'administration le suppose, de continuels témoignages lui sont rendus. C'est à lui
(7) qu'en appellent Josué comme David, Daniel comme Ésaïe. Depuis le schisme à la captivité y tous les cinquante ans à peu près, il y eut dans l'état une réforme religieuse, fondée sur la loi écrite, seule capable de lutter , en ces temps malheureux, contre les désordres dés peuples et des rois. Josâphat, Joïada, Ezéchias, Josias , chacun à leur tour , Télé vent comme un étendard au milieu d'Israël étonné , pour lui rappeler son Dieu ; si Daniel déclare au peuple captif qu'il n'a plus de patrie , c'est parce que cette sainte bannière a été délaissée.
Quels seroient donc encore une fois, le siècle et Técrivain coupables de cette fraude vraiment surprenante ? C'est Esdras, c'est le réfomiateu'r d'Israël, murmurent à voix basse , quelques incrédules timides , honteux d'avance de leur misérable hypothèse. C'est Esdras, répètent avec plus de conlSance des honunes
audacieux qui pensent suppléer au défaut de preuves par un ton décidé. Quoi, c'est Esdras ? . . . Quel homme étonnant que cet Esdras qui , sans être soutenu par Fambition d'un fondateur d'empire, auroit composé un chef-d'œuvre pareil, en auroit façonné le style , inventé le langage, ce langage si remarquable , si homogène, et surtout si différent des vrais écrits d'Esdras avec lesquels nous pouvons comparer! Cet homme qui auroit encore inventé l'ancien Testament tout entier , car l'ancien Testament tout entier témoigne en faveur du Pentateuque et suppose son existence ! Il auroit donc réuni l'énergique simplicité de Moïse à Fonction de David ; le style sans couleur des historiens, au pathétique entraînant d'Ésaïe ! Son génie prodigieux auroit conçu d'un seul jet , et le plan de la législation des Hébreux , et le développement graduel de leur révélation, et l'ensemble imposant
( 9 ) de leur histoire , et ces poésies prophétiques si fortement empreintes du délire
inspiré de leurs auteurs et tout
cela pour tromper! Il auroit fait plus encore. Il auroit fait adopter cette mons" trueuse imposture à ses concitoyens , et leur auroit persuadé qu'ils avoienl * "çu cette loi de leurs pères , qu'ils Tavoient étudiée dans leur enfance , et qu'ils étoient punis pour l'avoir violée !
M. Fi , le siècle dernier a vu paroîtrë xm homme (*) qui , après une profonde étude de l'antiquité, prétendit prouver au monde qu'il étoit le jouet d'une immense et bizarre imposture. Suivant lui, Homère et Virgile, Cicéron et Démosthène n'avoient jamais existé; Rome et la Grèce n'avoient jamais conquis ou éclairé le monde ; les chefs-d'œuvre du génie antique étoient une plaisanterie destinée à
{*) Le père Hardouin.
(lo)
tromper la postérité. Tout ce que le inonde lisoit, apprenoit, croyoit, avoit
été inventé par quelques moines du
moyen âge.^ — Eh bien, j'ose l'affirmer; ce système n étoit pas , dans son genre , plus insensé que celui des hommes qui font du Pentateuque l'ouvrage d'Esdras.
Le Pentateuque remonte jusqu'au siècle de Moïse ; est-il encore nécessaire de prouver que c'est Moïse lui-même, et non l'un de ses contemporains qui en est l'auteur? Eh ! son nom n est-il pas inscrit à chaque page ? N'annonce-t-il pas luimême qu'il met par écrit les faits et les lois? N'ordonne-t-il pas aux Hébreux de conserver ses récits ? N'a-t-il pas laissé d'ailleurs son sceau dans chacun des cinq livres en question ? Dans la Genèse, je retrouve et le voyageur instruit qui rassemble des documens précieux, et le fondateur d'empire qui anime les fils d'Abraham à la conquête de Canaan. Dans le Lé-
vîtîque, le législateur qui confie aux prêtres le dépôt de sa loi. Dans le Deutéronome , le prophète mourant qui veut faire sur le peuple une dernière et durable impression. comme Tâme de Moïse se peint tout entière dans ce livre éloquent , où les prières , les promesses , les menaces , la crainte et Tespérance se succèdent tour à tour , ainsi que dans l'âme agitée d'un père ému sur le destin de ses enfans !
Que Ton réfléchisse encore à la variété de connoissances qu'exigeoit la rédaction du Pentateuque, et que Moïse se trouve précisément avoir toutes dû posséder.
Le Pentateuque suppose la connoissance de la législation civile , militaire , commerciale et religieuse de l'Egypte ; Moïse élevé à la cour des Pharaons, avoit été instruit dans toutes les sciences des Égyptiens. Le Pentateuque suppose des connoissances historiques sur les diverses tribus arabes , madianites , iduméennes;
Moïse avoit passé quarante années en simple nomade , au milieu de ces tribus ; plus tard il en passa quarante autres , avec plus de moyens encore et plus de droits pour rassembler les antiqfles documens que renferme la Genèse. Le Pentateuque suppose la connoissance des grandes scènes , par lesquelles Dieu préparoit , dès rage des Patriarches, la formation du peuple hébreu ; Moïse étoit un Hébreu , un Hébreu zélé , un Hébreu savant. Le Pentateuque suppose la connoissance intime de la législation juive; Moïse étoit le législateur. Oui; non seulement le Pentateuque est contemporain de Moïse, il est de plus l'ouvrage de Moïse même.
Voilà M. F. , en faveur de Tauthenticité du Pentateuque , une réunion de présomptions et de preuves , faites pour entraîner la conviction. — Vous en faut-il davantage? Dans le nombre de celles que nous pourrions encore vous présenter.
( i3) il en est une qui équivaut, ce semble, à une véritable démonstration.
Sur le sol désolé de la Palestine , près des débris de Tantique Samarie, habitent encore aujourd'hui les restes prêts à s'éteindre d'une pauvre tribu (*). Ce sont des Samaritains , les derniers descendans des aop^ns ennemis de Juda ; ce sont des hommes destinés à rendre témoignage à
(^) Les restes des anciens Samaritains liabitent en^ core à cette heure en Palestine , à I^aplouse (l'ancienne IVéapolis ou Sichem) entre le mont Hébal et le mont Garizim» Ils forment une peuplade très-misërable, d'environ trente familles et deux cents Âmes. Ils conservent encore leur Pentateuque et leur alpbabet , ils restent fidèles à tout ce qu'ils ont pu garder de leur culte et ils ne se marient qu*entre eux. Ils sont, en un motytm monument vivant, aussi singulier qu'authentique, de l'ancienne église samaritaine, ennemie de Jérusalem, contemporaine de Jësus-Christ et d'Esdras. Divers savans Européens sont entres en relation avec eux au i6.* siècle et depuis lors. M. Sylvestre de Sacy est je crois le dernier. Voyez son Mémoire sur Vétat actuel des Samaritains y Paris 1812 ; inséré dans le 52.^ cahier des Annales des voyages.
l'antique loi de ces Juifs qu'ils détestent, comme les Juifs dévoient à leur tour rendre un continuel témoignage aux oracles du Christ qu'ils ont rejeté. L'Église samaritaine , entée sur celle des dix tribus 5 au temps de la captivité de Juda , formant une suite non interrompue depuis Jéroboam jusqu'à nos jours , ne connoit qu'un seul livre sacré. Ce livre est le Pentateuque; elle le proclame l'ouvrage inspiré de Moïse, la loi que ses ancêtres en ont reçue. Ce livre, elle n'a pu l'emprunter en aucun temps aux Juifs, objets de sa haine et de son mépris. Elle Fa possédé dans tous les temps , elle l'a hérité de ses pères , elle le possède encore , elle le possède seul ! Elle démontre ainsi qu'il existoit , qu'il étoit regardé conune authentique et divin dès le schisme des dix tribus. Ce livre, elle le reçoit seul, parce qu'au temps du schisme les autres portions de Fancien Testament,
ounétoient pas encore écrites, ou n*é-
toient pas encore rassemblées Que
tout homme impartial pèse ces témoignages ou plutôt ces faits , et qu'il se demande s'il lui est permis de douter encore!
M. F. , en vous prouvant l'authenticité du Pentateuque, nous n'avons pu que vous indiquer nos idées. Le temps nous manqueroit pour combattre les objections, pour entourer les preuves de ces détails historiques qui leur donnent de l'intérêt et de la vie. Cependant , j e l'espère , nous en avons dit assez pour vous faire partager notre propre conviction.
Oui, le Pentateuque est authentique. Caractères internes , témoignages extérieurs, nature des choses , démonstrations historiques, aucun genre de preuves ne lui, manque ; aucune objection n'a encore triomphé de l'examen.