ARTICLE I
Évangile de Mat4deu.
Nous trouvons ici d^entrée un phénomène singulier , qui semble obscurcir Y a* rigine de cet Évangile, et appeler le doute sur son authenticité. Il faut commencer par* nous en occuper un instant.
Dans notre recueil du Nouveau Testament, TÉvangile de Matthieu est en grec ainsi que les autres. L^examen du style et toutes les preuves internes tendent à persuader, à démontrer même, que c'est bien là l'ouvrage original de Matthieu, et point une traduction. — Cependant les plus anciens témoignages des Pères s'accordent à affirmer que r Apôtre écrivit en hébreu, et que de leur temps son livre existait dans cette langue, yoilà la difficulté; ne nous en laissons pas effrayer : l'examen peut non seule-
(65) tnent la résoudre, mais presque en tirer une preuve de plus.
Remarquons d'abord que celte difficulté ne porte pas au fond sur Tauthenticité de TÉvangile, mais sur la forme primitive de TÉvàngile authentique. Les témoignages externes nous disent que cet Évangile fut d'abord écrit en hébreu, les caractères internes que ce fut en grec; là seulement est la contradiction. Peutêtre y a-t-il erreur, ou plutôt mélange d'erreur dans les uns ou dans les autres, mais malgré l'espèce de défiance que cette erreur pourrait exciter , elle ne porte pas directement sur la question fondamentale. Celle-ci n'en est pas moins décidée par les arguments nombreux et variés, desquels il résulte, d'abord qae Matthieu a écrit un Évangile , puis que cet Évangile, dans quelque langue qu'il ait été écrit, contenait précisément ce que nous trouvons dans le premier de .
nos quatre.
De plug , qu'on veuille bien y faire attention. Cette contradiction, que nous venons de signaler et de restreindre # n'est point nécessairement et réellement une contradiction. Car enfin , qui nous dit que Matthieu n'a pas écrit son Évangile à la fois on successivement en grec et en hébreu? En hébreu, pour les Hébreux dont il fut TÀpôtre spécial , en grec pour l'Église g là d'invraisemblal ne serait-elle pas si par les circonstanc première Église? I
nécessitée par la force des preuves qui paraissent militer et pour Toriginal grec, et pour Toriginal hébreu? Ou bien, ne pourrait -on supposer encore que cet Évangile écrit originairement en grec, fut immédiatement et avec l'approbation de l'Apôtre, traduit en hébreu par quel* que disciple? Cela serait facilement ex-
( 67 ) pUquë par la pos^ition de Téglise particulière qui , ainsi que nous allons le dire, le posséda constamment sous cette dernière former Elle pût, dans cette hypothèse, le regarder comme l'ouvrage personnel de Matthieu, le donner pour tel aux autres églises. Dans l'un et Tautre cas la contradiction a disparu, les difficultés sont expliquées et les témoignages ont toute leur force. Ils en ont même plus en- :é en question n'eût âces au fait sur le-* iy Tauthenticité de u se trouve reposer différentes, toutes deux positives, antiques, et remontant à une même source. C'est ce que nous allons faire comprendre.
Dès la première origine de l'Église, il exista à Jérusalem une secte de chrétiens hébreux, nommés NazaréenSy qui voulurent conserver la Loi, tout en adoptant
l^Évangile. Séparés derÉglise par letir (oU leur langage, et plus encore par leur origine, leurs préjugés nationaux et leurs habitudes^ ils restèrent toujours isolés et peu connus. Ils eurent doublement à souffrir de la tyrannie romaine j comme chrétiens et comme juifs; ils finirent par se dissiper en petites sectes , qui disparaissent bientôt sans que l'histoire daigne même nous apprendre quand et comment elles s*éteignîrent*
Voici toutefois, des résultats impor^ tants que cette histoire nous fournit"^ à leur sujet:
1^ Ces sectaires, établis en Palestine^ se disaient et étaient crus dépositaires de rÉvangile de Matthieu. Ce fait est en rapport avec une tradition conservée par Eusèbe , généralement admise de son
* Quand on sait du moins interroger les documents de la primitive Église, avec la perspicaoitë et la bonnt foi d'Olshausen.
temps , confirmée pair les caractères in* ternes du premier Évangile. Suivant cette donnée historique, Matthieu , premier pasteur des chrétiens hébreux de Palestine, avait écrit pour ce^ disciples. Les Nazaréens possédaient et lisaient cet Évangile en hébreu. Quelle que fût l'origine de cette forme hébraïque, il en devait nécessairement être ainsi chez des hommes qui entendaient mal le grec, parlaient habituellement hébreu, tenaient à leur langue nationale par patriotisme et par orgueil. Bien plus juifs que chré^ tiens, ils ne voulurent jamais d'autre Évangile que celui '-là, parce que Matthieu seul avait été TApôtre spécial de leur patrie. Quand leurs sectes, isolées de l'Église universelle, s'anéantirent sous la persécution, leur Évangile hébreu ne* put leur survivre. Défiguré par de noml^reuses interpolations qui le faisaient repousser des autres fidèles, écrit dans un
( 7^ ) idiome ignoré, il devait périr avec ses gardiens.
2^^ Cet Évangile s'altéra dans les mains des Ébionites ou Nazaréens; une secte ignorante, loeale, peu nombreuse, à peine chrétienne, était mal propre à veiller ourson intégrité; le reste de l'Église était trop étranger à ces hommes et à leur langage pour le pouvoir. Aussi les Nazaréens amplifièrent-ils peu à peu cet Évangile, en insérant dans Fhîstoire de Jésus-Christ beaucoup de mots ou de faits conservés seulement par une tradition douteuse. Mais (circonstance importante pour la preuve que cet Évangile , même altéré, peut nous fournir), ils ajoutèrent et ne retranchèrent point. 11 faut en excepter la suppression des deux premiers chapitres ; suppressioii unique, admise seulement par une partie d'entre eux, et dont on connaît le but. L'Évangile apocryphe, célèbre dans la première
(71 ) Église sous le nom diÉçangile des Hé-hreuxj n'est autre chose que cet ouvrage de Matthieu ainsi défiguré.
3^ Ces altérations ne furent introduites qu'assez tard et peu à peu. Plus on remonte haut dans l'histoire de cet Évangile hébreu et moins on en trouve.
Plus on redescend, et plus elles sont considérables et fréquentes. Dans l'origine, cet Évangile était bien identique avec le Matthieu que nous possédons. On sent toute la force que ce fait ajoute , ou plutôt restitue au témoignage de ces Nazaréens.
Nous pouvons conclure dé ces trois faits que nous avons en faveur de l'Évangile de Matthieu, le témoignage d'une église composée des disciples imniédiats de cet Apôtre. Fiers de cet Évangile, le seul écrit dans leur idiome, et par leur Apôtre, ces hommes l'adoptèrent ^eul.
Remarquons de plus, en passant, que ce
(72) témoignage nous explique Torigine et la nature de XÈçangile des Hébreux. Par là tombent les objections auxquelles avait donné lieu l'existence de ce célèbre apocryphe.
Pendant que le# Judaeo-chrétiens nous fournissent ce témoignage si antique et si singulier, TÉglise universelle du second siècle n'en rendait pas un moins positif au texte grec du même Évangile.*
Nous avons donc ici en faveur de l'Évangile de Matthieu un second témoin , TÉglise catholique ou générale , témoin antique, éclairé, d'autant plus digne de foi qu'il s'accorde en cela avec une secte ennemie et méprisée. Si l'Église catholique n'eût pas été certaine de l'authenticité de rÉvangile de Matthieu, cen'eist pas chez les ]>fazaréens qu elle eût été le chercher. Je le répète : Nous avons en
♦ Elle semble, il est vrai, n'y avoir vu qu'une traduction de Vhél^reu. Mais si cette opinion est une erreur.
( 73 ) faveur de cet Évangile deux témoignages isolés et concordants, dos à deux traditions diverses et à deux Églises ennemies : état de dioses qui ne peut s'expliquer que par une source commune , par un Évangile réellement authentique, réellement Touvrage de Matthieu.