CHAPITRE PREMIER
QUESTIONS RELATIVES A L'aUTHEOTICITÉ DES EVANGILES.
SECTION PREMIÈRE
Des preuoes de cette autheriticité en général.
Nous ne pouvons les développer toutes.
Je me bornerai à rappeler dans ce chapitre leur ensemble et leurs rapports , à indiquer dans les suivants quelques-unes des plus saillantes ou des plus neuves.
Avant d'admettre Tauthenticité des livres sacrés , on est en droit d^exîger les mêmes preuves, et le même genre de certitude que pour Tauthenticitë des livres profanes. En revanche, on n'est pas plus en droit dans le premier cas que dans le second, de se refuser à la force de ces preuves une fois fournies. En bonne lo-
dbyGodglé^
( 5o ) ^que la nature du livre n'y change rien.
Toutefois nous consentons facilement à ce que Tiraportance de la matière , à ce que la multitude et la gravité des conséquences rendent Texamen encore plus sévère, quand il s'agit d'écrits sacrés.
Les défenseurs des livres saints n'ont pas lieu de redouter le» adversaires éclairés et pénétrants, pourvu que ces adversaires soient en même temps impartiaux.
Les preuves demandées sont externes ou internes, ou ce qui revient au même, historiques ou critiques. Ces deux grandes classes se subdivisent en beaucoup d'autres.
Les preuves historiques reposent sur le témoignage j quand en faveur de Tauthenticîté d'un livre donné, on cite des témoins instruits , compétents, dignes de foi , rapprochés de l'auteur par les temps, les lieux ou les circonstances.
Sur Y autorité y quand cette authen-
licite a été admise sans contradiction partout et toujours; ou du nrK>ins à des époques et dans des lieux suffisamment propres à décider la question.
Sur la nature des choses^ quand les <rfrconstances donnent une grande vraisemblance à l'hypothèse de l'authenticité, rendent une erreur impossible ou du moins improbable.
Les preuves critiques reposent tantôt sur une ressemblance de style et d'idées, entre le livre qu'on examine, et les autres écrits du même auteur. Tantôt sur des coïncidences minutieuses^ entre les faits cifc^ ou supposés, et ce que d'autres documents nous apprennent à^ mœurs et de l'histoire des mêmes temps. Tantôt sur l'absence des anachronismes ou des méprises, dont les faussaires n'ont jamais su se garantir. — Tantôt sur ce ton de candeur et de naturel, que l'imposture ne peut pas imiter, sur ces^veux,
ces mots naïfs, empreints d'une bonne foi qui porte nécessairement la conviction dans l'esprit des lecteurs.
A ces deux grandes classes de preuves, on peut joindre encore une preuve indirecte, plus décisive et plus rare qu'on ne pense : le petit nombre et la faiblesse des objections.
Les exemples épars dans les chapitres suivants , éclairciront ce que cette première ébauche pourrait avoir d'obscur.
Il n'est peut-être aucun ouvrage, profane et ancien , qui réunisse toutes ces preuves, du moins à un haut degré. Pour qu'un livre soit reconnu ai^thentique ^ il suflSt qu'il en ait clairement et décidé^ ment quelques-unes, et que les autres, si elles lui manquent, au moins ne prouvent pas contre lui. Mais quant aux f) vangiles, on peut affirmer que leur authenticité repose sur toutes, et c'est malgré l'accord de toutes, que quelques hommes s'obsti-
hent encore à douter : singulière persëvërance, qui semblerait supposer nécessairement un manque de jugement, de savoir, ou d'impartialité! En effet, si une seule preuve bien positive et bien établie, peut k la rigueur suffire dans le silence des autres, que sera-ce lorsque toutes viennent à se réunir ? 11 semblerait impossible, vu la nature des choses, de regarder les Évangiles comme Touvrage de rimposture , quand même aucun ancien document ne leur rendrait témoignage ; mais les documents les plus anciens nous les montrent admis partout sans contesr tation , forts du témoignage des amis et des ennemis de la foi, de l'orient et de Toccident, des orthodoxes et des hérétiques, des Pères et des interprètes. Toutes les combinaisons , les recherches , les discussions de l'histoire de FÉglise, nous ramènent toujours au même fait et au même résultat.
Lorsque ensuite nous passons des preuves historiques aux preuves critiques, nous découvrons tous les jours dans ces livres, avec plus d'évidence, le sceau de la vérité ; je veux dire ces touches de naturel et de sentiment , ces rapports inaperçus entre les faits et le style, auxquels l'homme sensible, impartial et judicieux ne peut point résister. Lorsque enfin nous examinons les objections des adversaires^ pour découvrir quels puissants moti&ils peuvent avoir de douter contre tant d'évidence, on ne peut nous montrer que des difficultés insignifiantes, ou de légères obscurités, telles qu'aucun livre n'en est exempt^ auxquelles de plus on ne pourrait s'arrêter, sans tomber dans des té- ^ nèbres bien plus épaisses et des embarras bien plus graves, que ceux dont on essaie de faire tant de bruit»
Ces diverses preuves de l'authenticité des Évangiles, ne sont point restées la
propriété exclusive d*un petit |tt)mbre de savants. Fruit de recherches nombreuses, variées, successives, de discussions animées et contradictoires, elles ont été déposées, tantôt avec tous leurs développements, tantôt sous une forme plus simple , dans des ouvrages répandus, où tout le monde peut les lire. Aussi n*ai-je dessein d'en développer ici qu'un trèspetit nombre des plus curieuses ou des plus neuves, et inviterai- je mes lecteurs à aller chercher le reste dans quelqu'un des livres en question.
J'indiquerai Paley en première ligne. Il a accordé une grande place A la question de l'authenticité, dans son Tableau des preui^es évidentes dw christianisme/' et là, comme dans tous ses écrits, il se distingue par le double mérite de la lo-^^ gique et de la clarté. S'il n'a pas décou^
♦ Traduit de Tânglais par D.Levade, Lausanne îSoÇ,
( 56 ) vert le premier et par ses propres recherches , les citations et les faits qu'il appelle en témoignage, il montré du moins tout le jugement et tout le savoir nécessaire pour bien choisir dans les livres dès autres. Ce qui est bien décidément à lui , c'est le talent de se faire comprendre, c'est surtout cette raison calme et méthodique , cette logique sincère et couvain* cante, qui exercent tant d'empire sur ses lecteurs. Il rapporte d'après Lardner les coïncidences critiques des Évangiles (coïncîdenOes qui suffiraient à en prou* ver l'authenticité), et lès nombreux témoignages qui, au deuxième et troisième siècle, furent rendus à ces livres. Il classe ces témoignages et les dispose dans l'ordre le plus clair et le plus persuasif. Il montre ces écrits, dès leur origine, cités avec vénération^ rassemblés en un volume distinct, décorés de titres spéciaux et respectueux , lus et expliqués publi-
(57 ) quement dans les assemblées religieuses, objets de commentaires, de versions et d'harmonies, universellement reçus par toutes les sectes et tous les partis , comme les documents authentiques de la foi des chrétienSf Cet ouvrage est à la portée de tout le m(Hide, et tout homme instruit et religieux devrait l'avoir lu.
Michaëlis a traité les mémies questi(Mls dans son Introduction au Noui^eau Testcajient^ sans doute d'une manière bim moins méthodique , et même bien moins complète. Mais ce désavantage est en grande partie çompepsé par la supériorité de Fauteur en. originalité ci)mme en savoir. On s aperçpit bien vite eh le lisant qu'il parle en son nom^ et ne cUt que ce qu'il a examiné par Iui-môme<ll éclaircit la matière par. des €i:^emple$ familiers 5 il met le lecteur daiis la confidence de
♦ Traduite par M. Chenevière. Genève iSaa, 4 vol. in-8.
(58) ses incertitudes, il le rend pour ainsi dire témoin de son travail et juge de sa bonne fui. Si Paley est plus fait pour les gens du monde, Michaelis me sembk encore plus profitable aux théologiens»^
Depuis quelques années de nouveaux adversaires se sont montrés en AUenîagne ; ils ont laborieusement élevé contre Tautheiiticité des Évangiles, de spirituelles, savantes et bizarres hypothèses, tristes produits de l'érudition fécondée par le sophisme. Malgré leur succès passager,^ elles, ne peuvent guères être envisagées que comme Tes jeux, assez dépkcés, d'esprits ingénieux, plus désireux de nouveauté, plus fiers de leur science, que respectueux pour la logique et la vérité» Comme on devait s y attendre, de nouveaux défenseurs ont entrepris de faire tête à ces nouveaux ennemis. Hug* entre
* Binleitung in die Schriften des Neuen Testaments. Stuttgard et Tobiugeo» 2 vol. in-8. La 3^ édition a paru en 1826.
(59) autres, les a combattus avec la dialectique ërudite, neuve et piquante qui lui est propre. Il y a joint des preuves directes en faveur de l'authenticité des Évangiles; mais poussé , peut-être à son insçu, comme les hommes auxquels il avait à faire, par le goût des choses ingénieuses et nouvelles, il a traité cette question d'une manière forte, sans doute, curieuse et intéressante, mais en même temps assez incomplète.* Il s'est borné au fond à deux preuves saillantes : les
^ On trourera un extrait de ses preuves directes dans mon Essai (Tune Introduction criti<jue au Nouveau Tes^
tament, Genève i823« i vol. in-8.
Dans cet ouvrage j*ai eu le malheur d'affliger ce savant respectable. Il a relevé avec autant de modestie que de dignité, dans la préface de sa 3^ édition, un jugement que f avais exprimé, peut-être, d'une manière trop absolue , et qui, dans mon intention, ne portait que sur des détails d'une importance secondaire. Il a cru y voir la censure de son caractère, et non de son ouvrage. Je saisis avec empressement l'occasion de réparer mst faute , si )'en ai réellement quelqu'une à me reprocher.
( 6o) ' coïncidences critiques, et les témoignages des ennemis de la foi.
' Olshausen* qui s'est borné à la discus«* sion des preuves historiques , a dans ce champ restreint, passé ce me semble, de bien loin tous ses devanciers. Il a repris à fond cette matière avec tout le bon sens, le savoir et la bonne foi désirables; il a cherché consciencieusement la vérité, sans prétention et sans désir de briller ; il a laborieusement approfondi ce qu'on s'était contenté d'effleurer, et sans rien exagérer, sans rien tordre , il a fait jaillir
Le savant professeur de Fribourg a droit aux respects des théologiens de tous les pays et de toutes les commua nions, comme à la reconnaissance de tous ceux qui ai' ment nos Evangiles et croient à Içur vërité. Et moi qui ai tant puisé dans ses écrits, qui me félicite en cet instant d'y pouvoir puiser encore, comment pourrai$-je oublier ce qui est dû à sa personne , à son génie , à ses longs et brillants travaux!
♦ Die Aechtheit der Epangelien^ etc,^ c'est-à-dire : L* authenticité des Évangiles prouvée par Vhistoire des deux premiers siècles ^etc, Kcenigsberg x823> i vol in- 8.
(6i ) des résultats tout nouveaux, et des preuves aussi décisives qu'inattendues, de la •combinaison des témoignages etdes faits, de l'histoire métpe des témoins. Malheu* reusement cet ouvrage remarquable n'est point traduit; il est même peut-être trop exclusivement destiné aux savants pour l'être jamais. — Lia section qui va suivre en est extraite en grande partie. Je sollicite l'indulgence pour les détails critiques et historiques où je vais entrer sur ses pas; l'importance et la nature du sujet les exigent absolument.*
SECTION SECONDE
Preuçes historiques*
Depuis le milieu du second siècle seulement, la première Église nous a laissé
* Les lecteurs qui les jugeraient inutiles, ou qui en seraient rebutés, sontpri^s d'omettre cette section entière, et de passer tout de suite à la suivante*
des documents clairs et nombreux ; cle$ cette époque aussi nous voyons le canon des quatre Évangiles généralement ad-# mis. Toute FÉglise le tient pour authentique; elle Ta reçu delà génération précédente à laquelle il avait été transmis par tes Apôtres eux-mêmes ou par leurs premiers disciples. Mais. auparavant^ les chrétiens comptaient peu de docteurs , et leurs pasteurs s^occupaient bien plus d'agir que d'écrire. D'ailleurs quelques pages seulement ou quelques lignes des ouvrages peu nombreux des premiers Pères, sont venues jusqu^à nous, et l'on ne peut s'attendre à y trouver des témoignages positifs en faveur de l'authenticité des Évangiles, non faute de foi sans doute, mais faute de livres et d'écrivains. Et même les écrivains de cet âge apostolique, en appelaient plus souvent à la prédication qu'aux livres des Apôtres, car ils avaient entendu la première , et le
besoin des autres s'était encore pea fait sentir. Cependant déjà dans la première moitié du second siècle 9 nous pouvons découvrir quelques hommages positi& adressés à nos Évangiles écrits. A qui sait examiner, analyser et comparer, Fhistoire de FÉglise , celle des Pères , fournissent dès cette époque, des arguments assez satkfaisants , quoique le plus souvent isolés et incomplets.
Je commencerai par indiquer quelquesuns de ces arguments les plus saillants, relatifs à chacun de nos Évangiles en particulier. Puis ensuite j'en choisirai quelques autres plus positifs et tout aussi antiques , relatifs à la réunion de tous les quatre. Je rappelle encore une fois que je ne vais pas indiquer 4es seules preuves existantes, ni même les plus fortes, mais les moins connues, et celles qui remontent aux temps les plus anciens.