De l'origine de la signature
Ce petit livre s’adresse au curieux et à l’érudit : à l’un par ses singularités, à l’autre par ses faits laborieusement compilés, coordonnés et mis en œuvre.
En le publiant, j’ai voulu simplement exposer pourquoi et comment nous signons aujourd’hui de notre nom.
Ce n’est donc pas une histoire proprement
dite que je me suis proposé. Une histoire «
dans le sens technologique et magistral du mot m’eût forcé à étudier la signature dans tous les temps, chez tous les peuples et dans toutes ses applications : conséquemment à faire un gros livre sur un petit sujet.
Que la signature a été inventée par ceux qui ne savaient pas écrire* telle est la thèse que je soutiens.
Les positions de cette thèse, qui de prime abord peut paraître paradoxale, sont celles-ci :
Le signum gravé sur le chaton d’un anneau porté au doigt tient lieu de signature chez presque tous les peuples de la haute antiquité;
• A Rome, vers le temps de Cicéron, le droit prétorien exige, pour la validité de certains testaments, outre l’apposition du signum , celle de la souscription autographe
(subscriptio) du testateur et des témoins ;
Au Bas-Empire (1), la souscription s’étend
(4) Dès les régnes de Tibère et de Néron, on commence à voir la souscription appliquée à d'autres écrits que les testaments :
« Quum Rhodiorutn magistratus, quod litteras publicas
à tous les actes, et les personnes illettrées sont autorisées à ne tracer à l’encre qu’un signe quelconque appelé seing manuel ( signum manuale) pour en tenir lieu (2) ;
Presque toutes les peuplades conquérantes qui se partagèrent l’Empire adoptent en principe les traditions romaines sur l’authentication des actes;
Sous l’influence de l’ignorance qui envahit la société du vi* au xii° siècle, ces traditions sont dénaturées à un point tel qu’on les abandonne généralement comme inutiles;
sine subscriptione ad se dederant, evocassct, ne verbo quideni insectatus, ac tantummodo justos subscribere, remisit. » (Suétone, Tibère, xxxii.)
« Et cum de supplicio rujusdam capitc damnati, ut ex more subscribcret, admonerctur : quam vellem, inquit, nescire litteras. » (Id., Néron, x.)
(î) Aujourd’hui encore, la cour des comptes admet comme parfaitement valables les quittances signées d’une simple croix par les ouvriers illettrés travaillant pour le compte de l’État.
Les notaires et les scribes en conserve ni sei/ls le souvenir et en perpétuent la pratique ;
Au xiu e siècle, dans les pays de droit écrit, après la renaissance des études juridiques, on voit apparaître de nouveau, à l’occasion des testaments, des seings manuels, tracés non-seulement par des personnes illettrées, mais encore par des clercs, des médecins, des magistrats, etc. ;
Deux raisons expliquent la présence de ces seings : 1° la cause à laquelle ils doivent leur origine, l’ignorance des souscripteurs; 2° le sens donné au mot signum par les siècles de barbarie littéraire ;
Du xm c au xvi' siècle, les motifs des seings sont variés à l’infini : on rencontre tantôt des croix, des monogrammes, des maximes, des initiales, des noms; tantôt des orne-
ments, des attributs, des armoiries, des objets faisant allusion au nom du signataire (3), des représentations d’animaux, d’édifices, etc.;
Dès le commencement du xm” siècle, néanmoins, on constate une tendance de plus en plus marquée à faire pénétrer le nom dans les motifs des seings;
Vers le milieu de ce siècle, quelques notaires imaginent un seing très-simple formé des lettres de leur nom écrit en caractères cursifs et accompagné de quelques traits de plumé, qu’ils appellent seing du nom ou
(3) C’est ainsi que quelques chefs indiens signèrent les traités qu’ils firent à diverses époques avec les États-Unis. \a Grande-Tourterelle traça à l’encre le contour tremblé d’une gTande colombe; le Rnffle esquissa un buffle; la Hachede- Guerre, une hache; il en fut de même de la Flèche, du Scalp, du Gros-Canot, etc. (Dickens, American notes for général circulation Harrisburg, chap. îx, éd. de Baudry, Vsii, p. 477.)
petit seing, par opposition à leur seing ordinaire (4);
Ce seing, introduit dans la chancellerie royale sous le règne de Philippe le Bel, est bientôt adopté par tous les notaires et un bon nombre de fonctionnaires ;
A l’imitation sans doute de ce qui se pratiquait dans sa chancellerie, le roi Jean signa de son nom des lettres missives ; Charles V, son successeur, signa aussi de la même manière des lettres et des actes royaux ; le seing par le nom, c’est-à-dire notre signature, devint dès lors de mode et resta facultative, comme tout caprice de la mode, jusqu’au milieu du xvi e siècle, époque où les ordonnances la rendirent obligatoire.
(4) Le petit seing tenait lieu à la fois de la subscriptio et du signum : de la subscriptio par le nom, et du signum par la manière dont ce nom était tracé, et surtout par les traits de plume accessoires qui sont devenus notre paraphe.
Je me suis efforcé, dans cet opuscule, d’être à la fois clair et concis. Les faits parlent presque seuls, et toutes les assertions reposent sur des preuves. Je ne crois pas encourir le reproche d’avoir trop multiplié les citations; ces citations forment la base et tous les éléments de ce travail, qui résulte, en somme, plutôt d’observations que d’études.
Quelques-uns des seings cités dans le texte ont été reproduits d’après les ouvrages spéciaux des bénédictins, de Kopp, de M. de Wailly et un article de M. Ed. Fleury; les autres ont été dessinés d’après les originaux conservés aux Archives de l’Empire (séries J, K, L, P) et à la Bibliothèque impériale.
Comme un attrait à la curiosité et surtout comme un complément en quelque sorte nécessaire, j’ai cru devoir publier, en outre,
la suite aussi complète que possible des croix, monogrammes et signatures proprement dites des souverains français. Cette suite, jusque-là inédite, ne comprend que des seings admis comme authentiques par la critique moderne.
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