CHAPITRE n
LK FBNTATEtJQÛE EST L*6UVAAGE DE MOÏSE,
La nature des cinq livres du Pentateuque nous a conduits à les regarder comme Touvrage, non seulement d'un contemporain- dé Moïse, mais de Moïse hii-même. (Voyez p. i ô — 1 2-) Cet argument se fonde premièp^xient sur le but et
(66) reprit de chacun de ces Kvres; seconde* ment sur les kidications indirectes que ces écrits nous donnent relativement à la position , aux habitudes 9 aux connoissauces de leur auteur.
SECTION h
La Genèse nous pr&etite , dans les onze premiers chapitres , rimjposânt tableau de Torigine des choses. C'est en quelque sorte le vestibule du grand édifice des révélations, la base sur laquelle toutes doivent reposer , mais ce n'est pas là le but spécial du livre entier, La seconde partie nous offre çà et là quelques précieux documens sur les peuples voisins et parens des Hébreux , mais ce n'est encore là qu'un objet très-secondaire, L'éorivain paroit avoir eu devant les yeux, en rédigeant cette seconde partie, un dessein fort divers et plus important.
On voit sans peine qu'il vouloit animer
(67) les Israélites à la conquête de la Palestine , par une histoire dont toutes les circonstances , soigneusement rassemblées ^ éiôient de nature à leur inspirer le courage et Fardeur. En effet, que ti^ouvonsnous de plus saillant dans la seconde par^ tie de la Genèse?
Nous voyons FÉtemèl feîre spécialement choix des ancêtres du peuple hébreu, les distinguer de tous les autres hommes, eux et leurs descendans, par de magnifiques promesses et de hautes destinées. Les Hébreux apprenoient ainsi qu'ils étoient le peuple élu; ils apprenoient à compter toujours et sans hésiter sur la faveur divine.
Nous voyons le pays de Canaan assigné d'avance aux Hébreux dans la personne de leur père Abraham. Ses^enfans ont pendant cinq sièdes ce pays en perspective. Toutes leurs espérances s'y rattachent, toutes les promesses de Dieu
(68) S y rapportent. C'est pour faire un pi*emier acte de possession qu'Abraham re* çoit Tordre de quitter sa patrie. Jacob ne peut en sortir ou y rentrer, sans que Dieu lui rappelle sur la frontière, l'heure promise où les Ginanéens disparoitront devant les Hébreux (*); Joseph et son père, au lit de mort, ordonnent à ceuxci d'y transporter leurs cendres , quand cette heure inapatiemment attendue aura souné. Les Hébreux apprenoient ainsi qu'ils marchoient à une conquête certaine; que la terre où ils alloîent entrer à main armée , leur appartenoit réellement depuis des siècles , qu'ils étoient envoyés de Dieu pour venger sur les Amorrhéens des iniquités parvenues à leur comble.
Nous voyons l'Étemel, exercer les Patriarches à une confiance aveugle et sans limites en sa sagesse et sa bonté. Sans
(») Gen. XXVUI ,10 — 15; XXXU , 22-.30 ; XXXV, 9-15; XLVI, 1-4.
(69) cesse il met cette confiance à Téprçuve pour la récompenser aussi-tôt. Abraham voit sa femme et sa belle-fille languir dans une longue stérilité ; plus tard il est appelé à chasser l'un de ses deux fils et à immoler l'autre, et cependant une voix divine lui a dit, lui répèle encore que sa postérité sera aussi nombreuse que le sable de la mer. Il le croît , et la promesse est accomplie; sa foi dissipe les menaces et les obscurités de l'avenir; son inébranlable confiance est le fer conducteur qui toujours éloigne la foudre, et fait trouver s^n Père des croyans un abri tutél^ire auprès de son Dieu. Les Hébreux apprenoient de la sorte à obéir en aveugles à leur céleste Souverain, sans se laisser jamais effrayer par les apparences; ils apprenoient à compter sur un miracle plutôt que de se défier de Dieu , à étouffer jusqu'aux sentimens de la nature, plutôt que d'hésiter jamais.
Ainsi donc le but de la Genèse est celui-là même que le législa|;eur a dû nécessairement se proposer. Entre lé dessein de Tune et la pensée de Tautre, il règne une telle harmonie ^ que ces deux conceptions indiquent évidemment un seul auteur.
Dans les trois livres suivans, nous trouvons également le plan et le sceau ^ de Moïse. Le vrai point de vue de V Exode est dans un rapport intime avec la législation. Ce livre a pour idée première de fonder et d'affermir les pièces principales de cette législation , sur la grande délivrance politique dont les Hébreux venoient d'être honorés. L'écrivain leiir raconte, leur rappelle les plaies de l'Egypte , le passage de la Mer Rouge , les.
miracles du désert, et il unit si étroite- .
ment avec ces glorieux et touchans souvenirs la fête de Pâques, l'institution du Sabbat, le renouvellement de l'alliance,
" ( 70 le solennel renoncement à l'idolâtrie , les dix préceptes fondamentaux et leur commentaire , les pompes et les rites-du culte de Jéhova, qu'il en résulte l'obligation sacrée, ou plutôt la nécç^ité absolue de l'obéissance, pour quiconque a été le témoin ou l'objet de ces miraculeuses faveurs.— N'étoit-ce pas là aussi le but de Moïse, et l'im des plus sûrs moyens d'atteindre ce but?
Le Léçitiqve n'est pas le livre du peuple, mais celui des prêtres. 11 rassemble à leur usage, sous une forme plus méthodique et plus complète , le code de la police, du culte et des moeurs. Ce livre sera donc probablement l'ouvrage du législateur qui a choisi les prêtres pour leur confier précisément cette tâche, et quine leurdonnoit nuUe part ailleurs les instructions nécessaires pour la remplir.
Le livre des Nombres ne peut avoir été écrit que dans le désert, par le chef
(70 du peuple ou par ses ordres. Il porte Fempreinte évidente de ce long et vague période qui s'étendit de la seconde à la trente-neuvième année de la sortie d'Egypte : temps de privations et de' murmures, mêlé de voyages et de séjours, sans but déterminé, saris route fixe, et même sans beaucoup d'événemens remarquables. Ce livre renferme, dans un ordre purement chronologique, la simple collection de toutes les pièces importantes qu'il convenoit à l'autorité de conserver , comme régletnens de police, nouveHes institutions légales, procès-verbaux des dénombremehs ou des dons , récits des faits saillans et isolés.
Quant au Deutéronome ^ il est encore plus évident que Moïse en est Fauteur , et je n'ajoute aucun développement à ce que j'ai dit, p. ii. Quels raîsonnemens d'ailleurs pourroient convaincre celui que la lecture du livre ne convaincroit pas?
(73) Le but et Tesprit du Pentateuque nous rappellentdonc nécessairement Moïse, et nous montrent en lui l'écrivain que nous cherchons à découvrir.
SECTION II
La réunion de connoissances et d^habi-tudes intellectuelles que le Pentateuque prouve dans son auteur, nous conduit à la même conséquence.
Tout indique chez Vécrivain une éducation soignée > des comioissances éten-^ dues. Ce n'est point ici un hdmme du peuple , de pécheur devenu Apôtre, qui, sans art, sans instruction, sait écrire des vérités sublimes en langage vulgaire, mais demeure toujours étranger aux let* très profanes 9 et à la science. L'auteur du Pentateuque est un homme instruit; il soigne la forme et le fond de son histoire; il recueille les détails historiques,
( 74) généalogiques, géographiques, qui sans être essentiels à son but, peuvent rendre son livre plus clair et plus utile; il compose des hymnes qui portent l'empreinte de son génie autant que de sa piété; il rédige la Genèse , d'après d'antiques documens, avec soin et méthode, ainsi que Font prouvé les recherches des érudits.
Gfit homme étoit donc un homme éclairé , il n'étoit point étranger aux lettres , il raettoit du prix au savoir.
Ce même écrivain conndt |i fond l'his^ toire dès Patriarches, l'origine des Hébreux et celle du monde. Toute la Genèse le prouve; l'inspiration divine sans doute lui a été donnée pour entreprendre et épurer son travail, mais ainsi ^ue les Évangélistes de la nouvelle alliance , c'est par des moyens humains que l'auteur paroît insb^uit. 11 étoit donc un Hébreu , et un Hébreu distingué-
Il ne connott pas seulement l'histoire
( 75 ) ancienne de son peuple ; il connoit , il raconte avec détail toutes les circonstances de la révolution récente qui brisa le joug de l'Égyptien. Il a tout vu, tout gu, les faits privés comme les faits publics, les pensées comme les faits. Il étoit donc un des principaux auteurs.
Il connott la législation comme celui qui Ta conçue; son livre est le seul dépôt chargé de la transmettre aux Hébreux, et nous ne la connoissons nous* mêmes que par ce livre. Il faut donc qu'il soit ou le législateur, ou le confident intime de ses desseins et de ses pensées.
Il çonnoît les mœurs et les lois de TÉgypte, mieux qu'on ne devoit l'attendre d'un simple Hébreu. On s'étonne de retrouver dans ses écrits des indications exactes sur les finances, le commerce, le culte , l'état militaire et les usages civils des Égyptiens; indications d'autant
(76) plus remarcpiables que Fauteur ne songe point à les donner, et qu'une lecture réfléchie les fait seule apercevoir : Téloignement des Égyptiens pour la vie pastorale et la profession de berger, la loi sévère qui repoussoit tout étranger de leur table, la préférence qu'ils donnoient aux chevaux sur les chameaux , l'abandon du commerce qu'ils laissoient tout entier aux peuples voisins , l'impôt foncier sous forme de dime, l'exemptipn accordée aux terres des prêtre3 , et mille autres circonstances semblables, ce sont 1^ autant de détails <jue la Genèse et rJExodeO présentent en abondance au critique investigateur; tandis que; sans spnger à la Bible, l'antiquaire de son côté, les rirfrouve aussi dans ses vieux monupi^ns et ses anciennes h.îstoires^
(^) Voyec encore -p. 78 9 la traduotioh d'une noie d'£ichliorn^
Coïncidence remarquable , que chaque recherche nouvelle rend plus complète et plus certaine. L'auteur du Pentateuque avoit donc vécu en Egypte, probablement auprès des dépositaires de là science et du pouvoir , c'est-à-dire à côté des prêtres et de la Cour.
Enfin ce même homme connoissoit d'autres nations encore que les Égyptiens et les Hébreux. On peut lire dans les Chapitres X , XXV et XXXVI de la Genèse les documens qu'il avoit recueillis sur l'origine et la dispersion de tous les peuples alors connus, en particulier sur les divers descendans d'Abraham. Il raconte d'où ces grandes familles se sont formées , quels étoient les noms , les titres et les généalogies de leurs chefs, la position géographique de leurs diverses tribus. A cette époque, de. telles connoissances ne s'acquéroient que par des voyages. Il avoit donc visité ces peuplades
' (78) ismaélites, madianites, iduméennes; il avoit séjourné au milieu d'elles; il y avoît rassemblé ces documens relatifs à leur histoire , qui plus tard furent insérés dans la Genèse (*). Rapprochons mainte-
{*) Je demande la permission d'insërer ici la traduction d'un fragment d'Eichhorn sur l'authenticité des quatre derniers livres du Pentateuque. Ce morceau complétera nos rëflexions, et il semble fait pour intéresser et persuader à la fois mes lecteurs.
«Si quelque chose peut invinciblement démontrer à un ami de la vérité « la haute antiquité de ces livres » c'est assurément l'assemblage de ces traits nombreux d'une vérité minutieuse » qu'un imposteur n'eût jamais su retrouver plus tard. Je veux en recueillir ici deux ou trois, seuiepient pour en donner quelque idée. Les derniers livres de Moïse supposent évidemjnent beaucoup de choses que de son côté l'histoire nous a transmises sur les anciens Egyptiens. Us avaient en horreur les sacrifices sanglans, Exod. VIU» 22; c'est l'eau du ISil qui les abreuvoit d'ordinaire, Exod. VII, 1 8 ; les coups morteU étoient chez eux punis de morts , Exod. II , 1 S; l'étude de la nature étoit réservée à une seule classe d^ommes habiles , prétendus enchanteurs» Exod. VII, VIII, 14. L'Egypte avoit une caste militaire et en même temps une armée toujours prête à marcher , Exod. XIV, 6. Les pierres précieuses étoient gravées
(79) * nant les unes des autres ces données diverses. Nous y trouverons d'abord la preuve complète de Fancienneté du Pentateuque. L'écrivain y avons-nous dit , est eh effet un Hébreu, un acteur de la révolution 5 né en Egypte, ayant visité
en creax, comme Exod. XXXVIII , 3^» 1 1 . . . • Un écrivain moins .familiarisé que Moïse avec l'histoire d'Egypte eût-il pu comparer Tanciennetë d'Hëbron avec celle de Tanis (*) ? Un auteur plus moderne eût-il pu par- ^ IcT avec autant d'exactitude de la future conquête de Canaan? ]S*ei!Ét-i} point inséré quelque part Tordre de détruire les temples des idoles f Les Cananéens n'avoient que des autels et des bocages 1 et c'est toujours ce que Mofse suppose.. . • Comtte on roit dans ces livres le progrès des connoissances et de la civii^ation ! Dans la bénédiction de Jacob, le Patriarche célèbre \ft bonheur de Zabulon qu'^voisinera la riche et commerçante capitale des Sidoniens. Dans le cantique de Moïse , le poète a quelque chose de plus à dire à la même tribu 9 et il fait allusion au verre que les Sidoniens tiroient du fleuve Éélus, et». (Eichhorn, Einleitun$ in das A. 7., 3.^ édition, §442. "Note,)
(*} Sicbhorn tombe ici dans la méprise relevée parMalte-BiuB, (^Pricif. de giogrdphie universeHet t. I, p. 165.) et ttoà p»r Tanis, 'e nom héhrtu gi|t indigne r<«llement Héliopolis » tncienne capitale de l'Egypte.
•■ (8o) les diverses peuplades dû désert. Il y a plus, et d'après ces seuls indices nous pouvons, avec une extrême vraisemblance, prononcer que cet écrivain nest autre que Moïse lui-même. Nous savons tout ce qu'eut d'extraordinaire la vie de celui-ci , et toutes les circonstances saillantes de cette vie correspondent précisément aux faits que nous venons de rappeler. Moïse instruit à la cour de Pharaon, chef de la rév<)lution politique , législateur des Hébreux, Hébreu lui-même bien supérieur à ses compatriotes en savoir et en liettrçs> avait séjourné chez les nomades de FAràbie depuis Tâge de quarante ans à celui de quatre-vingts , avant l'époque où il a pu composer le Pentateuque. C'est de retour dans les mêmes lieux qu'il a dû le rédiger quelques années plus tard. Ne sommes-nous donc pas autorisés à croire qu'en eflfet il en est bien|l'auteur ; et si nous réunissons à cet argument celui qui est développé
(8i ) ♦ dans la première partie de ce chapitre y ne pourrons-nous pas regarder ce fait comme démontré ?
Au reste ces deux premiers chapitres, et les idées énoncées , p, 5 — 1 5 , ne renferment qu'une portion bien petite, et une esquisse bien légère des argumens qui militent en faveur de Tauthenticité du Pentatèuque. Cependant, tels qu'ils sont, il nous semble qu'ils peuvent suffire à convaincre un homme de bonne foi.