‹ De l'origine du langageChapitre 2 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

CALMANK-LÉVY, ÉDITEURS

3, RIE AUBER, 3 Troits de r^prodaptioa et de tradu tion réservés.

L'essai que je réimprime en ce moment parut pour la première fois en 1848. Je m'étais proposé, en l'écrivant, d'appliquer à l'un des problèmes que d'ordinaire on essaie de résoudre par des considérations abstraites les résultats obtenus de notre temps par la science comparée des langues. C'est ce qui explique la façon un peu scolastique dont le problème y est posé, certaines :>Jlures qui rappellent plutôt la manière des

philosophes que celle des philologues, et l'union disparate peut-être des vieilles données de la psychologie et des nouvelles découvertes de la linguistique. Malgré l'inconvénient de ces sortes d'écrits , intermédiaires entre deux méthodes, et où deux classes de lecteurs trouvent tour à tour leurs habitudes dérangées, mon essai fut accueilli avec une indulgence qui m'encourage à le reproduire aujourd'hui, en y faisant quelques changements et de notables additions.

Le titre soulèvera peut-être les objections des personnes accoutumées à prendre la science par le côté positif, et qui ne voient jamais sans appréhension les études de fondation récente chercher à résoudre les problèmes légués par l'ancienne philosophie. Je suis bien aise de m'abriter à cet égard derrière l'autorité d'un des fondateurs de la philologie comparée, M. Jacob

Grimm. Dans un mémoire publié en 1852, sur le même sujet et sous le même titre que le mien' l'illustre linguiste s'est attaché à établir la possibilité de résoudre un tel problème d'une manière scientifique. Ainsi qu'il le fait remarquer, si le langage avait été conféré à l'homme comme un don (îéleste créé sans lui et hors de lui, la science n'aurait ni le droit ni le moyen d'en rechercher l'origine ; mais si le langage est l'œuvre de la nature humaine , s'il présente une marche et un développement réguliers , il est possible d'arriver par de légitimes inductions jusqu'à son berceau. On objectera peut-être l'exemple des botanistes et des zoologistes, qui bornent leur tâche à décrire les espèces actuellement existan-

' Veher den Ursprung der Sprache, Berlin, Dummler, 1852 (tiré des Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1851) p. iO et ■uiv. et p. 54-55.

tes, et s'abstiennent de disserter sur leur origine. Sans examiner si le problème de la formation des espèces est étranger à la science — je pense, pour ma part , que l'interdiction dont l'histoire naturelle semble l'avoir frappé tient à la timidité des méthodes, à l'absence d'une expérimentation régulière et au peu d'esprit philosophique de la plupart des naturalistes, — maintenons du moins ce principe essentiel , que nulle parité ne saurait être établie entre la question de l'origine des espèces vivantes et celle de l'origine du langage. Depuis l'époque où elles sont devenues l'objet d'une observation suivie, les espèces de plantes et d'animaux n'ont presque pas d'histoire : pour prendre les termes de la scolastique, on les étudie dans leur esse, non dans leur /?en. Il n'en est pas de même du langage : le langage ne doit point être comparé à l'espèce, immuable par son es-

sence, mais à l'individu, qui se renouvelle sans cesse. La loi de son développement est une courbe dont la plus grande partie se déroule dans Tinconnu, mais dont nous apercevons une fraction assez considérable pour qu'il soit possible d'en assigner l'équation et d'en découvrir le foyer.

Si quelque chose, du reste, m'a encouragé à présenter de nouveau au public un essai dont je connais les imperfections , c'a été de trouver une entière conformité entre les vues qui y sont exprimées et celles du savant philologue que je nommais tout à l'heure. Le mémoire de M. Grimm est d'accord avec le mien sur tous les points essentiels. L'objet principal que s'y propose l'auteur est de réfuter une thèse que j'ai moins longuement combattue , parce que je la crois par son principe même en dehors du terrain scientifique,

la thèse de la révélation du langage. Jamais on ne l'a fait avec autant de force et de développement'. J'avoue même que M. Grimm me paraît aller un peu trop loin dans sa réaction contre r hypothèse théologique. Certes, il est impossible d'admettre en aucune mesure la révélation du langage comme l'entendait M. de Bonald, par exemple ; mais M. Grimm emploie des expressions si fortes pour présenter le langage comme l'œuvre de l'homme*, qu'on serait tenté de le ranger parmi les partisans de l'invention libre et réfléchie. Non-seulement il ne veut reconnaître dans le langage rien d'inné ni d'imposé à l'homme; mais il y découvre un progrès artificiel, résultant de l'expérience et du temps. Il croit volontiers à

* Voir, en particulier, p. 12 et suiv., p. 2? et 6uiv.

• Ein menschliches , in unsrer Geschichte und Freiheit beruhendes, nicht plœtzlich sondern stufenweise zu Stande gebrachtes Werk (page 12).

un état monosyllabique et sans flexions, où le matériel de la langue se serait borné à quelques centaines de racines ' . La formation des flexions lui paraît un second moment dans l'histoire du langage ; les flexions sont toutes pour lui des mots exprimant des idées sensibles, qui se sont agglutinés à la fin des radicaux , et ont perdu leur sens primitif pour ne plus être que de simples indices de rapports *. Il compte ainsi trois âges dans le développement du langage : — un premier âge de simplicité et de pauvreté, dont le chinois nous présente encore les traits essentiels; — un second âge , qui fut celui des flexions synthétiques, où les relations des idées étaient exprimées par des mots parasites attachés à la suite du

radical et ne faisant qu'un avec lui, comme cela

» Page 37 et suiv., 41, 47.

• Page 38-<39, 45.

a lieu en sanscrit , en grec , en latin ; — un troisième âge, où le peuple, incapable d'observer une grammaire aussi savante, brise l'unité du mot flécM , et préfère l'arrangement inverse des parties de l'expression. Dans le second âge, le mot vide, qui sert d'expression aux rapports, a produit la flexion en se rangeant à la suite du radical; maintenant la flexion tombe, et la particule se place comme un mot distinct devant le terme qu'elle modifie : ainsi procèdent les langues romanes et les langues analytiques en général.

Je suis pleinement d'accord avec M. Grimm sur le second et le troisième des états qu'il essaie de caractériser : la marche depuis longtemps constatée de la synthèse à l'analyse est l'un des principes qui servent de base à mon essai. Quant au premier état monosyllabique , où les mots se seraient en quelque sorte juxtaposés sans ciment,

il m'est impossible de l'admettre. M. Grimm reconnaît avectous les linguistes que plus on remonta dans l'histoire des langues, plus on les trouve synthétiques , riches et compliquées ; mais il se refuse à suivre l'induction jusqu'au bout. Au lieu de conclure de cette progression que le langage primitif, si nous pouvions le connaître, serait l'exubérance même, il s' arrêta et suppose avant la période synthétique une période d'enfance, dont aucun fait positif ne prouve la réalité. Je ne pense pas qu'il soit permis d'échapper ainsi aux analogies : l'esprit humain n'a pas de ces brusques revirements ; ses lois s'exercent d'une manière continue. La marche des langues vers l'analyse correspond à la marche de l'esprit humain vers une réflexion de plus en plus rlaire ; cette tendance commune de l'esprit humain et du langage a existé dès le premier jour : c'est donc

au premier jour qu'il taut placer le plus haut degré de synthèse. J'admets avec M. Bopp et M. Grimm que la plupart des flexions (il serait téméraire de dire toutes) doivent leur origine à des particules qui se sont attachées à la fin des mots ' ; mais on n'est point autorisé à conclure de là qu'à une certaine époque cette agglutination n'avait pas encore lieu. L'opération p(tr laquelle nous séparons les particules du radical est une analyse purement logique : il est probable que dans le langage de l'homme primitif, ainsi que cela a lieu dans celui de l'enfant, l'expression de la pensée se produisait comme un ensemble et sous la forme d'une riche complexité.

Ce qui amène si souvent les linguistes à envisager le monosyllabisme élémentaire des Chinois

* Voir sur ce sujet un très-bon article de M. Benfey dans VAUgemeine Monatsschrift de Kiel, janv. et oct, 1854.

comme l'état primitif de toutes les langues , c'est le penchant qui nous porte à regarder la simplicité comme l'indice d'un état d'enfance ou du moins comme le caractère d'une haute antiquité. Mais c'est là une erreur dont la philologie doit se garder. Le chinois, tout monosyllabique qu'il est, a servi d'organe à une civilisation très-développée : au contraire, les langues des sauvages de l'Amérique, celles des habitants de l'Afrique centrale et méridionale, qui commencent à fournir à la science des révélations inattendues , offrent une richesse grammaticale vraiment surprenante *. D'après l'hypothèse de M. Grimm, il faudrait supposer chez ces derniers peuples un puissant effort qui, à une certaine époque, les aurait fait sortir de l'enfance pour passer à la réflexion. Le système

* Cf. Pott, Die Ungleichheit menschlicher Rosser* (Lemgo •* Detmold, 1856) p. 86et8uiv.

grammatical des Hottentots étant beaucoup plus avancé que celui des Chinois, on devrait admettre que les Hottentots ont fait plus de pas que les Chinois dans la voie du développement intellectuel, et sont plus loin de leur état primitif. C'est là une conséquence impossible à soutenir. Les races sauvages sont toujours restées en dehors des révolutions fécondes qui sont le signe de noblesse des peuples civilisés : si elles eussent , été une seule fois capables d'un effort décisif,

elles ne seraient pas maintenant si radicalement impuissantes pour toute organisation et tout

progrès.

Chaque famille de langues a sa marche tracée non par une loi absolue et identique pour toutes, mais par les nécessités de sa structure intime et de son génie. Les langues qui ont été monosyllabiques à l'origine, c'est-à-dire les langues de l'Asie

PREFACE. i&

orientale, n'ont jamais perdu l'empreinte de leur état natif. Quelques-unes de ces langues, teKjs que le tibétain, le barman et certaines langues de la péninsule transgangétique, ont effectué un véritable progrès vers le polysyllabisme grammatical ; mais un abîme les sépare encore des langues vraiment grammaticales. On sent que si jamais les langues indo-européennes ou les langues sémitiques avaient traversé un pareil état, elles n'auraient pas su mieux que les idiomes dont nous venons de parler arriver à la grammaire, et surtout qu'elles n'auraient point atteint le degré de flexibilité grammaticale oii nous les voyons parvenues dès la plus haute antiquité. En général, M. Grimm paraît avoir composé son essai uniquement en vue des langues indo-européennes, dont il a luimême tant contribué à dresser la théorie générale. S'il avait plus étendu le cercle de ses com-

paraisons, il serait, je crois, arrivé à des vues moins systématiques et moins absolues.

Je persiste donc , après dix ans de nouvelles études, à envisager le langage comme formé d'un seul coup, et comme sorti instantanément du génie de chaque race. Des restrictions sont nécessaires pour qu'une telle formule ne soit point entendue d'une manière erronée, et ces restrictions, je les indiquerai tout à l'heure; mais le principe lui-même me paraît vrai dans sa généralité. Bien qu'arrivé peu à peu à la pleine évolution de toutes ses puissances, le langage fut intégralement constitué dès le premier jour; de même que, dans le bouton de fleur, la fleur est tout entière avec ses parties essentielles, quoique CCS parties soient loin d'avoir atteint leur complet épanouissement.

Un fait semble contredire l'opinion que je

PRÉFACE. i 7

viens d'exposer, et m'oblige d'abord à entrer dans quelques explications. Nous voyons parfois de grandes familles humaines parler des langues entièrement dissemblables, bien qu'on ne remarque entre elles, au point de vue physiologique, aucune différence fondamentale. Ainsi l'anthropologie n'aurait point été amenée à la distinction des peuples indo - européens et des peuples sémitiques, si l'étude des langues n'avait démontré que l'hébreu, le syriaque, l'arabe d'une part , le sanscrit , le grec , les langues germaniques, etc., d'autre part, constituent deux ensembles irréductibles*. L'hypothèse la plus naturelle qui se présente pour expliquer un tel phénomène est de supposer qu'une race unique , sortie d'un même berceau, s'est scindée en deux branches

' Voir mon Histoire générale des langues sémitiques . 1. V, C. II.

iS PRÉFACE.

avant de posséder un langage définitif. Ce qui semble confirmer cette hypothèse , c'est que les deux systèmes de langues dont nous panions , quoique tout à fait distincts , ne laissent pas d'ofîrir un certain air de famille, à peu près comme deux jumeaux qui auraient grandi à une petite distance l'un de l'autre , puis se seraient séparés tout à fait vers l'âge de quatre ou cinq ans*. Le langage apparaît ainsi comme un second moment dans l'existence de l'humanité, et on est amené malgré soi à admettre une période où les

1 M. Littré [Revue des Deux Mondes, L" juillet 1857) a récemment élevé des doutes sur la légitimité d'une pareille hypothèse. « Le langage, dit-il, résulte de deux éléments, les aptitudes de l'esprit humain et le spectacle de la nature. Il suit de là que deux groupes d'hommes appartenant à une même race et habitant un môme lieu ne peuvent pas avoir un langage de caractère dissemblable, puisque l'aptitude qui perçoit les imcressions et les impressions qui mettent en jeu l'aptitude sont identiques. » Je ne puis adopter ce raisonnement. Deux frères, créant le langage à un quart de lieue l'un et 1 a;ure et sans contact, le créeraient très-différent : il y a ^n eiïf^tdans 1?, l5inga!?e, indépendamment des deux éléments

Ariens et les Sémites vivaient ensemble sans langage régulier, ou tout au plus avec le germe rudimentaire de ce qui est devenu plus tard le système indo-européen et le système sémitique. Assurément c'est là une induction dont il faut tenir grand compte. Lorsqu'on se hasarde à parler des premiers jours de l'humanité, rien ne doit être entendu à la lettre : cette expression de premiers jours n'est elle-même qu'une métaphore pour désigner un état plus ou moins long durant lequel s'accomplit le mystère de l'apparition de la conscience. Les formules générales qu'on em-

très-bien signalés par M. Littré, une part de volonté libre et de latitude qui suffit pour amener d'énormes diversités. Le langage n'est nécessaire que dans ses lois essentielles; touty aeu sa raison, mais cette raison n'a jamais été exclusire. L'Arien primitif a eu un motif pour appeler le frère bhratr ou fratr, et le Sémite pour l'appeler ah : peut-on dire que cette différence r(-3ulte ou des aptitudes différentes de leur esprit, ou du spectacle extérieur? Chaque objet , les circonstances restant lec mêmes , a été susceptible d'une foule de dénominations; le choix qui a été fait de l'une d'elles tient à des causes ih»t ppssib'ea h saisir.

ploie pour expliquer les phénomènes primitifs ne doivent point faire illusion sur ce qu'il y eut de particulier et presque de fortuit dans ces phénomènes. Quelques jours , quelques heures furent alors décisives : deux tribus sœurs , habitant sur les versants opposés de la même montagne, purent devenir la souche de deux races, et imposer par la création de deux grammaires différentes leur individualité aux générations futures. La seule chose qui me semble incontestable, c'est que l'invention du langage ne fut point le résultat d'un long tâtonnement, mais d'une intuition primitive, qui révéla à chaque race la coupe générale de son discours et le grand compromis qu'elle dut prendre une fois pour toutes avec sa pensée.

C'est sous des réserves analogues que je crois devoir maintenir comme trait essentiel du déve-

loppement initial du langage l'absence de toute réflexion, la spontanéité. L'explication qui est nécessaire pour conserver à ce mot toute sa vérité ne s'applique pas seulement au langage; elle doit être rappelée toutes les fois qu'il s'agit des œuvres primitives de l'humanité. Un des progrès les plus importants accomplis par la critique en notre siècle c'est d'avoir entrevu le caractère impersonnel des grandes créations de la haute antiquité. On ne parle plus d'Homère comme d'un écrivain composant artificiellement les deux poëmes qui portent son nom ; de Lycurgue , comme d'un législateur dressant, de son autorité privée, le Code que par d'habiles stratagèmes il aurait réussi à rendre obligatoire à tout jamais. L'Iliade et l'Odyssée sont pour nous l'expression pure du génie de k Grèce héroïque; les lois de Lycurgue sont les anciennes institutions do-

riennes, amenées à un degré extraordinaire de conséquence et de ténacité. C'est là une rectification considérable apportée aux idées de l'ancienne école. Mais il faut, d'un autre côté, se garder de prendre à la lettre les formules un peu vagues qu'on s'est habitué à employer pour ces sortes de sujets. L'œuvre spontanée est l'œuvre de la foule, parce que les sentiments de tous s'y expriment ; mais ces sentiments ont eu un individu pour interprète. Il y a eu un Lycurgue, il y a eu un Homère * ; mais le premier n'a fait

* Ou du moins un rédacteur des poëmes homériques, quel qu'ait été son nom. J'incline à croire que le nom d'o/tyj^os est un nom générique pour désigner un recueil de poésie ou le compilateur de ce recueil. M. Holtzmann en a rapproché , d'une manière conjecturale il est vrai, le sanscrit Samâsa, qui désigne un certain genre d'exposition des fables antiques par opposition au Vyâsai on sait que ce second mot est devenu dansla tradition indienne un personnage avec une légende développée. Cf. Zeitschrift fiir vergleichende Sprachforschung de Kuhn, t. I, p. 483 et suiv. Il est difficile en tous cas, et les anciens l'avaient déjà aperçu, de méconnaître dans la première syllabe du nom d'Homère le radical b/x {o/MÔi, b/xov, sanscr. tamaj, qui mène à l'idée de compilation. V. Potl. Etym. Forsch. II, p. 260.

que consacrer en un système plus rigoureux les anciennes lois de sa nation ; le second n'a fait que donner un corps aux inspirations de l'antique muse hellénique. De part ni d'autre il n'y a eu invention personnelle, comme chez Virgile ou chez les législaieurs des époques philosophiques. Les poésies populaires elles-mêmes , qui sont si essentiellement anonymes, ont toujours eu un auteur; seulement, cet auteur n'ayant point laissé la trace de son individualité, on peut dire avec justesse qu'elles sont l'œuvre de tous. La personne du poëte primitif est de même un fait secondaire, puisque le poëte aûx époques spontanées ne se met pas dans ses œuvres, et que la beauté de ses chants est indépendante de lui. On peut dire que de pareilles productions sont anonymes, même lorsqu'on connaît les syllabes du nom de l'auteur. Nous savons les auteurs ou du

moins les familles auxquelles appartient chacun des hymnes du Eig-Yéda, et pourtant ces hymnes peuvent compter au nombre des créations les plus impersonnelles qui existent.

Il en faut dire autant du langage. Plus on pénétrera dans la connaissance de la haute antiquité des peuples ariens et sémitiques, plus on verra se dessiner dans l'apparente uniformité du monde primitif des figures de sages, d'initiateurs, de prophètes sans nom, auxquels les lois, les mœurs, les institutions de la vie civile et religieuse, les poésies sacrées se rattacheront comme à leurs inspirateurs. Derrière le langage, on verra de même le Richi^ le sage primitif, interprète du génie de sa race ; on reconnaîtra l'influence de certaines corporations , de certaines familles privilégiées ; on trouvera l'école remontant presque à l'origine du monde. Ce qui paraît l'œuvre

de tous a été en réalité l'œuvre d'un petit nombre, en qui se personnifiait l'esprit de tous. Il est certain qu'on ne comprend pas l'organisation du langage sans une action d'hommes d'élite, exerçant une certaine autorité autour d'eux et capables d'imposer aux autres ce qu'ils croyaient le meilleur. L'aristocratie des sages fut la loi de l'humanité naissante ; le levain qui a produit la civilisation a pu fermenter d'abord dans un nombre presque imperceptible de têtes prédestinées.

Une observation, dont le germe appartient à M. Grimm * , nous met sur la trace de la part diverse que les individus ont pu avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation du langage. Plus les langues sont anciennes, plus la

* Mém. cité, p. 35.

distinction des flexions féminines et masculines y est marquée : rien ne le prouve mieux que le

penchant, inexplicable pour nous, qui porta les peuples primitifs à supposer un sexe à tous les êtres, même inanimés. Une langue formée de nos jours supprimerait le genre en dehors des cas où il est question de l'homme ou de la femme , et même alors pourrait très-bien s'en passer : Tanglais est arrivé sous ce rapport au plus haut degré de simplification, et il est surprenant que le français, en abandonnant des mécanismes plus importants du latin, n'ait pas laissé tomber celui dont nous parlons. M. Grimm conclut de là que les femmes durent exercer dans la création du langage une action distincte de celle des hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en était à rorigine totalement séparée,

et une réunion de femmes était très -différente sous le rapport intellectuel d'une réunion d'hommes. De nos jours, le pronom et le verbe n'ayant conservé à la première personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le langage d'une lemme ne diâère grammaticalement de celui d'un homme que par le genre des adjectifs et des participes qu'elle emploie en parlant d'ellemême. Mais à l'origine la différence dut être bien plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de l'Afrique. Pour que l'homme en s'adressant à la femme ou en parlant de la femme se soit cru obligé d'employer des flexions particulières , il iaut que la femme ait commencé par avoir certaines flexions à son usage. Or, si la femme employa tout d'abord certaines flexions de préférence à d'autres, et provoqua ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c'est

qu'elles étaient plus conformes à ses habitudes de prononciation et aux sentiments que sa vue faisait naître. C'est ainsi que dans les drames hindous les hommes parlent sanscrit et les femprâkrit. Si l'a et Vi sont les voyelles caractéristiques du féminin dans toutes les langues, c'est sans doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons virils o et ou k l'organe féminin. Un commentateur indien expliquant le V. 10 du livre III de Manou, où il est commandé de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que tes noms renferment beaucoup d'à.

Cet exemple me paraît propre à faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses classes de l'humanité ont eu leur part d'influence.

L'unité du langage est comme celle de l'humanité elle-même, la résultante d'éléments très-divers ; et pourtant, à n'envisager que l'ensemble, il est permis d'appeler cette résultante une œuvre indivise et spontanée. De même que, dans les créations du génie, l'élaboration pénible des détails est dissimulée par l'inspiration générale qui fait vivre le tout, si bien que des pers/mnes peu familiarisées avec l'art d'écrire sont tentées de prendre pour des productions faciles et coulées d'un seul trait les œuvres qui ont coûté le plus d'efforts et de combinaisons; de même, l'entière spontanéité de l'apparition du langage n'exclut pas les essais obscurs, les retouches, la coopération de plusieurs. Si nous avions assisté à la composition des poëmes homériques, que de tâtonnements et de ratures n'y apercevrions-nous pas ! Gela empêche-t-il les poëmes homériques d'être

les types les plus parfaits de la poésie spontanée ?

Il me reste à dire quelques mots des autres écrits qui ont paru sur le sujet qui m'occupe depuis l'époque où fut publié le présent essai.

Un jeune savant de Berlin, doué d'une grande activité d'esprit, M. Steinthal, s'est occupé dans ces dernières années du problème de l'origine du langage avec beaucoup de suite et de résolution*. L'auteur paraît plus porté vers les considérations abstraites et purement psychologiques que vers les recherches d'histoire et de philologie : ses aperçus s'évanouissent parfois à force de subtilité et de formalisme. J'en reproduirai

* Der Vrsprung der Sprac^e (Berlin, 1851). Dans cet opuscule, l'auteur s'est surtout proposé de comparer les vues de Herder et de Hamann à celles de G. de Humboldt, afin de montrer la supériorité de ce dernier. L'exposé complet de son opinion se lit dans Grammatik, Logik und Psychologie (Berlin, 1855), p. 226-340. On peut lire du môme auteur Die Classificahon de( Sprachen dargestellt als die Entwickelung der Sprachidee (Berlin, 18ô0) et aeux articles dans les Wissenschaftliche Be»ia(je def If ei, r l^er ^ «jf finfl , ?3 fl t SJ7 P Q V . i S&fl .

PRIÎrACE. 31

cependant l'ensemble en me servant autant que possible des expressions mêmes de l'auteur.

M. Steinthal pense comme nous que le langage n'a pas été créé de dessein prémédité, avec une conscience distincte de la fin et des moyens, mais qu'il naît dans l'âme, à un certain degré du développement de la vie psychologique, d'une manière nécessaire et pour ainsi dire aveugle*. Le moment où le langage sort ainsi de l'âme humaine et apparaît au jour constitue une époque dans le développement de la vie de l'esprit; c'est le moment où les intuitions [Anschauungen) se changent en idées [Vorstellungen], Les choses apparaissent d'abord à l'esprit dans la complexité môme du réel; l'abstraction est inconnue à l'homme primitif. Le langage apparaît lorsque l'analyse se fait jour dans l'âme et cherche à

? Jier Urspr^n^ der Sprachft^ p. 17 et (juiv,

disséquer rintuition totale en ses divers éléments. Alavue, par exemple, d'un cheval au galop, d'une plaine blanche de neige, l'homme se forma d'abord une image indivise : la course et le cheval ne faisaient qu'un ; la neige et la blancheur étaient inséparables. Mais par le langage l'acte de la course fut distingué de l'être qui court, la couleur fut séparée de la chose colorée. Chacun de ces deux éléments se trouva fixé dans un mot isolé, et le mot désigna ainsi un démembrement de l'idée complète. A un autre point de vue, cependant, le mot est plus étendu que l'idée : le mot blanc, par exemple, n'exprime pas seulement v\n caractère de la neige, mais un trait de toutes ves choses blanches ; sa signification est donc plus indéterminée et plus abstraite que l'intuition de la neige blanche. L'intuition embrasse toujours un être ou une chose dans un état accidentel ; le mot, au

contraire, désigne la chose abstraction faite de ce caractère accidentel, et d'une manière générale qui convienne également à toutes les situations où çUepeut se trouver.

La transformation des intuitions en idées constitue ainsi, selon M. Steinthal, l'essence et l'apparition même de la parole. La marche intellectuelle que cette transformation suppose chez les hommes primitifs a lieu dans chaque enfant à l'époque où il se forme son langage, et se reproduit d'une manière permanente en chacun de nous, au moment où nous parlons ; parler c'est toujours transformer des intuitions en idées. Le langage n'est donc point apparu à un moment déterminé de l'histoire, comme les inventions de l'esprit humain ; il naît (entstcht) à l'instant où l'on parle ; son essence est de naître éternellement. Les mêmes lois psychologiques qui, encore

aujourd'hui, produisent le langage dans l' nomme adulte sont celles qui agissent lorsque l'enfant apprend à parler et qui ont agi dans la création originelle du langage. Le plus savant homme n'a point en parlant la conscience des mécanismes qui produisent sa parole ; mais ces mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils agissent chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes primitifs.

Quant aux conditions dans lesquelles se produisit le langage articulé, M . Steinthal se les représente comme il suit : à l'origine de l'humanité, l'âme et le corps étaient dans une telle dépendance l'un de l'autre que tous les mouvements de l'âme avaient leur écho dans le corps, principalement dans les organes de la respiration et de la voix. Cette sympathie du corps et de l'âme, qui se remarque encore dans l'enfant et le sauvage, était

intime et féconde chez l'homme primitif; chaque intuition éveillait en lui un accent ou un son. Une autre loi qui joua dans la création du langage un rôle non moins essentiel, ce fut l'association des idées. En vertu de cette loi, le son qui accompagnait une intuition s'associait dans l'âme avec l'intuition elle-même, si bien que le son et l'intuition se présentaient à la conscience comme inséparables, et furent également inséparables dans le souvenir. Le son devint ainsi un lien entre l'image obtenue par la vision et l'image conservée dans la mémoire ; en d'autres termes, il acquit une signification et devint élément du langage. En effet, l'image du souvenir et l'image de la vision ne sont point tout à fait identiques : j'aperçois un cheval; aucun des chevaux que j'ai -vtis autrefois ne lui ressemble absolument en cou eur, en grandeur, etc. j l'idée générale représentée par

le mot cheval renferme uniquement les traits communs à tous les animaux de même espèce Ji-' Ce quelque chose de commun est ce qui constitue la signification du son.

Telles sont, suivant M. Steinthal, les lois principales qui ont présidé à l'apparition du langage et qui président aussi àso^ développement. Tout le chemin que le langage a parcouru depuis le son émis par les premiers parlants jusqu'à l'idiome le plus parfait est tracé par les lois de la psychologie, bien plus que par les règles de la logique. Les lois de la psychologie, comme les lois de la nature , agissent sans conscience , quoique non sans but; la logique, au contraire, donne des prescriptions qu'on suit et applique avec réflexion. Mais comme les langues appartiennent au peuple, qu'elles sont l'œuvre de la société et non de l'individu, il faudrait créer pour les ex-

pliquer une psychologie de l'esprit populaire. M . Steinthal insiste beaucoup sur cette distinction de la psychologie et de la logique dans leurs rapports avec la science du langage : cependant Tordre de considérations où il se complaît me paraît appartenir beaucoup plus à l'ancienne méthode logique qu'à la science expérimentale de l'esprit humain.

A vrai dire, le désaccord entre les vues de M. Steinthal et les miennes est fort subtil et ne tient guère qu'à la différence des formules philosophiques employées en Allemagne et en France. M. Steinthal reconnaît qu'il ne faut admettre dans la formation du langage aucun acte de raison réfléchie ; il craint seulement de voir renaître les idées innées, et ne voudrait pas que pour éviter les errements de Locke on s'attachât à ceux de Leibniz. Selon lui, il ne faut point parler de catégories

imposées au langage non plus qu'à la raison : tout devient, apparaît, se forme suivant des lois qu'il appartient à la science de rechercher . — Rien de mieux; mais ces lois, quand il s'agit de l'apparition des phénomènes de la vie, que sont-elles ? Des catégories fixes ; un moule logiquement préexistant qui détermkie l'être à telle ou telle forme. L'expression d'mnc, si elle signifie autre chose que cela, doit être écartée. Du gland semé en terre sortira un arbre dont les traits essentiels peuvent être décrits à l'avance. Le chêne n'est pas inné dans le gland ; mais le gland est ainsi organisé que le" chêne en sortira infailUblement avec tous ses caractères naturels.

Un autre philologue, M. Heyse *, a émis sur le même problème des vues qui se rapprocJient

• System der Sprachwissenchaft (Berlin 185G \ ouvrage posthume publié par M. Steintbal, p. 46etsujv.; 164 et suiv.

beaucoup de celles de M. Steinthal. L'auteur repousse avec vivacité l'idée d'une révélation venant du dehors ; il combat, comme M. Steinthal, les idées de Becker sur ce que ce dernier appelle l'organisme, c'est-à-dire la production nécessaire et presque matérielle du langage. Le langage, selon M. Heyse, a été créé par l'homme librement, puisque l'homme en le créant n'a obéi à aucune raison déterminante, et qu'il y a mis son individualité personnelle, ce qui n'a pas lieu dans les fonctions proprement organiques. La solution de M. Heyse, quoique légèrement différente de la nôtre dans les termes, est au fond en parfait accord avec les vues exposées dans notre essai. L'auteur se sert presque des mêmes termes que nous pour exprimer le caractère à la fois libre et nécessaire, à la fois individuel et général, à la fois objectif et subjectif, à la fois divin et humain de

la production du langage. Ses idées sur la pluralité des points d'apparition ne différent également des nôtres que par la forme plus dogmatique sous laquelle l'auteur a cru devoir les présenter.

Je n'en puis dire autant des vues que M. Bunsen et M. Max Miiller ont proposées dans ces dernières années, et qui paraissent avoir fait, en Angleterre du moins, une certaine fortune'. Quelles

1 Voir l'ouvrage de M. Bunsen : Outlmes of the philosophy of universal history (London , 1854). L'écrit de M. Max Millier intitulé : Lelter on the cJassificaiion of the Turanian Janguages, y est inséré t. T, p. 263 et suiv. Voir encore l'ouvragede ce dernier : Survey of languages (London, 1850) et l'article intitulé Comparative Mythology dans les Oxford Essays. Les deux savants auteurs paraissent être arrivés chacun de leur côté au système dont je parle en ce moment. J'avais d'abord supposé (Hixf. génér. des latigues semj<.,p. 466) que M. Miiller s'était fait l'organe des idées de M. Bunsen, sans que, dans ma pensée, cela impliquât rien que d'honorable. M. Miiller m'ayant fait savoir que la responsabilité de l'écrit en question lui appartenait tout entière, je me hâte de retirer la conjecture que j'avais émise. En critiquant la pensée systématique de l'ouvragede M. Miiiler, je rendais justice, du reste, à la pénétration avec laquelle l'auteur, en cela d'accord avt c les plus habiles indianistes, a montré les ramifications étendue» de la race tartaro-tinnoise dans l'Inde anté-Lranmanique.

que soient mon estime et mon admiration pour ces deux savants, dont l'un a pris place parmi les défenseurs les plus généreux de la cause de la liberté, et dont l'autre a rendu des services si éminents à l'étude des Yédas, c'est-à-dire à la branche des travaux contemporains qui a le plus d'avenir, il m'est impossible de regarder comme un progrès l'esprit nouveau qu'ils ont cherché à introduire dans la philologie comparée L'hypothèse d'une famille touranienne^ par laquelle on cherche à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses , nous paraît gratuite et formée par des procèdes qui ne sont pas ceux de la science rigoureuse. A part le vaste groupe des langues tartaro-finnoises, qui seraient \e noyau de la famille touranienne, il faut avouer que les idiomes que l'on réunit sous ce nom n'ont guère qu'un seul caractère commun, c'est de

n'être ni indo-européennes ni sémitiques. M. Max Millier répond, il est vrai, que le trait essentiel des langues touraniennes étant de correspondre à un état de société nomade , il n'est pas surprenant que ces langues offrent partout un caractère sporadique, et qu'elles ne soient pas arrivées à la même concentration que les langues indo-européennes et les langues sémitiques , lesquelles de bonne heure ont servi d'organe à de vastes associations politiques. Une telle réponse est trop commode : la classification des langues doit se faire par des caractères positifs de ressemblance et non par ce trait négatif qu'elles manquent d'un certain degré de développement et correspondent à un même état social. Quant aux démonstrations de détail par lesquelles ]\I]\I. Bunsen et Millier essaient d'établir l'identité primitive des trois familles, tourannienne, indo-européenne, sémiti-

que, elles ne me paraissent point satisfaisantes. Ainsi en a jugé également un esprit à la fois sévère et hardi, M. Pott, qui, en rendant pleine justice aux vues ingénieuses que le savant M. Millier a, semées dans son ouvrage, le juge pour l'ensemble peu conforme aux vrais principes de la philologie comparée et capable d'égarer une étude déjà entourée de tant de périls '.

Les aperçus de M. Bunsen * qui se rapportent plus directement à l'origine du langage me paraissent prêter aussi à quelques objections. M. Bunsen , comme M. Millier , suppose dans le langage une loi de progrès qui se vérifierait dans toutes les familles : les divers systèmes de langues représentent pour lui des âges différents que l'es-

* Zeilschrift der deutschen morgenlxndischen Geselïschaft, 1855, p. '105 et suiv. Voir aussi l'ouvrage de M. Pott intitulé : Dis Ungleiehheit menschlicher Rassen, p. 191, 202, 242,262, etr.-

* Outlines, II, p. 73 et suiv.

prit humain a dû traverser pour arriver à l'état où nous le voyons. J'ai déjà exposé les motifs qui m'empêchent d'adopter cette manière de voir. Ce n'est que dans des limites fort restreintes qu'on peut dire qu'un système de langues est inférieur ou supérieur à un autre \ La zoologie a reconnu l'impossibilité de ranger les animaux dans une seule série linéaire, où le même type irait se perfectionnant peu à peu depuis le polype jusqu'à l'homme ; elle admet des types primordiaux distincts, dont chacun est susceptible d'arriver de son côté à une perfection relative. Le mammifère n'a pas commencé par être un reptile, ni le reptile un mollusque. De même, les langues indo-eui'opéennes et sémitiques n'ont pas commencé par être analogues au chinois. Les divers systèmes de

* Voir l'ouvrage de M. Pott, déjà cité, Die UnglHchheit tuenschltcher Rassen, p. bG el suiv.

langues sont des partis adoptés une fois pour toutes par chaque race ; ils ne sortent pas les uns des autres ; ils se suffisent pleinement et arrivent au même résultat par les voies les plus opposées : tel peuple reste à l'état d'enfance avec un système grammatical que nous regardons comme savant; tel autre s'élève à la civilisation avec un idiome qui semble fermé à tout progrès.

Non-seulement, en effet, les divers systèmes de langues , tels que nous les connaissons, ne laissent voir aucune trace des transformations embryonnaires admises par M. Bunsen; mais cette hypothèse a contre elle un fait fort grave. Ce fait, c'est l'unité même des grandes familles, de la famille indo-européenne et de la famille sémitique, par exemple. Comment expliquer cette frappante homogénéité qui fait que l'hébreu, le phénicien, le chaldéen, le syriaque, l'arabe, l'éthio-

pien semblent coulés dans le même moule ; que les rameaux si nombreux de la famille indo-eu ropéenne ont d'un bout du monde à l'autre 1& même fond de racines , et, en un sens très-véritable, la même grammaire? Par une seule hypothèse : je veux dire en admettant que ces deux systèmes de langues sont arrivés à leur complet développement avant l'époque où la famille s'est scindée. Combien peu de latitude cette condition laisse à l'élaboration du langage ! Avec les tendances à la séparation qui agitaient les peuples anciens, le temps durant lequel la famille conserva assez d'union pour qu'un même langage ait pu s'imposer à tous les membres dut être fort court. Or des siècles, que dis-je? des milliers d'armées, seraient nécessaires pour expliquer les évolutions que M. Bunsen et M. Max Mûller .supposent à l'origine du langage. Si U passage

de l'un à l'autre des états embryonnaires s'est fait après la dispersion de chaque race, comment expliquer l'uniformité du résultat auquel les branches diverses de la famille seraient arrivées chacune de leur côté ? Si le passage s'est effectué avant la dispersion , le langage en quelques années a donc traversé plus de phases que dans tout le reste de son existence? Qu'on se représente la grande délicatesse de quelques-uns des procédés que toutes les anciennes langues indo-européennes ont emportés avec elles. Qu'on songe à l'importance qu'ont dans l'étymologie indo-européenne la place de l'accent, la différence d'une longue et d'une brève, certaines particularités dans la manière de traiter les noms et les verbes. N'est-ce pas la preuve que les Hindous, les Iraniens, les ancêtres des Grecs et des Latins, les Germains, les Celtes, les Slaves, se sont se»

parés avec une grammaire déjà nettement caractérisée ? Ces peuples représentent pourtant des divisions primitives et qui durent se tracer dès les premiers moments de l'existence de la race. Plus on réfléchit à ce fait capital, plus on est porté à croire que le langage fut créé sans longs tâtonnements, dans une société très-homogène, disons mieux, dans une famille très-peu nombreuse. Si le langage fût apparu ou seulement se fût développé dans une société déjà mûre et par conséquent divisée, il serait beaucoup plus multiple qu'il ne l'est, et ne se laisserait pas si facilement réduire en grandes familles.

M. Muller, dans un essai plein de vues ingénieuses et profondes *, fait observer avec raison que, si nous ne savions rien de l'existence du

* Comparative Mythology, p. 11 et suiv.

latin, la comparaison des dialectes romans suffirait pour nous permettre d'affirmer que ces dialectes, à une certaine époque, ont dû être confondus en une langue d'où ils tirent leur origine. La comparaison des différentes langues indo-européennes nous conduit de même à une époque où le sanscrit n'était pas le sanscrit , où le grec n'était pas le grec, mais où toutes ces langues existaient non encore divisées. La plus belle conquête de la philologie comparée est de nous avoir permis de jeter un coup d'œil hardi sur cette période primitive, qu'on appelle arie/ine^ où tout le germe de la civilisation du monde était concentré dans un étroit rayon. De même que les dialectes romans sont tous dérivés d'une langue qui fut d'abord parlée par une petite peuplade des bords du Tibre ; de même les langues indo-européennes supposent derrière elles une langue arrêtée et

parlée dans un canton fort réduit. Quel motif, par exemple, aurait pu porter tous les peuples indoeuropéens à tirer le nom du père de la racine pa et du suffixe tri ou tor, si ce mot dans sa forme complète n'avait fait partie du vocabulaire des Ariens primitifs ? Quel motif surtout les eût portés, après leur dispersion, à tirer le nom de la fille d'une idée aussi particulière que celle de traire (sanscrit duhitri, Quyaryjp, Tochter^ etc.), si ce mot n'eût eu sa raison d'être dans les mœurs d'une antique famille pastorale ? Autre preuve plus décisive encore. Le mot dhava, qui en sanscrit signifie mari, précédé de la préposition vi, qui signifie sans, semble avoir formé vidhavâ, veuve : ce mot se retrouve en latin (vidua) *, ainsi que dans les langues germaniques et slaves, et pourtant aucune

* Une objection asssez grave contre cette explication se tire du masculin viâuus , qui appartient à l'ancienne langue latine, et qui porterait à rattacher viduus et vidua à la tn^'ma

PB]éFACE. Bi

de ces langues ne possède le mot dhava avec la signification de mari ni la préposition vi dans le sens privatif. Cela suppose qu'un tel mot a été formé à l'époque oii les ancêtres des Latins, des Germains et des Slaves vivaient en commun avec les ancêtres de la race brahmanique. C'est là un point essentiel, sur lequel personne n'a jeté plus de lumière que le savant écrivain que je citais tout à l'heure. Il résulte de ses pénétrantes inductions que les lignes essentielles de la grammaire indoeuropéenne étaient fixées avant que la famille arienne se fût brisée en nationalités distinctes. A plus forte raison , faut-il en dire autant de la famille sémitique, qui est encore bien plus remarquable que la famille arienne par son unité.

racine que dividere. Cf. Pott, Etym. Forsch., I, 185; IT, 276. L'épithète de vj'duus attribuée à VOrcus , parce qu'il sépare le corps de l'âme , se rapporte à cette dernière racine. Cf. Hartung, Die Religion der Rœmer, II, 90.

Mais comment de ce fait capital, qu'il a si bien démontré, M. Millier n'a-t-il point conclu que l'établissement de la grammaire arienne est un fait primitif, au delà duquel il n'y a point à remonter? Les langues , quelles que soient leurs conquêtes ultérieures, partent toujours d'un canton très-réduit. La nature même des mots originairement ariens recueillis par M. Millier indique une société complète sous le rapport moral, mais peu développée quanta la civilisation matérielle. Les expressions qui, dans cet antique idiome, désignent la royauté sont empruntées à la vie domestique; les mots qui plus tard ont signifié ville y paraissent avec le sens de maison; on n'y trouve pas de noms pour la chasse, la guerre, et, au contraire, on y trouve un vocabulaire très-développé pour une vie paisible, occupée au travail des champs et à l'élève des bestiaux. Les arts con-

nus sont les plus simples de tous, tels que le labourage, la mouture, le tissage et le travail élémentaire des métaux *. Nous sommes donc resserrés de toutes parts dans un espace fermé , où nulle place ne reste pour des évolutions séculaires. Dira-t-on que l'antique idiome parlé dans l'Arie n'était lui-même qu'un démembrement d'un ensemble linguistique plus étendu , de même que le latin, source des idiomes romans , n'est qu'un individu dans la grande famille indo-européenne? Mais alors on retrouverait en dehors de cette famille d'autres fragments de l'ensemble détruit. Si le latin avait disparu pour la science , nous n'apercevrions pas , il est vrai, l'origine directe des langues romanes; mais nous n'en verrions pas moins leur affinité avec les autres langues de l'Europe : nous reconnaîtrions leurs sœurs, sans

* Oavr. cité, p. 24 et suiv.

connaître leur mère. M. Mûller remarque que la cor.jugaison du verbe être diffère plus de l'italien au français que du lithuanien à l'idiome des Védas. Donc, si l'arien primitifn'avait été qu une branclie d'un ensemble plus étendu, on retrouverait la trace de l'affinité des langues indo-européennes avec d'autres groupes de langues. Or, MM. Bunsen et Millier n'ont pas, selon nous, réussi à prouver qu'une telle affinité existe, et sans vouloir préjuger de l'avenir de la philologie, il est permis de dire que l'on n'entrevoit pas à l'horizon l'ombre même d'une démonstration sur ce point capital.

Je joindrai aux écrits précédents un article que M. Henri Ritter, le savant historien de la philosophie, voulut bien consacrer à la première édition de mon essai dans les Gelehrte Anzeigen

de Gœttingue '. En approuvant mes conclusions générales, M. Eitter m'adressa quelques critiques qui, venant d'un homme aussi éminent, ont été naturellement l'objet de ma plus sérieuse attention. M. Eitter croit que, par réaction contre l'école qui regardait le langage comme une invention artificielle, je l'ai supposé trop essentiel à la nature de l'homme et trop intimement lié à la pensée. Il admet qu'une pensée assez développée ait pu exister sans la parole, et que le langage soit apparu longtemps après le réveil de la conscience; enfin, dans le phénomène primitif qui le fit naître, une part doit, selon lui, être faite à la réflexion. J'ai dit ci-dessus avec quelles réserves mon opinion sur l'apparition spontanée du langage devait être entendue. Mais il m'est

» 18 août 1849.

impossible d'aller jusqu'au point où va M. Eitter. La distinction qu'il établit entre le langage en général et le langage articulé n'est pas de grande conséquence, puisque le langage articulé convient seul à l'expression d'idées quelque peu déliées. M. Ritter n'attribue au langage qu'un seul rôle, celui de communiquer la pensée ; il méconnaît une autre fonction non moins importante de la parole, qui est de servir de formule et de limite à la pensée. Le sourd-muet n'arrive à des jugements précis que quand il peut les renfermer dans des signes créés sur le modèle de notre langage. En supposant qu'avant l'abbé del'Epée, quelques sourds-muets soient arrivés à un certain développement intellectuel, il faut tenir compte du commerce qu'ils avaient pu avoir par les yeux avec des êtres parlants : la conscience, en effet, est contagieuse et se transmet par les voies les plus

indirectes. M. Ritter regrette qu'au lieu de comparer le langage à la pensée, je ne l'aie pas comparé de préférence aux lois politiques et sociales, qui font partie de la nature humaine, et qui pourtant n'ont pas été contemporaines de sa première apparition. Je ne puis accepter précisément cette pensée : si M. Eitter entend parler d'institutions politiques réfléchies, d'une morale perfectionnée, ce n'est point à de pareilles choses qu'on peut comparer le langage. S'il entend parler du principe de la morale, de la famille et de la vie civile, ce principe est aussi primitif dans l'homme que la raison et le langage. En remontant dans l'antiquité des peuples ariens, on trouve certains usages religieux, certaines lois de la vie domestique, inséparables du langage de ces peuples et liés à leurs premières intuitions. M. Ritter me reproche de traiter le développe-

ment du langage d'une manière trop indépendante de l'histoire, et en l'envisageant comme le développement d'un être vivant , soustrait aux accidents du dehors. Ce reproche serait fondé si les vues proposées dans cet essai étaient formulées comme des théorèmes d'une vérité absolue. Il est certain que les événements de l'histoire exercent une influence décisive sur la marche des langues ; que l'anglais, par exemple, tel qu'il se parle de nos jours, est fort difîerent de ce que fût devenu l'anglo-saxon sans la conquête normande. Mais de ce que les langues sont souvent détournées de leur cours naturel par les faits extérieurs, on n'est pas en droit de conclure qu'aucune loi intime ne préside à leur développement. Les lois de la végétation sont-elles moins réelles, parce qu'il n'existe pas une seule plante dans le monde où l'arrangement des branches et des feuilles soit

ce qu'il devrait être, si des causes particulières de suppression et d'avortement ne troublaient leur tendance vers la symétrie ? Le devenir du monde est un vaste réseau où mille causes se croisent et se contrarient, et où la résultante ne paraît jamais en parfait accord avec leslois générales d'où l'on serait tenté de la déduire. La science, pour formuler les lois, est obligée d'abstraire, de créer des circonstances simples, telles que la nature n'en présente jamais. Les grandes lignes du monde ne sont qu'un à peu près. Prenons le système solaire lui-même ; certes, voilà un ensemble soumis à des lois d'une parfaite régularité, et dont la formation a dû être amenée par des causes très-simples. Et pourtant l'anneau de Saturne, et les petites planètes, et les aérolithes montrent la place que tient le fait individuel dans la géométrie en apparence inflexible des corps célestes.

Les phénomènes se produisent dans le monde parce qu'ils ont leur raison suffisante de se produire ; mais cette raison suffisante n'est jamais unique. Il n'y a pas deux faits qui se passent de la même manière, ni deux êtres qui rentrent dans la même catégorie : il n'y a que des cas individuels amenés par le coup de dé qui se joue à chaque instant. Chaque fait et chaque être est l'aboutissant de ce qui a précédé, et ce n'est que par une extension de sens qu'on donne le môme nom aux êtres et aux faits qui ont entre eux plus ou moins d'analogie.

Ces explications m'ont semblé nécessaires pour prévenir les malentendus auxquels auraient pu donner lieu les formules générales dont j'ai dû 'me servir. Dès qu'on aspire à sortir des considérations purement dialectiques, la vérité ne s'ob-

PRÉFACE. 6i

tient qu'en apportant à la pensée de continuelles limites, et en procédant à l'élimination de Terreur par de scrupuleuses approximations.

DE

La science expérimentale de l'esprit humain s'est généralement bornée à étudier la conscience parvenue à son complet développement et telle qu'elle est de nos jours. Ce que font la physiologie et l'anatomie pour les phénomènes des corps organisés, la psychologie l'a fait pour les phénomènes de l'âme , avec les différences de méthode réclamées par des objets si divers. Mais de môme

qu'il existe, à côté de la science des organes et dt leurs opérations, une autre science qui embrasse l'histoire de leur formation et de leur développement; de même, à côté de la psychologie, qui essaie de décrire et de classer les phénomènes et les fonctions de l'âme, il j aurait à créer une embryogénie de l'esprit humain , qui étudierait l'apparition et le premier exercice des facultés dont l'action est maintenant si régulière. Une telle science serait sanc dv.ute plus difficile que celle qui se propose de constater l'état présent de la conscience humaine. Toutefois, il est des moyens sûrs qui peuvent nous conduire de l'âge actuel à l'âge primitif: l'expérimentation directe de ce dernier nous est impossible; mais l'induction, en s' exerçant sur le présent, peut nous faire remonter à l'état spontané, dont les époques réfléchies ne sont que l'épanouissement.

En effet, si l'état primitif de l'humanité a di» paru sans laisser de traces, les phénomènes qui le caractérisaient ont encore chez nous leurs analogues. Chaque individu parcourant à son tour la ligne qu'a suivie l'humanité tout entière, la

série des développements de l'esprit humain dans son ensemble répond d'une manière générale au progrès de la raison individuelle. De plus , la marclie de l'humanité n'est pas simultanée dans toutes ses parties : tandis que par les races nobles elle s'élève à de sublimes hauteurs, par les races inférieures elle se traîne encore dans les humbles régions qui furent son berceau. Telle est l'inégalité de son mouvement que l'on peut, à chaque moment, retrouver dans les différentes contrées habitées par l'homme , les âges divers que nous voyons échelonnés dans son histoire. Les races, les climats, mille causes de déchéance ou d'ennoblissement font exister à la fois dans l'espèce humaine les mêmes variétés qui se montrent comme successives dans la suite de ses révolutions. Les pliénomènes qui signalèrent le réveil de la conscience se reproduisent ainsi dans l'éternelle enfance des races non perfectibles, restées comme des témoins de ce qui se passa aux premiers jours. Certes, il ne faut pas dire absolument que le sauvage soit l'homme primitif : l'enfance des diverses races humaines dut être fort différente j

les misérables êtres dont le Papou et le Boschiraan sont les héritiers ressemblèrent peu , sans doute, aux graves pasteurs qui furent les pères de la race religieuse des Sémites , aux vigoureux ancêtres de la race essentiellement morale et philosophique des peuples indo-européens. Mais l'enfance, quelle que soit la variété des caractères individuels, a toujours des traits communs. — L'enfant et le sauvage seront donc les deux grands objets d'étude de celui qui voudra construire scientifiquement la théorie des premiers âges de l'humanité.

Il reste à la science un moyen plus direct encore pour se mettre en rapport avec ces temps reculés : ce sont les produits mêmes de l'esprit humain, les créations poétiques où il s'exprime lui-même, les documents primitifs où il a déposé ses plus vieux souvenirs. Ces créations et ces documents ne commencent à se fixer par l'écriture qu'à une époque déjà bien éloignée du berceau de l'humanité : comment l'homme aui'aitil légué le souvenir d'un âge où il se possédait à peine, et où, n'ayant pas de passé, il ne pouvait

songer à l'avenir? Mais il est un monument sur lequel sont écrites toutes les phases de cette Genèse merveilleuse, monument qui renferme des matériaux de tous les siècles et peut les rendre à l'analyse; poëme admirable qui est né et s'est développé avec l'homme, qui l'a accompagné à chaque pas et a reçu l'empreinte de chacune de ses manières de sentir. Ce monument, ce poëme, c'est le langage. L'étude approfondie du langage sera toujours le moyen le plus efficace pour aborder les origines de l'esprit humain : grâce au langage, nous sommes vis-à-vis des âges primitifs comme l'artiste qui devrait rétablir une statue de bronze d'après le moule où elle se dessina.

Les langues primitives ont, il est vrai, disparu pour la science avec l'état psychologique qu'elles représentaient, et personne n'est désormais tenté de se fatiguer à leur poursuite avec l'ancienne philologie. Mais que, parmi les idiomes dont la connaissance est possible, les uns aient conservé plus que d'autres Tempreinte des lois qui présidèrent à la naissance du langage, ce n'est point là une hypothèse, c'est un fait évident. L'arbi-

traire n'ayant joué aucun rôle dans l'invention et la formation du langage , il n'est pas un de nos idiomes les plus défigurés qui ne se rattache par une généalogie directe à une des langues que bégayèrent les pères de l'espèce humaine. 11 serait puéril de vouloir retrouver la trace du monde primitif à travers le réseau de transformations dont se sont enveloppées quelques langues, à travers les nombreuses couches de peuples et d'idiomes qui se sont superposées dans certaines contrées. Mais il est des langues conservées par des organes plus fermes, moins variables dans leurs mécanismes, parlées par des peuples presque voués à l'immobilité; celles-là subsistent encore comme des témoins, non pas, hâtons-nous de le dire, de la langue primitive, ni même d'wne langue primitive, mais des procédés primitifs, au moyen desquels l'homme sut donner à sa pensée une expression extérieure et sociale.

Je dis des procédés primitifs; car pour la langue elle-même, n'espérons jamais y atteindre. De même que le géologue am-ait tort de croire le centre du globe composé des éléments que l'on

DU LANGAGE. 7i

rencontre aux dernières profondeurs accessibles à l'expérience; de même, il serait téméraire de regarder comme absolument primitives les langues qui, dans le sein d'une famille donnée, méritent le premier rang d'ancienneté'.

* Cette comparaison est de F. Schlegel, Philosophische Vorlesmigen , insbesondere iiber Philosojphie der S^rache und de$ Wortes, p. 74-75.

Le problème de l'origine du langage semble avoir assez peu préoccupé les anciens philosophes». Platon, il est vrai, tourne souvent , trop souvent même, son attention vers les mots; mais DU avouera sans peine que les essais d'étymolo-

* Sur l'histoire de la philologie générale dans l'antiquité, voir Lersch, Sprachphilosophie derAlteii{Bona, 1838-41).

gie qu'on trouve dans le Cratyle , par exemple, n'offrent guère de traces d'une méthode scientifique. Aristote a donné dans le Ilept Ép^yjvct'aç le premier essai d'une grammaire générale ; mais la grammaire générale est aussi éloignée de la philologie comparée, entendue dans le sens moderne, que la dialectique l'est de l'analyse expérimentale de la raison. Lucrèce a exprimé sur la formation du langage des vues remarquablement ingénieuses, mais entachées de la fausse h)^othèse qui préoccupait toute l'école épicurienne, l'idée d'une primitive humanité vivant à l'état sauvage et presque bestial *. Entre la solution grossièrement matérialiste qui faisait traverser au langage toutes les phases d'une invention lente et progressive, solution qui paraît avoir été celle des savants ^ , et une croyance peu raisonnée à l'innéité du langage, croyance qui paraît avoir été celle des gens peu instruits», l'antiquité ne

1 De Nat. Rerum, liv. V, v. 1027 et suiv . Les vues analogues d'Épicure peuvent se lire uans Diogène de Laërte, liv. X, §75 et suiv.

« V. Diod. Sic. Bt6J, , liv. I, § 8.

• L'expérience de Psammétique, rapportée par Hérodote

connut guère de nuance*: l'extrême imperfection de la philologie et surtout de la philologie comparée ne laissait point de place a une théorie plus rapprochée de la vérité.

Ce fat surtout au xviir siècle que la philosophie attacha une juste importance à l'étude analytique du langage. Dès la fin du xvil^ siècle, Locke , en plaçant dans son Essai l'étude des mots à côté de celle des idées ; Leibniz , en le suivant dans ses Nouveaux Essais sur cette route intéressante , et en y semant les remarques Judicieuses qu'il savait répandre sur tous les sujets, attirèrent de ce côté l'attention des penseurs. Leibniz surtout, avec

(liv. II, c. I*— Cf. C. Jliiller, Fragmenta hist. grœc, 1, 22-23), en est la preuve. Ce roi, voulant savoir laquelle des deux nations, des Égyptiens ou des Phrygiens , était la plus ancienne , fit nourrir deux enfants par des chèvres et sans qu'on leur fît entendre aucun langage. Le premier mot que ceux-ci prononcèrent fut jSîxô;, qui se trouva signifier pain dans la langue phrygienne (Of. P. Bœiticher, Arica, p. 33 ; Gosche, De Ariaria îinguse armen. Indole, p. 29^ d'où l'on conclut que celle-ci était la langue primitive. Au moyen âge, l'opinion populaire attribua la même expérience à Frédéric II; mais elle y mit un raffinement de délicatesse : les deux petites créatures, dit le chroniqueur, moururent, faute de chants pour les endormir. (De Raumer, Gesch. der Hohenstaufen, t. III, p. 491.)

* Voir cependant S. Grégoire de Nysse, Contra Eunotnimn, Orat. XII, p. 814etsuiv. (Paris, 1638.)

une admirable pénétration d'esprit, entrevit les traits t^sentiels de la méthode comparative et en devina les applications les plus élevées. La plupart des philosophes français, Condillac, Maupertuis, Rousseau, Condorcet, Turgot, Volney, abordèrent plus ou moins directement les problè» mes relatifs au langage; mais, comme cela arrive d'ordinaire, ils s'attaquèrent aux questions théoriques, avant de s'être livrés à l'étude patiente des détails positifs. On croyait satisfaire par une hypothèse superficielle à l'une des difficultés les plus graves de la psychologie, et on ne songeait pas que dresser une théorie du langage sans l'étude comparée des divers idiomes, c'était renouveler la témérité de la physique ancienne, qui aspirait à créer un système général sur le monde et son origine, avant que l'on eût acquis des connaissances spéciales sur chacune des parties de l'univers.

Bien que les hypothèses du xviil* siècle soient loin d'être identiques entre elles, voici la manière générale dont les penseurs de ce temps envisagèrent le langage, et l'esprit qu'ils portèrent dans

le problème de sa première apparition, La philosophie du xviii" siècle avait une tendance marquée vers les explications artificielles, en tout ce qui tient aux origines de l'esprit humain *. On prenait l'homme avec le mécanisme actuel de ses facultés , et on transportait indiscrètement ce mécanisme dans le passé, sans songer aux difiérences profondes qui durent exister entre les premiers âges de l'humanité et l'état présent de la conscience. Il semblait que l'homme eût toujours réfléchi, combiné, raisonné comme il fait de nos jours, et chaque fois que les philosophes de l'époque dont nous parlons veulent nous représenter l'homme primitif, nous sommes surpris de ne voir en jeu que l'homme moderne avec son riche développement des facultés rationnelles. Ainsi le langage était traité d'invention comme une autre :

* Turgotseul doit faire exception ; il semble avoir eu sur le langage les vues les plus avancées. (Voir l'opuscule intitulé : Sur les Réflexions philosophiques de Maupertuis sur l'origine des langues Œuvres, t. II, p. 103 et suiv.) Quant à Rousseau, bien qu'il a.c vivement combattu l'opinion de Condillac, dans soo Discours sur l'Origine et les fondements de l'inégalité piM^ni lei hommes, il revient, quand il essaye de formuler une hypothC'se, à celle de rinvention successive.

rhomrae avait un jour imaginé la parole, comme les arts utiles ou d'agrément. Et cette invention, on l'assujettissait aux mêmes lois de progrès successif que tous les produits de l'intelligence réfléchie. Il y eut un temps où l'homme ne fut, comme l'avait supposé l'antiquité, qu'un mutum et turpe pecus \ Les besoins les plus simples de la société amenèrent d'abord la création d'un langage naturel^ consistant en certaines expressions de la physionomie, en certains mouvements du corps, en certain-es intonations de la voix. A mesure que les idées se multiplièrent, on sentit combien un pareil langage était insuffisant et l'on chercha un moyen de communication plus commode. Alors on songea à la parole; on convint, on s'arrangea à l'amiable, et ainsi fut établi le langage artificiel ou articulé \ Ce premier lan-

1 Hor., liv. î, sat. m, v. 99.

* Il est surprenant que des psychologues comme Th. Reid et Dugald Stewart aient pu insister sur une distinction aussi superficielle, et croire que l'expression par la parole est moins naturelle que l'expression par le geste. Voyez les Esquisses de D. Stewart, Ire part., sect. xi, et sa Phil. de l'Esprit humain . suite de la deuxième partie. — Keid, Œuvres , t. II, p. 88 et suiv., 104, etc. (trad. Jouffroy).

p;age fut, comme toutes les créations humaines, défectueux et pauvre à son origine. Peu à peu il se compléta et arriva au degré de richesse où nous le voyons de nos jours ; à peu près, suivant la comparaison d'Adelung ', comme le canot du sauvage est devenu le vaisseau des nations civilisées. Ainsi le langage se traîna par tous les degrés d'un perfectionnement graduel. Selon Smith, il ne se composa d'abord que de substantifs; selon de Brosses, il débuta par l'interjection ; tous s'accordaient à penser qu'il lui fallut une longue suite de siècles pour arriver à la conquête de ses éléments constitutifs.

Cette hypothèse est peut-être, de toutes celles qui ont été essayées pour expliquer l'origine de la parole, la plus fausse, ou, pour mieux dire, la moins riche en vérité. Les philosophes qui la proposèrent avaient bien compris, il est vrai, que l'homme a tout fait dans l'invention du langage, que c'est de l'exercice naturel de ses facultés et non du dehors qu'il a reçu le don de l'expression

* Introduction au Mithridate,

80 DE l'originb

articulée; mais ils commettaient une erreur en attribuant aux facultés réfléchies et à une combinaison voulue de l'intelligence un produit spontané de cette force vive que recèlent les facultés humaines, qui n'est ni la convention, ni le calcul, qui produit son efî"et d'elle-même et par sa propre tension.

La réaction philosophique qui signala le commencement du XIX* siècle se fit sentir dans la solution donnée à l'important problème qui nous occupe, et amen" des aperçus partiels encore, mais plus approchants de la vérité. Déjà Herder et Hamann, avec cette faculté d'intuition qui les caractérisait , avaient enti'evu sous une forme peu scientifique, il est vrai, l'unité intérieure, la sève vraiment divine du langage. L'école française obéit à des tendances analogues, et chercha à restreindre en faveur de la raison universelle de l'humanité la part beaucoup trop large que le xviii^ siècle avait faite à la raison individuelle. Le xviii* siècle avait tout donné à la liberté, ou, pour mieux dire, au caprice de l'homme. Une des écoles qui essayèrent de rele-

ver la cause du spiritualisme et de la religion donna tout à Dieu. Le langage avait été une invention purement humaine ; il devint maintenant une révélation divine. Malheureusement, cette expression, qui, prise comme métaphore, serait la plus exacte peut-être pour exprimer l'apparition merveilleuse de la parole, était entendue dans un sens étroitement littéral. D'ailleurs, la thèse dont nous parlons n'était pas, chez ses auteurs et ses défenseurs, assez désintéressée pour qu'il soit permis de lui donner une place sérieuse dans la science ; on la soutenait au profit d'un système théologique et politique , auquel on semblait vouloir donner l'autorité d'un dogme de foi.

En un sens, pourtant, on pouvait voir dans l'opinion adoptée avec tant de chaleur par MM. de Bonald, de Maistre, de Lamennais, et plus tard par M. Gioberti, un véritable progrès. La nouvelle école montrait bien l'incapacité de l'homme réfléchi à inventer la parole ' ; elle retirait ainsi

* De Bonald, Recherches philosophiques. I, p. 163 et suit. Sédit.).

le langage de la sphère des inventions vulgaires, lui donnait un rang à part, et y voyait l'œuvre de Dieu. Rien de plus vrai, pourvu qu'on sache l'entendre; car ce qui se passe dans le spontané est plutôt le fait de Dieu que le fait de l'homme, et il y a moins de danger à l'attribuer à la cause universelle qu'à l'action particulière de la liberté humaine. Toutefois, une telle opinion, dans son expression rigoureuse, et surtout dans le sens qu'y attachaient ses auteurs, était loin d'être sans venin. Que signifie, en effet, cette révélation du langage? Si on l'entend d'une manière matérielle, si l'on suppose, par exemple, qu'une voix du ciel ait dicté à l'homme les noms des choses, une telle conception est si grossièrement empreinte d'anthropomorphisme , elle s'écarte si complètement du tour de nos explications scientifiques, elle est si antipathique à toutes nos idées les plus arrêtées sur les lois de la nature, qu'elle n'a pas besoin de réfutation pour un esprit tant soit pp<i initié aux méthodes de la critique moderne. D'ailleurs, comme l'a dit M. Cousin, « l'institution du langage par Dieu recule et déplace

la difficulté, mais ne la résout pas. Des signes inventés par Dieu seraient pour nous, non des signes, mais des choses qu'il s'agirait ensuite pour nous d'élever à l'état de signes, en y attachant telle ou telle signification *. » — Si on entend par révélation le jeu spontané des facultés humaines, en ce sens que Dieu, ayant mis dans l'homme tout ce qui est nécessaire pour l'invention du langage , peut en être appelé l'auteur, on est alors bien près de la vérité ; mais c'est se servir à dessein d'une expression détournée et singulière, quand il y en aurait une autre plus philosophique et plus naturelle pour exprimer le même fait.

Ainsi que je l'ai dit, l'intention et les arguments de ceux qui les premiers soutinrent la révélation du langage étaient surtout théologiques. Ils croyaient voir ce dogme capital de leur philosophie écrit dans un passage de la Genèse ; mais en cela ils furent, ce nous semble, fort mau-

* Préface aux OEuvres philosophiques de Maine deBiran, t. IV, p. XV. — Voyez aussi le Cours de lSi9, -20" leçon.

SA DE l'origine

vais ezégètes. « Jéhova, est-il dit, ayant formé de la terre tous les animaux des champs et les oiseaux des deux, les amena vers l'homme, pour que celui-ci vît comment il les appellerait, et tous les noms que l'homme leur donna, ce sont leurs noms *. Et l'homme donna des noms à tous les animaux, aux oiseaux des cieux et aux bêtes des champs ; mais nul ne fut trouvé semblable à lui. » (Gen. u, 19-20.) Bien qu'il soit peu raisonnable d'appliquer à ces anciens récits , conçus dans l'esprit le plus simple, des interprétations philosophiques auxquelles leurs auteurs étaient loin de songer, quelle serait la proposition qui résulterait du passage précité, si on l'envisageait comme un symbole? Cette proposition serait, je crois, très -différente de celle qu'on a voulu en tirer. Outre qu'il n'est question dans le passage de la Genèse que d'une certaine classe de mots et non du langage en général, outre qu'on expliquerait tout au plus par ce passage la formatic n du dictionnaire, mais non celle de la grammaire,

» Le narrateur creyait que la langue qu'on parlait de ton temps autour ae lui était la langue primitive.

le véritable nomenclateur que nous y voyons en scène, c'est l'homme, l'homme agissant par ses propres forces, sous la présidence de Dieu. Si la philosophie voulait revêtir d'un mythe poétique ses formules les plus exactes sur l'apparition du langage, elle n'en trouverait pas déplus beau que celui-ci : Dieu apprenant à l'homme à parler comme le père à son fils; Dieu amenant les causes occasionnelles qui mettent en exercice les facultés, tout enlaissant agir les facultés elles-mêmes. Mais si, au lieu du sentiment vague d'une grande vérité, on cherche dans ces antiques traditions un dogme précis, on en fausse à la fois la lettre et l'esprit, et pour ne pas avoir un nythe, on n'a plus qu'une fable *.

Cependant, d'immenses progrès s'accomplissaient dans la science des langues, et préparaient à la philosophie et à l'histoire des secours inattendus. Dès 4 808, un homme dont les travers d'esprit ne doivent point faire oublier le génie,

• Voir les excellentes réflexions de M. Jacob Gnmm. sur ce qu li faui entendre par révélation dans l'antiquité. Ueber den VrspritTtg der Sprache, p. 23 et suiv.

Frédéric Schlegel, indiqua, dans son ouvrage intitulé ; Ueber die Sprache und Weisheit der Indier, les traits essentiels de la méthode comparative, et entrevit r unité de la famille indo-européenne. En i 816, M. Bopp publia son Conjugations sysœm der Sanskritsprache in Vergleichung mit jenem der griechischen, lateinischen^ persischen und germanischen Sprache (Francfort), où la méthode nouvelle trouva sa première application. Une nuée de rivaux et de disciples , entre lesquels il convient de nommer G-uillaume de Humboldt, Jacob Grimm, Eugène Burnouf, marchèrent sur les pas de ces deux grands maîtres, et fondèrent définitivement la science expérimentale du langage ' . Au lieu de procéder comme l'ancienne philologie par des rapprochements artificiels et

* Outre les ouvrages précités, il faut lire, pour les vues générales. G-. de Humboldt : Ueber das vergleichende Sprachstudium in Beziehung auf die verschiedenen Epochen der Sprachentwickhmg , dans les Mémoires de l'Académie royale de Berlin (classe d'histoire et de philologie), 1820-1821, p. 239, et surtout, Vadmirable introduction que le même savant a mise en tête de son Essai sur le Kawi {Ueber die Kawi-iipracheauf der Insel Java) : Einleitung ûber die V er^chiedenheit des vuenschlichen Sprachbaues und ihren Einfluss auf die geistige Ent-

purement extérieurs, on prit le langage comme un tout organique, doué d'une vie propre : on chercha la loi de cette vie, on reconnut dans chaque famille de langues une végétation assujettie à des lois uniformes. Le problème de l'origine du langage n'avait pu recevoir que des solutions matérielles et grossières, tandis qu'on avait envisagé chaque langue comme un agrégat inorganique, à la formation duquel n'avait présidé aucune raison intérieure. M. de Bonald, qui n'avait point à cet égard des vues supérieures à celles des philosophes du xviii* siècle , ne faisait au fond que marcher sur leurs traces quand il demandait au dehors la cause du langage, au lieu de la chercher au-dedans. Mais, à partir du jour où la science des langues fut devenue une des sciences de la vie, le problème des origines du langage se trouva transporté sur son véritable terrain, sur le terrain de la conscience créatrice. Sa génération resta

wtcJceJung des Menschengeschlechts. Les deux discours du docteur Wiseman *ur l'étude comparée des langues renferment des vues ingénieuses, quoique souvent contradictoire», développées avec beaucoup de bonheur.

toujours mystérieuse ; mais on vit du moins à quel ordre de faits il fallait la rapporter et de quel genre de conceptions il convenait de la déduire.

Si le langage, en effet, n'est plus un don du dehors, ni une invention tardive et mécanique, il ne reste qu'un seul parti à prendre, c'est d'en attribuer la création aux tacultés humaines agissant spontanément et dans leur ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments est naturel à l'homme : tout ce qu'il pense, il l'exprime intériem-ement et extérieure-

roeut. Eien non plus d'arbitraire dans l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des animaux, que l'homme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée , mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant à sa production organique, et quant à sa valeur expressive. Si on accorde, en effet, à l'animal l'originalité du cri, pourquoi refuser à l'homme l'originalité de la parole ? pourquoi s'obstiner à ne voir en celle-ci qu'une imitation de celui-là ? Il serait absurde de regarder comme une découverte l'application que l'homme a faite de l'œil à la vision, de l'oreille à l'audition : il ne l'est guère moins d'appeler invention l'emploi de la parole comme moyen expressif. L'homme a la faculté du signe ou de l'interprétation *, comme il a celle de la vue et de l'ouïe ; la parole est le moyen qu'il emploie pour exercer la première, comme l'œil et l'oreille sont les organes des deux autres. L'usage de

1 Personne n'a mieux montré ceci que M. Ad. Gaiwier Trv*é des facultés de Vdme, t. II, p. 451 et suiv.

l*articulation n'est donc pas plus le fruit de la réflexion que l'usage des différents organes du corps n'est le résultat de l'expérience. Il n'y a pas deux langages, l'un naturel, l'autre artificiel; mais la nature, en même temps ij^'- ^Ue nous révèle le but, nous révèle les moyens qui doivent servir à l'atteindre. Lucrèce a dit ceci en si beaux vers qu'on ne peut s'empêcher de les citer:

At varios linguse sonitus nalura sub^git Mittere, el ulilitas expressit nomina rerum; Non alla longe ralione aiqne ipsa videlur Protrahere ad gestum pueros infanlia linguac, Quom facit ut digilo quae sinl prœsenlia nionslrent. Sentit enini vim quisque suam quod possilabuti. Cornua nata prius vitulo quani frontibus exsiant, Ollis iratus petit alque infensus inurget. At catnlei pantherarum scyinneiqne leoi.um Unguibus ac pedibus jam tum uiorsuque répugnant, Vix etiam quum sunt dénies unguesque createi. Aliiuum porro genus alis onine videmus Fidere et a panais tremulum petere auxiliatum.

C'est donc un rêve d'imaginer un premier état 011 l'homme ne parla pas , suivi d'un autre état où il conquit l'usage de la parole. L'homme est naturellement parlant , comme il est naturelle-

ment pensant, et il est aussi peu philosophique d'assigner un commencement voulu au langage qu'à la pensée. Qui oserait dire que les facultés humaines sont des inventions libres de l'homme? Or, inventer le langage eût été aussi impossible que d'inventer une faculté. Le langage étant la forme expressive et le vêtement extérieur de la pensée, l'un et l'autre doivent être tenus pour contemporains.

Ainsi, d'une part, la parole est l'œuvre de l'homme et des forces qui résident en lui; de l'autre, rien de réfléchi , rien de combiné artificiellement dans le langage , non plus que dans l'esprit. Tout y est l'œuvre des forces internes de la nature humaine, agissant sans conscience et comme sous l'impression vivante de la Divinité. « Les langues, dit Turgot, ne sont pas l'ouvrage d'une raison présente à elle-même ». » L'erreur

1 Œuvres, 1. 11, p. 139 On est surpris de voir Maine de Biran ajouter, après avoir cité ces paroles: « Je réponds que les langues instituées ne peuvent être l'ouvrage que d'une telle rai- Boli. M, Turgot fait à Maupertuis un reproche que je me suis attiré moi-même en supposant un philosophe qui forme un langage de Bang-froid. Je ne vois pas ce qu'il y a d'absurde dans cette hy-

(lu xviiT* siècle pris dans son ensemble fut d'attribuer à la combinaison, à une volonté libre et se possédant elle-même, ce qui était le produit naturel des facultés. En général, ce siècle ne compritpas assez la théorie de l'activité spontanée. Préoccupé surtout de la puissance réfléchie de l'homme, ri étendit beaucoup trop la sphère des inventions humaines. En poésie, il ne sut pas distinguer la composition artificielle de l'inspiration sans arrière-pensée littéraire , qui produit les grandes œuvres originales. En politique, l'homme créait librement et avec délibération la société et l'autorité qui la régit. En morale, l'homme trouvait et établissait le devoir comme une loi utile. En psychologie, il semblait l'auteur des résultats les plus nécessaires de sa constitution. Sans doute, l'homme produit en un sens tout ce

poth6se. Sans la faculté de réfléchir, il n'y aurait pas d'institution du langage proprement dite. Pourquoi donc une langue ne serait-elle pas formée de sang-froid par un homme réfléchi qui voudrait fixer ses idées et s'en rendre compte? » {Œuvret philosoph., t. 11, p. 323). — Voyez aussi le mémoire du même auteur stiT V Influence de Vhabitude sur la faculté de penser, sect.

II r. T et 8U1V.

Page 1